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Full text of "Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps"

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MÉMOIRES 


POUR   SERVIR 


A  L'HISTOIRE  DE  MON  TEMPS 


II 


-IMPRIME    CHEZ    BONAVBNTURK    ET    DCCERSOIS, 
55      QCAl    DBS    ACfil'STINS. 


MÉMOIRES 


POUR   SERVIR  A 


L'HISTOIRE  DE  MON  TEMPS 


M.    GUIZOÏ 


TOME    D  E  i:  X I E  M  E 


PAIUS 

MICHEL    LÉVY   FRÈRES,    LIBRAIRES-ÉDITEURS, 

RUE     VIVIENNK,      2     H  I  S. 

i8.yj 

Droits   ic  reproduction  ei  traduction  réservés. 


MÉMOIRES 


POUR  SERVIR 

A  L'HISTOIRE   DE  MON  TEMPS 


CHAPITRE  IX 

LA  RÉVOLUTION  DE  1830. 

Mon  arrivée  à  Paris.  —  Je  trouve  la  Révolution  soudainement 
flagrante.  —  Réunions  de  Députés  chez  MA[.  Casimir  Périer, 
Laffîtte,  Bérard  et  Audry-Puyraveau.  —  État  des  esprits  dans 
ces  réunions  ; —  parmi  le  peuple  et  dans  les  rues.  —  Les  Dé- 
putés prennent  séance  au  Palais-Bourbon  et  appellent  le  duc 
d'Orléans  à  Paris. — Il  accepte  les  fonctions  de  lieutenant  gé- 
néral du  royaume. — Insignifiants  et  vains  essais  de  négocia- 
tion entre  Paris  et  Saint-Cloud.  —  Le  raccommodement  avec 
Charles  X  était-il  possible? —  La  royauté  du  duc  de  Bordeaux 
avec  la  régence  du  duc  d'Orléans  était-elle  possible?  —  M.  de 
La  Fayette  et  ses  hésitations.— M.  le  duc  d'Orléans  et  les  mo- 
tifs de  sa  détermination. — Il  n'y  avait  de  choix  qu'entre  la  mo- 
narchie nouvelle  et  la  République.  —  Emportement  public  — 
Sentiment  dominant  parmi  les  royalistes. — Empire  de  l'exem- 
ple de  la  Révolution  de  1688  en  Angleterre. — Différences  mé- 
connues entre  les  deux  pays  et  les  deux  événements. — Révi- 
sion de  la  Charte. — Origine  du  parti  de  la  résistance.  -Fallait- 
il  soumettre  la  royauté  et  la  Charte  nouvelles  à  la  sanction 
populaire?  — Symptômes  anarchiques.  — Prétentions  républi- 
caines. —  Faits  divers  qui  déterminent  ma  ferme  adhésion  à 
la  politique  de  résistance. — Je  deviens  ministre  de  l'intérieur, 

(26  juillet— Il  août  1830.) 

J^eiitre  dans  l'époque  où  j'ai  touché  de  près^  et  avec 
quelque  puissance,  aux  affaires  de  mon  pays.  Si  j'étais 

T.   II.  1 


2123021: 


2  CHAPITRE  IX. 

sorti  de  l'arène  comme  un  yaincu  renversé  et  mis  hors 
de  combat  par  ses  vainqueurs^  je  ne  tenterais  pas  de 
parler  aujourd'hui  des  luttes  que  j'ai  soutenues.  Mais 
la  catastrophe  qui  m'a-  frappé  et  brisé  a  tout  frajjpé  et 
brisé  autour  de  moi^,  les  rois  comme  leurs  conseillers, 
mes  adversaires  comme  moi-même.  Acteurs  de  ce 
temps,  nous  sommes  tous  des  vaincus  du  même  jour, 
des  naufragés  de  la  même  tempête.  Je  ne  me  flatte  pas 
que  les  grands  coups  du  sort,  même  les  plus  rudes,  por- 
tent partout  et  soudain  la  lumière.  Je  crains  que  les 
idées,  les  passions  et  les  intérêts  avec  lesquels  j'ai  été 
aux  prises  ne  possèdent  et  n'agitent  encore  bien  des 
cœurs.  La  nature  humaine  est  aussi  obstinée  que  lé- 
gère, et  les  partis  ont  des  racines  que  les  plus  violentes 
secousses  n'extirpent  pas  complètement.  Pourtant  j'ai 
la  confiance  que ,  dans  les  régions  un  peu  hautes 
de  la  vie  publique,  le  jour  s'est  levé  assez  grand  et 
nous  avons  tous  aujourd'hui  l'esprit  assez  libre  pour 
que  nous  puissions  regarder  dans  le  passé  en  ^  cher- 
chant les  enseignements  de  l'expérience,  non  de  nou- 
velles armes  de  guerre.  C'est  avec  ce  sentiment,  et  avec 
celui-là  seul,  que  j'entreprends  de  retracer  nos  anciens 
combats.  Je  me  promets  d'être  fidèle  à  mes  amis,  équi- 
table envers  mes  adversaires,  et  sévère  pour  moi- 
même.  Si  j'y  réussis,  mon  travail  ne  s'achèvera  peut- 
être  pas  sans  quel([ue  honneur  pour  mon  nom  et  sans 
quel(iue  utilité  pour  mon  pays. 

Je  quittai  Nîmes  le23juillet  J830,  content  des  élections 
auxquelles  j'avais  concouru,  des  dispositions  générales 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  3 

que  j'a^  ais  trouvées^,  et  uniquement  préoccupé  de  cher- 
cher comment  il  faudrait  s'y  prendre  pour  faire  préva- 
loir dans  les  Chambres  et  accueillir  en  même  temps 
parle  Roi  le  vœu  décidé,  mais  modéré  et  honnête,  du 
pays.  Ce  fut  seulement  le  26  juillet,  en  passant  à  Pouilly, 
que  j'eus,  par  le  courrier  de  la  malle,  la  première  nou- 
velle des  ordonnances.  J'arrivai  à  Paris  le  27,  à  cinq 
heures  du  matin,  et  je  reçus  à  onze  heures  un  billet  de 
M.  Casimir  Péricr  qui  m'engageait  à  me  rendre  chez  lui, 
où  quelques-uns  de  nos  collègues  devaient  se  réunir. 

La  lutte  était  à  peine  commencée,  et  déjà  tout  l'éta- 
blissement de  la  Restauration,  institutions  et  personnes, 
était  en  visible  et  pressant  péril.  Quelques  heures  au- 
paravant, à  quelques  lieues  de  Paris,  les  ordonnances 
ne  m'étaient  pas  môme  connues,  et,  à  côté  de  la  résis- 
tance légale,  je  trouvai  en  arrivant  l'insurrection  révo- 
lutionnaire déchaînée.  Les  journaux,  les  tribunaux,  les 
sociétés  secrètes,  les  réunions  de  pairs  et  de  députés,  la 
garde  nationale,  la  bourgeoisie  et  le  peuple,  les  ban- 
quiers et  les  ouvriers,  les  salons  et  les  rues,  toutes  les 
forces  réglées  ou  déréglées  de  la  société  poussaient  ou 
cédaient  au  mouvement.  Le  premier  jour.  Vive  la 
Charte/  A  bas  les  Mirdslres!  Le  second  jour.  Vive  la 
liberté!  A  bas  les  Bourbons/  Vive  la  République  !  Vive 
Napoléon  lit  La  fermentation  et  la  confusion  crois- 
saient d'heure  en  heure.  C'était,  à  l'occasion  des  ordon- 
nances de  la  veille,  l'explosion  de  toutes  les  colères,  de 
toutes  les  espérances,  de  tous  les  desseins  et  désirs 
politiques  amassés  depuis  seize  ans. 


4  CHAPITRE  IX. 

Entre  les  maux  dont  notre  pays  et  notre  temps  sont 
atteints,  voici  Tun  des  plus  graves.  Aucun  trouble  sé- 
rieux ne  peut  éclater  dans  quelque  partie  de  l'édifice 
social  qu'aussitôt  l'édifice  entier  ne  soit  près  de  crouler; 
il  y  a  comme  une  contagion  de  ruine  qui  se  propage 
avec  une  effroyable  rapidité.  Les  grandes  agitations 
publiques,  les  grands  excès  du  pouvoir  ne  sont  pas  des 
faits  nouveaux  dans  le  monde  ;  plus  d'une  fois  les  na- 
tions ont  eu  à  lutter,  non-seulement  par  les  lois,  mais 
par  la  force,  pour  maintenir  ou  recouvrer  leurs  droits. 
En  Allemagne,  en  Espagne,  en  Angleterre  avant  le 
règne  de  Charles  pr,  en  France  jusque  dans  le  xvii*  siè- 
cle, les  corps  politiques  et  le  peuple  ont  souvent  résisté 
au  roi,  même  par  les  armes,  sans  se  croire  en  néces- 
sité ni  en  droit  de  changer  la  dynastie  de  leurs  princes 
ou  la  forme  de  leur  gouvernement.  La  résistance,  l'in- 
surrection même  avaient,  soit  dans  l'état  social,  soit 
dans  la  conscience  et  le  bon  sens  des  hommes,  leur 
iVein  et  leurs  limites  ;  on  ne  jouait  pas,  à  tout  propos, 
le  sort  de  la  société  tout  entière.  Aujourd'hui  et  parmi 
nous,  de  toutes  les  grandes  luttes  politiques  on  fait  des 
questions  de  vie  ou  de  mort;  peuples  et  partis,  dans 
leurs  aveugles  emportements,  se  précipitent  tout  à 
coup  aux  dernières  extrémités;  la  résistance  se  trans- 
forme soudain  en  insurrection  et  l'insurrection  en  ré- 
volution. Tout  orage  devient  le  déluge. 

Du  27  au  30  juillet,  pendant  que  la  lutte  populaire 
éclatait  çà  et  là  dans  les  rues,  de  jour  en  jour,  d'heure 
«;n  heure  i)lus  générale  et  plus  ardente,  je  pris  part  à 


LA  RÉVOLUTION  DE  LS30.  5 

toutes  les  réunions  de  députés  qui  se  tinrent  chez 
MM.  Casimir  Péricr,  Laffitte,  Bérard .  Audry-Puyra- 
veau,  sans  autre  but  que  de  nous  entendre  sur  la  con- 
duite que  nous  avions  à  tenir,  et  sans  autre  concert 
(jue  l'avis  transmis  des  uns  aux  autres  que  nous  nous 
trouverions  à  telle  heure,  chez  tel  d'entre  nous.  Selon 
les  incidents  de  la  journée  et  l'aspect  des  chances,  ces 
réunions  étaient  très-inégalement  empressées  et  nom- 
breuses. Dans  la  première,  tenue  le  27  chez  M.  Casimir 
Périer,  j'avais  été  chargé,  avec  MM.  Villemain  etDupin, 
de  rédiger,  au  nom  des  députés  présents,  une  protef»- 
tation  contre  les  ordonnances.  Je  la  présentai  et  elle 
.fut  adoptée  le  lendemain  28,  dans  deux  réunions 
chez  MM.  Aadry-Puyraveau  et  Bérard,  où  elle  reçut, 
soit  des  membres  présents,  soit  par  autorisation  pour 
les  absents,  soixante-trois  signatures'.  Mais  le  soir 
du  même  jour,  m'étant  de  nouveau  rendu,  comme  on 
en  était  convenu  le  matin,  chez  M.  Audry-Puyraveau, 
nous  ne  nous  trouvâmes  plus  que  onze.  La  diversité 
des  dispositions  n'était  pas  moindre  que  celle  des  nom- 
bres. Les  uns  voulaient  porter  la  résistance  jusqu'à  la 
dernière  limite  de  l'ordre  légal,  mais  pas  plus  loin. 
D'autres  étaient  résolus  à  un  changement  de  dynastie, 
ne  désirant,  en  fait  de  révolution,  rien  de  plus,  mais 
regardant  celle-là  comme  aussi  nécessaire  que  Tocca- 
sion  leur  en  semblait  favorable,  et  se  flattant  qu'on 
pourrait  s'en  tenir  là,  ou  à  pei*  près.  D'autres,  plus 

*  Pièces  historiques,  n"  I. 


6  CHAPITRE  IX. 

révolutionnaires  sans  le  savoir,  se  promettaient,  dans 
les  institutions  et  les  lois,  toutes  sortes  de  réformes 
indéfinies,  commandées,  pensaient-ils,  par  l'intérêt  et 
le  vœu  du  peuple.  D'autres  enfin  aspiraient  décidément 
à  la  République,  et  considéraient  comme  un  avorte- 
ment  ou  une  déception  toute  autre  issue  de  la  lutte  que 
le  peuple  soutenait  au  nom  de  la  liberté.  La  gravité  de 
la  situation,  la  rapidité  et  l'incertitude  de  l'événement 
contenaient  un  peu  ces  dissidences;  mais  elles  appa- 
raissaient dans  les  propositions,  les  discussions,  les  con- 
versations particulières;  elles  faisaient  pressentir  les  di- 
visions qui  se  manifesteraient  dès  que  les  esprits  et  les 
passions  seraient  affranchis  du  pressant  péril;  elles  dé- 
montraient la  nécessité  de  mettre  une  prompte  fin  à  la 
crise  qui  suspendait  l'anarchie,  mais  qui  évidemment 
ne  la  suspendrait  pas  longtemps. 

Quand  les  regards  se  portaient  hors  de  nos  réunions 
et  sur  ce  qui  se  passait  dans  les  rues,  l'urgence  d'une 
solution  apparaissait  bien  plus  pressante  encore.  Le 
droit  du  pays  violé  et  son  honneur  offensé,  les  senti- 
ments justes  et  généreux  avaient  d'abord  soulevé  le 
public  et  déterminé  les  premières  résistances.  Mais  les 
ennemis  de  l'ordre  établi,  les  cons[)iratears  d'habitude, 
les  sociétés  secrètes,  les  révolutionnaires  à  toute  fin,  les 
rêveurs  de  toute  espèce  d'avenir  s'étaient  aussitôt  jetés 
dans  le  mouvement  et  y  devenaient  d'heure  en  heure 
plus  puissants  et  plus  exigeants.  Tantôt  ils  procla- 
maient bruyamment  leurs  desseins,  ne  tenant  pas  plus 
compte  de  nous,  députés,  que  si  nous  n'existions  pas  ; 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  7 

tantôt  ils  accouraient  autour  de  nous,  nous  assiégeaient 
de  leurs  messages  ou  de  leurs  clameurs,  et  nous  som- 
maient d'exécuter  sans  délai  leurs  volontés.  Le  28  juillet 
au  soir,  pendant  que  nous  étions  réunis  en  très-petit 
nombre  chez  M.  Audry-Puyraveau,  dans  un  salon  du 
rez-de-chaussée  dont  les  fenêtres  étaient  ouvertes,  des 
ouvriers,  des  jeunes  gens,  des  enfants,  des  combattants 
de  toute  sorte  entouraient  la  maison,  remplissaient  la 
cour,  obstruaient  les  portes,  nous  purlaient  par  les  fe- 
nêtres, prêts  à  nous  défendre  si,  comme  le  bruit  en  cou- 
rait, des  agents  de  police  ou  des  soldats  venaient  nous 
arrêter,  mais  réclamant  notre  prompte  adhésion  à  leurs 
instances  de  révolution,  et  discutant  tout  haut  ce  qu'ils  " 
feraient  si  nous  ne  faisions  pas  sur-le-champ  ce  qu'ils 
voulaient  de  nous.  Et  ce  n'était  pas  seulement  dans  les 
rues  que  l'esprit  révolutionnaire  se  déployait  ainsi  en 
tous  sens  et  à  tout  hasard;  il  prenait  pied  le  29  juillet 
dans  le  seul  pouvoir  actif  du  moment,  dans  la  Commis- 
sion municipale  établie  h  l'Hôtel-dc-Ville  pour  veiller, 
disait-on,  aux  intérêts  de  la  cité:  deux  membres  sur  six 
se  faisaient  là  ses  interprètes,  M.  Audry-Puyraveau  et 
M.  Mauguin,  beau  parleur  audacieux,  prétentieux,  va- 
niteux, sans  jugement  comme  sans  scrupule,  très-pro- 
pre, dans  ces  jours  de  perturbation  générale,  à  échauf- 
fer les  fous,  à  intimider  les  faibles  et  à  entraîner  les 
tadauds.  Quelques  esprits  sensés  et  fermes,  entre  autres 
M.  Casimir  Périer  et  le  général  Sébastiani,  essayaient 
de  résister  et  se  montraient  résolus  à  ne  pas  devenir 
des  révolutionnaires,  même  en  faisant  une  révolution. 


8  CHAPITRE  IX. 

Mais  sans  point  d'appui  fixe  toute  résistance  est  vaine, 
et  ils  n'en  avaient  aucun.  Avec  une  rapidité  incessam- 
ment croissante,  le  flot  de  l'anarcliie  montait  dans  let^ 
régions  hautes  et  se  répandait  à  grand  bruit  dans  les 
régions  basses  de  la  société. 

Dans  l'espoir  de  l'arrêter,  quelques  royalistes  éclai- 
rés, le  duc  de  Mortemart,  MM.  de  Sémonville,  d'Ar- 
gout,  de  VitroUes  et  de  Sussy,  tentèrent  de  faire 
donner  au  pays  une  satisfaction  légale,  et  d'amener, 
entre  la  royauté  inerte  à  Saint-Cloud  et  la  révolution 
bouillonnante  à  Paris,  quelque  accommodement.  Mais 
quand  ils  demandaient  à  voir  le  Roi,  on  leur  oppo- 
sait l'iieure,  l'étiquette,  la  consigne,  le  sommeil. 
Admis  pourtant,  ils  trouvaient  le  Roi  à  la  fois  tran- 
quille et  irrité,  obstiné  et  hésitant.  Ils  parvenaient, 
après  bien  des  efforts,  à  lui  arracher  le  renvoi  du  cabi- 
net Pohgnac,  le  rappel  des  ordonnances  et  la  nomina- 
tion du  duc  de  Mortemart  comme  premier  ministre. 
Mais  cela  convenu,  le  Roi  traînait  encore  et  faisait  atten- 
dre au  duc  de  Mortemart  les  signatures  nécessair^îs.  Il 
les  lui  donnait  enfin,  mais  en  y  ajoutant  de  vive  voix 
toute  sorte  de  restrictions,  et  le  duc  de  Mortemart,  ma- 
lade et  rongé  de  fièvre,  repartait  pour  Paris  sans  avoir 
obtenu  du  dauphin  le  laissez-passer  dont  il  avait  besoin. 
Arrêté  à  chaque  pas  sur  sa  route,  par  les  troupes  royales 
aussi  bien  que  par  les  gardiens  volontaires  des  barri- 
cades, il  n'arrivait  pas  jusqu'à  la  réunion  des  députés 
et  ne  réussissait  qu'à  grand'  peine  à  leur  faire  parvenir, 
ainsi  (ju'à  la  Commission  municii)ale,  i>ar  l'entremiSL' 


LA  RÉVOLUTION  DE  1«30.  9 

de  M.  de  Siissy,  les  ordonnances  dont  il  était  portenr. 
Nulle  part  ces  concessions  n'étaient  accueillies  ;  au  pa- 
lais Bourbon  et  à  THôtel-de-Ville,  on  consentait  à  peine 
à  en  prendre  connaissance;  M.  de  La  Fayette  faisait  acte 
de  courage  en'écrivant  au  duc  de  Mortemart  pour  lui 
en  accuser  réception;  et  deux  hommes  à  cheval  ayant 
dit  tout  haut  sur  le  boulevard  :  «  Tout  est  fini;  la  paix 
est  conclue  avec  le  Roi;  c'est  M.  Casimir  Périer  qui  a 
tout  arrangé,  »  le  général  Gérard  et  M.  Bérard,  qui 
se  trouvaient  là,  eurent  peine  à  soustraire  ces  deux 
hommes  à  la  colère  de  la  foule,  qui  voulait  les  massa- 
crer. 11  n'y  avait,  à  Saint-Cloud,  ]ilus  de  pouvoir  en  état, 
je  ne  dis  pas  d'agir,  mais  seulement  de  parler  au  pays. 

Ce  fut  au  milieu  de  cette  menaçante  situation  et  pour 
y  mettre  un  ferme  que,  sortant  enfin  de  nos  réunions 
sans  caractère  et  sans  but  déterminé,  nous  nous  ren- 
dîmes le  30  juillet  au  Palais-Bourbon,  dans  la  salle  de  la 
Chambre  des  députés,  invitant  nos  collègues  absents  à 
venir  s'y  joindre  à  nous  et  à  relever  le  grand  pouvoir 
public  dont  nous  étions  des  membres  épars.  Les  pairs 
présents  à  Paris  se  réunirent  pareillement  au  palais  du 
Luxembourg.  Nous  entrâmes  en  communication  avec 
eux;  et  ce  même  jour,  avant  la  fin  de  la  matinée,  infor- 
més que  M.  le  duc  d'Orléans,  qui  jusque-là  s'était  tenu 
éloigné,  inactif  et  invisible,  se  montrait  disposé  à  venir 
à  Paris,  nous  adoptâmes  la  résolution  conçue  en  ces 
termes  : 

«  La  réunion  des  députés  actuellement  à  Paris  a  pensé 
qu'il  était  urgent  de  prier  S.  A.  R.  monseigneur  le  duc 


10  CHAPITRE  IX. 

d "Orléans  de  se  rendre  dans  la  capitale  pour  y  exercer 
les  fonctions  de  lieutenant  général  du  royaume,  et  de  lui 
exprimer  le  vœu  de  conserver  les  couleurs  nationales. 
Elle  a,  de  plus,  senti  la  nécessité  de  s'occuper  sans  re- 
lâche d'assurer  à  la  France,  dans  la  prochaine  session 
des  Chambres,  toutes  les  garanties  indispensables  pour 
la  pleine  et  entière  exécution  de  la  Charte.'  » 

Cette  résolution,  précise  et  pourtant  encore  réservée, 
fut  à  l'instant  revêtue  de  quarante  signatures  ;  quoiqu'ils 
eussent  souhaité  un  autre  vote  et  un  autre  langage,  les 
membres  les  plus  ardents  de  la  réunion,  MM.  Eusèbe 
Salverte,  de  Corcelle,  Benjamin-Constant,  de  Schonen,  y 
donnèrent  leur  adhésion.  Trois  seulement  des  députés 
présents,  MM.  Villemain,  Le  Pelletier  d'Aunay  et  Hély 
d'Oissel,  considérant  cet  acte  comme  un  pas  décisif  vers 
un  changement  de  dynastie,  ne  se  crurent  pas  en  droit 
de  s'y  associer. 

A  ce  point  de  la  crise,  c'eût  été  certainement  un 
grand  bien  pour  la  France,  et  de  sa  part  un  grand  acte 
d'intelligence  comme  de  vertu  politiques,  que  sa?  rési- 
stance se  renfermât  dans  les  limites  du  droit  monar- 
chique, et  qu'elle  ressaisît  ses  Mbertés  sans  renverser 
son  gouvernement.  On  ne  garantit  jamais  mieux  le 
respect  de  ses  propres  droits  qu'en  respectant  soi-même 
les  droits  qui  les  balancent,  et  quand  on  a  besoin  de  la 
monarchie,  il  est  plus  sûr  de  la  maintenir  que  d'avoir  à 
la  fonder.  Mais  il  y  a  des  sagesses  difficiles,  qu'on  n'im- 

1  Pièces  Jiistoriques,  n°  II, 


LA  RÉVOLUTION  DE  18Î0.  11 

pose  pas,  à  jour  fixe,  aux  nations,  et  que  la  pesante 
main  de  Dieu,  qui  dispose  des  événements  et  des  an- 
nées, peut  seule  leur  inculquer.  Partie  du  trône,  une 
grande  violation  du  droit  avait  réveillé  et  déchaîné  tous 
les  instincts  ardents  du  peuple.  Parmi  les  insurgés  en 
armes,  la  méfiance  et  l'antipathie  pour  la  maison  de 
Bourhon  étaient  profondes.  Les  négociations  tentées 
par  le  duc  de  Mortemart  ne  furent  que  des  apparences 
vaines;  malgré  l'estime  mutuelle  des  hommes  et  la 
courtoisie  des  paroles,  la  question  d'un  raccommode- 
ment avec  la  branche  aînée  de  la  famille  royale  ne 
fut  pas  un  moment  sérieusement  considérée  ni  débat- 
tue. L'abdication  du  Roi  et  du  Dauphin  vint  trop  tard. 
La  royauté  de  M.  le  duc  de  Bordeaux,  avec  M.  le  duc 
d'Orléans  pour  régent,  qui  eût  été,  non-seulement  la 
soluti(jn  constitutionnelle,  mais  la  plus  politique,  pa- 
raissait, aux  plus  modérés,  encore  plus  impossible 
que  le  raccommodement  avec  le  Roi  lui-même.  A  cette 
époque,  ni  le  parti  libéral,  ni  le  parti  royaliste  n'eus- 
sent été  assez  sages,  ni  le  régent  assez  fort  pour  con- 
duire et  soutenir  un  gouvernement  à  ce  point  com- 
pliqué, divisé  et  agité,  La  résistance  d'ailleurs  se  sentait 
légale  dans  son  origine  et  se  croyait  assurée  du  succès 
si  elle  poussait  jusqu'à  une  révolution.  Les  masses  se 
livraient  aux  vieilles  passions  révolutionnaires ,  et  les 
chefs  cédaient  à  l'impulsion  des  masses.  Ils  tenaient 
pour  certain  qu'il  n'y  avait  pas  moyen  de  traiter  sûre- 
ment avec  Charles  X,  et  que,  pour  occuper  son  trône, 
ils  avaient  sous  la  main  un  autre  roi.  Dans  l'état  des 


U  CHAPITRE  IX. 

faits  et  des  esprits,  on  n'avait  à  choisir  qu'entre  une 
monarchie  nouvelle  et  la  répubhque,  entre  M.  le  duc 
d'Orléans  et  M.  de  La  Fayette  :  «  Général,  dit  à  ce  der- 
nier son  petit-gendre,  M.  de  Rémusat,  qui  était  allé  le 
voir  à  l'Hôtel-de-Ville,  si  l'on  fait  une  monarchie,  le  duc 
d'Orléans  sera  roi  ;  si  l'on  fait  une  république,  vous 
serez  président.  Prenez-vous  sur  vous  la  responsabilité 
de  la  république  ?  » 

M.  de  La  Fayette  avait  l'air  d'hésiter  plutôt  qu'il  n'hé- 
sitait réellement.  Noblement  désintéressé  quoique  très- 
préoccupé  de  lui-même,  et  presque  aussi  inquiet  de  la 
responsabilité  qu'amoureux  de  la  popularité,  il  se  com- 
plaisait à  traiter  pour  le  peuple  et  au  nom  du  peuple, 
bien  plus  qu'il  n'aspirait  à  le  gouverner.  Que  la  répu- 
blique, et  la  république  présidée  par  lui,  fût  entrevue 
comme  une  chance  possible,  s'il  la  voulait;  que  la  mo- 
narchie ne  s'établît  que  de  son  aveu  et  à  condition  de 
ressemblera  la  républi(|ue  ;  cela  suffisait  à  sa  satisfac- 
tion, je  ne  veux  pas  dire  à  son  ambition.  M.  de  La 
Fayette  n'avait  pas  d'ambition  ;  il  voulait  être  le-patron 
populaire  de  M.  le  duc  d'Orléans,  non  son  rival. 

Bien  des  gens  ne  me  croiront  guère,  et  pourtant  je 
n'hésite  pas  à  l'affirmer,  M.  le  duc  d'Orléans  non  plus 
n'était  pas  un  ambitieux.  Modéré  et  prudent,  malgré 
l'activité  de  son  esprit  et  la  mobile  vivacité  de  ses  im- 
pressions, il  prévoyait  depuis  longtemps  la  chance  qui 
pouvait  le  porter  au  trône,  mais  sans  la  chercher,  et 
plus  enclin  à  la  redouter  qu'à  latteiidre  avec  désir. 
Après  les  longues  tristesses  de  l'émigration  et  la  récente 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  13 

épreuve  des  Cent- Jours,  une  pensée  le  préoccupait 
surtout  :  il  ne  voulait  pas  être  de  nouveau  et  néces- 
sairement enveloppé  dans  les  fautes  que  pouvait  com- 
mettre la  branche  aînée  de  sa  maison  et  dans  les 
conséquences  que  ces  fautes  devaient  amener.  Le 
31  mai  1830,  il  donnait  à  son  beau-frère,  le  roi  de 
Naples,  arrivé  depuis  peu  de  jours  à  Paris,  une  fête 
au  Palais-Royal;  le  roi  Charles  X  et  toute  la  famille 
royale  y  assistaient;  la  magniticence  était  grande,  la 
réunion  brillante  et  très-animée  :  «  Monseigneur,  dit 
au  duc  d'Orléans,  en  pasfant  près  de  lui,  M.  de  Sal- 
vandy,  ceci  est  une  fête  toute  napolitaine  ;  nous  dan- 
sons sur  un  volcan  :  —  Que  le  volcan  y  soit,  lui  ré- 
pondit le  duc,  je  le  crois  comme  vous;  au  moins  la 
faute  n'en  est  pas  à  moi;  je  n'aurai  pas  à  me  reprocher 
de  n'avoir  pas  essayé  d'ouvrir  les  yeux  au  Roi;  mais 
que  voulez- vous?  rien  n'est  écouté.  Dieu  sait  où  ils  se- 
rojit  dans  six  mois  !  Mais  je  sais  bien  où  je  serai.  Dans 
tous  les  cas,  ma  famille  et  moi,  nous  resterons  dans  ce 
palais.  Quelque  danger  qu'il  puisse  y  avoir,  je  ne  bou- 
gerai pas  d'ici.  Je  ne  séparerai  pas  mon  sort  et  celui  de 
mes  enfants  du  sort  de  mon  pays.  C'est  mon  invariable 
résolution.  »  Cette  résolution  tint  plus  de  place  que  tout 
autre  dessein  dans  la  conduite  de  M.  le  duc  d'Orléans 
pendant  tout  le  cours  de  la  Restauration;  il  était  égale- 
ment décidé  à  n'être  ni  conspirateur  ni  victime.  Je  lui 
étais  alors  complètement  étranger;  avant  1830,  je  ne 
l'avais  vu  que  deux  fois  et  en  passant;  je  ne  saurais  ap- 
précier avec  certitude  les  sentiments  divers  qui  ont  pu 


11  CHAPITRE  IX. 

traverser  alors  son  âme;  mais  après  avoir  eU;,  pendant 
tant  d'années,  l'honneur  de  le  servir,  je  demeure  con- 
vaincu que,  s'il  eût  dépendu  de  lui  de  consolider  défi- 
nitivement la  Restauration,  il  eût,  sans  hésiter,  pour 
lui-même  et  pour  sa  famille  comme  pour  la  France, 
préféré  la  sécurité  de  cet  avenir  aux  perspectives  qu'une 
révolution  nouvelle  pouvait  lui  ouvrir. 

Quand  ces  perspectives  s'ouvrirent  en  effet  devant 
lui,  un  autre  sentiment  influa  puissamment  sur  sa  con- 
duite. Cette  patrie,  dont  il  était  résolu  à  ne  plus  se  sépa- 
rer, était  en  grand  danger,  eif  danger  de  tomber  dans  le 
chaos;  le  repos  comme  les  libertés  delà  France,  l'ordre 
au  dedans  comme  la  paix  au  dehors,  tout  était  compro- 
mis ;  nous  n'avions  devant  nous  que  des  orages  et  des 
ténèbres.  Le  dévouement  à  la  patrie,  le  devoir  envers  la 
patrie  ne  sont  certes  pas  des  sentiments  nouveaux  et' 
que  n'aient  pas  connus  nos  pères;  il  y  a  cependant, 
entre  leurs  idées  et  les  nôtres,  leurs  dispositions  et  les 
nôtres  à  cet  égard,  une  différence  profonde.  La  fidélité 
envers  les  personnes,  envers  les  supérieurs  ou  envers 
les  égaux,  était,  dans  l'ancienne  société  française,  le 
principe  et  le  sentiment  dominant;  ainsi  l'avaient  faite 
ses  origines  et  ses  institutions  premières  ;  les  liens  per- 
sonnels étaient  les  liens  sociaux.  Dans  le  long  cours  de 
notre  histoire, la  civilisation  s'est  répandue;  les  classes 
diverses  se  sont  rapprochées  et  assimilées;  le  nombre 
des  hommes  indépendants  et  influents  s'est  immensé- 
ment accru  ;  les  individus  sont  sortis  des  groupes  par- 
ticuliers auxquels  ils  appartenaient  jadis  pour  entrer  et 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  15 

vivre  dans  une  sphère  générale;  l'unité  nationale  s'est 
élevée  au-dessus  de  Torganisation  hiérarchique.  L'État, 
la  nation,  la  patrie,  ces  êtres  collectifs  et  abstraits,  sont 
devenus  comme  des  êtres  réels  et  vivants,  objets  de 
respect  et  d'alTection.  Le  devoir  envers  la  potrie,  le  dé- 
vouement à  la  patrie  ont  pris,  dans  la  plupart  des  âmes, 
un  empire  supérieur  à  celui  des  anciens  dévouements, 
des  anciens  devoirs  de  fidélité  envers  les  personnes.  De 
nobles  et  désintéressés  sentiments  animaient  égale- 
ment, sur  les  rives  du  Rhin,  l'armée  républicaine  et 
l'armée  de  Condé  dans  leurs  déplorables  combats  ;  mais 
leur  foi  morale  et  politique  différait  de  nature  autant 
que  d'objet  :  les  uns  souffraient  et  mouraient  pour  res- 
ter fidèles  à  leur  Roi,  à  leur  classe,  à  leur  nom;  les  au- 
tres pour  défendre  et  servir  cette  patrie,  idée  sans 
figure,  nom  commun  à  tous,  de  laquelle  ils  n'avaient 
reçu  que  l'honneur  de  naître  dans  son  sein,  et  à  la- 
quelle, par  ce  seul  motif  qu'elle  était  la  France,  ils 
croyaient  se  devoir  tout  entiers.  La  même  transforma- 
tion s'était  accomplie  dans  la  vie  civile;  la  préoccupa- 
tion des  intérêts  publics,  des  vœux  publics,  des  périls 
publics,  était  devenue  plus  générale  et  plus  forte  que 
celle  des  relations  et  des  affections  individuelles.  Ce  fut 
par  des  causes  profondes  et  sous  l'empire  de  grands 
faits  sociaux  que,  sans  préméditation,  par  instinct,  les 
deux  partis  s'appelèrent,  en  1789,  l'unie  par(i  royaliste, 
l'autre  le  parti  patriote  :  dans  l'un,  le  devoir  et  le  dé- 
vouement envers  le  Roi,  chef  et  représentant  de  la  pa- 
trie, dans  l'autre,  le  devoir  et  le  dévouement  direct 


16  CHAPITRE  IX. 

envers  la  patrie  elle-même,  éiaicnt  le  principe,  le  lien, 
le  sentiment  dominant.  Royaliste  par  situation,  M.  le 
duc  d'Orléans,  par  les  événements  et  par  les  influences 
au  milieu  desquelles  il  avait  vécu,  était  devenu  patriote. 
La  patrie  était  gravement  compromise.  II  pouvait,  et 
lui  seul  pouvait  la  tirer  de  péril.  Ce  ne  fut  pas  le  seul, 
mais  ce  fut,  à  coup  sûr,  l'un  des  plus  puissants  motifs 
de  sa  détermination. 

D  est  peu  sensé  et  peu  honorable  de  méconnaître, 
quand  on  n'en  sent  plus  le  pressant  aiguillon,  les  vraies 
causes  des  événements.  La  nécessité,  une  nécessité  qui 
pesait  également  sur  tous,  sur  les  royalistes  comme  sur 
les  libéraux,  sur  M.  le  duc  d'Orléans  comme  sur  la 
France,  la  nécessité  d'opter  entre  la  nouvelle  monar- 
chie et  l'anarchie,  telle  fut,  en  1830,  pour  les  honnêtes 
gens  et  indépendamment  du  rôle  qu'y  jouèrent  les  pas- 
sions révolutionnaires,  la  cause  déterminante  du  chan- 
gement de  dynastie.  Au  moment  de  la  crise,  cette  né- 
cessité était  sentie  par  tout  le  monde,  par  les  plus 
intimes  amis  du  roi  Charles  X  comme  par  les  plus 
ardents  esprits  de  l'opposition.  Quelle  autre  force  que 
le  sentiment  d'une  situation  si  pressante  eût  pu  décider 
l'adhésion  si  prompte  de  tant  d'hommes  honorables 
qui  déploraient  l'événement  ?  Comment  expliquer  au- 
trement les  paroles  prononcées,  dans  la  Chambre  des 
pairs,  par  le  duc  de  Fitz-Jamcs,  le  duc  de  Mortemart, 
le  marquis  de  Vérac,  en  prêtant  serment  au  régime 
nouveau  '  ?   Que  d'autres,   i)ar  attcclion  ou  par  hon- 

•  De  ces  paroles,  je  ne  citerai  ici  que  celles  de  M.  le  duc  de 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  17 

neur,  se  retirassent  de  la  \ie  publique,  leur  retraite, 
aussi  inactive  que  libre,  constatait  elle-même  le  grand 
et  vrai  caractère  de  l'événement  qui  s'accomplissait  ; 
une  même  conviction  dominait,  ce  jour-là,  tous  les 
hommes  sérieux;  par  la  monarchie  seule  la  France 
pouvait  échapper  à  l'abîme  entr'ouvert,  et  une  seule 


Fitz-James  dans  la  séance  de  laChambredesPairs  du  10  aoûtl830, 
empreintes  d'une  loyauté  et  d'un  patriotisme  également  sincères 
et  tristes. 

«  A  peine  absent  de  France  depuis  quelques  jours,  pour  un 
voyage  de  courte  durée,  j'apprends  tout  à  coup  qu'un  eiFroyable 
coup  de  tonnerre  a  éclaté  sur  la  France,  et  que  la  famille  des 
rois  a  disparu  dans  la  tempête.  Le  bruit  du  canon  qui  proclamait 
un  nouveau  roi  semblait  m'attendre  hier  à  mon  entrée  dans  la 
capitale,  et  dès  aujourd'hui  je  suis  appelé  à  cette  Chambre  pour 
y  prêter  un  nouveau  serment. 

«  Je-ne  me  suis  jamais  fait  un  jeu  de  ma  parole,  et  pour  moi 
la  religion  du  serment  fut  toujours  sacrée.  Je  n'avais  jamais 
prêté  que  deux  serments  dans  ma  vie  :  le  premier  à  Louis  XVI, 
de  sainte  mémoire,  presque  au  sortir  de  mon  enfance  ,  le  second, 
en  1814,  à  la  Charte  constitutionnelle,  dont  les  principes  étaient 
depuis  longtemps  entrés  dans  mon  cœur,  et  que  je  vis  avec 
transport  devenir  la  loi  de  la  France.  Je  porte  le  défi  à  tout  être 
vivant  de  pouvoir  m'accuser  d'avoir  été  infidèle  à  ces  deux  ser- 
ments :  vous  me  rendrez  peut-être  la  justice  de  convenir  que, 
dans  cette  Chambre,  je  n'ai  jamais  émis  devant  vous  une  opinion 
qui  ne  fût  motivée  sur  le  texte  même  de  la  Charte^  et  j'atteste 
sur  l'honneur  que,  depuis  seize  ans,  mon  cœur  n'enferma  jamais 
une  pensée  qui  n'y  fût  conforme.  Éprouvé  par  le  malheur  pres- 
que dès  mon  entrée  dans  la  vie,  j'appris  de  bonne  heure  dans 
l'adversité  à  me  soumettre  aux  décrets  de  la  Providence,  et  à 
me  roidir  contre  les  orages.  On  sait  depuis  longtemps  dans  ma 
famille  ce  que  c'est  que  de  rester  fidèle  à  des  causes  désespérées  : 
et,  à  cet  égard,  nous  n'en  sommes  pas  à  notre  début. 

«  Sans  doute  je  pleure  et  je  pleurerai  toujours  sur  le  sort  de 
Charles  X.  Longtemps  honoré  de  ses  bontés,  personne  plus  que 
moi  ne  sut  connaître  toutes  les  vertus  de  son  cœur;  et  même, 

T.    Il,  -  2 


18  CHAPITRE  IX. 

monarchie  était  possible.  Son  établissement  fnt  pour 
tout  le  monde  une  délivrance  :  «  Moi  aussi  je  suis  des 
victorieux,  me  dit  M.  Royer-Collard,  triste  parmi  les 
victorieux.  » 

Je  ne  veux,  en  ce  qui  me  touche,  rien  taire  des  vé- 
rités que  le  temps  m'a  apprises.  En  présence  de  cette 


lorsque,  trompé  par  des  ministres  imbéciles,  encore  plus  que 
perfides,  lorsque,  trop  vainement^  hélas  !  je  cherchais  à  lui  faire 
entendre  la  vérité  que  l'on  mettait  un  soin  si  criminel  à  lui  dé- 
guiser, j'atteste  encore,  j'attesterai  toujours  ne  lui  avoir  jamais 
enlendu  .exprimer  que  des  vœux  pour  le  bonheur  des  Français 
et  la  prospérité  de  la  France.  Cette  justice,  mon  devoir  est  de 
la  lui  rendre;  ces  sentiments,  qui  vivront  à  jamais  dans  mon 
cœur,  et  qui  m'étoufFeraient  si  je  ne  leur  donnais  un  libre 
cours^  j'aime  à  les  répandre  devant  vous,  et  je  plains  celui  qui 
s'en  offenserait. 

«  Oui,  jusqu'au  dernier  souffle  de  ma  vie,  tant  qu'une  goutte 
de  sang  fera  battre  mon  cœur,  jusque  sur  l'échafaud,  si  jamais  je 
dois  y  porter  ma  tète,  je  confesserai  à  haute  voix  mon  amour  et 
mon  respect  pour  mon  vieux  maître.  Je  proclamerai  ses  vertus, 
je  dirai  qu'il  ne  méritait  pas  son  sort,  et  que  les  Français,  qui 
ne  l'ont  pas  connu,  ont  été  injustes  envers  lui. 

«  Mais  en  ce  moment,  moi-même  je  ne  suis  que  Français,  et, 
dans  la  crise  où  il  se  trouve,  je  me  dois  tout  à  fait  à  mon  pays. 

«  Cette  grande  considération  du  salut  de  la  France  est  sans 
doute  la  seule  qui  ait  pu  porter  tant  d'esprits  sages  à  promulguer 
avec  une  telle  précipitation  les  actes  qui,  depuis  six  jours,  ont 
décidé  du  destin  de  la  France.  Tout  était  consommé,  et,  voyant 
l'anarchie  prête  à  nous  ressaisir  et  à  nous  dévorer,  traînant  à  sa 
suite  le  despotisme  et  l'invasion  étrangère,  ils  se  seront  dit  : — 
Mettons-nous  même  au-dessus  des  lois  et  des  principes,  pour 
sauver  la  patrie. — De  tels  motifs  ne  pouvaient  me  trouver  sourd 
à  leur  influence.  C'est  à  eux  seuls  que  je  sacrifie  tous  les  senti- 
ments qui,  depuis  cinquante  ans,  m'attachaient  à  la  vie.  Ce  sont 
eux  qui,  agissant  sur  moi  avec  une  violence  irrésistible,  m'ou- 
vrent la  bouche  pour  prononcer  le  serment  que  l'on  exige  do 
moi.  » 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  19 

nécessité  certaine^  impérieuse^  nous  fûmes  bien  prompts 
à  y  croire  et  à  la  saisir.  C'est  Tun  des  pins  grands  mé- 
rites des  institutions  libres  que  les  hommes,  fortement 
trempés  par  leur  longue  pratique,  ne  subissent  (jue 
difficilement  le  joug  de  la  nécessité,  et  luttent  long- 
temps avant  de  s'y  résigner;  en  sorte  que  les  réformes 
ou  les  révolutions  ne  s'accomplissent  que  lorsqu'elles 
sont  réellement  nécessaires  et  reconnues  d'avance  par 
le  sentiment  public  bien  éprouvé.  Nous  étions  loin  de 
cette  ferme  et  obstinée  sagesse  :  nous  avions  l'esprit 
plein  de  la  révolution  de  1688  en  Angleterre,  de  son 
succès,  du  beau  et  libre  gouvernement  qu'elle  a  fondé, 
4le  la  glorieuse  prospérité  qu'elle  a  value  à  la  nation  an- 
glaise. Nous  ressentions  l'ambition  et  l'espérance  d'ac- 
complir une  œuvre  semblable,  d'assurer  la  grandeur 
avec  la  liberté  de  notre  patrie,  et  de  grandir  nous- 
mêmes  dans  la  poursuite  de  ce  dessein.  Nous  avions, 
dans  notre  prévoyance  et  dans  notre  force,  trop  de  con- 
fiance; nous  étions  trop  préoccupés  des  vues  de  noire 
esprit  et  trop  peu  de  l'état  réel  des  faits  autour  de  nous. 
Il  y  avait  en  1688,  dans  la  constitution  de  la  société  et 
dans  l'état  des  esprits  en  Angleterre,  des  moyens  de 
gouvernement  et  des  points  d'arrêt  sur  la  pente  des  ré- 
volutions que  la  société  française  ne  possède  pas  au- 
jourd'hui. Ce  ne  fut  point  d'ailleurs  contre  un  acte  sou- 
dain et  isolé,  comme  les  ordonnances  de  juillet,  que  se 
souleva  la  nation  anglaise  :  à  la  fin  du  règne  de 
Charles  II  et  sous  celui  de  Jacipies  II,  elle  avait  connu 
tous  les  excès  et  souffert  tous  les  maux  d'une  tvrannie 


20  CHAPITRE  IX. 

longue,  cruelle,  variée.  Tous  les  droits  avaient  été 
violés,  tous  les  intérêts  froissés,  tous  les  partis  frappés 
tour  à  tour  ;  et  c'était  sur  le  parti  royaliste  lui-mônne, 
sur  les  plus  intimes  confidents  et  les  plus  zélés  servi- 
teurs de  la  Couronne  qu'avaient  porté  les  derniers 
coups.  Le  besoin  et  l'esprit  de  la  résistance  étaient  pro- 
fonds et  invétérés,  répandus  dans  la  société  tout  entière, 
plus  forts  que  les  souvenirs  des  anciennes  luttes  et  les 
liens  des  anciens  partis.  Si  bien  que,  lorsque  la  révolu- 
tion de  1688  éclata,  elle  avait  été  préparée  et  fut  acceptée 
par  les  hommes  les  plus  divers,  par  beaucoup  de  torys 
comme  par  les  whigs,  par  l'aristocratie  comme  par  le 
peuple;  il  lui  vint  des  partisans  et  des  défenseurs  de 
tous  les  points  de  l'horizon  politique  et  de  tous  les  sen- 
timents du  pays.  Nous  n'avions,  pour  la  révolution  de 
1830,  ni  des  causes  aussi  profondes,  ni  d'aussi  variés 
appuis.  Nous  ne  nous  délivrions  pas  d'une  intolérable 
tyrannie.  Toutes  les  classes  de  la  nation  n'étaient  pas 
ralliées  dans  la  résistance  par  une  commune  oppres- 
sion. Nous  tentions  une  entreprise  bien  plus  gcande 
avec  des  forces  bien  moindres  et  bien  moins  capables 
soit  de  la  soutenir  énergiquement,  soit  de  la  contenir 
dans  les  limites  du  droit  et  du  bon  sens. 

Nous  n'avions  guère  le  sentiment  du  fardeau  dont 
nous  nous  chargions,  car  nous  prîmes  plaisir  à  l'ag- 
graver. Non  contents  davoir  une  royauté  à  fonder,  nous 
voulûmes  avoir  aussi  une  constitution  à  faire  et  changer 
la  Charte  comme  la  dynastie.  Il  n'y  avait  ici,  à  coup 
sûr,  point  de  nécessité.  La  Charte  venait  de  traverser 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  21 

avec  puissance  et  honneur  les  plus  rudes  épreuves.  En 
dépit  de  toutes  les  entraves  et  de  toutes  les  atteintes, 
elle  avait  suffi,  pendant  seize  ans,  à  la  défense  des 
droits,  des  libertés,  des  intérêts  du  pays.  Tour  à  tour 
invoquée,  dans  des  vues  diverses,  par  les  divers  partis, 
elles  les  avait  tous  protégés  et  contenus  tour  à  tour.  Le 
Roi,  pour  échapper  à  son  empire,  avait  été  contraint  de 
la  violer,  et  elle  n'avait  point  péri  sous  cette  violence  ; 
dans  les  rues  comme  dans  les  Cliambres,  elle  avait  été 
le  drapeau  de  la  résistance  et  de  la  victoire.  Nous  eûmes 
la  fantaisie  d'abattre  et  de  déchirer  nous-mêmes  ce 
drapeau. 

A  vrai  dire,  et  pour  la  plupart  de  ceux  qui  y  mirent 
la  main,  ce  n'était  point  pure  fantaisie,  et  des  instincts 
profonds  se  cachaient  sous  ce  mouvement.  Le  goût  et 
le  péché  révolutionnaire  par  excellence,  c'est  le  goût  et 
le  péché  de  la  destruction  pour  se  donner  l'orgueilleux 
plaisir  de  la  création.  Dans  les  temps  atteints  de  cette 
maladie,  l'homme  considère  tout  ce  qui  existe  sous  ses 
yeux,  les  personnes  et  les  choses,  les  droits  et  les  faits, 
le  passé  et  le  présent,  comme  une  matière  inerte  dont 
il  dispose  librement,  et  qu'il  peut  manier  et  remanier 
pour  la  façonner  à  son  gré.  Il  se  figure  qu'il  a  dans 
l'esprit  des  idées  complètes  et  parfaites,  qui  lui  donnent 
sur  toutes  choses  le  pouvoir  absolu,  et  au  nom  des- 
desquelles  il  peut,  à  tout  risque  et  à  tout  prix,  briser 
tout  ce  qui  est  pour  le  refaire  à  leui:  image.  Telle  avait 
été,  en  1789,  la  faute  capitale  de  la  France.  En  ISv'^O, 
nous  essayâmes  d'y  retomber. 


22  CHAPITRE  IX. 

Je  puis  me  permettre  de  changer  ici  de  langage  et  de 
ne  plus  dire  nous.  Dès  que  cette  tendance  essentielle- 
ment révolutionnaire  apparut,  les  lionimes  engagés 
dans  le  grand  événement  qui  s'accomplissait  reconnu- 
rent combien  ils  différaient  entre  eux,  et  ils  se  divisè- 
rent. C'est  de  la  révision  de  la  Charte  que  date  la  poli- 
tique de  la  résistance. 

Bien  des  gens  voulaient  que  cette  révision  fût  lente, 
soumise  à  des  débats  solennels,  et  qu'il  en  sortît  une 
Constitution  toute  nouvelle  qu'on  aurait  appelée  l'œuvre 
de  la  volonté  nationale.  Nous  venions  d'avoir  un  ridi- 
cule exemple  de  la  susceptibihté  obstinée  et  inintelli- 
gente de  ces  amateurs  de  créations  révolutionnaires.  Le 
duc  d'Orléans,  en  acceptant  le  31  juillet  la  lieutenance 
générale  du  royaume,  avait  terminé  sa  première  pro- 
clamation par  ces  mots  :  «  La  Charte  sera  désormais 
une  vérité.   »    Cette  reconnaissance   implicite  de   la 
Charte,  même  pour  la  réformer,  déplut  à  quelques-uns 
des  commissaires  qui  s'étaient  rendus  au  Palais-Royal, 
et,  je  ne  sais  à  (juel  moment  précis  ni  par  quels  moyens, 
ils  y  firent  substituer,  dans  le  Monileur  du  2  août,  cette 
absurde  phrase  :  «  Une  Charte  sera  désormais  une  vé- 
rité; »  altération  que  le  Monileur  du  lendemain  3  août 
démentit  par  un  erralum  formel.  Et  en  même  temps 
qu'on  répudiait  ainsi  l'ancienne  Charte,  on  voulait  in- 
troduire dans  la  nouvelle  de  nombreux  changements, 
tous   favorables  à  la  brusque  extension  des  libertés 
populaires  et  à   la  domination  exclusive  de  l'esprit 
démocratique. 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  23 

Notre  résistance  à  ces  vues  fut  décidée,  bien  qu'in 
complète.  Nous  maintînmes  la  Charte  comme  la  con- 
stitution préexistante  et  permanente  du  pays;  mais  nous 
n'empêchâmes  pas  qu'on  ne  se  donnât  la  puérile  salis- 
faction  de  l'intituler  Charle  de  1830,  comme  si  une 
constitution  de  seize  ans  avait  besoin  d'être  rajeunie. 
Parmi  les  changements  qui  y  furent  introduits,  quel- 
ques-uns, à  l'épreuve,  ont  été  trouvés  plutôt  nuisibles 
qu'utiles;  d'autres  étaient  prématurés;  deux  ou  trois 
seulement  pouvaient  être  jugés  nécessaires. La  complète 
fixité  de  la  Cliarte,  proclamée  le  lendemain  de  la  Révo- 
lution, eiit  certainement  beaucoup  mieux  valu,  pour  les 
libertés  comme  pour  le  repos-du  pays.  Mais  personne 
neùt  osé  la  proposer;  pendant  que  nous  déhbérions, 
les  passions  et  les  prétentions  révolutionnaires  gron- 
daient autour  de  nous,  jusqu'à  la  porte  de  notre  en- 
ceinte; et  en  dehors,  le  gouvernement  nouveau,  encore 
incertain  et  presque  inconnu,  n'avait  ni  force,  ni 
moyens  d'action.  Nous  ne  parvînmes  pas  à  maintenir 
la  Chambre  des  pairs  sur  ses  bases  constitutionnelles; 
à  grand'peine  fîmes-nous  ajourner,  bien  vainement, 
l'examen  de  la  question.  Grâce  aux  efforts  de  Al.  Dupin 
et  de  M.  Yîllemain,  l'inamovibilité  de  la  magistrature 
fut  sauvée.  Sur  un  seul  point,  notre  succès  fut  com- 
plet; nous  réussîmes  à  écarter  toute  lenteur,  tout 
vain  débat;  en  deux  séances,  la  Charte  fut  modifiée;  en 
huit  jours,  la  Révolution  fut  close  et  le  gouvernement 
établi.  Et  en  luttant  contre  ces  premières  tempêtes,  un 
parti  de  gouvernement  commença  à  se  former,  encore 


24  CHAPITRE  IX. 

mal  uni,  inexpérimenté,  flottant,  mais  décidé  à  prati- 
quer sérieusement  la  monarchie  constitutionnelle  et  à  la 
défendre  résolument  contre  l'esprit  de  révolution. 

Depuis  cette  époque,  et  surtout  depuis  1848,  une 
question  a  été  souvent  agitée  :  aurions-nous  dû,  quand 
la  Charte  eut  été  ainsi  révisée  et  la  couronne  déférée 
par  les  Chambres  à  M.  le  duc  d'Orléans,  demander  au 
peuple,  sous  une  forme  quelconque  de  suifrage  uni- 
versel, la  sanction  de  ces  actes  et  l'acceptation  de  la 
nouvelle  Charte  et  du  nouveau  Roi? 

Si  je  croyais  que  l'omission  de  cette  formalité  a  été 
pour  quelque  chose  dans  la  chute,  en  1848,  du  gouver- 
nement fondé  en  1830,  j'en  ressentirais  un  profond  re- 
gret. Je  sais  la  valeur  que  peuvent  avoir  les  apparences, 
et  je  regarderais  comme  un  sot  entêtement,  non  comme 
une  juste  fierté,  la  prétention  de  les  dédaigner  quand 
elles  sont  en  effet  puissantes.  Mais  plus  j'y  pense,  plus 
je  demeure  convaincu  que  le  défaut  d'un  vote  des  as- 
semblées primaires  n'a  jamais  été,  pour  la  monarchie 
de  juillet,  pendant  sa  durée,  une  cause  de  faiblesse,  et 
naeu  aucune  part  dans  ses  derniers  revers.  L'adhésion 
de  la  France,  en  1830,  au  gouvernement  nouveau,  fut 
parfaitement  libre,  générale  et  sincère  ';  elle  était  beau- 
coup plus  pressée  de  le  voir  établi  que  jalouse  de  le 


1  Un  témoin  qui  ne  peut  être  suspect,  M.  de  La  Fayette,  écri- 
vait, le  26  novembrel830,  au  comte  de  Survilliers  (Joseph  Bona- 
parte) :  «  Quant  à  l'assentiment  général,  ce  ne  sont  pas  seulement 
lee  Chambres  et  la  population  de  Paris,  80,000  gardes  nationaux 
et  300,000  spectateurs  au  Champ-de-Mars,  ce  sont  toutes  les  dé- 
putations  des  villes  et  villages  de  France   que  mes  fonctions 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  25 

voter  expressément,  et  nous  obéîmes  à  son  véritable 
désir  comme  à  son  intérêt  bien  entendu  en  mettant, 
sans  complication  ni  délai,  une  prompte  fin  à  la  Révo- 
lution et  un  pouvoir  régulier  à  la  tète  du  pays.  Mais  ce 
motif,  bien  que  très-puissant,  ne  fut  pas  le  seul  (jui 
nous  détermina  à  ne  point  réclamer  l'intervention  po- 
pulaire, et  à  clore  le  drame  sans  le  soumettre  au  suf- 
frage officiel  et  explicite  du  public. 

C'était  une  monarchie  que  nous  croyions  nécessaire  à 
la  France,  voulue  de  la  France,  et  que  nous  entendions 
fonder.  J'honore  la  République  ;  elle  a  ses  vices  et  ses 
périls  propres  et  inévitables,  comme  toutes  les  institu- 
tions d'ici-bas;  mais  c'est  une  grande  forme  de  gouver- 
nement, qui  répond  à  de  grands  côtés  de  la  nature  hu- 
maine, à  de  grands  intérêts  de  la  société  humaine,  et 
qui  peut  se  trouver  en  harmonie  avec  la  situation,  les 
antécédents  elles  tendances  de  telle  ou  telle  époque,  de 
telle  ou  telle  nation.  J'aurais  certainement  été  républi- 
cain aux  États-Unis  d'Amérique  quand  ils  se  séparèrent 
de  l'Angleterre  :  la  République  fédérative  était  pour 
eux  le  gouvernement  naturel  et  vrai,  le  seul  qui  comint 
<à  leurs  habitudes,  à  leurs  besoins,  à  leurs  sentiments. 
Je  suis  monarchique  en  France  par  les  mêmes  raisons 
et  dans  les  mêmes  intérêts;  comme  la  République  aux 


me  mettent  à  portée  de  recevoir  en  détail,  c'est  en  un  mot  uu 
faisceau  d'adhésions  non  provoquées  et  indubitables  qui  nous 
confirment  de  plus  en  plus  que  ce  que  nous  avons  fait  est  con- 
forme à  la  volonté  actuelle  d'une  très-grande  majorité  du  peuple 
français.  »  [Mémoires  du  général  La  Fayette^  t.  VJ,  p.  471.) 


26  CHAPITRE  IX. 

États-Unis  en  1776,  la  monarchie  est,  de  nos  jours,  en 
France,  le  gonvernement  naturel  et  vrai,  le  plus  favo- 
rable à  la  liberté  comme  à  la  paix  publique,  le  plus 
propre  à  déyelopper  les  forces  légitimes  et  salutaires 
comme  à  réprimer  les  forces  perverses  et  destructives 
de  notre  société. 

Mais  la  monarchie  est  autre  chose  qu'un  mot  et  une 
apparence.  Il  y  avait  autant  de  légèreté  que  de  confusion 
dans  les  idées  à  parler  sans  cesse  d'un  trône  entouré 
d'institutions  républicaines  comme  de  la  meilleure  des 
républiques.  Des  institutions  libres  ne  sont  point  néces- 
sairement des  institutions  répubhcaines.  Quelle  que 
soit,  entre  elles,  l'analogie  de  certaines  formes,  la  mo- 
narchie constitutionnelle  et  la  République  sont  des  gou- 
vernements très-différents,  et  on  les  compromet  autant 
qu'on  les  dénature  quand  on  prétend  les  assimiler. 

La  monarchie  que  nous  avions  à  fonder  n'était  pas 
plus  une  monarchie  élective  qu'une  République.  Ame- 
nés par  la  violence  à  rompre  violemment  avec  la  branche 
aînée  de  notre  maison  royale,  nous  en  appelions  à  la 
branche  cadette  potn^  maintenir  la  monarchie  en  défen- 
dant nos  libertés.  Nous  ne  choisissions  point  un  Roi; 
nous  traitions  avec  un  prince  que  nous  trouvions  à  côté 
du  trône  et  (jui  pouvait  seul,  en  y  montant,  garantir 
notre  droit  public  et  nous  garantir  des  révolutions. 
L'appel  au  suffrage  populaire  eût  donné  à  la  monarchie 
réformée  précisément  le  caractère  que  nous  avions  à 
cœur  d'en  écarter;  il  eût  mis  l'élection  à  la  place  de  la 
nécessité  et  du  contrat.  C'eût  été  le  principe  républicain 


LA  RÉVOLUTION   DE  1830.      .  27 

profilant  de  l'écliec  que  le  principe  monarchique  venait 
de  subir  pour  l'expulser  complètement  et  prendre,  en- 
core sous  un  nom  royal,  possession  du  pays. 

Entre  les  deux  politi(iucs  qui  apparurent  alors  Tune 
en  face  de  l'autre,  destinées  à  se  combattre  et  à  se 
balancer  longtemps,  mon  clioix  ne  fut  pas  incertain. 
Outre  la  situation  générale,  quelques  faits  particuliers, 
peu  importants  en  apparence  ou  i»cu  remarqués,  me 
frappèrent,  au  moment  môme,  comme  une  lumière 
d'en  haut,  et  me  décidèrent  dès  les  premiers  pas. 

Pendant  que,  par  nos  actes  et  nos  paroles  comme 
députés,  nous  nous  appliquions  à  maintenir  la  Charte 
en  la  modifiant,  et  à  raffermir  la  monarchie  ébranlée, 
les  idées  et  les  passions  révolutionnaires  se  déployaient 
hardiment  autour  de  nous  et  protestaient  contre  nous. 
Le  31  juillet^  quelques  heures  après  que  la  députation 
de  la  Chambre  .fut  venue  inviter  M.  le  duc  d'Orléans 
à  prendre  la  lieutenance  générale  du  royaume,  les 
murs  de  Paris  étaient  couverts  de  ce  placard  : 

«  Le  comité  central  du  XW  arrondissement  de  Paris 
à  ses  concitoyens.  Une  proclamation  vient  d'être  répan- 
due au  nom  du  duc  d'Orléans  qui  se  présente  comme 
lieutenant  général  du  royaume,  et  qui,  pour  tout  avan- 
tage, offre  la  Charte  octroyée,  sans  amélioration  ni  ga- 
ranties préliminaires.  Le  peuple  français  doit  protester 
contre  un  ^acte  attentatoire  à  ses  véritables  intérêts,  et 
doit  l'annuler.  Ce  [)eu[)le,  qui  a  si  énergiquement  re- 
conquis ses  droits,  n'a  point  été  consulté  pour  le  mode 
de  gouvernement  sous  lequel  il  est  appelé  à  vivre.  Il 


28  CHAPITRE  IX. 

n'a  point  été  consulté,  car  la  Chambre  des  députés  et 
la  Chambre  des  pairs,  qui  tenaient  leurs  pouvoirs  du 
gouyernement  de  Charles  X,  sont  tombées  avec  lui,  et 
n'ont  pu,  en  conséquence,  représenter  la  nation.  » 

Au  même  moment,  un  autre  comité,  connu  sous  le 
nom  de /îeum'on  Loinlier,  et  qui  comptait  dans  son  sein 
des  hommes  importants,  quelques-uns  députés,  déci- 
dait «  qu'une  députation  se  rendrait  auprès  de  M.  le 
duc  d'Orléans  pour  le  prévenir  que  la  nation  ne  le  re- 
connaissait pas  comme  lieutenant  général,  ([ue  le  Gou- 
vernement provisoire  seul  devait  être  investi  des  pou- 
voirs nécessaires  au  maintien  de  la  tranquillité  publique 
et  à  la  formation  des  assemblées  populaires,  et  que  la 
nation  resterait  en  armes  pour  soutenir  ses  droits  par 
la  force,  si  on  l'obligeait  à  y  avoir  recours.  » 

Même  parmi  les  partisans  décidés  du  duc  d'Orléans, 
l'entraînement  ou  la  routine  de  l'esprit  révolution- 
naire étaient  tels  que,  dans  les  écrits  qu'ils  publiaient 
et  faisaient  afficher  pour  lui,  on  lisait  ces  paroles  : 
«  Dans  ce  moment,  les  députés  et  les  pairs  se  rassem- 
blent dans  leurs  chambres  respectives  pour  proclamer 
le  duc  d'Orléans,  et  lui  imposer  une  charte  au  nom  du 
peuple.  » 

Ce  même  jour,  aussitôt  après  avoir  accepté  la  lieute- 
nance  générale  du  royaume,  M.  le  duc  d'Orléans  monta 
a  cheval  pour  se  rendre  à  l'Hôtel-de-Ville,  et  donner 
ainsi,  à  la  garde  nationale  et  à  son  conmiandant  M.  de 
La  Fayelti!,  une;  marque  de  courtoisie  déférente.  Nous 
l'escortions  tous  à  pied,  à  travers  les  barricades  à  peine 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  29 

ouvertes.  C'était  déjà  une  démarche  peu  fortifiante 
pour  le  pouvoir  naissant  que  cet  empressement  à  aller 
chercher  une  investiture  plus  populaire  que  celle  qu'il 
tenait  des  députés  du  pays  ;  mais  l'aspect  de  la  popula- 
tion fut  encore  plus  significatif  que  la  démarche  du 
pouvoir.  Elle  se  pressait  autour  de  nous,  sans  violence 
mais  sans  respect,  et  comme  se  sentant  souveraine  dans 
ces  rues  où  se  préparait  pour  elle  un  Roi.  Nous  étions 
obligés,  pour  nous  préserver  et  pour  préserver  M.  le 
duc  d'Orléans  de  cette  irruption  populaire,  de  nous 
tenir  fortement  par  la  main,  et  de  former  ainsi,  à  sa 
droite  et  à  sa  gauche,  deux  haies  mouvantes  de  dé- 
putés. Comme  nous  arrivions  sur  le  quai  du  Louvre, 
une  bande  de  femmes  et  d'enfants  se  précipita  sur  nous, 
criant:  Vivent  nos  dépulés!  et  ils  nous  entourèrent  jus- 
qu'à la  place  de  Grève,  dansant  et  chantant  là  Marseil- 
laise. Des  cris  et  des  questions  de  toute  sorte  partaient 
à  chaque  instant  de  cette  cohue;  ils  se  montraient  les 
uns  aux  autres  le  duc  d'Orléans  :  «  Qui  est  ce  monsieur 
à  cheval?  Est-ce  un  général  ?  Est-ce  un  prince?  —  J'es- 
père, dit  une  femme  à  l'homme  qui  lui  donnait  le  bras, 
que  ce  n'est  ]»as  encore  un  Bourbon.»  Je  fus  infiniment 
plus  frappé  de  notre  situation  au  milieu  de  ce  peuple  et 
de  son  attitude  que  de  la  scène  même  qui  eut  lieu  quel- 
ques moments  après,  à  l'Hôtel-de-Ville,  et  des  apostro- 
phes du  général  Dubourg  à  M.  le  duc  d'Orléans.  Quels 
périls  futurs  se  révélaient  déjà  pour  cette  monarchie 
naissante,  seule  capable  de  conjurer  les  périls  i)résents 
du  pays  !    , 


30  CHAPITRE  IX. 

Dans  les  jours  suivants,  quand  le  gouvernement 
commença,  j'allais  fréquemment  au  Palais-Royal,  d'a- 
bord à  titre  de  commissaire,  puis  comme  ministre  de 
l'intérieur.  Aux  portes  du  palais  et  dans  le  vestibule, 
point  de  sentinelles ,  point  de  police ,  point  de  ga- 
ranties d'ordre  et  de  sécurité  ;  des  hommes  du  peu- 
ple, surveillants  volontaires  ou  placés  là  par  je  ne  sais 
qui,  assis  ou  étendus  sur  des  bancs  ou  sur  l'escalier, 
jouant  aux  cartes  et  recevant  leurs  camarades.  Il  n'y 
avait  rien  de  grave  à  réprimer  dans  la  conduite  de  ces 
gardes  populaires,  et  si  leur  empire  n'eût  été  qu'un 
accident  momentané,  je  n'en  aurais  probablement  con- 
servé aucun  souvenir;  mais  leur  physionomie,  leurs 
manières,  leurs  paroles,  tout  indiquait  que,  même  la, 
ils  se  croyaient  encore  les  maîtres,  et  que  leur  humeur 
serait  grande  le  jour  où  l'ordre,  qu'ils  maintenaient 
tant  bien  que  mal,  ne  serait  plus  à  leur  discrétion. 

Du  5  au  7  août,  pendant  que  la  Chambre  s'occupait 
de  la  révision  de  la  Charte,  des  groupes  se  formaient 
aux  abords  de  la  salle,  dans  la  cour,  dans  le,  jardin, 
s'entretenant  avec  passion  des  questions  débattues  dans 
l'intérieur  ;  presque  tous  les  assistans  étaient  des 
jeunes  gens  du  barreau,  ou  des  écoles,  ou  de  la  presse, 
point  tumultueux,  mais  ardents  et  impérieux  dans 
leurs  idées  et  leurs  volontés.  Armand  Carrel  et  Gode- 
froy  Cavaignac  s'y  rencontraient  quelquefois.  Parmi 
les  députés,  MM.  de  La  Fayette  et  Dupont  de  l'Eure 
étaient  leur  drapeau.  En  entrant  ou  en  sortant,  je 
m'arrêtais  au  milieu  de   ces  groupes  dans  lesquels 


LA  RÉVOLUTION  DE  1830.  31 

mes  cours  et  mes  écrits  me  valaient  encore  quelque 
faveur.  Nous  causions  de  la  royauté,  des  deux  Cham- 
bres^ du  système  électoral^,  de  l'hérédité  de  la  pai- 
rie, question  à  l'ordre  du  jour.  Je  vis  là  à  quel 
point  les  préjugés  et  les  projets  républicains  étaient 
enracinés  dans  cette  génération  élevée  au  sein  des 
sociétés  secrètes  et  des  conspirations.  La  monarchie 
n'était  pour  eux  (pi'une  concession  nominale  et  tem- 
poraire, faite  à  contre-cœur,  et  qu'ils  entendaient  ven- 
dre très-chèrement.  A  aucun  prix,  ils  n'admettaient 
l'hérédité  de  la  pairie,  ni  aucun  élément  étranger  à  la 
démocratie  pure.  Ils  étaient  prêts  k  recommencer  l'é- 
meute plutôt  que  d'y  consentir.et  l'ajournement  de  cette 
question  leur  fut  à  grand'peine  arraché.  Le  seul  pou- 
voir électif,  émané  du  suffrage  universel,  et  le  recours 
à  l'insurrection  dès  que  cette  légitimité  populaire  leur 
semblait  violée,  c'était  là,  qu'ils  s'en  rendissent  compte 
ou  non,  toute  leur  foi  politique.  C'était  vouloir  l'empire 
continu  de  la  force  sous  le  prétexte  du  droit,  et  l'état 
révolutionnaire  en  permanence  au  lieu  de  l'état  social. 

Je  reçus,  de  cette  maladie  des  esprits,  un'é  preuve 
écrite  que  j'ai  gardée,  tant  elle  me  frappa.  Le  6  août, 
comme  je  me  rendais  au  Palais-Royal  pour  le  Conseil, 
l'un  des  plus  distingués  et  des  plus  sincères  entre  ces 
jeunes  gens  m'arrêta  au  bas  de  l'escalier,  et  me  remit 
un  papier  qu'il  recommanda,  d'un  ton  très-ému,  à  ma 
l)lus  sérieuse  attention.  Voici  textuellement  ce  qu'il 
<^ontenait  : 

«  On  ne  comprend  pas  l'état  des  choses. 


}i-?,  CHAPITRE  IX. 

«  11  faut  clro  national  et  fort,  avant  tout  et  tout  de 
suite. 

«  Les  discussions  seront  interminables  et  useront  les 
plus  forts. 

((  La  Chambre  des  députés  est  mauvaise;  on  peut  le 
voir  déjà,  et  on  le  verra  mieux  tout  à  l'heure. 

«  Le  Gouvernant,  quel  qu'il  soit,  doit  agir  au  plus 
vite.  On  nous  presse,  et  dans  trois  jours,  dans  deux 
peut-être,  nous  ne  serons  plus  les  maîtres  d'arrêter 
ceux  <iui  sont  derrière  nous  et  qui  veulent  mar- 
cher. 

«  Que  le  Lieutenant  général  propose.à  la  seule  Cham- 
bre des  députés,  ce  soir  ou  demain,  une  Constitution 
républicaine  sous  forme  royale,  et  une  Déclaration  des 
droits,  pour  être  soumise  à  l'acceptation  des  commu- 
nes, par  oui  ou  par  non,  d'ici  à  six  mois. 

«  Que,  dans  l'intervalle,  le  Lieutenant  général  soit 
(kmvernement  provisoire  autorisé. 

«  Que  la  Chambre  soit,  immédiatement  après,  dis- 
soute. 

«  Qu'on  flétrisse  la  Restauration,  les  hommes  et  les 
choses  de  la  Restauration. 

«  Qu'on  marche  hardiment  vers  le  Rhin;  qu'on  y 
porte  la  frontière,  et  qu'on  y  continue  par  la  guerre  le 
mouvement  national;  qu'on  l'entretienne  par  ce  qui  l'a 
provoqué.  Ce  ne  sera  d'ailleurs  rien  faire  (pie  pren- 
dre l'initiative;  ce  sera  rallier  l'armée,  la  recruter,  la 
retenir  dans  sa  main,  l'associer  à  la  Révolution.  Ce  sera 
parler  à  l'Europe,  l'avertir,  l'entraîner.  » 


LA   RÉVOLUTION   DE  1830.  33 

«  Organiser  la  nation,  s'appuyer  sur  elle  est  indis- 
pensable et  ne  présente  aucun  danger. 

«  Il  n'y  a  pas  de  modification  dans  la  propriété  à  réa- 
liser actuellement;  par  conséquent,  pas  de  discorde 
civile  à  craindre. 

«  Cela  fait,  tous  les  embarras  ont  disparu  ;  la  position 
est  grande,  solide  et  sans  danger  réel.  Il  ne  faut  que 
vouloir  pour  arriver  là. 

«  A  ce  prix,  nous  républicains,  nous  engageons  au 
service  du  Gouvernement  nos  personnes,  nos  capacités 
et  nos  forces,  et  nous  répondons  de  la  tranquillité  inté- 
rieure. » 

Ce  texte  n'a  pas  besoin  de  commentaire.  C'était  la 
République  à  la  fois  timide  et  hautaine,  n'osant  se  pro- 
clamer sous  son  propre  nom  et  s'imposer  elle-même  à 
la  France,  mais  demandant  arrogamment  à  la  Monar- 
chie de  la  prendre  sous  son  manteau  pour  qu'elle  y  pût 
rêver  et  grandir  à  son  aise.  Que  seraient  devenues,  en 
présence  de  telles  dispositions,  et  si  elles  avaient  pré- 
valu, la  société  en  France  et  la  paix  en  Europe  ?  Ce  n'est 
pas  la  République  qui  se  serait  établie  :  pas  plus  en  1830 
qu'en  1848,  elle  n'était  en  harmonie  avec  la  situation, 
les  intérêts,  les  instincts  naturels,  les  idées  générales, 
les  sentiments  libres  du  pays;  nous  n'aurions  eu,  sous 
ce  nom,  que  le  chaos  révolutionnaire,  un  mélange 
d'anarchie  et  de  tyrannie,  un  cauchemar  continu  de 
mouvements  turbulents  et  vains,  projets  sur  projets, 
mensonges  sur  mensonges,  mécomptes  sur  mécomptes, 
et  toutes  les  angoisses,  tous  les  périls  éclatant  coup  sur 

T.    II.  3 


34  CHAPITRE  IX. 

coup,  après  l'explosion  de  toutes  les  chimères  et  l'éta- 
lage de  toutes  les  prétentions. 

Je  ne  dirai  pas  que  je  lus  clairement  et  jusqu'au  bout 
dans  cet  avenir;  mais  j'en  entrevis  assez  pour  me 
vouer,  corps  et  âme,  à  la  résistance,  comme  h  un  de- 
voir d'homme  sensé ,  d'homme  civilisé ,  d'honnèttî 
homme  et  de  citoyen.  Et  quand  nous  nous  mhnes  sé- 
rieusement à  l'œuvre,  le  Gouvernement  nouveau  dans 
son  ensemble  et  moi  comme  ministre  de  l'intérieur,  le 
cours  des  événements  et  l'expérience  des  affaires  me 
confirmèrent  pleinement  dans  mes  pressentiments  et 
mes  résolutions. 


CHAPITRE  X 

MON  MINISTÈRE  DE   L'IxXTÉRIEUR. 

^la  principale  préoccupation  en  entrant  au  ministère  de  l'inté- 
rieur.— Voyage  et  embarquement  de  Charles  X. — Composition 
et  incohérence  du  cabinet  du  11  août  1830. — Ses  divers  élé- 
ments.— MM.  Laffitle,  Dupont  de  l'Eure,  maréchal  Gérard  et 
Bignon.  —  MM.  Casimir  Périer,  duc  de  Broglie  ,  baron  Louis, 
comte  Mole,  général  Sébastiani,  Dupin  et  moi. — Attitude  du 
Roi  dans  ce  Conseil. — Vastes  attributions  et  mauvaise  organi- 
sation du  ministère  de  l'intérieur. — Mes  travaux.  — L^Opposition 
m'accuse  de  ne  rien  faire.— Mon  Exposé  de  l'état  du  royaume 
en  septembre  1830.— Mes  relations  avec  les  préfets. — Mes  re- 
lations avec  M.  de  La  Fayette  au  sujet  des  gardes  nationales. 

—  Mon  administration  dans  ses  rapports  avec  les  letlres,  les 
sciences  et  les  arts. — Ma  participation  aux  affaires  exlérieures- 

—  L'Europe  veut  le  maintien'  de  la  paix.  —  Dispositions  de 
l'Angleterre  ,  —  de  la  Russie  et  de  l'empereur  Nicolas ,  —  de 
TAutriche  et  de  la  Pru.sse.  —  Le  parti  révolutionnaire  en 
France  méconnaît- complètement  cette  situation  européenne, 
— Le  roi  Louis-Philippe  la  comprend  et  en  profite.— Sentiment 
de  la  France  à  l'égard  des  révolutions  étrangères. — M.  de  Tal-; 
leyrand-  ambassadeur  à  Londres. — Pourquoi  il  convient  à  cette 
mission. — Est-il  vrai  que  le  roi  Louis-Philippe  ait  seul  fait  ce 
choix?—  Notre  politique   envers  la  Belgique,  le  Piémont  et 

l'Espagne.  —Ma  conduite  envers  les  réfugiés   espagnols 

Rapports  du  cabinet  avec  les  Chambres.  — La  Chambre  des 
députés  se  complète  par  des  élections  nouvelles. — M.  Pasquier 
est  nommé  président  de  la  Chambre  des  pairs.  —  Projets  de 
lois  présentés  aux  Chambres. —  Propositions  nées  dans  les 
Chambres.  —  Mes  débuts  à  la  tribune.  —  Fermentation  des 
partis. — Débat  sur  les  clubs. — Clôture  des  clubs. — La  Cham- 
bre des  députés  accuse  les  ministres  de  Charles  X. — Proposi- 
tion-de  M.  de  Tracyet  Adresse  de  la  Chambre  des  députés  pour 


36  CHAPITRE  X. 

l'abolition  de  la  peine-de  mort. — Émeutes  révolutionnaires. — 
Elles  se  portent  sur  le  château  de  Vincennes, — sur  le  Palais- 
Royal.— Dissolution  du  cabinet. — Ses  causes. — Mon  sentiment 
en  sortant  des  affaires. — Lettre  de  M.  Augustin  Thierry, 

(1"   août— 2  novembre  1830.) 

Le  31  juillet,  à  la  veille  de  se  dissoudre,  la  Commis- 
sion municipale,  prenant,  sous  la  vaniteuse  influence 
de  M.  Mauguin,  des  airs  de  gouvernement  provisoire, 
s'était  donné  le  frivole  plaisir  de  nonimer  aux  divers 
départements  ministériels  des  commissaires  encore 
plus  provisoires  qu'elle,  car  ils  n'exercèrent  pas  même 
un  jour  les  fonctions  qu'elle  leur  attribuait.  Elle  m'a- 
vait nommé  commissaire  provisoire  à  l'instruction 
publique.  Le  lendemain,  1"  août,  M.  le  duc  d'Orléans, 
comme  lieutenant  général  du  royaume,  m'appela,  avec 
le  même  titre,  au  département  de  l'intérieur,  et  le  li 
août,  quand  il  eut  accepté  la  couronne,  j'entrai,  comme 
ministre  de  ce  département,  dans  le.  cabinet  qu'il 
forma. 

A  ce  moment,  et  malgré  la  multitude  et  l'urgence 
des  affaires  qui  m'assaillaient,  une  affaire  me  préoccu- 
pait par-dessus  toutes  les  autres.  La  Révolution  était 
accomplie;  elle  ne  rencontrait  nulle  part  aucune  résis- 
tance ;  Roi,  Charte,  Chambres,  Cabinet,  tous  les  pou- 
voirs nouveaux  étaient  debout  et  en  action.  Et  le  Roi 
Charles  X  était  encore  en  France,  évidemment  hors 
d'état  de  s'y  maintenir  et  ne  faisant  pas  un  mouvement 
pour  s'en  éloigner  !  En  vain  quatre  commissaires,  le 
maréchal  Maison,  le  général  Jacqueminot,  MM.  Odilon- 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  37 

Barrot  et  de  Schonen  s'étaient  rendus  au  château  de 
Piambouillet  pour  le  décider  à  partir  et  pour  veiller  à  sa 
sûreté;  ils  étaient  revenus  à  Paris  sans  succès.  Le  lende- 
main pourtant,  3  août,  troublé  à  l'approche  du  chaos 
populaire  qui  se  porta  sur  Rambouillet,  où  les  commis- 
saires étaient  retournés,  louché  de  quelques  paroles 
gravement  émues  de  M.  Odilon-Barrot  et  des  attesta- 
tions plus  opportunes  qu'exactes  du  maréchal  Maison 
sur  le  nombre  des  assaillants,  Charles  X  se  résolut  à 
quitter  sa  dernière  résidence  royale  et  à  se  rendre  sur 
un  point  de  la  côte  pour  s'embarquer.  Mais  il  chemi- 
nait lentement,  s'arrêtant  çà  et  là,  hésitant  sur  sa  route, 
écartant  les  observations  que  lui  adressaient  quelque- 
fois, pour  régler  ou  presser  sa  marche,  les  commis- 
saires qui  l'accompagnaient,  et  ayant  l'air  d'attendre 
que  quelque  incident  favorable  vînt  changer  ses  réso- 
lutions et  son  sort. 

Nous  aussi,  à  Paris,  nous  étions  vivement  préoccu- 
pés des  incidents  possibles,  mais  avec  des  impressions 
ei  dans  une  attente  bien  différentes.  Aucune  chance  de 
soulèvement  et  de  guerre  civile  en  faveur  de  la  royauté 
déchue  ne  se  laissait  entrevoir;  ses  plus  dévoués  servi- 
teurs se  tenaient  dans  le  plus  profond  repos.  M.  de  La 
Rochejaquelein  écrivit  à  plusieurs  journaux  :  «  Vous 
avez  été  mal  informé  en  mettant  dans  votre  journal 
<jue  le  marquis  et  la  marquise  de  La  Rochejaquelein 
étaient  arrivés  dans  la  Vendée  pour  la  soulever;  ils  sont 
fort  tranquillement  chez  eux,  près  de  Paris.  »  L'armée 
s'empressait,  comme  le  pays,  d'adhérer  au  gouverne- 


r8  CHAPITRE  X. 

ment  nouveaiu  Les  régiments  même  qui,  avec  luï 
noble  sentiment  de  discipline  et  d'honneur,  étaient  ^ 
restés  autour  de  Charles  X,  recevaient  de  lui,  comme 
une  délivrance,  l'ordre  de  rejoindre  leurs  quartiers. 
Nous  redoutions  bien  plus  les  passions  révolutionnaires^ 
que  les  tristesses  royalistes.  C'était  une  périlleuse  en- 
treprise que  celle  de  conduire  à  pas  lents,  et  pendant 
treize  jours,  le  Roi  détrôné  à  travers  des  populations 
nombreuses,  partout  en  mouvement,  en  proie  aux  co- 
lères, aux  méfiances,  aux  mauvais  désirs  de  vengeance 
ou  de  précaution  que  soulevaient  encore  dans  les  cœurs 
la  lutte  de  la  veille  et  l'incertitude  du  lendemain.  Pour- 
tant l'honneur  de  la  royauté  nouvelle,  de  ses  conseil- 
lers, de  tous  les  honnêtes  gens  qui  l'avaient  adoptée,, 
était  engagé  dans  cette  difficile  épreuve.  Il  fallait  que 
Cliarles  X  et  la  famille  royale  arrivassent  au  terme  de 
leur  amer  voyage,  non-seulement  sans  obstacle  et  sans^ 
insulte,  mais  au  milieu  du  calme  et  des  égards  publics. 
J'étais  assailli  de  rapports  alarmants.Des  rassemblements^ 
se  formaient  sur  divers  points  de  la  route,  menaçant  tan- 
tôt d'arrêter  Charles  X,  tantôt  de  précipiter  viplemment 
son  départ.  Les  commissaires  qui  l'accompagnaient,  le 
maréchal  Maison,  MM.  Odilon-Bariot,  de  Schonen,  de 
La  Pommcraye,  déployaient,  pour  les  dissiper,  une  ac- 
tivité intelligente  et  généreuse;  mais  y  réussiraient-ils- 
toujours?  Leur  modération  les  rendait  eux-mêmes 
(luclquefois  suspects  ;  on  se  plaignait  qu'au  milieu  du 
cortège  royal,  ils  ne  portassent  pas  constamment  leur 
cocarde  et  leur  écharpe  tricolore.  Je  leur  écrivais  de 


MON  MIÎsISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  3^ 

presser  la  marche,  d'éviter  tout  prétexte  d'irritation 
populaire,  de  tout  faire  pour  que  Charles  X  et  sa  famille 
fussent  promptement  à  l'abri  de  tout  péril.  M.  Odilon- 
Barrot  me  répondait  le  9  août,  au  moment  même  où  le 
roi  Louis-Philippe  acceptait  solennellement  la  couronne 
et  prêtait  serment  à  la  Charte  :  «  Vous  le  savez,  notre 
mission  est  toute  de  déférence  et  d'humanité;  les  re- 
commandations intimes  du  duc  et  de  la  duchesse  d'Or- 
léans ont  rendu  nos  ménagements  encore  plus  néces- 
saires. Un  sentiment  de  respect  et  de  convenance  nous 
a  empêchés  de  montrer  avec  ostentation,  devant  un 
vieillard  malheureux  et  des  femmes,  des  signes  qui  les 
blessent  profondément;  mais  en  public,  et  devant  la 
suite  du  Roi,  nous  n'avons  jamais  quitté  nos  couleurs.» 
Et  M.  de  Sclionen  ajoutait  :  «  Quant  à  la  lenteur  de  ce 
convoi  funèbre  de  la  monarchie,  ce  n'est  pas  faute  de 
représentations  de  notre  part;  mais  que  voulez-vous  ré- 
pondre à  un  vieillard  malheureux  qui  vous  dit  :  «  Je 
suis  fatigué  ?  » 

J'éprouvai  le  17  août,  en  apprenant  que  Charles  X 
s'était  embar*qué  la  veille  à  Cherbourg,  sous  les  yeux 
d'une  foule  silencieuse  et  respectueuse,  un  véritable 
sentiment  de  délivrance;  et  le  billet  que  m'écrivit  à 
l'instant  même  le  roi  Louis-Philippe  commençait  par 
cette  phrase  :  «  Enfin  voici  des  dépêches  de  nos  com- 
missaires qui  me  soulagent  le  cœur.  »  Émotion  vraie, 
quoi  qu'en  puissent  penser  les  esprits  vulgaires  ;  le  roi 
Louis  Philippe,  à  ce  moment,  redoutait  quelque  tra- 
gique catastrophe  bien  plus  qu'il  ne  craignait  un  rival. 


40  CHAPITRE  X. 

Pendant  que  deux  paquebots  américains,  escortés 
par  deux  bâtiments  français,  emportaient  rapidement 
loin  de  la  France  le  vieux  Roi  et  sa  famille,  la  France 
accourait  à  Paris.  De  toutes  les  parties  du  territoire 
arrivaient  tous  les  jours  des  milliers  de  visiteurs,  les 
uns  pour  assister  de  plus  près  à  un  grand  spectacle,  les 
autres  pour  satisfaire  ce  besoin  de  mouvement  sans  but 
que  suscitent  les  grands  événements,  beaucoup  pour 
venir  chercher  leur  part  dans  les  fruits  d'une  vic- 
toire qu'ils  disaient  la  victoire  de  leur  Cause  et  de 
leur  parti.  C'est  un  étrange  chaos  que  celui  qui  naît 
d'une  révolution  dans  un  pays  où  règne  la  centralisa- 
tion; l'ébranlement  se  répand  partout  pour  revenir  se 
concentrer  sur  un  seul  point  ;  il  n'y  a,  dans  toutes  les 
familles  et  dans  toutes  les  têtes,  point  de  désirs  ou  d'es- 
pérances, point  d'idées  ou  de  plans  qui  ne  se  sentent 
provoqués  et  ne  se  croient  autorisés  à  se  produire. 
Et  toutes  ces  prétentions,  toutes  ces  rêveries  de  l'esprit 
ou  de  l'intérêt,  de  la  vanité  ou  de  l'avidité,  se  pres- 
sent autour  du  pouvoir  nouveau,  lui  demandant  leur 
pâture. 

Le  cabinet  qui  venait  de  se  former  était  plus  propre 
à  accroître  qu'à  dissiper  cette  fermentation  confuse. 
Composé  de  onze  membres,  sept  ministres  à  porte- 
feuille et  quatre  ministres  consultants,  il  n'avait  point 
d'autre  unité  que  celle  qu'exigeaient  absolument  ses 
premiers  pas  dans  les  premiers  jours.  Nous  voulions 
tous  sincèrement  fonder  la  monarchie  constitution- 
nelle qui  sortait  de  la  Uévolution.  Mais  quand  de  cett(; 


MON  MINISTERE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  41 

intention  générale  il  fallut  passer  à  l'action  précise  et 
quotidienne,  quand  nous  eûmes  à  déterminer  ce  que 
devait  être  le  gouyernement  de  cette  monarchie  et  à  le 
mettre  en  pratique,  les  dissidences  éclatèrent,  sérieuses, 
vives,  à  chaque  instant  répétées.  Non-seulement  nous 
étions  partagés  entre  les  deux  tendances  qui  s'étaient 
manifestées  lors  de  la  révision  de  la  Charte,  le  mouve- 
ment et  la  résistance,  l'ardeur  des  innovations  et  le  res- 
pect des  traditions  et  des  lois;  mais,  dans  chacun  de  ces 
groupes  séparés,  l'unité  manquait  presque  également, 
car  des  diversités  graves  s'y  rencontraient  qui  faisaient 
pressentir,  entre  des  hommes  d'accord  en  apparence, 
des  séparations,  peut-être  des  luttes  prochaines,  et  qui 
mettaient  le  pouvoir  hors  d'état  d'échapper  lui-même  à 
la  confusion  des  idées,  des  prétentions  et  des  chances 
qui  s'agitaient  autour  de  lui. 

Des  onze  ministres,  gouvernants  ou  consultants,  qui 
siégeaient  alors  dans  le  Conseil,  huit  sont  morts  : 
MM.  Laffitte,- Dupont  de  l'Eure,  le  maréchal  Gérard,  le 
baron  Bignon,  le  comte  Mole,  le  baron  Louis,  le  maré- 
chal Sébastiani  et  M.  Casimir  Périer.  Trois  seulement, 
le  duc  de  Broglie,  M.  Dupin  et  moi,  survivent  aujour- 
d'hui. Quand  j'ai  commencé  à  écrire  ces  Mémoires,  je 
me  suis  demandé,  non  sans  quelque  per[)lexité,  avec 
quelle  mesure  de  liberté  je  parlerais  des  honmies,  amis 
ou  adversaires,  que  j'ai  vus  de  près,  soit  dans  l'exercice, 
soit  dans  les  luttes  du  pouvoir.  Les  morts  appartiennent 
à  l'histoire  ;  ils  ont  droit  à  sa  justice,  elle  a  droit,  sûr 
eux,   à  la  liberté.   J'en    userai  avec    franchise.  Les 


42  CHAPITRE  X. 

vivants  se  coudoyent  encore  en  ce  monde;  ils  se  doi- 
vent des  égards  mutuels.  C'est  un  devoir  facile  au- 
jourd'hui. 

Entre  les  quatre  membres  du  Conseil  de  1830  que  le 
parti  du  mouvement  comptait  comme  siens,  l'impor- 
tance comme  l'ardeur  politique  étaient  très-inégales. 
Vaillant  soldat  de  la  Révolution  et  de  l'Empire,  le  maré-^ 
cbal  Gérard  restait  fidèle  aux  instincts  et  aux  amis  de 
sa  jeunesse  sans  prendre  grand  intérêt  aux  débats  de 
principes  ou  aux  luttes  des  partis.  De  ses  habitudes  mi- 
litaires il  avait  appris  à  aimer  l'ordre  et  à  soutenir  le 
pouvoir;  mais  il  y  compromettait  plus  volontiers  sa 
personne  que  sa  popularité.  Esprit  droit  et  môme  fin 
dans  la  pratique  de  la  vie,  mais  peu  actif  et  peu  étendu, 
il  lui  déplaisait  d'avoir  a  chercher,  à  travers  des  situa- 
tions et  des  questions  compliquées,  ce  que  lui  com- 
mandaient son  devoir  et  son  honneur;  il  écoutait  peu 
les  raisons  qui  contrariaient  ses  idées  ou  ses  goûts,  et 
discutait  peu  la  politique  qu'il  servait,  pourvu  qu'elle 
ne  Fécartàtpas  de  son  drapeau.  M.  Bignon,  au  contraire, 
mettait  au  service  de  son  parti  une  abondante  puissance 
de  dissertation  et  d'argumentation;  non  pas  dans  l'inté- 
rieur du  Conseil  ou  dans  les  conversations  privées;  il  y 
était  court  et  embarrassé,  n'aimant  pas  à  lutter  en  face 
contre  les  personnes,  ni  à  s'engager,  dans  les  questions 
spéciales,  par  des  avis  positifs.  C'était  dans  le  repos  de 
son  cabinet,  en  écrivant  soit  des  pamphlets  pour  le  pu- 
blic, solides  discours  pour  les  Chambres,  qu'il  déployait 
les  ressources  d'une  instruction  plus  spécieuse  que  so- 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTERIEUR  (1830).  4'à 

lide,  d'une  expérience  diplomatique  un  peu  subalterne 
et  d'un  esprit  sérieusement  superficiel.  11  se  faisait  ainsi, 
tlans  le  gros  des  auditeurs  et  des  lecteurs,  un  renom  de 
savant  politique,  et  les  fournissait  de  faits  et  d'argu- 
ments, mais  sans  exercer  une  réelle  influence.  Ni  le 
maréchal  Gérard,  ni  M.  Bignon  n'étaient,  dans  le  cabi- 
net de  1830  et  pour  le  parti  du  mouvement,  des  chefs 
actifs  et  efticaces. 

3IM.  Dupont  de  l'Eure  et  Laffitte  possédaient  seuls, 
dans  le  parti,  une  vraie  force  et  la  méritaient  réelle- 
ment. J'ai  vu  de  trop  près  les  effronteries  et  les  volte- 
faces  de  l'intérêt  personnel  pour  ne  pas  faire  cas  de  la 
sincérité  et  de  la  constance  des  convictions,  même  les 
plus  opposées  aux  miennes.  Depuis  que  nous  étions  en- 
semble dans  les  affaires,  chaque  incident,  chaque  ques- 
tion, chaque  séance  du  Conseil  m'apprenaient  mieux 
combien  nous  différions,  M.  Dupont  de  l'Eure  et  moi. 
Qu'il  s'en  rendît  compte  ou  non,  les  idées  et  les  tradi- 
tions de  1792  gouvernaient  la  conduite  comme  la  pen- 
sée de  M.  Dupont.  11  n'était,  sciemment  et  d'intention, 
ni  révolutionnaire,  ni  républicain  ;  mais  il  portait  dans 
le  Conseil  naissant  de  la  monarchie  constitutionnelle 
les  préjugés,  les  méfiances,  les  exigences,  les  antipathies 
d'une  vulgaire  opposition  démocratique,  et  il  ne  trou- 
vait pas  en  lui-même  l'élévation  d'esprit  et  de  mœurs 
qui,  dans  sa  situation  nouvelle,  aurait  pu  lui  don- 
ner l'intelligence  des  conditions  d'un  gouvernement 
libre.  Plus  au  contraire  il  avançait  dans  l'exercice  du 
pouvoir,  plus  il  se  repliait,  avec  un  certain  orgueil  rude. 


44  CHAPITRE  X. 

dans  ses  anciennes  habitudes,  car  en  même  temps  qu'il 
était  dominé  par  de  grossiers  amis,  il  avait  foi,  une  foi 
honnête  et  obstinée  dans  ses  idées,  les  croyant  confor- 
mes à  la  justice,  bonnes  pour  le  bien  du  peuple,  et  se 
sentant  prêt  à  leur  sacrifier  les  intérêts  de  son  ambition 
ou  de  sa  fortune.  C'était  assez  pour  être  estimé  du  public 
et  important  dans  son  parti,  quoique  incapable  de  le  di- 
riger ou  de  le  contenir. 

31.  Laffilte  devait  à  de  tout  autres  causes  sa  popularité 
et  son  influence.  Il  avait  bien  plus  d'esprit,  et  un  esprit 
plus  libre,  plus  varié,  moins  commun  que  celui  de 
M.  Dupont  de  l'Eure.  Homme  d'affaires  intelligent  et 
hardi,  causeur  abondant  et  aimable,  soigneux  de  plaire 
à  tous  ceux  qui  l'approchaient  et  bon  pour  tous  ceux 
qui  lui  plaisaient,  il  était  toujours  prêt  à  comprendre 
et  à  obliger  tout  le  monde.  Quoique  très-soumis,  en 
définitive,  aux  influences  révolutionnaires  qui  l'entou- 
raient, il  n'avait,  pour  son  propre  compte,  point  d'idées 
générales  et  arrêtées,  point  de  parti-pris  et  obstjné  ;  ni 
aristocrate  ni  démocrate,  ni  monarchique  ni  républi- 
cain, aimant  le  mouvement  par  instinct  et  pour  son 
plaisir  plutôt  que  dans  quelque  profond  dessein,  cher- 
chant l'importance  par  vanité  plus  que  par  ambition, 
mêlant  la  fatuité  "au  laisser-aller  et  l'impertinence  à  la 
bonté,  vrai  financier  de  grande  comédie,  engage  dans 
!a  politique  comme  ses  pareils  de  l'ancien  régime 
l'étaient  dans  les  goûts  mondains  et  littéraires,  voulant 
surtout  être  entouré,  flatté,  vanté,  confiant  dans  son 
succès  connue  dans  son  mérite,  auprès  du  Roi  comme 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830;.  45 

auprès  du  peuple^  dans  les  révolutions  comme  dans  les 
spéculations,  et  traitant  toutes  choses,  les  affaires  dÉtat 
comme  les  affaires  d'argent,  avec  une  légèreté  présomp- 
tueuse qui  se  croyait  capable  de  tout  concilier,  ne  s'in- 
quiétait guère  des  obstacles  et  ne  prévoyait  jamais  les 
revers.  Il  était,  en  1830,  au  sommet  de  sa  destinée,  lieu- 
reux  et  fier  d'avoir  vu  faire,  ou  plutôt,  pensait-il,  d'avoir 
fait,  dans  sa  maison,  une  révolution  qui  plaisait  au  pays 
et  un  roi  qui  lui  plaisait  à  lui-même,  et  se  promettant 
de  rester  puissant,  populaire  et  riche,  sans  prendre 
grand'  peine  à  gouverner. 

Partisans  de  la  politique  de  résistance,  nous  avions 
dans  le  Conseil,  sur  les  patrons  de  la  politique  du  mou- 
vement, l'avantage  du  nombre.  iMais  le  nombre  n'est 
pas  toujours  la  force.  Sinon  la  désunion,  du  moins  de 
grandes  diversités  de  situation  et  de  disposition  exis- 
taient entre  nous,  et  nous  affaiblissaient  dans  une  lutte 
de  jour  en  jour  plus  vive.  Très-décidés,  au  fond,  contre 
l'esprit  révolutionnaire,  le  général  Sébastiani  et  M.  Ca- 
simir Perler  gardaient  une  certaine  réserve;  l'un  pour 
être  en  mesure  de  rester,  en  tout  cas,  dans  le  cabinet, 
et  d'y  soutenir  le  Roi  dont  la  confiance  lui  était  déjà 
acquise;  lautre,  avec  une  prévoyance  plus  hautaine, 
pensant  qu'un  jour  viendrait  où  il  serait  chargé  de  com- 
battre l'anarchie  qu'il  détestait,  et  ne  voulant  pas  s'user 
avant  le  temps.  Le  baron  Louis  pratiquait  résolument, 
dans  les  finances,  la  politique  d'ordre,  et  lui  donnait  son 
adhésion  en  toute  autre  matière,  mais  sans  prendre 
grande  part  au  combat,  et  en  marchant  toujours  der- 


4G  CHAPITRE  X. 

rière  M,  Casimir  Périer.  M.  Mole  avait  cet  avantage  que 
tous  les  membres  du  Conseil,  qu'ils  fussent  partisans, 
au  dedans,  du  mouvement  ou  de  la  résistance,  étaient 
prononcés,  au  dehors,  pour  la  politique  de  la  paix,  et  lui 
savaient  gré  de  la  pratiquer  avec  dignité.  M.  Dupin  se 
tenait  un  peu  à  l'écart  et  en  observation,  ami  de  l'ordre 
et  du  Roi,  mais  précautionné  et  mobile,  soigneux  de  ne 
pas  se  compromettre  au  delà  de  l'absolue  nécessité,  et 
se  décidant,  dans  chaque  occasion,  selon  son  apprécia- 
tion des  forces  en  présence  ou  son  impression  duino- 
ment,sans  s'engager  dans  aucun  système,  ni  avec  aucun 
alhé.  J'étais,  comme  ministre  de  l'intérieur,  appelé  et 
obligé,  plus  que  tout  autre,  à  proidre  à  chaque  instant 
parti  entre  les  deux  politi(|ues  rivales,  et  mon  parti 
avait  été  pris  dès  le  premier  jour.  Par  instinct  comme 
par  réflexion,  le  désordre  m'est  antipathique;  la  lutte 
m'attire  plus  qu'elle  ne  m'inquiète,  et  mon  esprit  ne  se 
résigne  pas  à  l'inconséquence.  Ce  n'est  pas  que  la  poli- 
tique de  la  résistance  n'eût  i)Our  moi  des  embarras 
particuliers;  j'avais  servi  la  Restauration,  et  j'étais,  à 
ce  titre,  déplaisant  ou  même  suspect  à  la  Révolution. 
M.  Mole  et  M.  Louis  aussi  avaient  servi  la  Restauration, 
et  plus  ostensiblement  que  moi,  puisqu'ils  avaient  été 
l'un  et  l'autre  ministres  de  Louis  XVIII.  Mais  on  avait, 
contre  eux,  moins  d'occasions  de  chercher  dans  leur 
passé  un  m^oyen  d'attaque.  Je  devins  bientôt  le  porte- 
drapeau  de  la  résistance,  et  ce  fut  surtout  à  moi  que 
ses  ennemis  adressèrent  leurs  coups.  Le  duc  de  Rroglie 
me  soutenait  dans  cette  lutte  difficile.  Il  avait  été,  sous 


MON  MLNISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  47 

la  Restaiiralion,  étranger  à  toute  fonction,  et  n'avait 
voulu  occuper,  en  1830,  que  le  modeste  départemenUlc 
l'instruction  publi(iue.  11  avait,  pour  son  propre  compte, 
peu  de  combats  à  livrer.  Mais  il  était  plus  libéral  que 
démocrate,  et  d'une  nature  aussi  délicate  qu'élevée, 
la  politique  incohérente  et  révolutionnaire  lui  déplaisait 
autant  qu'à  moi.  Quoique  divers  d'origine,  de  situation 
et  aussi  de  caractère,  nous  étions  unis,  non-seulement 
par  une  amitié  déjà  ancienne,  mais  par  une  intime  com- 
munauté de  principes  et  de  sentiments  généraux,  le 
plus  puissant  des  liens  quand  il  existe  réellement,  ce 
qui  est  rare.  Seuls  dans  le  cabinet  de  1830,  nous  agis- 
sions toujours  dans  le  même  sens  et  de  concert. 

Au  milieu  d'un  Conseil  ainsi  divisé  et  flottant,  et  par 
de  telles  causes,  le  rôle  du  roi  Louis-Pliilipi)e  était  très- 
difficile.  Non  que  personne  songeât  encore  à  s'inquiéter 
de  l'influence  qu'il  y  pouvait  exercer  et  qu'il  y  exerçait 
en  effet.  La  nécessité  et  le  péril  étaient  trop  présents  et 
trop  pressants  pour  laisser  place  à  ces  jalousies  des 
temps  tranquilles.  Les  i)lus  ombrageux  sentaient  claire- 
ment que,  plus  compromis  que  personne,  pour  sa 
famille  connue  pour  lui-même,  pour  son  honneur 
comme  pour  sa  sûreté,  le  prince  qui  venait  de  se  lier 
au  pays  avait  bien  le  droit  d'intervenir  dans  les  délibé- 
rations et  les  résolutions  qui  devaient  décider  de  son 
propre  sort  comme  de  celui  du  pays.  Le  Roi  présidait 
donc  le  Conseil  et  y  discutait  toutes  choses  aussi  libre- 
ment que  ses  ministres,  dont  il  ne  gênait  en  aucune 
façon  la  liberté.  Mais  il  avait,  dans  sa  situation  person- 


48  CHAPITRE  X. 

nelle  et  en  lui-même,  des  causes  de  grave  embarras. 
Les  souvenirs  révolutionnaires  avaient  tenu  une  grande 
place  dans  le  mouvement  qui  l'avait  appelé  à  la  cou- 
ronne, trop  grande  pour  la  mission  de  gouvernement 
que  la  couronne  lui  imposait.  11  devait  à  ces  souvenirs 
l'adhésion  d'une  foule  d'hommes  qui  s'empressaient 
vers  lui  comme  ses  amis  naturels,  mais  que  leurs  pré- 
jugés et  leurs  habitudes  révolutionnaires  devaient  bien- 
tôt rendre  pour  lui  des  amis  fâcheux  et  peut-être  des 
ennemis  dangereux.  Beaucoup  d'entre  eux,  sous  l'Em- 
pire, avaient  servi  sans  scrupule  le  pouvoir  absolu; 
mais  en  rentrant  dans  un  régime  de  liberté,  ils  re- 
prenaient leurs  idées  et  leurs  passions  de  révolution,, 
et  le  Roi  les  trouvait  à  la  fois  liés  à  sa  cause  et  peu 
propres  à  la  bien  servir.  La  Révolution  de  1789  lui 
avait  laissé  à  lui-même  des  impressions  contradictoires 
et  pesantes.  Jeune,  il  avait  assisté  avec  sympathie  à 
cette  explosion  de  tant  de  belles  espérances.  Les 
grands  principes  de  justice,  d'humanité ,  de  respect 
pour  la  dignité  et  le  bonheur  des  hommes,  qui  font 
la  gloire  et  la  force  de  cette  puissante  époque,  s'é- 
taient établis  dans  son  âme.  Plus  tard,  le  cours  des 
événements,  les  vicissitudes  de  sa  propre  destinée,  ses 
voyages  à  travers  les  deux  mondes  lui  avaient  fait  re- 
connaître les  erreurs  qui,  à  tant  de  salutaires  résultats, 
avaient  mêlé  tant  de  fautes,  de  crimes  et  de  mécomp- 
tes. Mais  en  s'éclairant  sur  la  Révolution,  l'esprit  du  roi 
Louis-Philippe  ne  s'en  était  pas  complètement  affranchi; 
il  l'avait  vue  d'abord  si  brillante  et  toujours  si  forte. 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  49 

par  la  parole  ou  par  les  armes,  par  l'anarcliic  ou  par 
le  despotisme,  qu'elle  lui  apparaissait  comme  une 
puissance  presque  irrésistible  et  fatale.  Il  regardait  à  la 
fois  comme  nécessaire  et  comme  infiniment  difficile  de 
lutter  contre  ses  passions  et  ses  exigences;  et  convaincu 
qu'elles  ne  pouvaient  s'accorder  avec  un  gouvernement 
régulier  et  fibre,  il  n'était  pas  sûr  qu'un  tel  gouverne- 
ment pût  leur  être  opposé  avec  succès.  Entouré  ainsi 
de  partis  discordants  quoique  favorables,  et  quelque- 
fois troublé  par  les  doutes  de  sa  propre  pensée,  c'était 
son  pencbant  de  ne  point  s'engager,  dès  l'abord,  dans 
une  politique  fortement  décidée,  de  ménager  ses  di- 
vers amis,  et  tantôt  de  céder,  tantôt  de  résister  à  la 
Révolution,  dans  l'espoir  de  gagner,  en  louvoyant  ainsi, 
le  temps  et  la  force  dont  il  avait  besoin  pour  surmon- 
ter les  obstacles  que  rencontrait  le  difficile  gouverne- 
ment qu'il  s'était  chargé  de  fonder. 

Ces  complications  de  sa  situation  et  ces  incertitudes 
de  son  esprit  perçaient  dans  l'attitude  et  les  manières 
du  Roi  avec  les  conseillers  très-divers  dont  il  était  en- 
touré. C'était  aux  partisans  de  la  politique  populaire 
que  s'adressaient  surtout  ses  soins;  il  traitait  M.  Laf- 
fitte,  encore  souffrant  d'une  entorse  au  pied  qu'il  s'é- 
tait donnée  au  milieu  des  barricades,  avec  une  familia- 
rité amicale  et  presque  empressée  :  son  langage  avec 
M.  Dupont  de  l'Eure  était  plein  de  rondeur  et  de  gaieté, 
comme  pour  apprivoiser  le  paysan  du  Danube.  Il  té- 
moignait à  M.  Casimir  Périer  beaucoup  d'égards,  mê- 
lés déjà  de  quelque  inquiétude  sur  sa  fierté  ombra- 


50  CHAPITRE  X. 

geuse.  Avec  le  duc  de  Broglie,  M.  Mole  et  moi,  ses  ma- 
nières étaient  simples,  ouvertes,  empreintes  d'estime 
et  d'abandon,  sans  caresse.  Évidemment  sa  confiance 
sérieuse  et  sa  faveur  extérieure  ne  se  rencontraient 
pas  toujours  en  parfaite  harmonie.  Des  ennemis  et 
des  sots  ont  voulu  voir  là  une  fausseté  préméditée  : 
c'était  simplement  l'effet  naturel  d'une  situation  com- 
pliquée, encore  obscure,  et  le  travail  d'un  esprit  encore 
inexpérimenté  dans  le  gouvernement  et  qui  cherchait 
avec  quelque  embarras  sa  route  et  ses  amis. 

Je  trouve  dans  les  lettres  que,  dès  cette  époque,  le 
roi  Louis-Philippe  m'écrivait  chaque  jour  à  propos  des 
affaires  courantes,  des  traces  évidentes  de  ces  fluctua- 
tions intérieures  qui  le  faisaient  quelquefois  hésiter, 
faute  d'idée  arrêtée  ou  de  confiance  dans  le  succès, 
à  adopter  des  mesures  qu'il  jugeait  bonnes  ou  même 
nécessaires.  En  me  renvoyant,  le  14  août  1830,  un 
rapport  de  police  sur  les  désordres  qui  troublaient 
Paris  et  qu'aucune  force  publique  ne  réprimait,  il 
ajoutait  :  «  Il  est  urgent  d'avoir  une  troupe  faisant 
ce  service;  mais  c'est  difficile  et  délicat.  »  Vers  le 
milieu  de  septembre,  je  préparais  pour  les  Cham- 
bres un  Exposé  de  la  situation  du  royaume  et  des 
changements  déjà  apportés  dans  l'administration  ;  le 
Roi  m'écrivit  le  13  :  «  Ne  serait-il  pas  possible  d'in- 
diquer dans  votre  Exposé  que,  tandis  que  le  gouverne- 
ment fait  aussi  largement  la  part  des  destitutions  récla- 
mées par  le  vœu  public,  cependant  aucune  persécution 
n'a  lieu,  ({ue  la  liberté  individuelle  existe  pour  tous  dans 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  51 

la  plus  grande  étendue,  ainsi  que  la  circulation  des 
voyageurs  de  toutes  les  classes,  de  toutes  les  opinions, 
de  tous  les  partis,  que  les  cabinets  noirs  n'existent 
plus,  que  le  secret  des  lettres  est  scrupuleusement  et 
consciencieusement  respecté,  que  nul  n'est  inquiété 
pour  ses  opinions,  quelles  qu'elles  aient  été,  quelles 
qu'elles  puissent  être  encore?  Je  ne  i)rétends  pas  à  l'en- 
cens des  compliments;  mais  cependant  je  crois  qu'on 
peut  dire  à  ceux  qui  méconnaissent  ma  conduite  et  ses 
motifs  :  —  En  auriez-vous  fait  autant  envers  nous  ?  — 
Au  reste,  ce  sera  peut-être  mieux  de  réserver  cela  pour 
des  articles  de  journaux  ;  il  serait  possible  que  le  pu- 
blic le  mésinterprétât,  et  je  dis  toujours  :  Dam  le  doute, 
absiiens-loi.  D'ailleurs,  il  pourrait  y  avoir  de  l'embarras 
pour  le  concerter  avec  vos  collègues,  et  il  ne  faudrait 
pas  le  faire  sans  leur  assentiment.  » 

Le  doute  du  Roi,  dans  cette  occasion,  était  à  coup 
sûr  bien  modeste,  et  je  ne  pense  pas  que,  pour  lui 
rendre  une  justice  si  méritée,  le  concert  entre  mes 
collègues  et  moi  eût  été  difficile  à  établir.  Mais  c'était, 
surtout  à  cette  époque,  sa  disposition  générale  de  s'abs- 
tenir de  toute  initiative  qui  ne  fût  pas  absolument  né- 
cessaire, d'éviter  les  moindres  conflits,^  et  de  s'en  tenir 
à  cette  politique  réservée  et  un  peu  flottante  que  les 
divisions  entre  ses  partisans  et  les  inquiétudes  de  son 
propre  esprit  lui  faisaient  regarder  comme  seule  sage 
et  praticable. 

Mais  cette  pobtique,  possible  pour  le  Roi,  ne  l'était 
pas  du  tout  pour  ses  ministres.  Un  régime  de  discussion 


52  CHAPITRE  X  . 

publique  et  de  liberté  oblige  absolument  les  déposi- 
taires responsables  du  pouvoir  à  la  décision  précise,  à 
l'initiative  prompte,  à  l'action  efficace.  Il  faut  qu'à 
chaque  instant,  dans  chaque  circonstance,  ils  prennent 
nettement  et  ouverlement  leur  parti  entre  les  diverses 
solutions  des  questions,  les  idées  et  les  prétentions  di- 
verses des  hommes.  Comme  ministre  de  l'intérieur, 
j'étais  appelé  plus  fréquemment  qu'aucun  autre,  et 
dans  des  occasions  plus  graves  ou  plus  délicates,  à  me 
prononcer  de  la  sorte.  Ce  département  réunissait  alors 
les  attributions  les  plus  étendues  et  les  plus  variées; 
non- seulement  l'administration  générale,  départemen- 
tale et  communale,  les  établissements  d'ordre  public  ou 
de  charité,  la  police  du  royaume,  les  gardes  nationales, 
mais  les  travaux  publics  de  tout  genre,  l'agriculture, 
l'industrie,  le  commerce,  les  sciences,  les  lettres,  les 
arts,  la  plupart  des  grands  intérêts  matériels  ou  intel- 
lectuels du  pays  étaient  sous  la  main  du  ministre  de 
l'intérieur.  Pas  plus  dans  l'organisation  du  pouvoir 
central  que  dans  ses  rapports  avec  les  pouvoirs 
locaux,  le  travail  n'était  bien  divisé,  ni  les  attributions 
convenablement  réparties;  de  tous  les  départements 
ministériels,  celui  de  l'intérieur  était  le  plus  chargé  et 
le  plus  confus;  et  j'avais  à  en  porter  le  .poids  en  su,bis- 
sant  la  pression  de  tout(,'s  les  prétentions,  espérances, 
rancunes,  offres,  plaintes,  rêveries  qui,  de  tous  les 
points  de  la  France,  amenaient  par  milliers  à  Paris  et  à 
mon  ministère  les  solliciteurs,  les  dénonciateurs,  les 
curieux,  les  faiseurs  de  projets,  les  affairés  et  les  oisifs. 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  53 

Je  m'adonnai  tout  entier  à  cette  rude  mission.  Je  ne  me 
permettais  pas  plus  de  quatre  ou  cinq  heures  de  som- 
meil. Je  donnais  les  audiences  importunes  de  grand 
matin,  afin  de  pouvoir  consacrer  la  journée  au  Conseil, 
aux  Chambres,  à  la  correspondance  politique,  aux  af- 
faires véritables.  Mes  forces  suffisaient  à  l'œuvre,  mais 
en  s'écoulant  rapidement,  comme  les  eaux  d'une  source 
dont  on  ouvre  tous  les  canaux  sans  se  soucier  de  l'épui- 
ser. 3Ia  fatigue  devenait  visible,  et  je  me  rappelle  qu'un 
jour,  au  Conseil,  M.  Casimir  Périer,  qui  me  portait  de 
l'amitié,  dit  au  Roi  en  me  regardant  :  «  Sire,  vous  aurez 
besoin  encore  longtemps  de  M.  Guizot;  dites-lui  de  ne 
pas  se  tuer  tout  de  suite  à  votre  service.  » 

De  vives  plaintes  s'élevaient  pourtant  contre  l'inaction 
du  ministère,  et  en  particulier  contre  la  mienne.  A  les 
en  croire,  aucun  changement  ne  s'accomplissait  dans 
l'administration;  les  fonctionnaires  du  régime  tombé 
restaient  partout  en  place;  je  ne  faisais  rien  pour  incul- 
quer aux  agents  du  régime  nouveau  un  nouvel  esprit, 
de  nouvelles  maximes;  hommes  et  choses,  tout  conti- 
nuait à  se  traîner  dans  l'ornière  de  la  Restauration.  11 
faut  avoir  été  contraint  d'écouter  et  de  discuter  sérieu- 
sement ces  clameurs  pour  savoir  combien  elles  étaient 
menteuses  et  ridicules.  C'était  le  tum.ulte  des  préten- 
tions personnelles,  des  animosités  locales,  des  impor- 
tances vaniteuses,  des  impatiences  aveugles  qui  n'avaient 
pas  obtenu  satisfaction;  et  dans  les  lieux  publics,  dans 
les  réunions  populaires,  dans  les  journaux,  dans  les 
Chambres  mêmes,  les  meneurs  révolutionnaires  s'em- 


54  CHAPITRE  X. 

paraient  de  tous  ces  égoïsmes  mécontents  pour  soulever^ 
autour  du  pouvoir  naissant,  comme  un  orage  d'humeur 
et  de  méfiance  générale.  Le  cabinet  ne  voulut  pas  rester 
silencieux  devant  de  telles  attaques,  et  je  fus  chargé  de 
rédiger  un  Exposé  de  la  situation  du  rojaume  destiné 
à  faire  connaître  tout  ce  qui  avait  déjà  été  fait  pour 
mettre  l'administration  en  harmonie  avec  le  gouverne- 
ment. Présenté  en  effet  aux  Chambres  le  13 septembre', 
cet  Exposé  embarrassa  pour  quelque  temps  les  brouil- 
lons, et  dissipa  bien  des  préventions  crédules;  il  en  ré- 
sultait évidemment  que  tout  en  se  refusant  «  à  mettre 
partout,  selon  l'expression  de  Mirabeau  en  1790,  dessous 
ce  qui  était  dessus  et  dessus  ce  qui  était  dessous,  »  les 
ministres  de  1830  avaient,  bien  plutôt  avec  précipita- 
tion qu'avec  hésitation,  largement  renouvelé,  dans  les 
divers  services  publics  et  sur  tous  les  points  du  terri- 
toire, les  agents  du  pouvoir.  J'avais  pour  mon  compte, 
en  un  mois,  changé  76  préfets  sur  86,  196  sous-préfets 
sur  277,  53  secrétaires  généraux  sur  86,  127  conseillers 
de  préfecture  sur  315;  et  «  en  attendant  la  loi  qpi  doit 
régénérer  l'administration  municipale,  disait  mon  Ex- 
posé, 393  changements  y  ont  déjà  été  prononcés,  et  une 
circulaire  a  ordonné  aux  préfets  de  faire  sans  retard 
tous  ceux  qu'ils  jugeraient  nécessaires.  » 

Je  n'ai  garde  de  prétendre  que,  dans  ce  brusque  re- 
maniement de  tant  de  noms  propres,  en  tant  de  lieux  et 
en  si  peu  de  jours,  je  ne  me  sois  pas  quelquefois  trompé. 

*  Pièces  historiques,  n°  III. 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  55 

Oiiand  même  rexpérience  ne  m'aurait  pas  fait  spéciale- 
ment reconnaître  plus  d'une  erreur^  je  di)'ais,  de  l'im- 
perfection inévitable  de  mon  œuvre,  comme  M.  Roycr- 
Collard  dans  une  autre  circonstance  :  «  Je  ne  le  sais  pas, 
mais  je  l'affirme.  »  Je  retrouve,  dans  un  billet  du  Roi,  un 
exemple  des  méprises  auxquelles,  en  pareil  cas,  le  pou- 
voir est  exposé.  Il  m'écrivait  le  17  août  :  «  Je  suis  fâché 
d'avoir  à  vous  avertir  que  deux  de  nos  nouveaux  sous- 
préfets  sont  venus  hier  au  Palais-Royal  complètement 
ivres,  et  qu'ils  y  ont  été  bafoués  par  la  garde  nationale. 
Mes  aides  de  camp  vous  diront  leurs  noms  que  j'oubhe, 
et  que  vous  tairez  par  égard  pour  leurs  protecteurs. 
Nous  ne  nous  vanterons  pas  de  ces  choix-là  et  nous  les 
remplacerons.  »  A  tout  prendre  cependant,  et  après  dix- 
huit  ans  d'épreuve,  j'ai  la  confiance  que  le  renouvelle- 
ment accompli  à  cette  époque  dans  le  personnel  admi- 
nistratif ne  subit  guère  le  joug  de  l'esprit  révolution- 
naire, et  que  j'appelai  aux  fonctions  publiques  un  grand 
nombre  d'hommes  modérés,  imi)artiaux,  capables,  et 
qui  se  mirent  sur-le-champ  à  l'œuvre  pour  relever  le 
pouvoir.  J'écrivais  le  6  octobre  1830  au  nouveau  préfet 
du  Morbihan,  M.  Lorois,  aussi  intelligent  qu'énergique  : 
«  Il  importe  au  parti  national  de  bien  comprendre 
qu'aujourd'hui  sa  situation  est  changée.,  et  qu'il  a  un 
gouvernement  à  fonder.  C'est  à  nous  de  prouver  main- 
tenant que  nous  sommes  capables  de  manier  le  pouvoir 
et  de  maintenir  l'ordre  en  développant  la  liberté.  C'est 
à  nous  de  démentir  ces  éternelles  imputations  de  nos 
adversaires  qui  nous  ont  si  longtemps  accusés  de  n'être 


56  CHAPITRE  X. 

bons  qu'à  nous  plaindre  très-haut  et  capables  que  de 
détruire.  »  Je  cherchais  partout,  pour  leur  confier  l'ad- 
ministration et  sans  m'inquiéter  des  apparences,  les 
hommes  qui,  depuis  1814,  fonctionnaires  ou  opposants, 
avaient  fait  preuve  de  sincère  attachement  à  la  monar- 
chie constitutionnelle,  et  bien  compris  ses  conditions  de 
force  légale.  La  plupart  de  ceux  que  j'appelai  à  ce 
titre  ont  donné  raison  à  mes  pressentiments  sur  leur 
compte,  car,  tant  que  cette  monarchie  a  duré,  les  cabi- 
nets successifs,  malgré  les  diversités  de  leur  politique, 
les  ont  jugés  capables  de  bien  servir  l'État,  et  n'ont 
apporté,  dans  l'administration  locale  organisée  en  1830, 
qu'un  petit  nombre  de  changements. 

En  appelant  aux  affaires,  le  lendemain  d'une  révolu- 
tion, tant  d'hommes  nouveaux,  j'aurais  voulu  les  ob- 
server et  les  diriger  efficacement  dans  leur  mission.  Je 
suis  convaincu  que,  par  les  relations  personnelles,  par 
une  correspondance  un  peu  intime,  en  dehors  du  tra- 
vail des  bureaux,  le  ministre  de  l'intérieur  peut  exercer, 
sur  ses  représentants  dans  les  départements,  une  puis- 
sante influence,  et  imprimer  à  l'administration  cette 
confiance  en  elle-même,  ce  caractère  de  fermeté,  d'en- 
semble et  de  suite  qui  lui  donnent  seuls,  auprès 
des  populations,  la  force  morale  et  le  crédit.  Le  temps 
me  manqua  pour  une  telle  œuvre.  A  peine  eus-je  celui 
d'indiquer  à  quelques  préfets,  (pii  m'étaient  depuis 
longtemps  connus,  l'esprit  dont  j'étais  moi-même  et 
dont  je  souhaitais  qu'ils  fussent  animés.  J'écrivais  le 
44  septembre  1830  à  M.  Amédée  Thierry,  préfet  de  la 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830\  57 

Haute-Saône  :  «  N'iiésitez  pas  à  changer  les  maires  ([ue 
la  population  repousse,  et  qui  tous  embarrassent  au 
lieu  de  vous  fortifier.  Tout  ce  qui  a  un  caractère  de 
réaction  servile  et  aveugle  est  d'un  mauvais  eftet;  tout 
ce  qui  atteste  la  ferme  intention  d'être  bien  servi  et  de 
bien  servir  le  public  donne  force  et  crédit.  Cherchez 
des  hommes  qui  pensent  et  agissent  par  eux-mêmes. 
Le  premier  besoin  de  ce  pays-ci,  c'est  qu'il  s'y  forme, 
sur  tous  les  points,  des  opinions  et  dos  influences  indé- 
pendantes, La  centralisation  des  esprits  est  pire  que  celle 
des  affaires.  »  Et  le  16  octobre,  à  M.  Chaper,  préfet  de 
Tarn-et-Garonne  :  «  Je  veux  vous  dire  combien  votre 
conduite  et  votre  correspondance  me  paraissent  bonnes. 
Vous  n'êtes  pas  enfoncé  dans  l'ornière  administrative. 
Vous  n'agissez  pas  i)Our  obéir  à  une  circulaire.  Vous 
n'écrivez  pas  pour  avoir  écrit.  Vous  allez  au  fait;  vous 
y  allez  de  vous-même,  et  pour  réussir  réellement.  Je 
suis  tenté  de  vous  en  remercier  comme  d'un  service 
personnel.  Entre  nous,  l'empire  des  formes  et  des  habi- 
tudes me  suffoque.  J'ai  un  grand  goût  pour  l'ordre, 
pour  l'activité  régulière  et  inesurée;  mais  cet  ordre 
factice  et  conventionnel,  cette  activité  indifférente,  cette 
rhétorique,  cette  mécanique  de  l'administration  qui 
n'émanent  ni  d'une  pensée  propre,  ni  d'une  volonté 
vive,  me  sont  souverainement  antipathiques.  Ne  vous  y 
laissez  pas  tomber,  je  vous  prie;  ne  devenez  pas  ce  que 
tant  de  gens  appellent  un  excellent  préfet,  c'est-à-dire 
un  homme  qui  ne  laisse  aucune  pétition,  aucune  lettre 
sans  réponse  écrite,  mais  ([ui  ne  s'inquiète  guère  de 


58  CHAPITRE  X. 

savoir  si  ses  réponses  font  vraiment  marcher  les  affaires, 
et  si  ses  écritures  deviennent  des  réalités.  » 

Vers  le  même  temps,  les  croix  érigées,  pendant  la 
Restauration,  en  dehors  des  églises,  avaient  été,  sur 
plusieurs  points,  l'objet  d'attaques  populaires,  et  le 
bruit  s'était  répandu  que  le  Gouvernement,  pour  se 
soustraire  k  l'embarras  de  les  protéger,  avait  donné 
l'ordre  de  les  enlever.  Plusieurs  administrateurs  m'é- 
crivirent pour  me  demander  s'il  en  était  ainsi.  Je  ré- 
pondis sur-le-champ  :  «  Le  Gouvernement  n'a  donné 
aucun  ordre  pour  faire  disparaître  les  croix.  Dans  quel- 
ques lieux,  elles  ont  été  l'objet  d'une  assez  vive  ani- 
madversion  populaire;  on  a  tenté  de  les  abattre  violem- 
ment. L'administration,  d'après  mes  instructions  et 
celles  de  M.  le  ministre  des  cultes,  s'est  opposée  à  toute 
tentative  de  ce  genre.  Elle  a  quelquefois  engagé  le 
clergé  à  transporter  dans  l'intérieur  des  éghses  ces  mo- 
numents de  son  culte  pour  les  soustraire  à  la  profana- 
tion, l^e  clergé  s'y  est  prêté  en  général,  et  la  translation 
a  eu  heu  décemment,  sans  désordre  ni  in  suite.  Ailleurs, 
les  croix  sont  debout  et  resteront  debout,  tant  qu'elles 
ne  seront  pas  l'objet  d'attaques  tumultueuses  et  sou- 
daines. La  liberté  des  cultes  doit  être  entière,  et  sa  pre- 
mière condition,  c'est  qu'aucun  culte  ne  soit  insulté. 
11  ne  faut  fournira  nos  ennemis  aucun  prétexte  de  nous 
taxer  d'indécence  et  de  tyrannie.  Je  ne  souffrirais  pas 
que  mon  administration  donnât  lieu  à  un  tel  reproche, 
et  je  vous  remercie  de  m'avoir  mis  en  mesure  de  dé- 
mentir sur-le-champ  un  bruit  que  démentent  depuis 


MON  MINISTERE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  59 

deux  mois  les  ordres  que  j'ai  donnés  en  pareille  occa- 
sion. » 

Au  milieu  de  l'effervescence  du  temps  et  souvent  dé- 
nué de  toute  force  publique,  je  ne  réussissais  pas  tou- 
jours à  protéiier  efficacement  tantôt  l'ordre,  tantôt  la 
liberté;  mais  (]uand  mes  efforts  étaient  vains,  je  m'em- 
pressais de  signaler  moi-même  mon  impuissance,  et 
<le  proclamer  les  principes  qui  condamnaient  les 
agresseurs. 

J'avais,  dans  l'intérieur  môme  du  gouvernement  et  de 
mon  propre  ministère,  des  embarras  moins  bruyants, 
mais  non  moins  graves.  Les  gardes  nationales,  soit  de 
Paris,  soit  des  départements,  leur  organisation,  leur 
administration,  leur  emploi,  quand  les  circonstances  le 
rendaient  nécessaire,  étaient  dans  mes  attributions  et 
sous  ma  responsabilité  ofncielles;  mais  je  n'avais,  à  cet 
égard,  aucun  pouvoir  réel.  Non-seulement  le  29  juillet, 
au  milieu  de  la  lutte,  l'élan  spontané  de  la  garde  natio- 
nale renaissante  à  Paris  en  avait  déféré  le  commande- 
ment au  général  La  Fayette;  mais  quatre  jours  après, 
le  2  août,  avant  que  les  Chambres  se  fussent  réunies  et 
que  M.  le  duc  d'Orléans,  comme  lieutenant  général  du 
royaume,  eût  présidé  à  l'ouverture  de  leur  session, 
M.  de  La  Fayette  avait  annoncé,  dans  un  ordre  du  jour  à 
la  garde  nationale  de  Paris,  que  «  d'accord  avec  la  pen- 
sée du  prince,  il  acceptait  l'emploi  de  commandant 
général  des  gardes  nationales  de  France.  »  Garderait-il 
cet  emploi  sous  la  monarchie  constitutionnelle  rétablie? 
Et,  s'il  le  gardait,  comment  serait  réglé  ce  pouvoir 


60  CHAPITRE  X. 

exceptionnel,  excentrique?  Quels  seraient  ses  rapports 
avec  la  royauté,  avec  les  ministres  responsables,  spé- 
cialement avec  le  ministre  de  l'intérieur?  Le  doute 
était  grave.  Le  doute  même  écarté,  la  question  d'or- 
ganisation qui  restait  à  résoudre  était,  pratiquement 
comme  constitutionnellemcnt,  très-difficile  et  délicate  ; 
elle  courait  risque  de  devenir  une  question,  non-seu- 
lement d'amour-propre  entre  les  personnes,  mais  de 
passion  entre  les  partis  ;  elle  excitait  dans  le  gouverne- 
ment une  sérieuse  préoccupation,  et  autour  du  gou- 
vernement une  assez  vive  rumeur. 

M.  de  La  Fayette  en  était  lui-même  très-préoccupé  et 
prenait  ses  précautions  pour  qu'elle  fût  résolue  comme 
il  lui  convenait.  Je  reçus,  non  pas  de  lui-même,  mais 
de  son  état-major,  une  note  sans  signature,  ainsi  con- 
çue: 

«  Dans  l'état  où  notre  heureuse  et  dernière  révolu- 
tion nous  a  placés,  lorsque  des  millions  de  citoyens 
sont  en  mouvement  et  s'organisent  provisoirement  ei> 
gardes  nationales,  lorsqu'il  se  prépare  une  organisation 
définitive  d'après  une  nouvelle  loi  qui  aura  besoin  d'en- 
semble et  de  confiance,  et  lorsque  la  malveillance,  dé- 
clarée ou  secrète,  mais  non  douteuse,  des  Puissances 
étrangères  exige  qu'on  leur  montre  une  nation  armée, 
palpitante  de  patriotisme,  et  ralliée  non-seulement  à  la 
liberté,  mais  à  la  forme  de  gouvernement  que  nous 
avons  choisie,  convient-il  ou  ne  convient-il  pas  de  pla- 
cer à  la  tite  de  ce  grand  mouvement  un  homme  qui 
jouit  de  la  confiance  publique? 


MON  MINISTÈRE   DE  L'INTÉRIEUR  (1830  .  fil 

«  La  population  de  Paris  et  de  la  France  l'a  pensé.  Ce 
fut  aussi  la  première  pensée  du  lieutenant  général  du 
royaume.  C'est  encore  la  pensée  du  Roi.  Le  général 
La  Fayette  lui-même  le  pense,  puisqu'après  s'être  re- 
fusé avec  obstination,  en  1790,  à  ce  vœu  ardent  de  trois 
millions  de  gardes  nationales,  il  vient  de  consentir  à 
prendre  le  titre,  et  par  conséquent  les  fonctions  de 
commandant  général  des  gardes  nationales  de  France. 

«  Si  le  gouvernement  du  Roi  pensait  autrement,  la 
chose  est  bien  simple.  Toutes  les  gardes  nationales  des 
départements,  villes  et  villages,  accourent  à  La  Fayette. 
Il  n'y  a  qu'à  répondre  aux  lettres,  aux  députations,  au 
mouvement  général,  que  cette  affaire  ne  le  regarde 
plus  et  qu'ils  sont  invités  à  s'adresser  au  ministre  de 
Fintérieur.  Il  est  superllu  de  dire  qu'il  choisirait  les 
termes  les  plus  propres  à  diminuer  le  mauvais  effet  de 
cette  réponse.  Il  y  gagnerait  personnellement ,  non- 
seulement  du  repos,  mais  une  situation  plus  conforme 
à  son  goût,  à  la  nature  particulière  de  son  existence 
patrioti(iue,  et  on  a  vu,  dans  le  moment  de  crise,  qu'il 
ne  perdait  pas  à  rester  tout  seul.  Mais  il  croit,  nous 
croyons  tous  que  cet  état  de  choses  nuirait  au  grand 
mouvement  français ,  à  notre  situation  intérieure 
et^ extérieure ,  et  même  au  gouvernement  du  Roi. 

«  Cependant,  aussi  longtemps  que  le  général  La 
Fayette  consentira  à  se  charger  de  ce  grand  comman- 
dement, il  ne  faut  pas  que  ce  soit  un  titre  sans  fonc- 
tions, qui,  au  lieu  de  lui  donner  une  influence  utile, 
nuirait  à  celle    qui  lui  est    personnelle  et   compté- 


62  CHAPITRK  X. 

tement  étrangère  à  tout  autre  appui  que  lui-même. 

«  La  place  de  commandant  général  des  gardes  na- 
tionales de  France  a  des  inconvénients  et  des  dangers. 
La  Fayette  les  a  signalés  plus  que  personne.  Y  a-t-il 
plus  d'inconvénients  et  de  dangers  à  ce  qu'il  ne  s'en 
charge  pas?  Voilà  la  question,  moins  pour  lui  que  pour 
la  chose  publique  et  le  gouvernement. 

«  Sans  doute  il  serait  plus  commode  à  la  division  de 
l'intérieur  de  tout  arranger  par  des  commis.  Mais  tel 
n'est  pas  l'état  des  choses  ;  et  les  habitudes  mihtaires 
sont  tellement  enracinées  depuis  trente  ans  que  La 
Fayette  est  le  seul  homme  en  France  qui  puisse  re- 
mettre à  sa  place  l'autorité  civile  et  municipale. 

«  11  y  a  un  exemple  qui  simplifie  tout:  le  maréchal 
Moncey  commandait  les  gendarmeries  de  France.  Il 
avait  un  chef  d'état-major  qui  transmettait  ses  ordres.  On 
l'appelait  inspecteur  général.  11  avait  des  bureaux.  On 
lui  rendait  compte.  Et  cela  n'empêchait  pas  les  corps, 
les  compagnies,  les  brigades  de  gendarmerie,  de  com- 
muniquer avec  le  ministère  de  l'intérieur  et. les  auto- 
rités civiles,  jusques  et  compris  les  maires  de  village 
auxquels  les  gendarmes  étaient  soumis. 

((  Il  faudrait  donc  un  inspecteur  général  faisant  les 
fonctions  de  chef  d'état-rnajor  sous  les  ordres  du  géné- 
ral en  chef,  avec  des  sous-inspecteùrs  généraux,  des 
bureaux,  etc....  » 

11  y  avait,  dans  ce  langage,  un  peu  plus  de  personna- 
lité vaniteuse  qu'il  ne  convenait  à  une  situation  si  forte 
et  à  une  fierté  si  légitime.  La  fierté  d'ailleurs  ne  man- 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  63 

qiiait  point  d'adresse;  les  auteurs  de  la  note  avaient  eu 
soin  de  mettre  le  Roi  hors  de  cause  en  affirmant  qu'il 
pensait,  comme  roi,  ce  qu'il  avait  pensé  comme  lieu- 
tenant général  du  royaume.  La  question  était  posée 
uniquement  entre  M.  de  La  Fayette  et  le  ministre  de 
l'intérieur,  je  pourrais  dire  les  bureaux  du  ministère 
de  rintérieur,  car  c'était  aux  bm^eaux  seuls,  aux  com- 
mis, que  la  note  imputait  les  objections.  La  lutte  n'eût 
été  ni  possible,  ni  même  utile  pour  l'autorité  des  vrais 
principes  dû  régime  constitutionnel;  il  y  a  des  situa- 
tions où  le  silence  parle  plus  haut  que  toute  discussion. 
Je  m'en  abstins  complètement,  et  le  16  août,  une  or- 
donnance du  Roi,  proposée  et  contresignée  par  moi, 
nomma  M.  de  La  Fayette  commandant  général  des  gar- 
des nationales  du  royaume,  «  en  attendant  la  promul- 
gation de  la  loi  sur  leur  organisation.  »  Cette  réserve 
d'avenir,  que  M.  de  La  Fayette  ne  contestait  point ,  fut 
ma  seule  marque  de  résistance.  L'ordonnance  parut  le 
48  août  dans  le  Monileur,  et  le  lendemain  je  reçus  de 
M.  de  La  Fayette  cette  lettre  :  «  Le  hasard  a  fait,  mon 
cher  ami,  que  je  n'ai  pas  lu  hier  le  Moniteur;  ce  n'est 
que  le  soij:- que  j'ai  reçu  votre  lettre  officielle;  ce  qui 
m'a  fait  manquer  à  deux  devoirs,  présenter  mes  res- 
pects au  Roi  et  aller  chez  vous,  ce  que  je  réparerai  au- 
jourd'hui. J'ai  aussi  à  demander  au  Roi  et  à  son  minis- 
tre la  permission  de  leur  désigner  le  général  Dumas 
comme  major-général  des  gardes  nationales  de  France. 
C'est  au  général  en  chef  à  nommer  son  chef  d'état- 
major.  Mais  cette  fois  l'armée  est  si  nombreuse  et  la 


64  CHAPITRE  X. 

carrière  si  vaste  que  cela  vaut  bien  la  peine  d'une  pré- 
sentation au  Roi  et  au  minisire.  Au  reste,  c'était  chose 
convenue  d'avance,  comme  vous  savez.  Dumas  est 
l'homme  qu'il  nous  faut  pour  l'état-major  de  cette 
grande  direction  et  pour  nos  rapports  mutuels.  Je  vois 
avec  grand  plaisir  que  vous  pressez  l'organisation  défi- 
nitive, et  je  suis  charmé  de  votre  bonne  pensée  pour  le 
choix  du  secrétaire  de  la  commission.  Mille  amitiés.  » 

Tant  que  dura  cette  situation,  prise  des  deux  parts 
avec  autant  de  convenance  que  de  franchise,  il  n'y  eut, 
entre  M.  de  La  Fayette  et  moi,- aucun  embarras.  Il  me 
demandait  de  bonne  grâce  mon  concours  qu^and  l'ac- 
tion officielle  d'un  ministre  responsable  était  évidem- 
ment nécessaire;  et  de  mon  côté,  je  me  gardais  soi- 
gneusement de  m'immiscer  dans  l'exercice  de  l'autorité 
dont  il  portait  le  nom,  ne  voulant  ni  l'entraver  par  de 
mesquins  débats,  ni  la  consacrer  en  m'y  associant.  Le 
29  août,  le  Roi,  entouré  de  toute  la  famille  royale  et 
d'un  brillant  cortège,  passa  au  Champ-de-Mars  une  re- 
vue solennelle  de  toute  la  garde  nationale  conyriandée 
par  M.  de  La  Fayette,  et  distribua  aux  bataiUons  leurs 
drapeaux.  Je  n'assistai  point  à  cette  solennité.  , 

Au  milieu  des  difficultés  et  des  ennuis  de  ces  ques- 
tions d'organisation  et  de  personnes  politiques,  je  trou- 
vais, dans  d'autres  attributions  de  mon  département, 
un  intérêt  et  un  travail  plus  doux.  Dès  que  je  regardai 
aux  rajiports  du  gouvernement  avec  les  sciences,  les 
lettres  et  les  arts,  mon  sentiment  fut  qu'il  fallait  sortir 
ici  de  l'ornière  arlministrative  et  agir  autrement  que 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  65 

par  des  commis  et  des  instructions.  Pour  traiter  con- 
venablement avec  les  lettrés  et  les  artistes,  ce  n'est  pas 
assez  d'une  sympathie  générale  et  protectrice;  il  faut 
vivre  avec  eux  dans  des  habitudes  un  peu  intimes;  il 
faut  leur  témoigner  et  leur  inspirer  une  confiance  sans 
prétention  et  sans  apprêt.  L'esprit  est  une  puissance 
libre  et  fière,  et  qui  ne  donne  sincèrement  sa  bienveil- 
lance que  lorsqu'elle  se  sent  respectée  dans  sa  dignité 
et  sa  liberté.  C'est  aussi  une  puissance  qui  veut  être 
comprise  et  aimée;  elle  attend  de  ses  patrons  autre 
chose  que  leurs  faveurs;  elle  n'est  'satisfaite  et  recon- 
naissante que  lorsqu'elle  rencontre  en  eux  une  appré- 
ciation intelligente  et  vive  de  ses  mérites  et  de  ses 
œuvres.  C'était  mon  goût  naturel  de  donner  à  mes 
rapports  avec  le  monde  lettré  ce  caractère.  Pour  être 
sûr  que,  dans  les  détails  quotidiens  des  affaires,  il  ne 
leur  manquerait  jamais,  j'appelai  auprès  de  moi  comme 
chefs,  l'un  de  la  section  des  sciences  et  des  lettres, 
l'autre  de  la  section  des  beaux-arts,  deux  jeunes  gens, 
M.  Hippolyte  Royer-CoUard  et  M.  Charles  Lenormant, 
ylevés  tous  deux  dans  la  société  la  plus  cultivée,  formés 
de  bonne  heure  à  l'estime,  au  goût  et  à  la  pratique  des 
travaux  intellectuels,  et  doués  l'un  et  l'autre  d'un  ca- 
ractère aussi  indépendant  que  leur  esprit  était  distin- 
gué. J'avais  la  confiance  que,  dans  leurs  délicates  attri- 
buions, ils  ne  seraient  jamais  de  routiniers  commis, 
et  ils  devinrent  bientôt  pour  moi  d'aussi  utiles  qu'af- 
fectueux collaborateurs.  Ils  m'aidèrent  efficacement  à 
repousser  l'c.'sprit  de  réaction  qui  voulait  i)énétrer  dans 


66  CHAPITRE  X. 

le  monde  savant,  et  qui  ne  tient  compte  ni  des  droits^, 
ni  de  la  gloire.  Nous  l'aurions  encore  plus  complète- 
ment écarté  si,  par  routine  bien  plus  que  par  passion, 
le  gouvernement  ne  lui  eût  ouvert  une  porte  en  exi- 
geant, des  hommes  attachés  à  certains  établissements 
purement  scientifiques  ou  littéraires,  comme  le  Bu- 
reau des  Longitudes,  le  Jardin  des  Plantes,  le  Collège 
de  France,  les  Bibliothèques,  etc.,  le  serment  politique 
dont  les  grands  corps  savants,  comme  Tlnstitut,  ont 
toujours  été  exempts.  Cette  exigence  coûta  à  ces  éta- 
blissements deux  hommes  éminents,  M.  Augustin  Cau- 
chy  et  M.  le  docteur  Récamier.  Je  n'ai  pas,  quant  au 
serment,  l'insouciance  qu'on  a  quelquefois  affichée; 
c'est,  dans  l'ordre  politique,  un  lien  moral  qu'il  est 
naturel  d'imposer  à  tous  ceux  qui  prennent  part  aux 
affaires  publiques;  et  rien  ne  prouve  mieux  son  impor- 
tance que  ce  désir  général  d'en  être  affranchis  qui 
éclate  parmi  les  hommes,  quand  ils  l'ont,  pendant 
quelque  temps,  scandaleusement  méprisé.  Mais  prendre 
le  salaire  payé  par  l'État,  et  non  la  nature  des  fonctions, 
pour  principe  de  l'obligation  du  serment  politique,  et, 
à  ce  titre,  l'imposer  à  des  astronomes,  à  des  archéolo- 
gues, h  des  botanistes,  à  des  orientalistes,  à  des  artistes, 
c'est,  à  coup  sûr,  l'une  des  plus  grossières  idées  et  des 
plus  ridicules  fantaisies  dont  les  séides  fanatiques  ou 
les  serviles  adorateurs  du  pouvoir  se  soient  jamais 
avisés. 

Dans  le  mouvement  intellectuel  qui  a  honoré  la  Res- 
tauration, le  réveil  du  goût  pour  les  anciens  monu- 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  67 

ments  historiques  de  la  France  et  rétude  des  littératures 
étrangères  avaient  tenu  une  grande  place.  Quelques 
mesures  avaient  dès  lors  été  tentées  pour  arrêter  la 
ruine  des  cbefs-d'œuvre  de  l'art  français  et  pour  faire 
connaître  à  la  France  moderne  les  chefs-d'œuvre  des 
lettres  européennes.  Mais  à  l'une  et  à  l'autre,  de  ces 
tentatives  il  manquait  un  centre  fixe  et  des  moyens 
d'action  assurés.  Si  on  veut  que  les  nobles  aspirations 
de  l'intelligence  humaine  ne  soient  pas  des  élans  sté- 
riles et  des  éclairs  passagers,  il  faut  se  hâter  de  leur 
donner  l'appui  d'institutions  permanentes;  et  pour 
que  les  institutions  durent  et  se  fondent,  il  faut  les 
remettre ,  dès  leur  début ,  aux  mains  d'hommes 
capables  de  les  rendre  promptement  efficaces,  .l'eus 
cette  fortune  de  trouver,  dans  mes  relations  inti- 
mes, les  deux  hommes  les  plus  propres,  l'un  à  pour- 
suivre et  à  populariser  la  restauration  des  anciens 
monuments  de  la  France,  l'autre  à  répandre  la  con- 
naissance et  le  sentiment  des  grandes  productions 
littéraires  du  génie  européen.  Jeune  encore,  M.  Vitet 
s'était  déjà  fait  remarquer  des  plus  difficiles  juges  par 
ce  sentiment  vif  et  ce  goût  pur  du  beau,  par  ces  con- 
naissances variées  et  précises  dans  l'histoire  des  arts, 
par  cette  finesse  à  la  fois  critique  et  sympatliique  dans 
l'appréciation  de  leurs  œuvres  qui,  bien  qu'il  n'ait  ja- 
mais pratiqué  aucun  art,  ont  fait  de  lui,  dans  l'opinion 
des  artistes  eux-mêmes,  tout  autre  chose  qu'un  savant 
ou  un  amateur.  Déjà  arrivé  au  contraire  à  la  dernière 
limite  de  l'âge  mûr,  et  après  avoir  tenté  avec  indéi)en- 


68  CHAPITRE  X. 

dance  toutes  les  carrières  comme  approfondi  avec  pas- 
sion toutes  les  études,  M.  Fauriel,  esprit  étendu  et  déli- 
cat, érudit  et  critique  sévère  quoiqu'un  peu  fantasque, 
helléniste,  orientaliste,  philologue,  philosophe,  histo- 
rien, s'était  enfin  arrêté  dans  l'histoire  littéraire  et  com- 
parée de  l'Europe.  Le  Roi  approuva,  sur  mon  rapport  *, 
que  M.  Vitet  fût  nommé  inspecteur  général  des  monu- 
ments historiques,  et  le  duc  de  Broghe,  à  ma  demande, 
fit  créer,  pour  M.  Fanriel,  dans  la  Faculté  des  lettres  de 
Paris,  une  chaire  de  littérature  étrangère.  M.  Vitet 
n'est  plus  inspecteur  général.  M.  Fauriel  est  mort. 
Mais  ils  ont,  l'un  et  l'autre,  fondé  l'œuvre  à  laquelle  ils 
ont,  les  premiers,  mis  la  main. 

Mes  collaborateurs  ainsi  choisis,  quand  je  voulus 
agir  au  dehors  et  exercer,  avec  un  peu  de  discernement 
et  de  dignité,  quelque  influence  sur  les  travaux  des 
lettres  et  des  arts,  des  difficultés  de  toute  sorte  s'éle- 
vèrent. Les  moyens  me  manquaient  pour  soutenir,  au 
milieu  du  trouble  général  des  affaires,  les  grandes  en- 
treprises scientifiques  qui  avaient  besoin  d'encourage- 
ment. J'eus  quelque  peine  à  mettre ,  par  une  forte 
souscription,  M.  Didot  en  état  de  commencer  sa  nou- 
velle édition  du  Trésor  de  la  langue  grecque  d'Henri 
Etienne,  dont  il  avait  préparé  les  matériaux.  Je  me  pro- 
posais de  rétablir  une  censure  dramatique  sérieuse, 
décidée  à  défendre  hautement  l'honnêteté  pubhque 
contre  le  cynisme  et  l'avidité  des  entrepreneurs  de 

1  pièces  liistoriques,  n°  IV. 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  69 

corruption.  Les  yanités  littéraires,  les  assurances  dé- 
clamatoires et  les  spéculations  intéressées,  secondées 
par  rimpréyoyance  et  la  faiblesse  de  nos  mœurs, 
se  mirent  en  travers  avec  tant  de  vivacité  que  je 
n'eus  pas  le  temps  de  les  vaincre  et  d'exécuter  mon 
dessein.  La  politique  pénétrait  jusque  dans  la  sphère 
des  arts;  là  comme  ailleurs  les  passions  populaires 
voulaient  faire  la  loi,  et  l'esprit  démocratique  cherchait 
ses  satisfactions;  les  hommes  médiocres  entendaient 
être  traités  comme  les  hommes  éminents  et  les  élèves 
comme  les  maîtres.  Les  choses  avaient  leurs  embarras 
aussi  bien  que  les  personnes;  il  fallait  terminer  des 
monuments  commencés,  discontinués,  repris  sous  des 
régimes  divers,  et  qui  avaient  plus  d'une  fois  changé 
de  destination.  La  plupart  de  ces  petits  problèmes  de 
prudence  et  de  convenance  ne  me  donnèrent  pas 
grand'peine  à  résoudre.  En  même  temps  que  je  faisais 
reprendre  les  travaux  de  l'Arc  de  triomphe  de  l'Étoile, 
je  pressai  le  sculpteur  Lemairc  de  commencer  sans 
retard  le  fronton  de  l'église  de  la  Madeleine,  que  les 
amis  du  régime  impérial  prétendaient  transformer  de 
nouveau  en  temple  de  la  Gloire  et  que  je  voulais  con- 
server à  la  foi.  Le  palais  de  Versailles  était  menacé;  on 
ne  savait  quel  emploi  lui  donner  ;  les  démocrates,  qui 
détestaient  ces  splendeurs  de  Louis  XIV,  et  les  éco- 
nomes, qui  redoutaient  les  frais  d'entretien,  parlaient 
de  le  démolir  ou  d'en  faire  de  vastes  casernes  dont  on 
débarrasserait  Paris.  Je  proposai  au  Roi  d'y  établir  un 
grand  musée  ethnographique  où  seraient  recueillis  les 


70  CHAPITRE  X. 

monuments  et  les  débris  des  mœurs,  des  usages,  de  la 
vie  civile  et  guerrière  de  la  France  d'abord,  et  aussi  de 
toutes  les  nations  du  monde.  Mais  le  Roi  avait  déjà, 
sur  Versailles,  son  idée  qui  valait  mieux  que  la  mienije, 
et  dont  il  cammenca  aussitôt  l'exécution  en  décidant 
que  la  statue  équestre  de  Louis  XIV  serait  placée  dans 
la  grande  cour  du  cliàteau.  Nous  avions  à  régler  la 
décoration  intérieure  de  la  salle  des  séances  de  la 
Chambre  des  députés.  Il  fut  arrêté  qu'elle  se  compose- 
rait de  trois  grands  tableaux  et  de  deux  statueSj^placés 
au-dessus  et  sur  les  deux  côtés  du  bureau.  Au  centre, 
le  Serment  du  Roi,  dans  la  séance  du  9  août,  où  les 
Chambres  lui  avaient  déféré  la  couronne.  A  droite, 
r Assemblée  constituante,  après  la  séance  royale  du  23 
juin  1789,  et  Mirabeau  répondant  à  M.  de  Brézé  :  «  Allez 
dire  à  ceux  qui  vous  ont  envoyé  que  nous  sommes  ici 
par  la  puissance  du  peuple  et  que  nous  n'en  sortirons 
que  par  la  force  des  baïonnettes.  »  A  gauche,  la 
Convention  nationale  au  milieu  de  l'émeute  du  1"'  prai- 
rial an  m  (20  mai  1795)  et  son  président  Boissy-d' An- 
glas  saluant  respectueusement  la  tête  du  représentant 
Féraud  que  les  insurgés  lui  présentaient  au  bout  d'une 
pique.  Deux  grands  souvenirs,  l'un  de  résistance  au- 
l)ouvoir,  l'autre  de  résistance  à  l'anarchie.  Les  deux 
statues  devaient  être  deux  figures  allégoriques,  l'Ordre 
et  la  Liberté.  L'exécution  en  fut  confiée  au  statuaire 
Pradier.  J'aurais  voulu  charger  aussi  des  trois  tableaux 
les  maîtres  de  fécole,  MM.  Ingres,  Gérard,  Paul  Dela- 
roche;  mais  l'esprit  démocratique  s'y  opposa  et  réclama 


MON  MINISTÈRE  DE  LINTÉRIEUR  (1830).  71 

in^érieusement  le  concours:  épreuve  excellente  à  l'en- 
trée des  diverses  carrières  et  pour  mesurer  les  jeunes 
talents  encore  peu  connus,  détestable  quand  on  vou- 
drait avoir  l'œuvre  des  talents  célèbres,  car  ils  ne  s'y 
présentent  pas.  J'espérais  apporter  quelque  remède  aux 
inconvénients  du  concours  en  appelant  les  artistes  les 
plus  éminents  à  en  juger  les  résultats  avec  leur  indé- 
pendance et  leur  autorité  ;  mais  ce  jury  ne  devait  être 
nommé  qu'au  moment  où  les  esquisses  seraient  prêtes. 
Quand  le  moment  vint,  j'étais  sorti  des  affaires,  et  par  un 
excès  de  fantaisie  démocratique,  les  concurrents  furent 
chargés  de  choisir  eux-mêmes  leurs  juges.  Un  grand 
nombre  d'esquisses  étaient  présentées  :  le  prix  pour  le 
Serment  du  Roi  au  9  août  fut  donné  à  celle  de  M.  Court, 
dont  le  tableau  a  occupé  la  place  assignée  à  ce  sujet 
jusqu'à  la  révolution  du  54  février  1848,  qui  l'en  fit  dis- 
paraître percé  de  balles.  Cette  toile  mutilée  a  trouvé, 
dit-on,  un  refuge  dans  des  magasins  où  le  tableau  de 
M.  Hesse,  représentant  l'Assemblée  ConslUuante  et  Mi- 
rabeau dans  la  séance  du  23 /i<//t  1789,  est  allé  la  re- 
joindre. Le  Boisstj-iV Amjlas,  présidant  la  Convention 
nationale,  par  M.  Vinchon,  a  été  envoyé  en  présent  à 
la  ville  d'Annonay,  patrie  du  courageux  président;  et 
je  garde  dans  mon  cabinet  une  esquisse  très-fidèle  du 
Serment  du  Roi  que  M.  Couder  avait  envoyée  au  con- 
cours. Les  images  ont  été  dispersées  comme  les  acteurs. 
Parmi  les  monuments  dont  on  reprit  alors  les  tra- 
vaux, un  seul,  le  Panthéon,  fut,  pour  moi,  l'occasion 
4' une  faute,  et  faillit  amener  d'assez  graves  embarras. 


72  CHAPITRE  X. 

Qu'une  nation  honore  avec  éclat  les  grands  honimçs 
qui  Font  honorée,  c'est  un  acte  juste  et  un  sentiment 
généreux;  mais  on  n'honore  i»as  dignement  les  morts  si 
la  religion  n'est  i)as  là  pour  accueillir  et  consacrer  les 
hommages  qu'on  leur  rend;  c'est  à  elle  qu'il  appartient 
de  perpétuer  les  souvenirs  et  de  prendre  sous  sa  garde 
les  tombeaux.  Les  morts  les  plus  illustres  ont  besoin  de 
reposer  dans  les  temples  où  l'immortalité  est  tous  les 
jours  proclamée,  et  leur  culte  est  bien  froid  et  bien 
précaire  quand  on  le  sépare  du  culte  de  Dieu.  Ce  fut, 
en  1791,  une  fausse  et  malheureuse  idée  d'enlever  l'é- 
glise de  Sainte-Geneviève  aux  chrétiens  pour  la  dédier 
aux  grands  hommes,  et  le  nom  païen  de  Panthéon, 
auquel  vint  bientôt  s'accoler  le  nom  odieux  de  Marat, 
fit  tristement  éclater  le  caractère  de  cette  transforma- 
tion. Elle  était  abolie  en  1830;  le  grand  esprit  de  l'em- 
pereur Napoléon  en  avait  compris  le  vice,  et  en  laissant 
les  grands  hommes  dans  l'église  de  Sainte-Geneviève,  il 
avait  décidé  qu'elle  serait  rendue  au  culte  chrétien.  Le 
roi  Louis  XVllï  avait  poursuivi    cette  pensée  de  répa- 
ration intelligente  et  morale  '.  En  fait,  l'œuvre  n'était 
qu'imparfaitement  accomphe;  mais,  en  principe,  elle 
était  décrétée.  Nous  rentrâmes  dans  la  mauvaise  voie. 
Le  Panthéon  fut  rendu  aux  seuls  grands  hommes. 
Ce  fut,  au  miheu  de  notre  résistance  générale  aux 
prétentions  révolutionnaires ,   un   acte   de  comptai  - 
sance  pour  une  fantaisie  élevée,   mais  déclamatoire, 
et  qui   méconnaissait  les   conditions  du  but  auquel 

^  Pièces  historiques,  n"  V. 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (18301.  73 

elle  aspirait.  J'avais,  en  commettant  cette  faute,  un 
secret  sentiment  de  déplaisir,  et  pour  en  atténuer 
les  conséquences,  l'ordonnance  porta  «  qu'une  com- 
mission serait  chargée  de  préparer  un  projet  de  loi 
pour  déterminer  à  quelles  conditions  et  dans  (pielles 
formes  ce  témoignage  de  la  reconnaissance  nationale 
serait  décerné  au  nom  de  la  patrie.  »  La  commission, 
instituée  pour  gagner  du  temps,  était  composée  de  façon 
à  faire  espérer  aux  partisans  de  la  mesure  une  prompte 
satisfaction  de  leur  désir;  M.  de  La  Fayette  et  M.  Dé- 
ranger en  étaient  membres.  Mais  l'impatience  populaire 
ne  voulut  pas  attendre  l'avis  des  hommes  môme  les  plus 
populaires  :  un  rassemblement  nombreux  promena 
dans  Paris  les  bustes  du  général  Foy  et  de  M.  Manuel, 
annonçant  l'intention  de  se  porter  vers  le  Panthéon  et 
d'en  forcer  les  portes  i)onr  les  y  installer  sur-le-cham}>. 
M.  Odilon  Barrot,  alors  préfet  de  la  Seine,  eut  grand'- 
peine  à  obtenir  des  meneurs  de  la  foule  qu'ils  renon- 
çassent à  ce  dessein,  et  que  les  deux  bustes  fussent  dé- 
posés à  l'Hôtel-de-Ville  en  attendant  l'hommage  légal 
qui  leur  était  destiné.  Peu  de  jours  après  ce  tumulte 
bruyant  et  vain,  M.  Déranger,  avec  sa  prudence  accou- 
tumée et  sa  prévoyante  crainte  du  ridicule,  se  retira  de 
la  commission,  où  il  fut  aussitôt  remplacé  par  M.  Ca- 
simir Delavigne,  mais  qui  ne  poursuivit  pas  vivement 
la  préparation  du  projet  de  loi  remis  à  ses  soins. 

Lorsque,  après  de  longues  années,  on  recueille  ses 
souvenirs,  on  est  étonné  des  rapprochements  qui  s'opè- 
rent dans  la  mémoire  et  qu'on  n'avait  pas  remarqués 


74  CHAPITRE  X. 

au  moment  où  s'accomplissaient  les  faits.  A  la  même 
époque^  peut-être  le  même  jour  où  éclatèrent  dans  les 
rues  de  Paris,,  à  la  suite  de  la  mesure  prise  sur  le  Pan- 
théon, ces  désordres  dont  une  impression  désagréable 
m'est  restée,  M.  Lenormant  m'amena  à  déjeuner  M.  Ros- 
sini,  à  qui  la  révolution  de  Juillet  avait  causé  des  déplai- 
sirs que  j'aurais  voulu  lui  faire  oublier.  Le  roi  Charles  X 
l'avait  traité  avec  une  juste  faveur;  il  était  inspecteur 
général  du  chant,  recevait,  outre  ses  droits  d'auteur, 
un  traitement  de  7,000  fr.,  et  quelques  mois  aupara- 
vant, après  l'éclatant  succès  de  Guillaume  Tell,  la  liste 
civile  avait  signé  avec  lui  un  traité  par  lequel  il  s'enga- 
geait à  écrire  encore,  pour  la  scène  française,  deux 
grands  ouvrages.  Je  désirais  nue  le  pouvoir  nouveau 
lui  témoignât  la  môme  bienveillance,  et  qu'en  retour  il 
nous  thit  ses  promesses  de  chefs-d'œuvre.  Nous  cau- 
sâmes avec  abandon.  Je  fus  frappé  de  son  esprit  animé, 
varié,  ouvert  à  toutes  choses,  gai  sans  vulgarité  et  mo- 
queur sans  amertume.  Il  me  quitta  après  une  demi- 
heure  de  conversation  agréable,  mais  qui  n'eu't  point 
de  suite,  car  je  ne  tardai  pas  à  sortir  des  aflaires.  Je 
restai  avec  ma  femme  ([ue  la  personne  et  la  conversa- 
tion de  M.  Rossini  avaient  intéressée.  On  amena  dans  le 
salon  ma  fdle  Henriette,  petite  enfant  qui  commençait 
à  marcher  et  à  jaser.  Ma  femme  se  mit  à  son  piano,  et 
joua  quelques  passages  du  maître  qui  venait  de  nous 
quitter,  de  Tancrède,  entre  autres.  Nous  étions  seuls; 
je  passai  ainsi  je  ne  sais  quel  temps,  oubliant  toute 
préoccupation  extérieure,  écoutant  le  piano,  regardant 


MON   MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830..  75 

ma  fille  qui  s'essayait  à  courir,  parfaitement  tranquille 
et  absorbé  dans  la  présence  de  ces  objets  de  mon  affec- 
tion. Il  y  a  près  de  trente  ans;  il  me  semble  que  c'était 
hier.  Je  ne  suis  pas  de  l'ayis  de  Dante  : 

Nessun  inaggior  dolore 
Che  ricordarsi  del  tempo  felice 
Nella  miseria. 

«  Il  n'y  a  point  de  douleur  plus  amère  que  de  se  souvenir  du 
temps  heureux  quand  on  est  dans  le  malheur.  » 

Un  grand  bonheur  est  au  contraire,  à  mon  sens,  une 
lumière  dont  le  reflet  se  prolonge  sur  les  espaces  même 
qu'elle  n'éclaire  plus;  quand  Dieu  et  le  temps  ont 
apaisé  les  violents  soulèvements  de  l'âme  contre  le  mal- 
heur, elle  s'arrête  et  se  complaît  encore  à  contempler 
dans  le  passé  les  biens  charmants  cj^u'elle  a  perdus. 

Comme  ministre  de  l'intérieur,  le  rétablissement  de 
l'ordre  et  d'une  administration  régulière  était  ma  mis- 
sion et  ma  préoccupation  principale,  mais  non  pas  la 
seule;  les  affaires  du  dehors  tenaient,  dans  le  gouver- 
nement du  dedans,  une  place  immense;  côte  à  côte  de 
l'esprit  de  révolution  marchait  l'esprit  de  guerre  ;  la  po- 
litique de  résistance  à  l'anarchie  était  impossible  et 
vaine  sans  la  politique  de  la  paix. 

Peuples  et  rois,  l'Europe,  en  en  exceptant  les  fauteurs 
et  les  rêveurs  de  révolution,  a  offert  en  1830  et  dans  le» 
années  qui  suivirent  de  près,  je  pourrais  dire  de  1830 
à  i8i8,  un  rare  et  grand  spectacle;  elle  a  eu  la  passion 
de  la  paix.  Jamais  tant  de  causes  de  guerre  n'ont  éclaté 


76  CHAPITRE  X. 

en  si  peu  d'années  ;  en  France,  une  grande  révolution 
et  ses  ébranlements  prolongés;  des  révolutions  accom- 
plies sur  toutes  les  frontières  de  la  France,  en  Belgique, 
en  Suisse,  en  Espagne;  des  révolutions  tentées  au  centre 
et  aux  extrémités  de  l'Europe,  en  Allemagne,  en  Po- 
logne, en  Italie  ;  toutes  les  questions  et  toutes  les  com- 
plications internationales  que  les  révolutions  soulè- 
vent; d'autres  questions,  non  révolutionnaires,  mais 
politiquement  grandes  et  difficiles;  l'Empire  ottoman 
de  plus  en  plus  chancelant;  l'Asie  de  plus  en  plus  par- 
tagée et  disputée  entre  l'Angleterre  et  la  Russie;  la 
France  conquérante  en  Afrique;  dans  le  nouveau 
monde,  la  France  et  l'Angleterre,  l'Angleterre  et  les 
États-Unis,  les  États-Unis  et  la  France  engagés  dans  de 
vifs  débats  de  territoire,  d'argent,  d'influence,  d'hon- 
neur. Jadis  la  guerre  serait,  je  ne  sais  combien  de  fois 
ni  pour  combien  de  temps,  sortie  de  ces  questions;  de 
nos  jours,  à  peine  quelques  mouvements  de  guerre 
partiels  et  passagers;  de  toutes  parts  on  s'est  hâté  de 
couper  court  aux  événements;  le  monde  est' resté  im- 
mobile au  milieu  des  orages;  la  paix  a  résisté  et  survécu 
à  tous  les  périls. 

Est  ce  progrès  de  la  sagesse  et  de  la  vertu  des  hommes? 
Les  questions  de  paix  et  de  guerre  seraient-elles,  de  nos 
jours,  plus  scrupuleusement  pesées  que  jadis,  et  lente- 
ment décidées  par  des  principes  de  droit  ou  par  des 
considérations  de  justice  et  d'humanité? 

Je  ne  suis  point  de  ceux  qui  mettent  leur  orgueil,  un 
sot  orgueil,  à  ne  pas  croire  à  l'empire  des  idées  mo  - 


MON  MINISTÈRE  DE  LINTl' RIEUR  (1830".  77 

raies;  je  suis  convaincu  que  cet  empire  est  réellement 
en  progrès  de  nos  jours  dans  les  raj^ports  des  iptions, 
et  (jue  les  considérations  de  droit  et  de  bonheur  public 
exercent  sur  les  questions  de  paix  et  de  guerre  bien 
l)Ius  d'influence  que  jadis.  Mais  elles  n'y  dominent 
point;  nous  avons  passé  une  partie  de  notre  vie  à  voir 
ces  questions  régies  par  de  tout  autres  mobiles;  et  si  les 
passions  qui  poussent  à  la  guerre  se  réveillaient  effec- 
tivement en  Europe,  je  doute  fort  que  les  principes  de 
justice  et  d'humanité  fussent  en  état  d'y  opposer  un 
suffisant  obstacle. 

Serait-ce  que  les  révolutions,  au  milieu  d'une  civili- 
sation brillante  et  douce,  ont  énervé  les  nations  qui  les 
ont  subies,  et  l'amour  de  la  paix  aurait-il  aujourd'hui 
sa  source  dans  la  mollesse  des  mœurs  et  dans  le  besoin 
de  ces  jouissances  matérielles  que  la  paix  seule  permet 
et  procure? 

A  cette  crainte,  de  glorieux  exemples  répondent  :  pas 
plus  depuis  1811  qu'auparavant,  la  vigueur  guerrière  ne 
nous  a  manqué  toutes  les  fois  qu'elle  nous  a  été  de- 
mandée. Les  Français  en  Algérie  et  en  Crimée,  comme 
les  Anglais  en  Crimée  et  dans  l'Inde,  se  sont  chargés  de 
prouver  avec  éclat  que  la  civilisation  n'énerve  point  les 
peuples,  et  que  les  douceurs  de  la  vie  civile  ne  sont 
point  inconciliables  avec  les  ardeurs  de  l'esprit  mili- 
taire et  les  rudes  épreuves  de  la  vie  des  camps.  Mais 
des  faits  encore  plus  décisifs  et  d'un  sens  {)lus  politique 
tranchent  cette  question. 

Deux  États  surtout,  (]ui  n'avaient  point  eu  de  révolu- 


78  CHAPITRE  X. 

tion  à  subir  et  n'en  ressentaient  ni  la  lassitude  ni  les 
embarras^  l'Angleterre  et  la  Russie,  auraient  pu,  de 
1830  à  1848,  troubler,  par  leur  ambition,  la  paix  de 
l'Europe.  Ce  sont  précisément  ceux  où,  durant  cette 
époque,  l'esprit  pacifique  a  le  plus  fermement  dominé. 
En  Angleterre,  c'est  la  nation  elle-même  qui,  de  1830 
à  1853,  a  voulu  énergiquement  la  paix  :  par  bon  sens  et 
intelligence  de  ses  vrais  intérêts,  par  goût  pour  l'acti- 
vité féconde  de  la  vit  pacifique,  par  esprit  chrétien.  Les 
croyances  religieuses  ne  sont,  chez  ce  peuple,  ni  de 
simples  règles  pour  la  vie  privée,  ni  de  pures  satisfac- 
tions de  la  pensée  et  du  cœur  ;  elles  entrent  dans  la  vie 
politique;  elles  pèsent  sur  la  conduite  de  l'homme  public 
comme  sur  la  conscience  du  simple  particulier.  Ce  sont 
en  général  les  sectes  dissidentes  qui  s'émeuvent  passion- 
nément les  premières  pour  quelque  but  pratique  com- 
mandé, à  leurs  yeux,  par  la  religion,  et  qui  commen- 
cent à  le  poursuivre.  Le  mouvement  passe  bientôt  dans 
toute  l'Église  chrétienne  du  pays,  puis  dans  la  société 
civile  elle-même,  et  le  gouvernement,  à  son  tour,  ou 
bien  s'y  associe  parce  qu'il  l'approuve,  ou  bien  se  ré- 
signe à  le  suivre.  Ainsi  ont  été  abolis  la  traite  et  l'escla- 
vage des  noirs;  ainsi  a  dominé  en  Angleterre,  jusqu'à 
ces  dernières  années,  l'esprit  de  paix,  puissant  à  la  fois 
par  la  sagesse  des  intérêts  matériels  et  par  l'énergie  des 
convictions  religieuses,  et  imposé  par  la  population 
même  à  son  gouvernement  (jui,  du  reste,  dans  le  cours 
de  cette  époque,  ne  s'est  point  défendu  de  ce  sentiment 
public,  et  en  a  fait  volontiers  la  règle  de  sa  politique. 


MOxN  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  79 

La  nation  russe  est  loin  déjouer,  dans  ses  alTaires,  le 
même  l'ôle  que  la  nation  anglaise  dans  les  siennes,  et  si 
elle  y  influait  beaucoup,  ce  ne  serait  probablement  pas 
dans  le  même  sens.  La  Russie  en  est  précisément  à  ce 
degré  de  civilisation  où  les  peuples  rudes,  hardis,  dé- 
voués, peu  réfléchis,  peu  prévoyants  et  profondément 
ignorants  des  faits  compliqués  et  lointains,  sont  d'excel- 
lents instruments  de  guerre  et  de  conquête,  et  suivent 
aveuglément  les  chefs  qui  les  y  conduisent.  Mais,  mal- 
gré le  profond  déplaisir  que  lui  avait  causé  la  révolution 
de  Juillet  et  la  malveillance  qu'il  portait  au  roi  Louis- 
Philipi^e,  l'empereur  Nicolas  voulait  la  paix.  Gouverner 
fortement  ses  États,  peser  sur  l'Europe  dans  l'intérêt  de 
l'ordre  et  des  rois,  sans  y  jeter  lui-même  aucune  com- 
phcation  nouvefle,  pratiquer  au  dehors  la  politique  tra- 
ditionnelle de  la  Russie  sans  en  presser  par  aucune 
grande  entreprise  la  marche  et  les  résultats,  telle  était  la 
pensée  dominante  de  ce  prince  vigilant,  actif,  très-pré- 
occupé de  la  puissance  de  son  empire  et  de  son  nom, 
mais  au  fond  peu  ambitieux,  peu  avide  comme  peu  ca- 
pable de  renom  militaire,  et  plus  hautain  que  hardi 
dans  l'exercice  du  pouvoir  absolu.  11  eût  pu  être  tenté 
de  profiter,  par  la  guerre,  des  troubles  de  l'Europe;  il 
aima  mieux  les  grands  airs  de  la  domination  en  Eu- 
rope, au  sein  de  la  paix. 

En  présence  de  l'Angleterre  et  de  la  Russie  ainsi  déci- 
dées pour  la  politique  pacifique,  l'Autriche  et  la  Prusse 
l'étaient  aussi,  et  bien  plus  nécessairement.  L'Aiitriclie 
ne  se  préoccupe  guère  que  de  conserver  et  d'unir  les 


80  CHAPITRE  X, 

États  hétérogènes  qu'elle  possède  ;  la  Prusse,  nation  en- 
core incertaine  de  son  avenir,  la  seule  peut-être  aujour- 
d'hui en  Europe  qui  soit  réellement  travaillée  d'un 
inquiet  désir  d'agrandissement,  ne  peut  songer  à  élever, 
par  elle-même  et  seule,  aucune  question  européenne. 
Son  gouvernement,  d'ailleurs,  assailli  au  dedans  par 
les  exigences  libérales,  est  peu  enclin  à  se  hasarder  dans 
de  grands  desseins,  et  ne  fait  au  dehors  que  ce  qu'il 
juge  indispensable  pour  donner  quelque  satisfaction  à 
l'orgueil  national. 

La  paix  donc,  même  achetée  par  d'assez  pénibles  sa- 
crifices, était  en  1830  dans  le  goût  et  la  volonté  des 
grands  États  européens.  Le  parti  révolutionnaire  en 
France  méconnut  complètement  cette  situation;  do- 
miné par  ses  routines  au  moins  autant  que  par  ses  pas- 
sions, il  crut  la  guerre  inévitable  pour  la  France  comme 
nécessaire  pour  lui-même,  et  se  portant  l'aveugle  héri- 
tier à  la  fois  de  la  Convention  et  de  l'Empire,  il  arbora 
le  double  drapeau  de  l'esprit  de  propagande  et  de  l'esprit 
de  conquête,  se  promettant  cependant,  quan'd  il  entre- 
rait en  action,  de  trouver  en  Europe  des  alliés. 

De  toutes  ses  chimères,  celle-ci  était  peut-être  la  plus 
étrange.  L'esprit  révolutionnaire  de  nos  jours  n'admet 
aucun  système  régulier  et  stable  de  société  ni  de  gou- 
vernement; il  est  la  destruction  universelle  et  l'anarchie 
continue;  il  peut  susciter  des  conspirations  etdes  insur- 
rections; il  peut,  s'il  triomphe  un  moment,  faire,  pour 
un  moment  aussi,  des  conf|uêtcs;  il  a  partout,  dans  les 
populations,  des  adeptes,  des  conij)liccs  et  des  dnpes; 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (18d0).  81 

mais  il  ne  saurait  avoir  des  gouvernements  pour  alliés, 
car,  pour  aucun  gouvernement,  il  n'est  lui-même  un 
allié  possible.  On  ne  pouvait,  en  1830  et  1831,  entendre 
sans  sourire  les  orateurs  de  ce  parti,  M.  Mauguin  entre 
autres,  disposant,  pour  remanier  de  concert  avec  eux 
l'Europe,  aujourd'hui  du  cabinet  de  Saint-Pétersbourg, 
demain  de  celui  de  Berlin,  et  dans  leurs  accès  de  badau- 
derie  diplomatique,  contractant,  selon  leur  fantaisie, 
des  alliances  avec  ces  mêmes  gouvernements  qu'ils  in- 
juriaient, menaçaient  et  minaient  incessamment. 
-  Non-seulement  les  révolutionnaires  de  1830  et  1831 
ne  pouvaient  avoir  aucun  gouvernement  pour  allié, 
mais  c'était  contre  eux  que  s'alliaient  tous  les  gouver- 
nements. Ces  faits  si  nouveaux  qui  avaient  commencé 
en  1815  et  qui  se  confirmaient  en  1830  avec  tant  d'en- 
semble, cet  accord  permanent  entre  des  puissances  jadis 
si  divisées,  cette  suspension  des  ambitions  et  des  riva- 
lités royales  et  nationales,  cette  passion  européenne 
de  la  paix,  c'était  la  crainte  de  l'esprit  de  propagande  et 
de  conquête  révolutionnaire  qui  les  avait  suscités  et  qui 
les  maintenait,  La  fatigue,  bien  que  réelle,  y  avait  moins 
de  part  que  là  prévoyance  ;  on  savait  que  toute  grande 
guerre  courrait  le  risque  de  devenir  une  guerre  de  ré- 
volution, et  c'était  un  risque  qu'on  ne  voulait  pas  cou- 
rir. L'Europe  se  tenait  immobile  pour  ne  pas  fournir  à 
l'esprit  révolutionnaire  quelque  occasion  de  tenter  de 
nouveau  le  bouleversement  universel. 

Cette  situation  et  cette  disposition  de  l'Europe,  que 
les  révolutionnaires  de  1830  ne  surent  pas  ou  ne  vou- 

T.    II.  6 


82  CHAPITRE  X. 

lurent  pas  reconnaître,  le  roi  Louis  Philippe  les  comprit 
sar-le-cliamp.  A  peine  roi,  il  vit  clairement  que  la  cause 
de  l'ordre  au  dedans  et  celle  de  la  paix  au  dehors  étaient 
étroitement  liées,  et  plus  résolument  encore  qu'il 
n'était  entré  dans  la  politique  de  la  résistance,  il  se 
voua  à  la  polititjue  de  la  paix.  C'était,  de  sa  part,  un 
courage  sensé  et  nécessaire,  mais  difficile  et  méritoire, 
car  en  servant  ainsi  les  vrais  intérêts  de  la  France,  il 
blessait  ses  préjugés  et  ses  passions  d'habitude;  en  re- 
poussant toute  idée  de  guerre  agressive,  il  se  donnait 
la  propagande  révolutionnaire  à  combattre  et  les  traités 
de  1815  à  maintenir. 

La  France,  qui  ne  veut  plus  de  révolutions  chez  elle, 
même  quand  elle  en  laisse  faire,  les  aime  encore  ail- 
leurs. Ce  mouvement  suscité  ])ar  ses  exemples  lui  plait, 
et  elle  se  persuade  que,  dans  tous  ses  imitateurs,  elle 
trouvera  des  amis.  On  a  d'ailleurs  si  follement  mêlé, 
parmi  nous,  les  idées  de  justice,  de  réforme,  de  liberté 
et  de  progrès  social  avec  l'idée  de  révolution,  que  par- 
tout où  une  révolution  éclate,  notre  premier;  instinct 
est  de  croire  que  le  progrès  commence,  que  la  justice 
et  la  liberté  vont  s'établir,  et  nous  nous  faisons  un  hon- 
neur, et  presque  un  devoir,  d'en  être  de  loin  les  pa- 
trons. Puis,  quand  les  révolutions,  par  leurs  excès  ou 
par  leurs  échecs,  ont  trompé  notre  espoir,  leurs  pro- 
scrits et  leurs  réfugiés  affluent  chez  nous;  un  vif  inté- 
rêt s'attache  à  leurs  souffrances,  à  leur  dévouement,  à 
leur  courage.  Les  réactions  qui  succèdent  aux  révolu- 
tions font,  dans  leurs  rigueurs,  une  confusion  déplo- 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  83 

rable  des  honnêtes  gens  et  des  mallionnêtes  gens,  des 
«esprits  généreux  et  des  brouillons  incurables,  des  nial- 
lieurs  mérités  et  des  malheurs  injustes;  le  sentiment 
très-légitime  qu'inspirent  les  uns  s'étend  sans  discerne- 
ment sur  les  autres;  un  jour,  il  se  refroidira  et  s'étein- 
<lra  peut-être  au  détriment  de  tous,  sans  plus  de  discer- 
nement ni  d'é(piité;  mais,  en  attendant,  une  sympathie 
^iveugle  blesse  les  principes  du  droit  des  gens  et  com- 
promet la  politique  nationale  au  delà  de  ce  qui  est  dû 
aux  droits  du  malheur. 

Que  les  amis  de  la  paix  et  de  la  politique  honnête  y 
pensent  sérieusement:  il  y  a  là  une  question  grave,  sur 
laquelle  le  droit  public  européen  et  la  législation  inté- 
rieure des  pays  civilisés  sont  vraiment  dans  l'enfance, 
ï.e  droit  d'asile  est,  pour  les  États  indépendants,  une 
noble  et  nécessaire  prérogative;  les  États  libres  se  font 
un  juste  honneur  d'assurer,  aux  étrangers  comme  aux 
nationaux,  la  protection  de  leurs  lois;  en  même  temps 
«ju'ils  soulagent  ainsi  de  grandes  infortunes,  ils  vien- 
nent en  aide  à  leurs  voisins  en  facilitant  ces  bannisse- 
ments volontaires  qui,  après  les  troubles  politiques, 
émoussent  les  réactions  et  donnent  aux  périls  comme 
aux  haines  le  temps  de  s'apaiser.  Mais  si  ce  beau  droit 
devenait  un  principe  de  déloyauté  nationale  et  une 
source  d'embarras  intérieurs  et  extérieurs  sans  cesse 
renaissants,  il  succomberait  tôt  ou  tard  sous  ses  pro- 
pres abus.  Nos  faibles  et  incohérentes  idées  à  cet  égard 
n'ont  pas  seulement  aggravé  pour  nous,  pendant  plu- 
sieurs années  après  1830,  les  difficultés  de  la  paix;  elles 


84  CHAPITRE  X. 

ont  vicié  la  paix  même  et  empêché  qu'elle  ne  portât 
tous  ses  fruits. 

J'en  dirai  autant  des  idées  et  des  dispositions  publi- 
ques quant  aux  traités  de  1815.  Personne  ne  proposait 
de  méconnaître  et  de  briser  ces  traités,  car  on  voulait 
la  paix;  mais  on  voulait  en  même  temps  les  res- 
pecter et  les  maudire,  et  menacer  sans  agir.  Atti- 
tude aussi  malhabile  que  peu  digne,  car  on  inspi- 
rait au  dehors  la  méfiance  par  les  paroles  au  moment 
même  où  l'on  s'appliquait  à  la  dissiper  par  la  con- 
duite, et  tandis  qu'on  demandait  au  gouvernement 
de  maintenir  la  paix ,  on  lui  imposait  des  démon- 
strations et  un  langage  qui  rendaient  la  paix  et  plus 
difficile  et  toujours  précaire.  En  même  temps  que  l'Eu- 
rope souhaitait  la  paix,  elle  était  décidée  et  prête,  si  son 
maintien  devenait  trop  difficile,  à  nous  faire  de  nou- 
veau cette  guerre  de  coalition  générale  à  laquelle 
Napoléon  avait  succombé.  Entre  les  quatre  grandes 
puissances,  la  coalition  subsistait  toujours,  et  elles 
étaient  bien  résolues  à  maintenir,  contre  l'esprit  de 
propagande  révolutionnaire  ou  de  conquête  impériale, 
l'état  territorial  et  l'ordre  européen.  Et  les  grands  peu- 
ples eux-mêmes,  les  Anglais,  les  Allemands,  les  Espa- 
gnols, les  Russes,  auraient  de  nouveau  passionnément 
secondé  leurs  gouvernements  dans  cette  lutte,  car  l'es- 
prit d'indépendance,  de  dignité  et  de  rancune  nationale 
était  plus  puissant,  chez  eux,  que  l'esprit  de  révolution. 
La  France  de  son  côté,  malgré  la  vivacité  des  impres- 
sions et  des  démonstrations  populaires,  n'était  m  en 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830) .  85 

disposition,  ni  en  mesure  d'affronter  de  tels  périls,  car 
elle  ne  vivait  plus  sous  Timpulsion  des  intérêts  ambi- 
tieux et  des  passions  jeunes  qui  l'y  avaient  jetée  une 
première  fois;  l'esprit  révolutionnaire  déclamait  encore 
et  agitait  les  masses;  mais  il  ne  les  enflammait  plus 
d'une  fièvre  ardente  et  dévouée,  et  il  n'avait  plus  de 
grande  proie  matérielle  ni  morale  à  leur  offrir.  Toute 
entreprise  agressive,  plus  bruyante  que  nationale,  eût 
abouti  à  des  calamités  déplorables,  et  peut-être  à  des 
mécomptes  ridicules.  Et  pourquoi  s'y  engager?  Quelle 
nécessité  ?  Quel  devoir  ?  La  France  venait  d'accomplir 
l'acte  d'indépendance  politique  le  plus  éclatant  qui  se 
pût  imaginer,  et  cet  acte  était  partout  accepté;  elle  mo- 
difiait ses  institutions  sans  que  personne,  en  Europe, 
lui  suscitât  le  moindre  obstacle.  Tout  ce  qu'elle  pouvait 
réclamer  au  nom  du  droit  lui  était  assuré  ;  elle  était, 
sans  effort,  en  possession  des  deux  biens  auxquels  ont 
toujours  le  plus  aspiré  les  peuples,  la  liberté  et  la  paix. 
Si  elle  eût  jeté  au  vent  ces  bienfaits  du  ciel  pour  repor- 
ter partout  en  Europe  et  rappeler  sur  elle-même  les 
deux  fléaux  qui  ont  le  plus  dévasté  les  sociétés  humai- 
nes, l'anarchie  et  la  guerre,  la  France  eût  commis  l'acte 
de  démence  le  plus  absurde  et  le  plus  coupable  qui  se 
fût  jamais  rencontré  dans  l'histoire. 

Malgré  la  variété  des  idées  et  des  tendances  qui  s'y 
rencontraient,  le  cabinet  de  1830  était,  à  cet  égard, 
unanime  et  parfaitement  d'accord  avec  le  Roi,  dont  la 
conviction  et  la  résolution  eussent,  au  besoin,  affermi 
celles  de  ses  conseillers.  Dans  l'abondance  un  peu  pré- 


86  CHAPITRE  X. 

cipitée  de  sa  conversation,  le  roi  Louis-Philippe  ne  pré- 
sentait pas  toujours  ses  idées  sous  la  forme  la  plus  pro- 
pre à  persuader;  il  en  était  si  vivement  préoccupé 
que  souvent  il  ne  choisissait  ou  ne  mesurait  pas  bien 
ses  termes,  et  n'en  pressentait  pas  exactement  l'effet  sur 
ses  auditeurs.  Mais  il  tenait  au  fond  de  sa  pensée  avec 
une  infatigable  persévérance,  et  il  reprenait,  sans 
jamais  se  rebuter,  son  travail  auprès  des  hommes  don^ 
le  concours  lui  était  nécessaire  pour  le  succès.  Son 
premier  choix  diplomatique,  l'envoi  de  M.  de  Tal- 
leyrand  comme  ambassadeur  à  Londres,  fit  sur-le* 
champ  entrevoir  aux  esprits  intelligents  combien  ses 
vues,  en  fait  de  politique  extérieure,  étaient  arrêtées,, 
justes  et  sagaces. 

On  a  dit  que  le  Roi  seul  avait  fait  ce  choix,  et  qu'il 
l'avait  imposé  à  ses  ministres.  11  n'en  est  rien;  jamais 
peut-être  il  ne  prit  plus  de  soin  pour  s'assurer  leur  ad- 
hésion; il  discuta,  d'avance  et  en  particulier,  avec  la 
plupart  d'entré^  eux,  ses  motifs  et  leurs  objections.  Je 
ne  sais  ce  que  lui  dirent,  dans  ces  entretiens  confiden- 
tiels, ceux  qui  n'approuvaient  pas  ou  ne  voulaient  pas 
avoir  l'air  d'approuver  cette  nomination,  ni  ce  qu'ils 
en  purent  dire  plus  tard  à  d'autres  qu'au  Roi.  Mais 
quand  elle  fut  proposée  dans  le  Conseil,  quelques-uns 
exprimèrent  à  peine  quelques  doutes,  plutôt,  je  crois, 
par  précaution  personnelle  que  par  réelle  opposition; 
personne  ne  contesta  sérieusement.  Pour  mon  compte, 
j'étais  convaincu  de  la  convenance  du  choix. 

M.  de  Talleyrand  avait,  comme  négociateur,  deux 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  87 

qualités  précieuses  et  rares.  Il  savait  à  merveille  démê- 
ler, dans  la  situation  du  gouvernement  qu'il  servait,  le 
fait  dominant  à  faire  valoir,  le  but  essentiel  à  i»oursui- 
vre,  et  il  s'y  attachait  exclusivement,  dédaignant  et  sa- 
crifiant, avec  une  insouciance  à  la  fois  calculée  et  natu- 
relle, toutes  les  questions,  même  graves,  qui  auraient 
pu  l'affaiblir  dans  la  position  à  laquelle  il  tenait,  ou  le 
détourner  du  point  qu'il  voulait  atteindre.  Il  excellait 
dans  l'art  de  plaire,  et  de  plaire  sans  s'abaisser, 
singulièrement  soigneux,  par  tous  les  moyens,  pour 
toutes  les  personnes  dont  il  avait  besoin,  grands  ou 
petits,  et  en  même  temps  gardant  toujours  avec  elles 
ses  liabitudes  et  ses  libertés  de  grand  seigneur,  ce  qui 
donnait,  à  ses  flatteries  comme  à  ses  services,  bien  plus 
de  charme  et  de  prix.  Quoique  les  circonstances  fus- 
sent très-différentes,  il  y  avait,  entre  ce  qu'il  avait  fait 
à  Vienne  en  1814  et  ce  qu'il  avait  à  faire  à  Londres  en 
4830,  une  certaine  analogie.  En  1830  aussi,  et  bien  plus 
difficilement,  il  fallait  remettre  le  gouvernement  fran- 
çais en  rapports  confiants,  et,  au  besoin,  en  action  com- 
mune avec  les  grands  gouvernements  européens.  C'é- 
tait peu  qu'ils  vécussent  en  paix  avec  lui ,  il  fallait  qu'ils 
acceptassent,  non-seulement  son  existence,  mais  son 
influence,  et  par  son  influence,  les  changements  que 
jetait  dans  l'ordre  européen  son  avènement.  Le  parti 
révolutionnaire  a  chez  nous  un  vif  et  patriotique  senti- 
ment de  la  grandeur  nationale;  mais  il  ne  garde  dans 
ce  sentiment  ni  justice,  ni  mesure,  et  il  ne  sait  lui  don- 
ner satisfaction  que  par  la  violence.  Et  pour  ce  parti. 


88  CHAPITRE  X. 

la  violence  n'est  pas  seulement  la  guerre  entre  les  États; 
c'est  la  guerre  portant  au  sein  des  États  les  révolutions, 
c'est-à-dire  la  force  employée  non-seulement  à  vain- 
cre, mais  à  bouleverser.  A  ce  prix,  la  grandeur  même 
de  la  patrie  n'est  ni  légitime,  ni  longtemps  possible; 
les  succès  réels  et  durables  veulent  aujourd'hui  plus  de 
bon  sens  et  de  moralité.  Le  gouvernement  du  roi  Louis» 
Philippe  s'imposa,  dès  le  premier  jour,  une  tâcbe  plus 
salutaire  comme  plus  pure;  il  voulut  maintenir  la  paix, 
et  grandir  la  France  en  Europe,  au  sein  de  la  paix.  En 
donnant  à  l'ordre  européen  son  appui,  il  entreprit  de 
concilier  à  la  politique  française  l'aveu  tacite,  quelque- 
fois même  le  concours  européen.  Des  rapports  intimes 
et  confiants  avec  l'Angleterre  étaient  indispensables  pour 
une  telle  œuvre  ;  car  en  même  temps  que  l'Angleterre 
aussi  voulait  fortement,  comme  nous,  le  maintien  de  la 
paix,  elle  seule  pouvait  et  voulait,  dans  les  difficiles 
questions  que  soulevait  autour  de  nous  la  Révolution 
de  Juillet ,  unir  son  action  à  la  nôtre  avec  une 
sérieuse  sympathie.  Ce  fut  là,  à  Londres,»  la  mis- 
sion du  prince  de  Talleyrand;  et  au  milieu  des  repré- 
sentants de  la  vieille  Europe  jalouse  et  inquiète,  il 
était  l'iiomme  le  plus  propre  à  y  réussir,  car  il  y  fallait 
précisément  et  il  y  portait  un  mélange  d'intelligence, 
libérale  et  d'habitudes  aristocratiques,  d'immobilité  et 
de  hardiesse,  de  patience  froide  et  de  tact  rapide,  et 
l'art  de  ménager  et  d'attendre  avec  une  certaine  hauteur. 
Huit  jours  après  cette  nomination  ',  le  Roi   m'écri- 

1  Le  13  septembre  1830. 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  89 

vait  :  «  Je  viens  de  lire  les  papiers  anglais  qui  sont  tous, 
de  toutes  les  nuances,  en  approbation  du  choix  de  Tal- 
leyrand.  Ils  regardent  l'opposition  de  nos  gazettes  sur 
ce  point  comme  le  résultat  de  l'exagération  de  ce  qu'ils 
appellent  Vullra-llhéralisme;  et  le  plain  good  sensé  de 
John  Bull  apprécie  cette  nomination  comme  ce  qu'il  y 
avait  de  plus  sage  et  de  plus  heureux  pour  les  deux 
pays.  C'est  aussi  cette  conviction  qui  m'y  a  déterminé; 
c'est  le  sentiment  de  mon  devoir  comme  chef  de  ma 
nation.  Je  ne  me  suis  trompé  que  dans  l'espoir  que 
notre  public  serait  plus  judicieux  que  je  ne  l'ai  trouvé. 
11  finira  par  me  rendre  justice  sur  ce  point,  comme  il 
Ta  déjà  fait  sur  bien  d'autres  où  il  m'avait  méconnu.  » 
Je  ne  trouve  pas  que,  même  aujourd'hui,  les  bons 
esprits  eux-mêmes  aient  encore  rendu  à  la  politique, 
non-seulement  de  la  France,  mais  de  l'Europe,  à  cette 
époque,  une  suffisante  justice.  Les  gouvernements 
étrangers  firent  preuve  alors  d'une  modération,  et  le 
gouvernement  français  d'une  loyauté,  très-bien  enten- 
dues sans  doute  et  très-opportunes,  mais  Irès-rares  dans 
l'histoire.  De  la  part  des  premiers,  point  de  mauvais 
orgueil,  point  de  mesquine  jalousie;  ils  reconnurent 
sans  hésitation  des  nécessités  qui  leur  déplaisaient,  et 
acceptèrent  franchement  ce  qu'ils  ne  croyaient  pas  de- 
voir ouvertement  combattre,  subordonnant  ainsi  leur 
passion  à  leur  raison  et  leurs  goûts  personnels  au  droit 
public  et  au  bien  des  peuples.  Le  gouvernement  fran- 
çais à  son  tour  ne  joua  point  de  double  jeu,  ne  garda 
point  de  faible  ou  perfide  ménagement;   il  n'essaya 


90  CHAPITRE  X. 

point  de  rester  en  équilibre  entre  Tordre  et  le  désordre, 
entre  l'esprit  de  conservation  et  l'esprit  de  révolation, 
ni  d'obtenir  tour  à  tour,  auprès  des  partis  divers,  des 
faveurs  contraires;  il  choisit  résolument,  et  une  fois 
pour  toutes,  sa  place  et  son  drapeau.  De  part  et  d'autre, 
la  politique  fut  sensée,  conséquente  et  sincère.  Les  peu- 
ples sont  grandement  intéressés  à  donner  dans  leur 
estime,  à  cette  politique,  le  rang  auquel  elle  a  droit. 

Elle  eut,  dès  l'origine,  dans  les  délibérations  du  Con- 
seil, ma  complète  adhésion.  Je  la  jugeais  seule  propre 
à  nous  mettre  en  état  de  fonder  chez  nous  un  gouver- 
nement libre,  et  à  répandre  au  dehors  l'influence  fran- 
çaise, au  profit  de  la  civilisation  européenne.  J'eus 
biantôt,  comme  ministre  de  l'intérieur,  et  dans  des 
circonstances  délicates,  à  lui  prêter  mon  actif  con- 
cours. 

Trois  États  parmi  nos  voisins,  la  Belgique,  le  Pié- 
mont et  l'Espagne,  étaient  ou  déjà  envahis,  ou  menacés 
par  le  mouvement  de  la  révolution.  La  Belgique  avait 
porté  hardiment  les  premiers  coups  et  rompu  ses  hens 
avec  la  Hollande.  Les  réfugiés  que  les  secousses  révolu- 
tionnaires du  Piémont  et  de  l'Espagne  avaient  jetés  en 
France  s'agitaient  pour  rentrer  dans  leur  patrie,  et 
pour  y  reprendre  leurs  attaques  contre  les  régimes  qui 
y  dominaient. 

Ces  diverses  entreprises  des  étrangers  trouvaient  en 
France  des  appuis  très-divers.  Quant  à  la  Belgique,  ce 
n'était  pas  pour  la  soutenir  dans  son  élan  vers  l'indé- 
pendance, mais  pour  la  conquérir  de  nouveau  que  nos 


♦    MON  MliNISTERE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  91 

meneurs  ardents  s'agitaient.  L'esprit  impérial  et  l'esprit 
révolutionnaire  s'unissaient  dans  ce  dessein.  On  en- 
voyait à  Bruxelles  des  émissaires  chargés  de  s'entendre 
avec  les  partisans  de  la  réunion  à  la  France.  La  Société 
des  Amis  du  peuple  recrutait  un  bataillon  de  volon- 
taires qui  devaient  se  porter  en  Belgique  pour  y  secon- 
der un  mouvement  français.  M.  Mauguin  et  le  général 
Lamarque  élaient  à  la  tète  de  ce  travail,  auquel  les  purs 
libéraux,  M.  de  La  Fayette  entre  autres,  demeuraient 
étrangers.  Pour  ceux-ci,  contents  de  l'indépendance  de 
la  Belgique  et  prêts  à  la  soutenir  au  besoin,  c'était  sur- 
tout aux  réfugiés  piémontais  et  espagnols  qu'ils  vou- 
laient porter  secours  ;  là  il  s'agissait,  non  de  conquêtes 
à  faire,  mais  de  gouvernements  à  renverser  ou  à  con- 
traindre, dans  l'intérêt  de  la  liberté. 

Sur  ces  diverses  questions,  nous  étions  nous  aussi, 
le  roi  Louis-Philippe  et  ses  conseillers  de  1830,  dans 
des  situations  très-diverses. 

Quant  à  la  Belgique,  notre  politique  était  simple  et 
très-arrêtée  ;  nous  étions  résolus  à  la  soutenir  dans  son 
indépendance  et  à  n'y  prétendre  rien  de  plus.  Point  de 
réunion  territoriale,  point  de  prince  français  sur  le 
trône  belge.  La  France  avait  là  un  grand  et  pressant 
intérêt  de  dignité  comme  de  sûreté  à  satisfaire,  la  sub- 
stitution d'un  État  neutre  et  inoffensif  à  ce  royaume 
des  Pays-Bas  qui,  en  1814,  avait  élé  fondé  contre  elle. 
Notre  renoncement  à  toute  autre  ambition  était  à  ce 
prix;  et  au  prix  de  ce  renoncement  nous  nous  assu- 
rions la  bonne  entente  et  l'action  commune  avec  l'An- 


92  CHAPITRE  X.  • 

gleterre  dans  presque  toutes  les  affaires  de  l'Europe.  Il 
eût  fallu  aussi  peu  d'intelligence  que  de  courage  pour 
hésiter  à  prendre  cette  position.  Le  roi  Louis-Philippe, 
s'en  entretenant  un  jour  avec  moi,  m'en  signala  un 
autre  avantage  d'un  ordre  encore  plus  élevé,  car  il  était 
plus  général  et  plus  permanent  :  «  Les  Pays-Bas,  me  dit- 
il,  ont  toujours  été  la  pierre  d'achoppement  de  la  paix  en 
Europe;  aucune  des  grandes  puissances  ne  peut,  sans 
inquiétude  et  jalousie,  les  voir  aux  mains  d'une  autre. 
Qu'ils  soient,  du  consentement  général,  un  État  indé- 
pendant et  neutre,  cet  État. deviendra  la  clef  de  voûte 
de  l'ordre  européen.  »  C'était  peut-être  se  promettre 
beaucoup  de  l'avenir  ;  il  y  a  de  l'orgueil  et  de  la  chi- 
mère dans  les  plus  sages  combinaisons  humaines; 
celle-ci  du  moins  provenait  d'une  grande  idée  en 
même  temps  que  d'une  politique  prudente.  De  concert 
avec  M.  Mole,  je  pris  des  mesures  pour  déjouer  les  me- 
nées contraires;  je  fis  publier  partout  qu'elles  étaient 
désavouées  par  le  gouvernement  français;  des  Belges 
considérables,  venus  à  Paris  pour  connaître?  sûrement 
ses  intentions,  reçurent  la  déclaration  formelle  qu'ils 
ne  devaient  compter  ni  sur  la  réunion  de  leur  pays  à  la 
France,  ni  sur  un  fils  du  Boi  pour  leur  trône.  Les  volon- 
taires destinés  à  provoquer  un  mouvement  en  Belgique 
s'étaient  promis  qu'ils  recevraient  des  fusils  chez  un 
négociant  de  Valenciennes;  il  lui  fut  interdit  de  les  leur 
livrer.  Il  n'y  a  point  de  politique  plus  compromettante 
comme  plus  déloyale  que  celle  qui,  pour  échapper  aux 
difficultés  du  moment,  laisse  les  peuples  ou  les  partis 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830)  93 

s'engager  dans  des  Yoies  où  elle  est  décidée  à  ne  pas  les 
suivre.  Nous  ne  négligeâmes  rien  pour  que,  ni  en  Bel- 
gique, ni  en  France,  ce  reproche  ne  pût  nous  être 
adressé. 

Nous  n'eûmes,  dans  ces  premiers  temps,  avec  le 
Piémont,  point  d'embarras  sérieux.  Les  réfugiés  ita- 
liens ne  formaient  encore  vers  cette  frontière  point 
de  forts  groupes ,  militaires  ni  populaires.  J'a- 
vais alors  à  Lyon  et  à  Grenoble  deux  préfets  ca- 
pables et  sûrs,  M.  Paulze  d'Yvoi  et  M.  de  Gasparin, 
attentifs  aux  moindres  symptômes.  Ils  m'avertirent 
qu'à  Bourgoing,  dans  une  réunion  de  gardes  natio- 
naux, quelques  esprits  ardents,  qui  avaient  à  Turin 
et  à  Chambéry  des  relations  excitantes,  avaient  annoncé 
l'intention  de  proposer  une  Adresse  au  Roi  pour  pro- 
voquer le  renvoi  d'un  ministère  qui  ne  savait  pas 
propager  la  liberté  dans  les  pays  les  plus  disposés 
à  l'accueillir;  mais  l'annonce  fut  si  mal  reçue  que  la 
proposition  ne  fut  pas  même  développée  jusqu'au  bout. 
Aucun  rassemblement,  aucun  mouvement  sur  cette 
frontière,  plus  tard  si  troublée,  n'inquiéta,  à  cette 
époque,  la  cour  de  Turin,  et  nos  rapports  avec  elle 
furent,  sinon  confiants,  du  moins  réguliers  et  tran- 
quilles. 

Avec  l'Espagne  notre  situation  était  plus  compliquée 
et. plus  difficile.  Les  réfugiés  espagnols  abondaient  en 
France,  chefs  politiques  et  militaires,  importants  dans 
les  diverses  nuances  du  parti  libéral,  Martinez  de  la 
Rosa,    Isturiz,  Toreno,   Calatrava,  Mendizabal,  Mina, 


94  CHAPITRE  X. 

Valdez,  etc Ils  entretenaient  dans  leur  patrie  d'ac- 
tivés correspondances  et  y  comptaient  de  nombreux 
adhérents.  Plusieurs  accouraient  d'Espagne  pour  se 
concerter  avec  eux  et  faire  éclater  un  mouvement  de- 
puis longtemps  préparé.  Us  avaient  à  Paris  des  patrons 
aussi  zélés  que  considérables.  M.  de  La  Fayette,  sans 
méconnaître  al)Solument  les  exigences  de  sa  situation 
officielle,  continuait  de  conspirer  pour  eux  et  avec  eux  : 
«  Jusqu'à  notre  dernière  révolution,  leur  écrivait-il ', 
j'étais  libre  de  tous  mes  mouvements.  Aujourd'hui,  ma 
situation  est  différente;  je  me  suis  lié  intimement  au 
nouveau  gouvernement  français  ;  il  adopte  le  système 
de  non-intervention,  ne  donnant  pas  plus  la  sienne  qu'il 
ne  souffrira  celle  des  étrangers  contre  nos  voisins.  C'est 
un  gouvernement  loyal,  et  le  Roi  ne  veut  pas  faire  sous 
main  ce  qu'il  déclarerait  n'avoir  pas  fait.  Nos  vœux 
communs  sont  pour  la  liberté  générale,  mais  il  ne  veut 
pas  y  contribuer  par  une  diplomatie  mensongère.  Telle 
a  été  la  résolution  du  Roi  et  de  son  Conseil.  La  mienne 
n'a  pas  été  la  même;  quels  que  soient  mes  li'ens  avec  le 
gouvernement  nouveau,  il  ne  peut  disposer  ni  de  mes 
prévoyances,  ni  de  mes  sympathies,"  et  nos  conversa- 
tions, bien  antérieures  à  la  grande  semaine,  ne  peuvent 
changer  ni  de  nature  ni  d'objet.  Cependant  je  dois 
garder  certaines  mesures;  car  d'après  mes  rai)ports  né- 
cessaires avec  le  Roi  des  Français  et  le  commandement 
qu'il  m'a  confié,  je  cours  le  risipic  des  reproches  de  mon 

1  Les  4  et  12  octobre  1830.  {Mcmoires  du  général  La  Fayette, 
t.  VI,  p.  441,  44C.) 


MON  MINISTÈRE  DK  L'INTÉRIEUR  (1830).  05 

])ays  si  je  donne  trop  de  prise  à  ceux  des  puissances  élrcin- 
gères.  »  A  ])ropos  de  l'Espagne,  les  reproches  étaient, 
de  la  part  de  la  France,  peu  à  redouter,  car  le  pu- 
blic français  ne  i)ortait  à  Ferdinand  VII  ni  estime,  ni 
intérêt;  on  1  avait  yu  sans  courage  dans  la  lutte,  sans 
dignité  dans  les  revers  et  avec  ses  vainqueurs,  sans  foi 
et  sans  pitié  dans  le  succès  et  envers  les  vaincus;  il  pas- 
sait même  pour  plus  incai)able  et  i)liis  détesté  de  sou 
peuple  qu'il  ne  l'était  effectivement.  C'était  la  disposi- 
tion générale  de  trouver  la  révolte  contre  lui  naturelle, 
et  de  ne  s'en  point  inquiéter, -ui  pour  lui,  ni  pour  l'ordre 
européen.  De  toutes  les  rigueurs  de  l'opinion  publique 
envers  les  souverains,  celles  qui  portent  sur  leur  carac- 
tère personnel  sont  pour  eux  les  plus  dangereuses;  et 
de  nos  jours,  malgré  la  faiblesse  de  nos  moeurs,  il  y  a 
une  part  de  considération  dont  le  pouvoir  ne  saurait 
longtemps  se  passer. 

Envers  la  France  et  h'  roi  Louis-Philippe,  Ferdi- 
nand VII  s'était  mis  d'ailleurs  dans  une  position  fausse 
et  peu  loyale.  Sans  refuser  expressément  de  reconnaî- 
tre le  gouvernement  de  Juillet,  il  ajournait  l'acte  de 
la  reconnaissance  *,  et  en  attendant  il  continuait  de 
traiter  l'ambassadeur  de  Charles  X,  le  vicomte  de  Saint- 
Priest,  comme  le  véritable  ambassadeur  français.  Les 
légitimistes  se  rassemblaient  et  préparaient  librement. 


'  Les  lettres  du  roi  d'Espagne  ,  qui  accréditaient  le  comte 
d'Ofalia  comme  son  ambassadeur  auprès  du  roi  Louis-Philippe, 
ne  portent  (£ue  la  date  du  25  septembre  1830,  et  elles  ne  furent 
présentées  par  M.  d'Ofalia  que  le  23  octobre  suivant. 


9G  CHAPITRE  X. 

sur  la  frontière  espagnole,  leurs  plans  de  soulèvement 
dans  nos  départements  du  midi;  le  maréchal Bourmont 
devait,  disait-on,  se  mettre  à  la  tète  ;  on  annonçait  la 
prochaine  arrivée  de  madame  la  duchesse  de  Berry  en 
Espagne;  et  le  ministre  faVori  de  Ferdinand  VII,  M.  Ca- 
lomarde,  donnait  de  l'autorité  à  ces  bruits  et  de  la  gra- 
vité à  ces  menées  en  adressant,  aux  magistrats  et  aux 
évêques  de  la  Péninsule,  une  circulaire  amèrement 
hostile  pour  la  France  et  son  nouveau  gouverne- 
ment. 

En  présence  de  ces  faits  et  pour  obhger  la  cour  de 
Madrid  à  y  mettre  un  terme  en  lui  en  faisant  sentir  le 
péril,  nous  résolûmes  de  n'apporter,  de  notre  côté,  aux 
préparatifs  des  réfugiés  espagnols  aucun  obstacle;  nous 
ne  les  encourageâmes  point  dans  leurs  desseins;  nous 
ne  prîmes  envers  eux  aucun  engagement;  le  Roi  se  re- 
fusa expressément  à  leurs  ouvertures  pour  le  mariage 
de  son  fils,  le  duc  de  Nemours,  avec  la  jeune  reine  de 
Portugal,  Doua  Maria,  et  pour  l'union  de  toute  la  pénin- 
sule sous  le  même  sceptre.  Mais  nous  laissâmes  un  libre 
cours  à  leurs  espérances,  à  leurs  réunions,  à  leurs  ten- 
tatives d'emprunt,  à  leurs  approvisionnements  d'armes 
et  de  munitions,  et  nous  leur  donnâmes  des  passe-ports 
pour  la  frontière  d'Espagne,  en  accordant  aux  plus 
dénués  d'entre  eux  les  secours  de  route  usités  en  fa- 
veur des  voyageurs  indigents.  Nous  ne  voulions  ni  les 
tromper  par  des  promesses  ou  des  actes  qui  nous  au- 
raient liés  à  leur  cause,  ni  les  empêcher  de  faire  pour 
son  succès  ce  qu'ils  pouvaient  faire  par  eux-mêmes  ou 


MON  IVJINISTERE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  97 

par  leurs  amis,  et  ce  que  le  gouYernement  espa- 
gnol, sur  son  territoire,  laissait  faire  contre  nous. 
Cette  menace  défensive  eut  son  plein  effet  :  le  gou- 
vernement espagnol  prit  l'alarme,  et  en  même  temps 
qu'il  se  préparait  à  repousser  l'invasion  des  réfugiés,  il 
s'enipressa  de  nous  promettre  sur  sa  frontière  l'obser- 
vation de  toutes  les  règles  du  droit  des  gens  entre  États 
qui  vivent  en  paix,  si  nous  voulions  lui  donner,  de 
notre  part,  la  même  sécurité.  C'était  notre  désir  comme 
notre  devoir  de  rester  ou  de  rentrer  partout  dans  les 
rapports  réguliers  et  loyaux  des  souverains  et  des  na- 
tions. La  mauvaise  issue  des  tentatives  armées  des  ré- 
fugiés espagnols,  pour  susciter  dans  leur  patrie  une 
insurrection,  nous  en  fournit  bientôt  l'occasion  na- 
turelle. Battus  et  poursuivis  par  les  troupes  royales, 
Mina,  Valdez  et  leurs  compagnons  n'eurent  d'autre  res- 
source que  de  se  rejeter  sur  notre  territoire,  leur  con- 
stant refuge.  Ils  y  furent  reçus  dans  des  termes  que  je 
puis  dire  honorables  et  pour  le  pouvoir  qui  tenait  un 
tel  langage,  et  pour  les  malheureux  proscrits  à  qui  il 
l'adressait.  J'écrivis  à  nos  préfets  sur  la  frontière  d'Es- 
pagne :  «  J'approuve  pleinement  votre  conduite  envers 
les  réfugiés  espagnols  qui  sont  r.entrés  sur  notre  terri- 
toire. Vous  les  avez  engagés  à  s'éloigner  de  la  frontière, 
et  vous  avez  pris  soin  d'éviter  envers  eux  toute  mesure 
coercitive  et  dure.  C'est  bien  là  ce  que  vous  imposaient 
d'une  part  le  droit  des  gens,  de  l'autre  le  respect  dû  au 
malheur.  La  France  est  et  désire  rester  en  paix  avec  ses 
voisins,  et  notamment  avec  l'Espagne.  Une  exacte  et 

T.    TI.  7. 


98  CHAPITRE  X. 

sincère  neutralité  en  est  la  conditian.  Vous  l'avez  ob- 
servée. Mais  en  même  temps  il  est  naturel,  il  est  juste 
de  témoigner  à  de  malheureux  proscrits  l'estime  qu'in- 
spire leur  courage  et  la  symi>atliie  que  commande  leur 
infortune.  J'ai  mis  sous  les  yeux  du  Roi,  dans  son  Con- 
seil, la  lettre  qu'ils  lui  ont  adressée  et  que  vous  m'avez 
ifait  passer.  Sa  Majesté  a  résolu  de  prendre  les  mesures 
nécessaires  pour  leur  assurer,  dans  l'intérieur  de  la 
France,  une  hospitalité  tranquille  et  les  secours  dont  ils 
ont  besoin.  Les  départements  où  ils  devront  habiter  se- 
ront désignés,  et  ils  y  recevront,  eux  et  leurs  familles,  ce 
qu'aura  réglé  la  bienveillance  royale,  à  charge  seule- 
ment de  ne  pas  s'en  éloigner  sans  l'aveu  de  l'autorité. 
Informez-les,  Monsieur  le  préfet,  de  cette  résolution  qui 
sera  incessamment  exécutée.  Le  Roi  désire  que  sa  pro- 
tection non-seulement  les  soulage,  mais  les  console 
autant  qu'il  est  en  son  pouvoir,  et  je  m'estime  heureux 
d'être  chargé  de  leur  en  transmettre  l'assurance.  » 

«  Je  n'admire  point,  dit  Pascal,  l'excès  d'une  vertu, 
par  exemple  de  la  valeur,  si  je  ne  vois  en  même  temps 
l'excès  de  la  vertu  opposée,  comme  en  Épaminondas 
qui  avait  l'extrême  valeur  et  l'extrême  bénignité,  »  Ce 
serait  troj)  exiger  des  gouvernements  que  de  prétendre 
qu'ils  unissent  au  même  degré,  connue  Épaminondas, 
les  mérites  contraires;  mais  c'est,  aujourd'hui  plus  que 
jamais,  leur  mission  et  leur  nécessité  d'être  à  la  fois 
arrêtés  et  larges,  fermes  et  doux  dans  leurs  actes  comme 
dans  leurs  vues,  et  de  savoir  rendre  également  justice 
et  porter  sympathie  aux   intérêts  et  aux  sentiments 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (183u).  09 

divers  qui  se  disputent  Feinpire  dans  Tàme  et  la  société 
des  hommes. 

Je  n'ai  encore  touché  qu'aux  moindres  des  difficultés 
avec  lesquelles  le  gouvernement  nouveau,  et  moi  en 
particulier  comme  ministre  de  l'intérieur,  nous  étions 
alors  aux  prises.  Ce  n'était  ni  dans  l'administration  in- 
térieure, ni  dans  les  affaires  étrangères  que  se  rencon- 
traient les  plus  graves.  C'était  dans  les  Chambres  qu'elles 
venaient  toutes  aboutir  et  éclater,  car  c'était  là  que  les 
partisans  légaux  du  régime  naissant  engageaient  déjà 
leurs  luttes  intestines,  et  que  les  révolutionnaires  du 
dehors  cherchaient  et  trouvaient  de  l'écho  et  de  lajjpui. 

Ni  l'une  ni  l'autre  des  deux  Chambres  ne  possédaient 
alors  toute  leur  force  naturelle  et  nécessaire;  elles 
étaient  sorties,  l'une  et  l'autre,  de  la  Révolution,  nuiti- 
lées  et  alïàiblies.  Dans  la  Chambre  des  députés,  sur 
406  membres,  5^  légitimistes  avaient  donné  leur  dé- 
mission, et  18  élections  avaient  été  annulées  pour  cause 
d'irrégularité  ou  de  violence.  LaCliambre  des  pairs  où 
siégeaient,  ta  veille  de  la  Révolution,  364  membres, 
n'en  comptait  plus  que  189  le  lendemain;  175  avaient 
été  écartés,  les  uns  par  l'élimination  prononcée,  dans 
la  révision  de  la  Charte,  contre  tous  les  pairs  nommés 
sous  le  règne  de  Charles  X,  les  autres  par  leur  dt'îmis- 
sion  volontaire  ou  leur  refus  de  serment  au  régime 
nouveau.  C'était  avec  l'aide  de  pouvoirs  ainsi  ébranlés 
eux-mêmes  (^ue  nous  avions  à  fonder  un  gouverne- 
•  ment. 

Dans  l'espoir  de  prolonger  et  d'exploiter  cet  ébranle- 


100  CHAPITRE  X. 

ment,  les  fauteurs  de  révolutions  demandaient  la  disso- 
lution immédiate  de  la  Cliambre  des  députés  et  une 
élection  générale,  selon  quelque  mode  électoral  ou 
de  tradition  révolutionnaire,  ou  d'invention  nouvelle  et 
populaire.  Nous  repoussâmes  cette  politique  d'illégalités 
et  d'aventures  indéfinies.  Le  nouveau  Roi  était  sur  son 
trône.  Les  deux  Chambres  qui  avaient  traité  avec  lui 
siégeaient  autour  de  lui.  C'était  à  elles,  de  concert  avec 
lui,  à  mettre  sur-le-diamp  en  praticjue  le  régime  légal 
qui  faisait  leur  contrat.  Les  lois  de  la  nature  sont  de 
bons  modèles.  A  ceux  qui  ont  créé  il  appartient  d'élever. 
Parmi  les  grandes  fautes  politiques  commises  de  notre 
temps,  la  plus  grande  a  été  celle  de  l'Assemblée  consti- 
tuante abandonnant  à  d'autres  mains,  en  1791,  son  œu- 
vre à  peine  ébauchée.  Nous  n'eûmes  garde  d'y  retomber. 
La  Chambre  des  députés  resta  au  Palais-Bourbon  pour 
soutenir  et  diriger,  à  ses  premiers  pas,  le  gouvernement 
dont  elle  avait  consacré  la  naissance.  Mais,  en  la  con- 
servant, nous  prîmes  soin  de  la  compléter  et  de  la  re- 
tremper. Trois  lois  lui  furent  immédiatement  propo- 
sées :  deux,  pour  faire  remplir,  par  des  élections 
nouvelles,  tous  les  sièges  vacants;  la  troisième,  pour 
soumettre  aux  chances  de  la  réélection  les  députés 
promus  à  des  fonctions  publiques.  Les  deux  premières, 
tenant  compte  des  vives  réclamations  qu'avait  excitées 
le  système  électoral  en.  vigueur,  apportaient  à  ce  sys- 
tème des  modifications  provisoires,  en  annonçant  la  loi 
définitive  sur  laquelle  la  Chambre  complétée  aurait  à 
statuer.  La  dernière,  en  instituant,  pour  assurer  l'in- 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  101 

fluence  du  pays  sur  son  gouvernement,  une  garantie 
depuis  longtemps  réclamée,  soumettait  à  l'épreuve  de 
l'opinion  publique,  dans  trente-neuf  collèges  électo- 
raux, quarante  et  un  des  principaux  agents  du  pouvoir 
nouveau.  La  présentation,  la  discussion  et  l'exécution 
de  ces  trois  lois  étaient  de  mon  ressort.  Elles  rencon- 
trèrent dans  les  Chambres  peu  d'objections.  En  convo- 
quant les  collèges  appelés  à  faire  les  cent  treize  élections 
attendues,  je  pris  soin  de  bien  marquer  l'attitude  que 
le  Gouvernement  voulait  y  garder  *  ;  et  la  Chambre  des 
députés  fut  complétée  avec  un  mouvement  de  faveur 
publique  qui,  en  sanctionnant  ce  qu'elle  avait  déjà  fait, 
lui  promettait,  pour  ce  qu'elle  avait  à  faire,  la  force 
dont  elle  aurait  besoin. 

Nous  ne  pouvions,  pour  la  Chambre  des  pairs,  rien 
faire  de  semblable.  Déjà  mutilée  dans  sa  composition, 
elle  avait  en  perspective  une  mutilation  encore  plus 
grave;  la  question  de  l'hérédité  de  la  pairie  devait  être 
débattue  dans  la  session  suivante  ;  et  tel  était,  sur  cette 
question,  l'instinct  dominant  que,  le  19  août  1830,  lors- 
qu'on discuta  dans  la  Chambre  des  députés  le  serment 
à  prêter  par  les  membres  des  deux  Chambres,  personne, 
au  premier  moment,  ne  songea  à  faire,  entre  les  pairs 
et  les  députés,  aucune  distinction,  et  qu'on  fut  sur  le 
point  de  déclarer  les  pairs  qui  refuseraient  le  serment 
démissionnaires  pour  leurs  descendants  comme  pour 
eux-mêmes,  et  leur  pairie  absolument  éteinte.  M.  Ber- 

1  Pièces  historiques,  n"  VI. 


102  -      CHAPITRE  X. 

ryeret  M.  de  Martignac  réclamèrent;  M.  Diipin  recon- 
nut qu'il  y  avait  là  un  droit  perpétuel  que  l'acte  d'un 
usufruitier  passager  ne  pouvait  abolir.  J'insistai  pour 
qu'il  fût  bien  établi  que,  si  l'hérédité  de  la  pairie  devait 
être  plus  tard  mise,  en  discussion,  elle  n'en  était  pas 
moins  jusque-là  l'état  constitutionnel  du  pays  comme 
le  droit  légal  des  familles;  et  un  amendement,  adopté 
sur  ma  proposition,  décida  en  effet  que  le  pair  qui  ré- 
fuserait de  prêter  le  serment  serait  personnellement 
déchu  de  son  siège,  sans  que  rien  fût  préjugé  par  là 
contre  ses  héritiers. 

La  Chambre  des  pairs  dut  au  cabinet  de  1830  une 
seule  chose,  le  choix  de  son  président.  Les  révolutions 
amènent,  entre  les  noms  propres,  des  rapprochements 
bizarres;  ce  fut  M.  Dupont  de  l'Eure  qui  contresigna, 
comme  garde  des  sceaux,  la  nomination  de  M.  Pasquier 
à  ce  grand  poste.  Elle  fut,  comme  celle  de  M.  deTalley- 
rand  à  l'ambassade  de  Londres,  un  de  ces  actes  de  clair- 
voyance et  d'esprit  politique  que  l'évidence  et  l'urgence 
de  l'intérêt  général  arrachent,  dans  les  preftiiers  mo- 
ments d'une  grande  crise,  aux  préjugés  et  aux  passions 
de  parti.  Malgré  d'anciens  dissentiments,  dont  chaque 
jour  nous  apprenait  à  tenir  moins  de  compte,  nous  re- 
gardions, mes  amis  et  moi,  M.  Pasquier  comme  l'homme 
le  plus  ][)ropre  à  diriger,  à  travers  les  difficiles  épreuves 
qui  l'attendaient,  le  corps  important  et  compromis  à  la 
tête  du(|uel  il  allait  être  placé.  Il  y  était  bien  plus  propre 
encore  que  nous  ne  l'avions  présumé.  Pendant  dix-huit 
ans,  il  a  honoré  la  Chambre  et  la  Cour  des  pairs,  autant 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  103 

qu'il  s'est  honoré  lui-môme,  par  l'iiabileté,  la  dignité, 
l'équité,  la  fermeté  prudente  et  le  tact  imperturbable 
qu'il  a  déployés  en  les  présidant. 

Les  deux  Chambres  ainsi  constituées,  les  travaux 
législatifs  y  abondèrent.  Outre  les  trois  projets  de  loi 
que  je  viens  de  rappeler,  j'en  présentai  à  la  Chambre 
des  députés  six  autres,  les  uns  de  circonstance,  sur  les 
récompenses  nationales  à  accorder  aux  blessés  et  aux 
familles  des  morts  dans  la  lutte  de  juillet,  sur  l'impor- 
tation des  grains,  sur  des  travaux  publics  urgents,  etc.^ 
les  autres  d'institution,  sur  la  garde  nationale,  soit  sé- 
dentaire, soit  mobile.  J'avais  chargé  une  grande  com- 
mission, présidée  par  M.  de  La  Fayette,  de  préparer  ces 
deux  derniers  projets  que,  de  toutes  parts,  on  récla- 
mait avec  ardeur.  C'est  le  mérite  et  le  péril  de  l'institu- 
tion des  gardes  nationales  de  susciter  les  espérances 
les  plus  diverses;  leur  prompte  organisation  donnait 
satisfaction  aux  esprits  inquiets  pour  l'indépendance 
et  la  dignité  extérieure  du  pays;  les  amis  de  l'ordre 
se  promettaient  d'y  trouver  une  force  pour  le  main- 
tenir, à  défaut  de  l'armée,  matériellement  et  mora- 
lement 'affaiblie  ;  les  libéraux  se  flattaient  que,  grâce 
à  cette  force  toujours  disponible,  une  grande  armée 
permanente  ne  serait  plus  nécessaire  ;  les  démo- 
crates voyaient  avec  joie  le  peuple  armé  et  mis  ainsi  en 
état  d'intervenir  dans  les  affaires  publiques.  Les  mi- 
nistres de  la  guerre,  de  la  justice  et  des  finances  pré- 
sentèrent en  même  temps,  sur  les  questions  qui  ressor- 
ti ssaient  à  leurs  départements,  neuf  projets  de  loi,  les 


104  CHAPITRE  X. 

lins  indispensables  pour  les  services  publics,  les  autres 
depuis  longtemps  l'objet  des  instances  parlementaires 
ou  populaires.  Et  à  côté  de  ces  projets  du  gouverne- 
ment, préparés  et  présentés  en  moins  de  trois  mois, 
vingt-deux  propositions,  émanées  de  l'initiative  des 
Chambres  elles-mêmes,  sollicitèrent,  sur  l'administra- 
tion municipale,  la  législation  pénale,  le  régime  de  la 
presse,  le  système  des  impôts,  le  mode  d'examen  du 
budget,  etc.,  des  réformes  qui  soulevaient  les  ques- 
tions les  plus  graves. 

Au  premier  moment  pourtant,  et  soit  qu'elles  vinssent 
du  gouvernement  ou  des  Chambres,  ces  propositions  ne 
suscitèrent  pas  les  vifs  et  longs  débats  qu'on  en  devait 
attendre.  Quelques-unes,  depuis  longtemps  réclamées, 
comme  l'abolition  de  la  loi  du  sacrilège  et  le  rétablisse- 
ment du  jury  pour  le  jugement  des  délits  de  la  presse^ 
furent  admises  presque  sans  contestation.  D'autres,  au 
contraire,  parurent  n'être,  de  la  part  de  leurs  auteurs, 
que  des  promesses  acquittées  ou  des  espérances  ouvertes 
à  leurs  amis  du  dehors,  sans  grande  impatience  du 
résultat.  M.  Benjamin-Constant  et  M.  Bavoux,  par  exem- 
ple, demandèrent,  l'un  la  complète  liberté  de  la  profes- 
sion d'imprimeur,  l'autre  un  abaissement  considérable 
dans  le  cautionnement  et  le  droit  de  timbre  imposés 
aux  journaux;  mais  ils  n'insistèrent  pas  pour  un  exa- 
men immédiat.  Beaucoup  de  propositions  furent  ainsi 
ajournées.  11  n'y  avait  encore  dans  les  Chambres  point 
d'opposition  déclarée,  organisée  et  irritée  par  de  longs 
combats;  nous  venions  de  concourir  tous  à  la  même 


MON  MINISTÈRE   DE  UINTÉRIEUR   (1830).  105 

œuvre;  sincèrement  ou  par  convenance,  nous  n'y  [)or- 
tjons  la  main  qu'avec  égard.  Des  dissentiments  et  des 
mécontentements  se  laissaient  entrevoir;  mais,  sauf 
M.  Mauguin  et  quelques  déclamatcurs  subalternes,  les 
dissidents  et  les  mécontents  s'appliquaient  à  se  contenir 
plutôt  qu'ils  ne  s'empressaient  d'éclater. 

Le  gouvernement,  de  son  côté,  n'avait  garde  de  pro- 
voquer la  lutte.  J'étais,  dans  la  Chambre  des  députés, 
son  principal  organe;  et  quoique,  plus  tard,  on  m'ait 
quelquefois  taxé  d'ardeur  provoquante,  je  ne  me  sou- 
viens pas  qu'alors  on  m'ait  jamais  adressé  ce  reproche, 
et  je  suis  sûr  que  je  ne  le  méritais  nullement.  Ma  dispo- 
sition dans  les  débats  était  au  contraire,  à  cette  époque, 
contenue  et  réservée,  par  précaution  d'orateur  au  moisis 
autant  que  par  prudence  de  ministre.  A  vrai  dire,  je 
débutais  à  la  tribune  comme  d'ans  le  gouvernement; 
j'étais,  pour  la  première  fois,  en  première  ligne  sur  le 
champ  de  bataille  et  chargé  de  la  responsabilité  du  pou- 
voir. L'habitude  de  la  parole  publique  ne  me  manquait 
pas;  je  l'avais  acquise  à  la  Sorbonne;  mais  au  Palais- 
Bourbon,  un  prompt  instinct  m'avertit  que  j'avais  affaire 
à  un  théâtre  et  à  un  public  tout  différents.  Comme  le 
prédicateur  dans  l'église,  le  professeur  parle,  du  haut 
de  sa  chaire,  à  des  auditeurs  modestes  et  dociles,  réunis 
autour  de  lui  par  devoir  ou  par  nécessité,  qui  ne  songent 
pas  à  le  contredire,  admettent  d'avance  son  autorité 
morale  et  sont  disposés,  pour  peu  que  sa  parole  leiu' 
plaise,  à  lui  porter  confiance  et  respect.  C'est  un  mono- 
logue en  présence  d'un  auditoire  favorable.  L'orateur 


106  CHAPITRE  X. 

politique,  au  contraire,  a  devant  lui  des  adversaires  qui 
s'apprêtent  à  le  combattre,  et  des  alliés  qui  ne  lui  don- 
neront leur  appui  que  s'il  leur  assure  la  victoire.  Il  est 
en  dialogue  continu,  d'une  part  avec  des  ennemis  pas- 
sionnés, de  l'autre  avec  des  amis  exigeants  qui  siègent 
là  comme  des  juges.  Et  ce  n'est  pas  seulement  à  ses 
contradicteurs  déclarés,  à  ses  rivaux  d'éloquence  qu'il 
a  affaire;  il  traite,  en  parlant,  avec  toute  l'assemblée  qui 
l'écoute  et  dont  il  faut  qu'il  entende  et  comprenne  le 
silence.  S'il  ne  démêle  pas  les  mouvements  rapides  et 
confus  qui  s'y  produisent,  s'il  ne  lit  pas  les  impressions 
sur  les  visages,  s'il  ne  saisit  pas,  pour  y  répondre  d'a- 
vance, les  objections  et  les  doutes  qui  traversent  les 
esprits,  il  aura  beau  bien  parler;  sa  parole  sera  tantôt 
n-oide  et  vaine,  tantôt  mal -comprise,  mal  interprétée  et 
retournée  contre  lui.  Un  obscur  mais  réel  échange  de 
sentiments  et  d'idées,  une  conversation  sympathique, 
soudaine  et  incessante,  entre  l'orateur  et  l'assemblée, 
c'est  la  condition  comme  la  difficulté  suprême  de  l'élo- 
quence politique  ;  sa  puissance  est  à  ce  prix.  Je  ne  me 
rendais  pas  compte,  en  1830,  de  cette  situation,  de  ses 
exigences  et  de  ses  périls,  aussi  clairement  que  je  l'ai 
fait  plus  tard;  mais  j'en  avais  un  vif  pressentiment;  et 
loin  de  m'abandonner  à  l'ardeur  de  ma  passion  ou  à  la 
liberté  de  ma  pensée,  je  ne  marchais  qu'avec  précau- 
tion dans  celte  difficile  arène,  content  de  suffire  aux 
nécessités  naturelles  de  la  lutte,  et  ne  cherchant  nulle- 
ment à  l'étendre  ni  à  l'enflammer. 

Ainsi  la  Chambre,  livrée  à  elle-même,  était  et  serait 


MON    MINISTÈRE  DE   L'INTÉRIEUR  (1830).  107 

probablement  restée  longtemps  peuoragense;  mais  l'o- 
rage grondait  incessamment  aiitonr  d'elle.  Pendant  que 
nous  délibérions  assez  tranquillement,  je  pourrais  dire 
assez  froidement,  sur  les  questions  à  l'ordre  du  jour, 
les  mouvements  populaires,  les  attroupements  tumul- 
tueux, lés  fantaisies  et  les  tentatives  imprévues  d'une 
multitude  ardente  et  oisive  se  renouvelaient  tous  les 
jours  au  dehors.  Des  ouvriers  se  portaient  en  masse 
pour  chasser  les  concurrents  étrangers  et  pour  détruire 
les  macliinès  qui  leur  enlevaient,  disaient-ils,  leur  tra- 
vail; plusieurs  ateliers  furent  bouleversés,  et  le  3  sep- 
tembre, le  Journal  des  Débals  ne  put  paraître.  Des 
rassemblements  analogues  à  ceux  qui  avaient  voulu 
porter  au  Panthéon  les  bustes  du  général  Foy  et  de 
M.  Manuel  se  formèrent  pour  rendre  au  buste  du  ma- 
réchal Ney  le  même  honneur.  Un  autre  rassemblement, 
gravement  passionné  et  solennellement  annoncé  d'a- 
vance, se  réunit  le  21  septembre  sur  la  place  de  Grève, 
au  même  lieu  et  l'anniversaire  du  jour  où,  huit  ans 
auparavant,  les  quatre  sergents  de  la  conspiration  de 
La  Rochelle,  Bories  et  ses  trois  compagnons,  avaient  été 
exécutés;  une  estrade  avait  été  élevée,  un  discours  fut 
prononcé  en  hommage  à  leur  mémoire,  et  le  Panthéon 
fut  promis,  sinon  à  leurs  images,  du  moins  à  leurs 
noms.  En  dehors  de  ces  solennités  sérieuses,  suscitées 
par  des  desseins  politiques  ou  des  sentiments  sincères, 
des  promenades  sans  but  comme  sans  frein,  des  chants 
et  des  cris  de  bravade  ou  d'amusement  agitaient  sans 
relâche  les  quartiers  populeux,  surtout  les  environs  du 


108  CHAPITRE   X. 

Palais-Royal,  séjour  du  Roi  et  galerie  du  peuple;  et 
dans  les  carrefours,  au  coin  des  rues  Irès-fréquentées, 
des  plaçai  ds  sans  cesse  renouvelés  couvraient  les  murs, 
tristes  ou  menaçants,  injurieux  ou  licencieux;  et  des 
curieux  se  groupaient  à  l'entour,  empressés  à  les  lire 
et  s'en  entretenant  sur  place,  puis  reportant  dans  leurs 
quartiers  et  dans  leurs  loyers  les  im})ressions  qu'ils  en 
recevaient. 

Fâcheux  pour  la  société  dont  ils  retardaient  le  retour 
au  repos  et  incommodes  pour  le  pouvoir  à  qui  les 
moyens  de  répression  manquaient  encore,  ces  désor- 
dres matériels  n'auraient  eu  cependant  rien  de  bien 
grave  si,  au  delà  et  au-dessus  des  incidents  de  rue, 
d'autres  désordres  plus  anciens  et  plus  profonds  n'a- 
vaient agité  et  égaré  un  grand  nombre  d'esprits.  La 
Révolution  de  Juillet  avait  fait  bien  autre  chose  que 
renverser  un  trône  et  modifier  une  Charte;  elle  avait 
donné  des  prétentions  et  des  espérances,  non-seule- 
ment au  parti  politique  qui  voulait,  pour  le  gouverne- 
ment de  la  France,  une  autre  forme  que  la  'monarchie, 
mais  à  toutes  les  écoles,  à  toutes  les  sectes,  à  tous  les 
groupes,  ])lus  ou  moins  bruyants  ou  obscurs,  qui  rê- 
vaient, pour  la  société  française,  une  autre  organisation 
que  celle  qu'elle  a  reçue  de  ses  origines,  de  sa  foi 
chrétienne  et  de  ses  quatorze  siècles  de  vie.  En  dehors 
des  républicains,  et  empressés  les  uns  de  s'en  distin- 
guer, les  autres  de  s'y  réunir,  les  saint-simoniens,  les 
fouriéristes,  les  socialistes,  les  communistes,  très -di- 
vers de  principes  et  très-inégaux  en  force  comme  en 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  109 

valeur  intellectuelle,  étaient  tous  en  état  d'effervescence 
ambitieuse.  Les  idées  fondamentales  de  ces  écoles  n'é- 
taient pas  plus  neuves  que  sensées;  le  monde,  depuis 
qu'il  existe,  a  vu,  dans  toutes  ses  grandes  crises,  éclater 
les  mêmes  chimères,  les  mômes  soulèvements  de  l'or- 
gueil humain  contre  l'ordre  providentiel,  les  mêmes 
fausses  notions  sur  la  nature  humaine  et  sur  la  part  de 
l'homme  dans  le  gouvernement  de  Ihumanité.  Au  mi- 
lieu d'une  société  fortement  constituée  et  sous  un  gou- 
vernement bien  établi,  ces  rêveries,  qui  couvent  tou- 
jours sourdement,  n'ont  i)as  grande  importance;  elles 
ne  font  jamais  qu'un  nombre  assez  restreint  de  recrues 
ou  de  dupes,  et  on  peut  les  laisser  végéter  dans  leur 
étroite  sphère  sans  se  préoccuper  de  leui's  progrès. Mais 
au  sein  d'une  nation  démocratique,  raisonneuse,  har- 
die, et  livrée  depuis  cinquante  ans  à  toutes  sortes  d'am- 
bitions et  d'expériences,  tous  ces  petits  groupes  philo- 
sophiques, politiques,  quelques-uns  même  affectant  des 
airs  semi-religieux,  devenaient  autant  de  petites  puis- 
sances remuantes  qui  possédaient  peu  de  force,  mais 
répandaient  beaucoup  de  venin.  Les  réformateurs  ne 
prétendaient  pas  à  s'emparer  pleinement  de  la  société 
française  pour  la  reconstruire  à  leur  gré;  mais  ils  as- 
piraient à  exercer  sur  ses  institutions,  sur  ses  lois,  sur 
ses  idées,  sur  ses  maîtres,  une  large  i)art  d'influence, 
et  ils  apportaient  tous  leur  contingent  à  la  fermentation 
révolutionnaire  qui  bouillonnait  autour  du  gouverne- 
ment qu'elle  venait  de  se  donner. 
Par  une  combinaison  singulière  où  se  réunissaient 


110  CHAPITRE  X. 

les  traditions  des  temps  les  plus  divers,  cette  fermenta- 
tion avait  les  foyers  les  plus  propres  à  la  recueillir  et  à 
la  répandre.  Les  sociétés  secrètes  de  la  Restauration 
s'étaient  transformées  en  clubs  de  la  Révolution,  unis- 
sant ainsi  les  restes  d'une  discipline  silencieuse  aux 
emportements  de  la  parole  déchaînée.  Là,  dans  des 
réunions  journalières  et  publiques,  tous  les  événe- 
ments, toutes  les  questions,  de  principe  ou  de  circon- 
stance, étaient  ardemment  discutés  ;  tous  les  desseins, 
toutes  les  espérances,  tous  les  rêves  se  produisaient 
audacieusement;  tout  le  gouvernement,  la  royauté,  les 
Chambres,  la  magistrature,  l'administration,  étaient 
attaqués  à  outrance;  on  allait  jusqu'à  provoquer  sans 
détour  leur  renversement.  Des  ouvriers,  des  jeunes 
gens,  des  passants  entraient  dans  ces  réimions  comme 
dans  un  spectacle,  .prenaient  goût  à  cette  licence  arro- 
gante ;  et  autour  des  meneurs  des  anciennes  associa- 
tions républicaines,  bonapartistes,  socialistes  ou  autres, 
se  groupaient  des  forces  populaires,  prêtes  à  s'insurger 
contre  les  pouvoirs  publics  que,  tous  les  jours,  elles 
entendaient  outrager  et  traiter  en  ennemis. 

Les  clubs,  dans  leur  fougue  subversive,  oubhaient 
qu'ils  étaient  en  i)résence,  non  pas  seulement  d'un 
pouvoir  encore  incertain  et  faiblC;  mais  d'un  public 
libre  et  très-ému,  en  qui  leur  nom  et  leurs  déclama- 
tions réveillaient  les  plus  sinistres  souvenirs.  L'hu- 
meur et  l'alarme  se  répandirent  rapidement;  dans 
l'intérieur  des  familles,  dans  les  magasins  des  mar- 
chands, dans  les  couloirs  des  salles  de  spectacle,  dans 


MON  MINISTÈRE  DE   L'INTÉRIEUR  (1830).  111 

les  corps  de  garde  de  la  garde  nationale,  on  s'entrete- 
nait de  ces  associations  factieuses;  on  rappelait  leurs 
excès  d'autrelois;  on  se  racontait  leurs  menaces  de  la 
veille  contre  les  pouvoirs  les  plus  populaires  connue 
les  plus  augustes;  on  s'en  prenait  à  elles  des  langueurs 
du  commerce,  des  troubles  des  rues,  de  l'indiscipline 
des  ouvriers.  Les  magistrats  ne  manquèrent  pas  à  leur 
devoir  :  des  affiches  préparées  dans  le  principal  de  ces 
clubs,  la  Société  des  Amis  du  peuple,  et  qui  provo- 
(juaiept  formellement  le  peuple  à  renverser  la  Chambre 
des  députés,  furent  saisies  et  des  poursuites  entamées 
contre  les  meneurs  de  la  réunion  et  le  propriétaire  du 
local  où  elle  tenait  ses  séances.  Pendant  que  cette  in- 
struction suivait  son  cours,  une  question  déjà  engagée 
sous  la  Restauration  et  étrangère,  par  son  origine 
comme  par  son  objet  direct,  aux  événements  du  jour, 
était  pendante  devant  la  Cour  de  cassation;  il  s'agissait 
de  savoir  si  des  réunions  purement  religieuses,  tenues 
par  des  protestants,  étaient  assujetties  aux  restrictions 
et  aux  conditions  prescrites  par  les  articles  "291  et  -294 
du  Code  pénal  *.  M.  Dupin,  nommé  naguère  procureur 

1  «  Art.  291.  Nulle  association  de  plus  de  vingt  peisonnes, 
dont  le  but  sera  de  se  réunir  tous  les  jours,  ou  à  certains  jours 
marqués,  pour  s'occuper  d'objets  religieux,  littéraires,  poli- 
tiques ou  autres,  ne  pourra  se  former  qu'avec  l'agrément  du 
gouvernement,  et  sous  les  conditions  qu'il  plaira  à  l'autorité 
publique  d'imposer  à  la  société.  » 

«  Art.  294.  Tout  individu  qui,  sans  la  permission  de  l'autorité 
municipale,  aura  accordé  ou  consenti  l'usage  de  sa  maison,  en 
tout  ou  en  partie,  pour  la  réunion  des  membres  d'une  associa- 
tion, même  autorisée,  ou  pour  l'exercice  d'un  culte,  sera  puni 
d'une  amende  de  16  fr.  à  200  fr.  » 


112  CHAPITRE   X. 

général^  proclama  et  réclama  nettement  les  droits  de  la 
liberté  religieuse.  Mais  on  était  dans  l'un  de  ces  accès 
d'agitation  et  de  précipitation  inquiète  où  le  danger 
général  et  actuel  préoccupe  seul  les  esprits,  où  les  faits 
les  plus  divers  comme  les  notions  les  plus  distinctes  se 
confondent,  et  où  le  public,  dans  son  ardent  égoïsme, 
veut  être  rassuré  à  tout  prix.  Selisible  aux  nécessités  du 
gouvernement  et  dominée  par  la  rigueur  des  textes  lé- 
gaux, la  Cour  de  cassation  déclara  que  les  articles  291 
et  294  du  Code  pénal  étaient  en  pleine  vigueur  et  s'ap- 
pliquaient à  toutes  les  réunions,  quel  qu'en  fût  l'objet. 
La  liberté  religieuse  payait  ainsi  les  frais  de  l'ordre 
politique.  Encouragés  par  ces  décisions  des  tribunaux, 
les  citoyens  tranquilles,  les  négociants,  les  chefs  d'ate- 
lier, les  habitants  des  quartiers  où  se  tenaient  les  clubs 
en  demandèrent  vivement  la  répression  ;  des  voix  s'éle- 
vèrent de  toutes  parts,  taxant  le  pouvoir  de  faiblesse;  et 
le  25  septembre,  l'un  des  chefs  les  plus  honorés  de  la 
garde  nationale,  le  comte  de  Sussy,  colonel  de  la  xf 
légion,  écrivait  à  l'un  de  ses  amis  qu'il  savait  en  rap- 
ports fréquents  avec  moi  :  «  Pour  donner  plus  de  force 
aux  démarches  que  vous  faites  de  votre  côté,  je  vous 
dirai  que  tous  mes  collègues  et  moi  avons  prié  M.  Laf- 
fitte  de  faire  connaître  au  Roi  que  toute  la  garde  natio- 
nal demandait  avec  instance  qu'on  prît  sans  retard  les 
mesures  nécessaires  pour  mettre  un  terme  à  toutes  ces 
réunions  qui  viennent  troubler  la  tranquillité  publique 
et  arrêter  les  opérations  commerciales.  M.  Laffilte  nous 
a  assuré  (pie  le  gouvernement  allait  s'occuper  efficace- 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830;.  113 

ment  du  vœu  exprimé  par  tous  les  bons  citoyens.  Il  est 
bon,  je  crois,  que  vous  en  informiez  MM.  de  Broglie  et 
Guizot.  » 

Je  n'avais  pas  attendu  cette  information  pour  agir, 
dans  la  mesure  et  par  les  moyens  qui  me  paraissaient 
adaptés  à  l'état  des  faits  et  des  esprits.  J'avais  déjà  en- 
tretenu le  Conseil  de  quelques  dispositions  législatives 
qui  avaient  plutôt  pour  objet  d'engager  la  question  que 
de  la  résoudre,  lorsque  plusieurs  députés  de  mes  amis, 
entre  autres,  M.  Benjamin  Morel,  grand  négociant  de 
Dunkerque,  vinrent  me  dire  qu'ils  se  croyaient  en  con- 
science obligés  de  signaler  à  la  Cliam"bre  tout  le  mal 
que  faisaient  et  préparaient  les  clubs,  et  de  presser  le 
gouvernement  d'y  porter  remède.  Loin  de  les  en  dé- 
tourner, je  les  encourageai  dans  leur  dessein,  les  assu- 
rant que  le  gouvernement  ferait  son  devoir,  comme  ils 
voulaient  faire  le  leur.  Le  surlendemain,  en  effet,  pre- 
nant pour  prétexte  la  détresse  industrielle  de  son  dé- 
partement, M.  Benjamin  Morel  attaqua  franchement 
les  clubs  et  leur  imputa  la  perturbation  prolongée  qui 
compromettait  à  la  fois  l'honneur  du  régime  nouveau 
et  la  prospérité  du  pays.  La  Chambre  l'écoutait  en  si- 
lence, embarrassée  à  la  fois  et  favorable.  Quelques  voix 
s'élevèrent  pour  réclamer  contre  l'exagération  de  ces 
plaintes,  au  nom  des  principes  de  liberté  que  les  associa- 
tions politiques  pouvaient  invoquer,  dit-on,  comme  les 
individus  isolés.  Je  pris  sur-le-champ  la  parole,  non 
sans  quelque  embarras  à  mon  tour,  soit  à  cause  de  la 
disposition  de  la  Chambre,  soit  dans  le  fond  même  de 


]14  CHAPITRE  JL. 

ma  pensée.  J'avais  à  ménager  des  esprits  flottants,  in- 
quiets des  clubs,  mais  encore  tout  émus  de  leurs  luttes 
libérales  sous  la  Restauration,  et  je  ne  voulais  ni  abolir 
d'avance  et  en  principe  des  libertés  possibles  dans  l'a- 
venir pour  mon  pays,  ni  reconnaître  aux  libertés  pré- 
sentes le  droit  de  couvrir  et  de  servir  l'anarchie.  Je  tins 
le  langage  le  plus  efficace,  je  crois,  comme  le  plus  sin- 
cère; je  ne  proclamai  aucune  maxime  absolue  et  irré- 
vocable; je  laissai  paraître,  mes  perplexités  intérieures 
et  les  considérations  diverses,  les  perspectives  loin- 
taines dont  je  voulais  tenir  compte  :  «  La  France,  dis- 
je,  a  fait  une  révolution  ;  mais  elle  n'a  pas  entendu  se 
mettre  dans  un  état  révolutionnaire  permanent.  Les 
caractères  saillants  de  l'état  révolutionnaire,  c'est  que 
toutes  choses  soient  incessamment  mises  en  question, 
que  les  prétentions  soient  indéfinies,  que  des  appels 
continuels  soient  faits  à  la  force,  à  la  violence.  Ces  carac- 
tères existent  tous  dans  les  sociétés  populaires  actuelles, 
dans  l'action  qu'elles  exercent,  dans  l'impulsion  qu'elles 
s'efforcent  d'imprimer  à  la  France.  Ce  n'est  pas  là  le 
mouvement,  mais  le  désordre  ;  c'est  la  fermentation 
sans  but  et  non  le  progrès.  Nous  avons  conquis,  dans  les 
([iiinze  années  qui  viennent  de  s'écouler,  plus  de  liber- 
tés qu'aucun  pays  n'en  a  jamais  conquis  en  un  siècle. 
Pourquoi?  parce  que  la  réforme  a  été  lente,  laborieuse, 
parce  que  nous  avons  été  obligés  à  la  prudence,  à  la 
patience,  à  la  persévérance,  à  la  mesure  dans  notre 
action.  Ne  sortons  pas  de  cette  voie.  Je  me  hâte  de  le 
«hre;  l'article  291  du  Code  pénal  ne  doit  pas  figurer 


MON  MINISTÈRE   DE  L^INTÉRIEUR  (1830).  115 

éternellement,  longtemps  si  vous  voulez,  dans  la  légis- 
lation d'un  peuple  libre  ;  le  temps  viendra  où,  n'étant 
plus  motivé  par  Fétat  de  notre  société,  il  disparaîtra  de 
notre  Code.  Mais  il  existe  aujourd'luii;  c'est  l'état  légal 
de  la  France.  Puisque  le  pouvoir  est  armé  d'un  moyen 
légal  contre  les  dangers  des  sociétés  populaires,  non- 
seulement  il  ne  doit  pas  l'abandonner,  mais  il  doit  s'en 
servir.  Il  la  déjà  fait,  et  il  est  décidé  à  le  faire  tant  que 
l'exigeront  le  bon  ordre  dans  le  pays  et  le  progrès  ré- 
gulier de  ses  libertés.  »  Dans  la  mesure  de  ce  langage, 
le  vote  de  la  Chambre  me  donna  pleine  approka- 
tion. 

Le  jour  même  oii  ce  débat  avait  lieu,  la  chambre  des 
mises  en  accusation  de  la  Cour  royale  de  Paris  renvoya 
les  meneurs  de  la  Société  des  Amis  du  peuple  et  le  pro- 
priétaire du  local  de  ses  réunions  devant  le  tribunal  de 
police  correctionnelle;  et  le  soir,  la  Société  elle-même, 
réunie  en  séance,  vit  sa  salle  envahie  par  un  grand 
nombre  d'habitants  du  quartier,  la  plupart  gardes  na- 
tionaux, qui  sifflèrent  ses  orateurs,  mirent  fin  à  ses 
délibérations,  et  accompagnèrent  ses  mend)r(^s  de  leurs 
huées,  à  mesure  qu'ils  sortaient  presque  aussi  effrayés 
qu'irrités  de  leur  impopularité  inattendue.  Ils  essayè- 
rent le  surlendemain  de  se  réunir  de  nouveau;  mais  la. 
salle  était  fermée;  un  peloton  de  garde  nationale  sta- 
tionnait devant  la  porte  et  en  interdisait  absolument 
l'entrée.  Quatre  jours  après,  le  tribunal  de  police  cor- 
rectionnelle condamna  les  prévenus  à  trois  inois  de 
prison,  et  prononça  la  dissolution  du  club,  ([ui  fut  con- 


116  CHAPITRE  X. 

traint  de  subir  une  seconde  métamorphose  et  de  rede- 
venir société  secrète. 

La  Chambre,  les  tribunaux^,  la  garde  nationale  et  le 
cabinet  n'avaient  fait ,  en  étouffant  de  concert  ces 
foyers  d'anarchie  subalterne,  qu'un  acte  de  bon  sens 
évident  et  de  facile  courage.  Mais  par  l'irritation  qu'en 
ressentirent  les  vaincus  et  par  la  dissidence  qui,  sans 
éclater  aussitôt,  s'en  éleva  au  sein  du  gouvernement, 
cet  acte  fut  plus  grave  qu'en  soi  il  ne  méritait  de  l'être, 
et  devint  le  point  de  départ  de  la  lutte  qui  ne  tarda  pas 
à  s'engager.  A  la  Chambre,  M.  Dupin  m'avait  soutenu 
dans  le  débat;  mais  MM.  de  Tracy,  Salverte,  Benjamin- 
Constant,  et  non  plus  M.  Mauguin  seulement,  m'avaient 
combattu,  les  uns  par  respect  pour  des  maximes  abso- 
lues, les  autres  par  ménagement  pour  de  violents  et 
bruyants  alliés.  Dans  le  conseil,  MM.  de  Broglie,  Casi- 
mir Périer,  Mole,  Louis,  Sébastiani  m'approuvaient 
hautement;  mais  M.  Dupont  de  l'Eure  était  triste  et 
plein  d'humeur,  et  sans  sa  confiante  inconséquence, 
M.  Laffitte  eût  été  embarrassé.  J'avais  accepte  un  com- 
bat dans  lequel  mes  collègues  n'étaient  pas  tous  décidés 
à  me  suivre.  Aucun  n'avait  de  goût  pour  les  clubs  ; 
mais  si  les  uns  s'empressaient,  les  autres  hésitaient  à 
rompre  sans  retour  avec  eux.  Ce  n'était  plus,  comme 
à  propos  de  la  constitution  de  la  pairie  dans  la  révision 
de  la  Charte,  des  idées  et  des  intentions  réellement  di- 
verses qui  se  trouvaient  en  présence  et  aux  prises; 
c'étaient  des  résolutions  inégales  qui  ne  pouvaient  plus 
marcher  du  même  pas  dans  la  même  route.  La  ques- 


MON  MINISTÈRE  DE    L'INTÉRIEUR  (1830).  117 

tion  se  posait  de  jour  en  jour  plus  nettement  entre  la 
politique  de  résistance  et  la  politique,  non  pas  de  mou- 
vement, mais  de  laisser-aller,  entre  l'autorité  effective 
des  pouvoirs  constitutionnels  et  la  patience,  non  pas 
complice,  mais  complaisante  du  gouvernement  devant 
les  impressions  et  les  entraînements  populaires.  Évi- 
demment, à  la  première  circonstance  critique,  et  quoi- 
que les  intentions  définitives  fussent,  au  fond,  à  peu 
près  semblables,  la  diversité  des  caractères  et  des  ten- 
dances devait  amener  la  séparation. 

Depuis  les  premiers  jours  de  la  révolution,  cette 
circonstance  se  préparait  :  dans  le  gouvernement,  dans 
les  Chambres,  dans  le  public,  le  procès  des  ministres  de 
Charles  X  était  l'objet  de  préoccupations  très-diverses, 
mais  générales  et  ardentes.  J'étais,  pour  mon  compte, 
résolu  à  faire  les  derniers  efforts  pour  qu'après  le  com- 
bat nul  sang  ne  vhit  souiller  la  victoire.  J'avais  tra- 
vaillé, sous  la  Restauration,  à  abattre  l'écliafaud  politi- 
que; je  me  tenais  pour  engagé  d'honneur  à  ce  qu'il  ne 
se  relevât  point.  Il  y  a  des  occasions  solennelles  qu'un 
homme  sérieux  se  doit  à  lui-même  de  saisir  pour  met- 
tre en  pratique  les  vérités  qu'il  a  tenu  à  honneur  de 
proclamer,  car  l'inconséquence  serait  honteuse,  et  ré- 
vélerait autant  de  faiblesse  d'esprit  que  de  cœur.  Plus 
je  réfléchissais  en  1830,  plus  je  m'affermissais  dans  les 
convictions  qui,  en  18*2:2,  m'avaient  fait  chaudement 
réclamer  contre  la  peine  de  mort  en  matière  politique. 
A  propos  des  ministres  qui  avaient  contresigné  les  vo- 
lontés de  Charles  X,  comme  à  propos  des  conspirateurs 


118  CHAPITRE  X. 

qui  avaient  tenté  de  renverser  le  trône  de  Louis  XVIIl, 
j'étais  certain  qu'il  n'y  avait,  ni  dans  leur  âme  la  per- 
versité morale  sans  laquelle  la  peine  de  mort  est  une 
odieuse  iniquité,  ni  dans  leur  condamnation  sanglante 
l'utilité  sociale  qui  doit  s'ajouter  à  la  perversité  de  l'ac- 
cusé pour  que  la  peine  de  mort  soit  légitime.  L'argu- 
ment (jue  les  défenseurs  des  ministres  puisaient,  en 
leur  faveur,  dans  le  renversement  de  l'ordre  constitu- 
tionnel et  l'expulsion  du  Roi  lui-même,  n'avait  pas  une 
valeur  légale  décisive;  mais  comme  considération  mo- 
rale, il  était  d'un  grand  poids;  le  châtiment  le  plus  ri- 
goureux eût  été,  à  coup  sûr,  plus  nécessaire  et  plus 
é([uitablc  contre  les  conseillers  du  Roi  resté  siu'  le  trône 
que  contre  ceux  du  Roi  banni.  Et  quant  aux  consé- 
quences purement  pratiques,  il  ne  fallait  pas  une 
grande  sagacité  pour  reconnaître  que,  loin  d'apporter 
au  gouvernement  nouveau  une  sécurité  de  plus,  le  sang- 
répandu  sur  l'échafaud  eût  aggravé  ses  difficultés  et  ses 
périls,  en  donnant  aux  passions  révolutionnaires  ({ui 
l'assaillaient  ces  satisfactions  fiévreuses  et  empoison- 
iiécs  qui  les  irritent  au  lieu  de  les  apaiser. 

Tout  le  Conseil  et  le  roi  Louis-Philippe  en  tête  de  son 
Conseil,  et  presque  tous  les  hommes  considérables  qui 
l'entouraient  étaient  de  ce  sentiment;  mais  nous  étions 
en  présence  d'un  sentiment  contraire  très-répandu  et 
très-vif.  Dans  la  population  qui  avait  pris  part  à  la  résis- 
tance devenue  la  révolution,  et  dans  la  garde  nationale 
dont  cette  population  remplissait  les  rangs,  les  cœurs 
frémissaient  encore  delà  colère  ([n'avaient  soulevée  les 


MON  MINISTÈRE  DE    L'INTÉRIEUR  [1830).  119 

ordonnances  de  Juillet,  des  périls  qu'avait  semés  partout 
la  lutte  et  des  sacrifices  douloureux  qu'avait  coûté  la 
victoire.  Le  droit  violé  et  le  sang  versé  seraient-ils  donc 
sans  expiation?  Il  y  a,  dans  la  nature  humaine,  un  fond 
de  barbarie  qui  regarde  la  loi  du  talion  comme  la  vraie 
justice,  et  ressent,  dans  l'attente  des  châtiments  san- 
glants, une  soif  aveugle.  Les  meneurs  révolutionnaires, 
les  fauteurs  de  troubles  à  toute  fin  s'emparaient  de  ce 
sentiment  populaire,  et  s'appliquaient  à  l'échauffer  pour 
entretenir  ou  ranimer  des  sentiments  plus  violents  en- 
core, compromettre  le  peuple  par  l'irritation  des  sou- 
venirs, et  ressaisir  ainsi  quelque  chance  du  pouvoir 
qui  leur  échappait.  Et  jusque  dans  les  rangs  élevés  et 
parmi  les  honnêtes  gens  du  parti  vainqueur,  les  esprits 
étroits  et  roides  ne  manquaient  pas  qui,  s'enfermanl 
dans  une  argumentation  à  la  fois  révolutionnaire  et 
juridique,  soutenaient  la  peine  capitale  comme  la  con- 
séquence nécessaire  et  juste  de  la  grande  violation  du 
droit  national  qui  avait  rendu  la  révolution  juste  et  né- 
cessaire. 

Dès  que  la  question  s'éleva,  ces  deux  sentiments  et 
ces  deux  efforts  éclatèrent  et  se  déployèrent  parallèle- 
ment. Le  même  jour  où  M.  Eusèbe  Salverte  déA^eloppa 
dans  la  Chambre  des  députés  sa  proposition  pour  la 
mise  en  accusation  des  ministres,  M.  de  Tracy  déposa 
sur  le  bureau  la  sienne  pour  l'abolition  de  la  peine  de 
mort:  tous  deux  désintéressés  et  sincères;  l'un,  puri- 
tain philosophe,  dur  sans  colère  et  froidement  fana- 
tique ;  l'autre,  esprit  et  cœur  généreux,  toujours  prêt  à 


120  CHAPITRE  X. 

se  mettre  en  avant  pour  ce  qu'il  croyait  le  droit  ou  le 
bien  de  l'humanité,  et  s'étonnant  toujours  des  difficul- 
tés qu'il  rencontrait  à  faire  partager  sa  conviction  et 
accepter  son  dessein.  Le  même  rapporteur,  M.  Béren- 
ger  de  la  Drôme,  fut  chargé  de  rendre  compte  à  la 
Chambre  de  l'une  et  de  l'autre  propositions,  et  il  s'en  ac- 
quitta avec  la  même  convenance,  en  magistrat  grave  et 
modéré,  attentif  à  être  juste  envers  toutes  les  opinions, 
plus  que  jaloux  de  marquer  fortement  la  sienne.  Son 
rapport  sur  l'abolition  de  la  peine  de  mort  ne  fut  lu  à 
la  Chambre  que  treize  jours  après  celui  dont  l'accusa- 
tion des  ministres  était  l'objet;  et  dans  cet  intervalle, 
deux  démarches  inattendues  vinrent  appuyer  avec  éclat 
la  proposition  de  M.  de  Tracy.  Le  21  septembre,  sur  la 
place  de  Grève,  au  miheu  de  la  solennité  célébrée  en 
mémoire  des  quatre  sergents  de  La  Rochelle,  et  comme 
sous  la  dictée  de  leurs  ombres,  une  pétition  fut  signée 
pour  l'abolition  de  la  peine  de  mort;  et  deux  jours 
après,  les  blessés  des  journées  de  juillet,  encore  ma- 
lades dans  les  hôpitaux,  adressèrent  à  la  Chambre  des 
députés  l'expression  du  même  vœu.  Le  public  fit,  avec 
justice,  honneur  à  M.  de  La  Fayette  de  ces  manifesta- 
tions généreuses.  C'était  pour  lui  une  bonne  fortune 
(juil  s'empressait  de  saisir,  que  de  pouvoir  donner  aux 
grands  instincts  de  son  àme  une  forme  et  une  voix  po- 
pulaires. Quand  on  commença  à  discuter  sérieusement 
la  proposition  de  M.  de  Tracy,  rimpossibihté  de  l'adop- 
ter brus(iuemènt  et  complètement  devint  évidente;  les 
magistrats,  les  miUtaires  firent  sentir  le  péril  de  bou- 


MON  MINISTERE  DE   L'INTÉRIEUR  (1820).  121 

leverser  et  d'énerver  à  ce  point  la  législation  pénale,  et 
la  Chambre  s'empressa  d'accueillir  un  amendement  de 
M.  de  Kératry,  qui  proposa  de  transformer  la  proposi- 
tion en  une  Adresse  au  Roi  pour  lui  demander  la  pré- 
sentation d'un  projet  de  loi  tendant  à  abolir  la  peine  de 
mort. dans  certains  cas  déterminés,  spécialement  en 
matière  politique.  M.  Dupont  de  l'Eure  appuya  l'amen- 
dement :  «  Pendant  la  prochaine  prorogation  des  Cham- 
bres, dit-il,  le  gouvernement  sera  à  même  d'examiner 
celle  grave  question,  et  de  vous  proposer,  lorsque  la 
Chambre  reprendra  ses  travaux,  un  projet  de  loi  qui 
concilie  tous  les  intérêts.  Je  déclare,  comme  garde  des 
sceaux,  que  j'apporterai  toute  ma  sollicitude  pour  rem- 
plir le  vœu  exprimé  dans  l'Adresse  au  Roi.  »  Ce  même 
jour,  à  huit  heures  du  soir,  dans  une  séance  spéciale, 
la  commission  qui  avait  été  chargée  de  rédiger  le  pro- 
jet d'Adresse  revint  le  présenter  à  la  Chambre,  qui  l'a- 
dopta presque  à  runanimité,  quoique  après  un  long 
débat;  et  dès  le  lendemain,  9  octobre,  le  Roi  entouré 
de  ses  ministres,  ayant  à  sa  droite  M.  le  duc  d'Orléans 
debout  sur  les  marches  du  trône,  reçut  la  députation 
chargée  de  lui  présenter  l'Adresse,  et  à  la([uelle  s'é- 
taient joints  un  grand  nombre  de  membres  :  «  Le  vœu 
que  vous  y  exprimez,  répondit-il,  était  depuis  bien 
longtemps  dans  mon  cœur.  Témoin,  dans  mes  jeunes 
années,  de  l'épouvantable  abus  qui  a  été  fait  de  la 
peine  de  mort  en  matière  politique,  et  de  tous  les  maux 
qui  en  sont  résultés  pour  la  France  et  pour  l'humanité, 
j'en  ai  constamment  et  bien  vivement  désiré  l'abolition. 


122  CHAPITRE  X. 

Le  souvenir  de  ce  temps  de  désastre,  et  les  sentiments 
douloureux  qui  m'oppriment  quand  j'y  reporte  ma 
pensée,  vous  sont  un  sûr  j^arant  de  l'empressement 
que  je  vais  mettre  à  vous  taire  présenter  un  projet  de 
loi  qui  soit  conforme  à  votre  vœu .  » 

De  la  part  de  tout  le  monde.  Roi,  Chambres,  minis- 
tres, l'engagement  était  formel  et  solennel,  et  réduit  à 
des  termes  raisonnablement  exécutables.  Personne  ne 
se  méprenait  sur  son  origine  et  sa  portée  ;  il  avait  pour 
but  évident  de  mettre  la  tête  des  ministres  de  Charles  X 
à  l'abri  de  l'échafaud  où  les  passions  révolutionnaires 
et  les  ressentiments  populaires  voulaient  les  voir  mon- 
ter. Quand  le  gant  fut  ainsi  jeté,  bien  des  gens  com- 
mencèrent à  dire  que  c'était  une  faute,  qu'on  avait  eu 
tort  d'engager  la  lutte  publiquement  et  d'avance,  que 
la  proposition  de  M.  de  Tracy  était  inopportune,  qu'elle 
poussait  aux  violences  extrêmes  ceux  qui  ne  l'accep- 
taient pas,  qu'il  eût  mieux  valu  se  taire  et  laisser  le 
procès  arriver  sans  bruit  devant  la  Cour  des  pairs  qui 
le  jugerait  certainement  avec  une  indépendante  modé- 
ration. On  tranchait,  en  tenant  ce  langage,  une  question 
plus  générale  et  plus  grande  que  celle  de  la  conduite  à 
tenir  dans  le  procès  des  ministres;  on  donnait  raison  à 
la  politique  de  laisser-aller  contre  la  politique  de  résis- 
tance, et  la  politi(iue  de  résistance  était  destinée  en  effet 
à  succomber  bi(?ntôt  devant  ses  adversaires.  Mais  la 
bonne  politique  a  cette  vertu  que,  même  en  succom- 
bant, elle  garde  une  grande  part  d'efficacité  :  si  nous 
n'avions  pas  énergiquement  résisté  aux  i)assions   et 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  Vr<i 

aux  calculs  qui  demandaient  du  sang  pour  nourrir  la 
Révolution,  si  nous  n'avions  pas  élevé,  contre  l'applica- 
tion de  la  peine  de  mort  en  pareille  circonstance,  unt-* 
clameur  forte  et  obstinée,  l'esprit  révolutionnaire  se 
fût  déployé  à  son  aise  et  eût  probablement  accompli  ce 
qu'il  voulait.  Mais  tant  et  de  si  vives  manifestations 
contre  son  dessein  suscitèrent  un  sentiment  public  qui 
le  frap[)a  d'impuissance,  même  dans  son  triomphe;  et 
s'il  put  renverser  les  ministres  qui  le  combattaient 
hautement,  il  n'en  trouva  point  qui,  même  en  le  mé- 
nageant, voulussent  réellement  le  servir. 

Dès  que  l'Adresse  de  la  Chambre  des  députés  eut  été 
présentée  et  reçue  avec  tant  d'empressement,  les  me- 
nées et  les  manifestations  ennemies  s'empressèrent  à 
leur  tour  d'éclater.  Depuis  quelques  jours  déjà,  de  hon- 
teux symptômes  annonçaient  cette  sinistre  explosion. 
Des  pamphlets,  des  articles  de  journaux,  des  placards 
répandaient  contre  le  Roi  déchu,  sa  famille,  sa  cour, 
ses  amis  connus,  les  plus  grossières  injures  et  les  plus 
infâmes  calonmies;  on  étalait  Y Hisloire scandaleuse,  po- 
litique, anccdolique  el  bigote  de  Charles  X  et  les  Amours 
secrètes  des  Bourbons;  on  affirmait  que  des  poignards  et 
des  jjai'ils  de  poudre  avaient  été  trouvés  dans  le  palais 
de  l'archevêque  de  Paris,  et  (jue  la  commission  chargée 
de  réparer  les  désastres  causés  par  les  journées  de 
Juillet  avait  accordé  à  l'archevêque  une  indenniité  de 
200,000  fr.  Les  révolutionnaires  excellent  dans  l'art 
d'avilir  leurs  adversaires  pour  irriter  leurs  instruments. 
Bientôt  le  feu  des  attaques  se  concentra  sur  les  minis- 


124  CHAPITRE  X. 

très  accusés  et  sur  les  hommes  qui  réclamaient  l'aboli- 
tion de  la  peine  de  mort;  les  mots  Mort  aux  ministres/ 
étaient  écrits  partout  dans  les  rues  et  jusque  sur  les 
murs  de  la  prison  du  Luxembourg;  les  mêmes  me- 
naces s'adressaient  aux  juges  et  aux  accusés  :  «  Les 
ennemis  de  notre  révolution,  disait-on,  ont  cru  que, 
sur  cette  question,  elle  était  prête  à  fléchir.  Elle  ne  flé- 
chira pas.  Un  grand  exemple  doit  être  donné;  il  le 

sera L'exil  pour  ces  ministres  criminels  !  Gorgés 

d'or,  pleins  d'insolence  et  de  mépris  pour  les  peuples, 
ils  ne  songent  qu'à  atteindre  les  cours  despotiques  où 
ils  seront  reçus  avec  tous  les  honneurs  dus  à  des  ty- 
rans, où  ils  prépareraient  de  nouveaux  complots  liber- 
ticides.  Mais  un  fleuve  de  sang  les  entoure;  le  peuple  en 
armes  en  garde  les  bords.  Ils  ne  le  franchiront  jamais.  » 
Le  17  octobre,  ce  ne  furent  plus  les  pamplilcts  et  les 
placards  seuls  qui  parlèrent;  deux  bandes  d'hommes, 
de  femmes  et  d'enfants,  appartenant  presque  tous  à  cette 
population  oisive,  corrompue  et  turbulente  qui  vit  au 
fond  de  Paris,  ardente  à  saisir  les  occasions  de  porter 
SCS  orgies  à  la  surface,  se  promenèrent  dans  les  rues  et 
vinrent  assaiUir  le  Palais-Royal  des  cris  :  Mort  aux  mi- 
nistres/ La  télé  de  Polignac/  mêlant  à  leurs  cris  des  pa- 
roles outrageantes  contre  le  Roi  et  les  Chambres.  La 
garde  dissipa  les  rassemblements,  sans  peine  mais  sans 
effet;  ils  reparurent  le  lendemain  18,  vers  midi,  plus 
nombreux  et  portant  un  drapeau  avec  cette  inscription  : 
Désir  du  peuple  :  Mort  aux  ministres/  On  arrêta  quel- 
ques-uns des  plus  bruyants;  mais  les  autres  se  répan- 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  125 

dirent  dans  les  faubourgs,  s'y  recrutèrent  largement,  et 
dans  la  soirée,  une  foule  pressée  envahit  tumultueuse- 
ment les  cours,  les  galeries  et  le  jardin  du  Palais-Royal, 
plus  insultante  et  plus  menaçante  que  jamais  pour  le 
roi  Louis-Philippe  comme  pour  les  ministres  de 
Charles  X,  pour  la  Chambre  des  députés  comme  pour 
la  Chambre  des  pairs  :  cohue  effrénée  avec  une  idée 
fixe,  prête  à  tout  tenter  contre  les  pouvoirs  quelcon- 
ques qui  se  refuseraient  à  ses  féroces  injonctions.  La 
garde  parvint,  après  de  longs  efforts,  à  faire  évacuer 
les  cours  du  palais  et  à  fermer  les  grilles;  mais  aussitôt 
un  cri  s'éleva  au  milieu  de  la  place  :  A  Vincennesf  à  Vin- 
cennes!  Toutes  les  voix  le  répétèrent  comme  une  espé- 
rance de  victoire,  et  les  flots  de  cette  foule  se  précipi- 
tèrent dans  la  direction  où  ce  cri  les  appelait. 

Après  avoir,  dans  la  journée,  tenu  conseil  chez  le 
Roi,  nous  étions  réunis,  à  ce  moment,  chez  le  garde 
des  sceaux,  inquiets  de  l'état  de  Paris  et  embarras- 
sés les  uns  des  autres;  M.  Dupont  de  l'Eure  et  ses 
amis  portaient  impatiemment  le  poids  de  notre  impo- 
pularité, et  nous  celui  de  leur  mollesse.  Nous  avions 
une  de  ces  conversations  vaines  à  l'aide  desquelles  on 
consume  le  temps  qu'on  ne  sait  comment  employer, 
quand  le  général  Fabvier  entra  et  nous  annonça  que 
l'émeute,  refoulée  hors  du  Palais-Royal,  se  disposait  à 
se  porter  sur  Vincennes  avec  les  intentions  et  les  dé- 
monstrations les  plus  menaçantes.  Il  fallait  absolument 
prendre  un  parti;  nous  en  prîmes  deux.  J'insistai  pour 
une  prompte  répression  ;  on  réclama  une  concession 


126  CHAPITRE  X. 

au  sentiment  populaire.  J'écrivis  à  l'instant,  sur  la  table 
du  Conseil,  au  général  Pajol,  commandant  de  la  division 
militaire  : 

«  Général,  le  Conseil  vient  d'apprendre,  par  M.  le 
général  Fabvier,  qu'un  certain  nombre  d'hommes  tur- 
bulents ont  résolu  ce  soir  de  se  porter  demain  sur  Vin- 
cennes,  sous  prétexte  de  s'assurer  que  les  prisonniers 
s'y  trouvent  encore,  mais  probablement  avec  le  dessein 
de  se  porter  contre  eux  à  quelque  violence.  Il  me 
charge  de  vous  inviter  à  prendre  toutes  les  mesures 
nécessaires  pour  mettre  en  sûreté  le  château  de  Vin- 
cennes,  et  à  dissiper  tous  les  rassemblements  qui  pren- 
draient cette  direction.  Il  n'est  })as  moins  important 
d'aviser  aux  moyens  de  faire  cesser  aussi,  par  la  pré- 
sence de  la  garde  nationale,  tous  les  rassemblements 
qui  se  forment  dans  Paris  depuis  quelques  jours.  Le 
Conseil  est  plein  de  confiance  dans  la  sagesse  des  dispo- 
sitions que  vous  prendrez  pour  rétablir  le  calme  dans 
la  capitale  et  veiller  à  la  sûreté  des  citoyens,  si  grave- 
ment compromise.  » 

Cette  lettre  partie  et  séance  tenante,  je  rédigeai  ))our 
le  Monileur,  oii  il  parut  en  effet  le  lendemain  matin, 
un  article  qui,  au  milieu  de  fermes  déclarations  contre 
les  fauteurs  d(;s  troubles,  contenait  cette  phrase  :  «  Dans 
la  circonstance  même  qui  y  donne  lieu,  aucun  prétexte 
ne  les  autorise.  Le  gouvernement,  qui  pense  que  l'abo- 
htion  universelle  et  immédiate  de  la  peine  de  mort  n'est 
pas  possible,  pense  aussi,  après  un  examen  attentif,  que 
pour  la  restreindre,  dans  notre  Code,  aux  seuls  cas  où 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  127 

sa  nécessité  la  rend  légitime,  il  faut  du  temps  et  un  lung 
travail.  »  C'était  ajourner  ijidéfmiment,  ou  du  moins 
bien  au  delà  du  procès  des  ministres,  le  projet  de  loi 
que  la  Chambre  des  députés  avait  instamment  réclamé 
par  son  Adresse,  et  dont  M.  Dupont  de  l'Eure,  comme 
le  Roi,  lui  avaient  promis  la  prochaine  présentation. 
Après  avoir  adopté  ces  deux  mesures,  l'une  pour  répri- 
mer l'émeute^  l'autre  pour  lui  complaire,  le  Conseil  se 
sépara , 

Deux  heures  à  peine  écoulées,  le  général  Fabvier,  qui 
commandait  la  place  de  Paris,  reçut  du  général  Dau- 
mesnil,  gouverneur  de  Vincennes,  ce  laconique  billet  : 
«  Mon  général,  un  attroupement  assez  considérable 
s'est  présenté  devant  la  place  que  je  commande,  et  s'est 
dissipé  à  mon  approche.  Je  vous  prie  de  m'envoyer  de 
suite  un  ou  deux  bataillons  de  la  garde  nationale,  »  Vers 
onze  heures  du  soir,  en  efîet,  Témeute  était  arrivée  de- 
vant Vincennes;  réveillés  ])ar  ses  vociférations,  les  pri- 
sonniers qui  en  étaient  l'objet  l'avaient  vue,  par  leurs 
étroites  fenêtres,  à  la  luem^  des  torches  qu'elh;  portait, 
s'amonceler  devant  le  château  et  en  réclamer  l'entrée. 
Le  général  Damnesnil  fit  ouvrir  la  porte,  et  se  présen- 
tant seul  à  la  foule  :  «  Que  voulez -vous?  —  Nous  vou- 
lons les  ministres.  —  Vous  ne  les  aurez  pas;  ils  n'ap- 
partiennent qu'à  la  loi;  je  ferai  sauter  le  magasin  à 
poudre  plutôt  que  de  vous  les  livrer.  »  Après  quelques 
minutes  d'hésitation  et  de  pourparlers,  la  foule  frappée 
et  intimidée  reprit  la  route  de  Paris  en  criant  :  «  Vive 
la  Jambe  de  liois  !  »  et  Vincennes  rentra  dans  le  repos. 


1-28  CHAPITRE  X. 

Mais  trois  heures  plus  tard^  encore  en  pleine  nuit,  la 
même  foule  reparut  autour  du  Palais -Royal,  exhalant 
les  mêmes  exigences  et  les  mêmes  colères.  Un  seul 
poste  de  garde  était  resté,  faible  et  mal  informé  de  ce 
qui  se  passait.  Les  émeutiers  criaient  :  «  Le  Roi!  nous 
voulons  voir  le  Roi!  »  Quelques-uns  avaient  déjà  pé- 
nétré dans  l'intérieur  et  montaient  le  grapd  escalier, 
trouvant  le  palais  du  Roi  plus  facile  à  envahir  que  la 
prison  des  ministres  de  Charles  X,  lorsque  quelques 
compagnies  de  gardes  nationales,  réunies  à  la  liàte, 
accoururent  sur  la  place,  arrêtèrent  les  plus  audacieux 
et  dispersèrent  enfin  le  rassemblement. 

Le  surlendemain,  20  octobre,  le  Moniteur  était  plein 
de  félicitations  mêlées  de  regrets,  et  d'exhoftations 
royales  et  populaires.  Le  19,  dès  neuf  heures  du  matin, 
le  Roi,  accompagné  de  M.  le  duc  d'Orléans,  de  M.  de  La 
Fayette  et  du  maréchal  Gérard,  était  descendu  dans  la 
cour  du  Palais-Royal  et  avait  adressé,  à  la  garde  natio- 
nale et  à  la  troupe  de  ligne  qui  venaient  de  repousser 
l'émeute,  des  remerciements  afTectueux  et'  de  fermes 
conseils.  M.  de  La  Fayette,  dans  un  ordre  du  jour  à  la 
garde  nationale,  s'était  exprimé,  sur  les  troubles  de  la 
veille,  avec  une  effusion  toujours  confiante  et  cares- 
sante, ([uoique  un  peu  triste,  conjurant  le  peuple 
«  de  ne  pas  déchoir  du  haut  rang  où  la  dernière 
révolution  l'avait  placé,  et  d'épargner  cette  douleur  à 
un  vieux  serviteur  de  la  cause  populaire  qui  s'applau- 
dissait d'avoir  assez  vécu  pour  en  voir  enfin  le  pur  et 
glorieux  triomphe.  »  Le  journal  officiel  s'empressait  de 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  129 

publier  ces  témoignages  du  retour  à  l'ordre  et  ces  ap- 
pels à  l'ordre  futur  où  la  sagesse  et  riionnêteté  patrioti- 
ques se  répandaient  avec  plus  d'abandon  que  d'autorité. 
Une  pièce  man(iuait  au  Moniteur  de  ce  jour,  la  procla- 
mation adressée  la  veille  par  M.  Odilon-Barrot,  comme 
préfet  de  la  Seine,  à  ses  concitoyens.  Plus  explicite  et 
plus  vive  qu'aucune  autre  contre  les  violences  qui 
avaient  menacé  à  la  fois  la  sûreté  des  accusés  et  l'indé- 
pendance des  juges,  et  empreinte  d'une  sincère  émo- 
tion morale,  cette  proclamation  contenait  en  même 
temps  cette  phrase  :  «  Une  démarche  inopportune  a  pu 
faire  supposer  qu'il  y  avait  concert  pour  interrompre 
le  cours  ordinaire  de  la  justice  à  l'égard  des  anciens 
ministres.  »  C'était  blâmer  hautement  et  la  Chambre 
qui  avait  voté  l'Adresse  sur  la  peine  de  mort,  et  le  cabi- 
net et  le  Roi  (jui  non-seulement  l'avaient,  l'un  soute- 
nue, l'autre  accueillie,  mais  qui  lui  avaient  promis  une 
prompte  satisfaction.  Le  gouvernement  qui  avait  ainsi 
parlé  et  agi  ne  pouvait,  sans  manquer  complètement  de 
conséquence  et  de  dignité,  donner,  à  ce  langage  de  l'un 
de  ses  principaux  agents,  la  moindre  api)arence  d'adhé- 
sion. La  question  de  système  et  de  cabinet  qui  fer- 
mentait depuis  longtemps  venait  ainsi  d'éclater  :  en 
attendant  qu'elle  fût  résolue,  je  demandai  que  la  pro- 
clamation du  préfet  de  la  Seine  ne  fût  pas  insérée  dans 
le  Monileur  où  elle  ne  parut  point  en  effet. 

Parmi  les  hommes  qu'il  a  été  dans  ma  destinée 
d'avoir  souvent  pour  adversaires,  M.  Odilon-Barrot  est 
peut-être  celui  dont  il  m'est  le  plus  facile  de  parler  sans 


130  CHAPITRE  X. 

aucun  embarras.  J'ai,  à  son  sujet;,  une  double  convic- 
tion qui  a  survécu  à  toutes  nos  luttes  et  s'élève  au-des- 
sus de  tous  nos  dissentiments.  Je  suis  persuadé  qu'au 
fond  nos  vœux  politiques  sont  les  mêmes,  et  qu'il  a 
toujours,  comme  moi,  voulu,  pour  notre  patrie,  la 
monarchie  constitutionnelle,  rien  de  moins,  rien  de 
plus.  Je  pense  en  même  temps  que,  dans  l'idée  qu'il 
s'est  faite  des  conditions  de  cette  monarchie  et  de  la 
politique  propre  à  la  fonder,  il  a  toujours  été  sincère 
et  conduit  par  des  vues  de  bien  public,  non  par  des 
intérêts  personnels.  On  est  à. l'aise  pour  dire  ce  qu'on 
pense  quand  on  estime.  En  très-bons  rapports  sous  la 
Restauration,  nous  ne  tardâmes  pourtant  guère,  en 
1830,  à  difï'érer  beaucoup,  M.  Odilon-Barrot  et  moi.  Il 
appartient  à  l'école  des  poh tiques  confiants,  qui  comp- 
tent surtout,  pour  l'accomplissement  du  bien  qu'ils 
souhaitent,  sur  le  concours  spontané  et  éclairé  des 
peuples.  École  généreuse  qui  a  plus  d'une  fois  bien  servi 
l'humanité  en  se  livrant  pour  elle  aux  plus  hautes 
espérances,  mais  école  imprévoyante  et  périlleuse  qui 
oublie  dans  quelles  limites  et  par  quels  freins  l'humanité 
a  besoin  d'être  contenue  pour  que  ses  bons  instincts 
l'emportent  sur  ses  mauvais  penchants.  Les  politiques 
de  cette  école  n'ont  ni  cette  prudence  méfiante  que 
laisse  une  longue  expérience  des  affaires,  ni  cette  intel- 
ligence à  la  fois  sévère  et  tendre  de  la  nature  humaine 
que  donne  la  foi  chrétienne;  ils  ne  sont  ni  des  prati- 
ciens éprouvés,  ni  de  profonds  moralistes;  ils  s'exposent 
souvent  à  briser  la  machine  sociale  faute  d'en  bien  ap- 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  ;1830).  131 

précier  les  ressorts  nécessaires^  et  en  même  temi»s 
ils  connaissent  mal  l'homme  lui-même  et  ne  savent 
pas  l'aimer  sans  le  flatter,  M.  Odilon-Barrot  a  cru  le 
gouvernement  constitutionnel  plus  facile  et  les  hommes 
plus  sages  qu'ils  ne  le  sont  en  effet  ;  il  a  trop  attendu 
de  la  vertu  des  institutions  libres  pour  éclairer  la  nation 
et  des  lumières  de  la  nation  pour  pratiquer  les  insti- 
tutions libres.  C'était  là  le  sentiment  qui,  dès  1830, 
dominait  dans  sa  conduite  et  dans  ses  paroles;  ce  fut  là 
aussi  la  vraie  cause  de  notre  séparation  et  de  nos 
premiers  combats.  Il  n'avait  point  recherché  le  poste 
important  qu'il  occupait;  il  m'écrivait  les  12  et  15  août, 
pendant  qu'il  accompagnait  Charles  X  à  Cherbourg  : 
«  Je  hs  dans  les  journaux  la  nouvelle  de  ma  nomina- 
tion à  la  préfecture  de  la  Seine;  tout  le  monde  m'en 
fait  comphmeut,  et  je  n'ai  rien  reçu  d'officiel,  ni  même 
de  confidentiel  de  votre  part.  Je  me  rattache  très-cor- 
dialement au  gouvernement  actuel,  et  je  ne  demande 
pas  mieux  que  de  me  vouer  entièrement  à  sa  défense, 
parce  que  j'y  vois  la  consécration  de  tous  mes  prin- 
cipes et  cette  alliance  tant  désirée  par  moi  du  pouvoir 
et  de  la  liberté  ;  mais  encore  faut-il  employer  les  hom- 
mes selon  leur  plus  grande  aptitude,  et  la  carrière 
administrative  est  bien  nouvelle  pour  moi;  je  suis 
effraye  des  difficultés  qu'offre  le  poste  que  vous  m'as- 
signez. »  M.  Odilon-Barrot  n'était  pas  assez  effrayé,  non 
pour  lui-même,  mais  pour  nous  tous,  pour  le  gouver- 
nement et  pour  la  France.  Je  n'ai  jamais  eu,  comme 
ministre  de  l'intéridur,  à  me  plaindre  qu'il  manquât. 


132  CHAPITRE  X. 

avec  moi,  de  franchise  ;  il  m'a  non-seulement  toujours 
fait  connaître  son  opinion  et  sa  tendance,  mais  il  essayait 
quelquefois  de  m'y  ramener,  et  quand  notre  dissen- 
timent éclata,  il  m'offrit  sur-le-champ  sa  démission.  Il 
me  trouvait  trop  soucieux,  trop  exigeant  avec  la  Révolu- 
tion, avec  le  pays,  avec  mes  collègues,  avec  lui-même  ; 
à  son  avis,  nous  prétendions,  mes  amis  et  moi,  à  trop 
d'unité,  de  conséquence  et  de  force  propre  dans  le  gou- 
vernement; il  nous  eût  voulus  plus  accommodants  pour 
les  dispositions  et  les  impressions  publiques,  plus  en- 
chns  à  leur  passer  beaucoup  et  à  nous  promettre,  de 
leur  développement  sans  gêne,  une  heureuse  issue.  Je 
reprends  les  mots  dont  je  me  suis  déjà  servi,  car 
ce  senties  seuls  qui  expriment  bien  ma  pensée;  c'était, 
au  lendemain  d'une  révolution,  la  politique  de  laisser- 
aller  en  face  de  la  politique  de  résistance. 

Quoi  qu'on  pût  penser  de  leurs  mérites  respectifs, 
les  deux  politiques  ne  pouvaient  évidemment  agir  en- 
semble; elles  se  condamnaient  l'une  l'autre  à_une  in- 
conséquence et  à  une  impuissance  ridicules.  Le  gou- 
\ernement  y  perdait  toute  force  comme  toute  dignité. 
Dans  les  Chambres,  au  lieu  d'un  progrès  vers  l'organi- 
sation et  la  discipline  des  partis,  la  confusion  croissait 
de  jour  en  jour;  personne  ne  se  formait  soit  à  exercer 
régulièrement  le  pouvoir,  soit  à  le  rechercher  par  une 
opposition  intelligente  et  légale.  Hors  des  Chambres,  le 
pubhc  s'étonnait  et  s'alarmait  de  voir  les  afifaires  aux 
mains  d'une  administration  incohérente  et  que  sa  pro- 
pre anarchie  rendait  incapable  de  lutter  efficacemeiii 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  133 

contre  l'anarcliie  publique.  Les  amis  de  M.  Dupont  de 
l'Eure  et  les  miens  se  montraient  également  impatientés 
et  mécontents.  C'était  le  sentiment  général  du  cabinet,  et 
du  Roi  comme  du  cabinet,  qu'il  fallait  mettre  fin  à  cette 
situation.  Nous  étions  bien  résolus,  le  duc  de  Broglie  et 
moi,  à  n'en  pas  accepter  plus  longtemps  la  responsabi- 
lité. Le  procès  des  ministres  de  Charles  X  était,  pour  se 
séparer,  une  occasion  non-seulement  convenable,  mais 
favorable,  car  la  séparation  atténuait,  au  lieu  de  l'ag- 
graver, le  péril  de  cette  crise  attendue  avec  une  anxiété 
générale.  Nous  savions  que  MM.  Laffitte  ,  Dupont  de 
l'Eure  et  La  Fayette  portaient  dans  cette  affaire  le  même 
sentiment  que  nous,  et  feraient,  pour  l'amener  ta  une 
bonne  issue,  tous  leurs  efforts.  Dégagés  de  notre  al- 
liance, ils  étaient  à  la  fois  et  plus  obligés  et  plus  capa- 
bles d'y  réussir.  De  leur  part,  la  résistance  n'était  pas 
suspecte.  La  perspective  de  celte  difficile  épreuve  dé- 
termina MM.  Casimir  Périer,  Mole,  Louis  et  Dupin  à  se 
retirer,  comme  le  duc  de  Broglie  et  moi.  MM.  Laffitte  et 
Dupont  de  l'Eure,  l'un  comme  ministre  des  finances  et 
président  du  Conseil,  l'autre  toujours  comme  garde  des 
sceaux,  devinrent  le  drapeau  du  nouveau  cabinet.  Des 
partisans  de  la  politique  de  résistance,  le  général  Sébas- 
tiani  seul  continua  d'y  siéger,  indifférent  et  flexible  dans 
ses  relations  avec  les  personnes  autant  que  décidé  et  per- 
sévérant, au  fond,  dans  sa  ligne  de  conduite.  Peu  lui  im- 
portaient les  alliances  et  les  apparences;  il  voulait  rester 
le  conseiller  intime  du  Roi,  et  en  mesure  de  le  servir 
selon  les  nécessités  et  à  travers  les  variations  des  temps. 


13 1  CHAPITRE  X. 

Nous  sortîmes  des  affaires,  le  duc  de  Broglie  et  moi, 
avec  un  sentiment  de  délivrance  presque  joyeuse  dont 
je  garde  encore  un  vif  souvenir.  Nous  échappions  au 
déplaisir  de  nos  vains  efforts  et  à  la  responsabilité  des 
fautes  que  nous  combattions  sans  les  empêcher.  Dans 
le  public  de  Paris  et  même  au  sein  des  Chambres,  notre 
retraite  ne  surprit  point  et  n'inquiéta  pas  beaucoup. 
Nous  avions  plus  lutté  que  réussi;  nous  nous  étions  fait 
quelque  honneur  en  défendant  l'ordre  et  le  gouverne- 
ment régulier  ;  mais  nous  ne  l'avions  pas  défendu  avec 
assez  de  succès  pour  être  considérés  comme  ses  seuls 
et  nécessaires  représentants.  On  comptait  sur  nous 
dans  l'avenir;  nous  étions  dans  le  présent,  même  aux 
yeux  d'une  partie  de  nos  amis,  plus  compromet- 
tants qu'efficaces.  Loin  de  Paris,  pour  le  public  des 
départements,  gomerné  par  des  idées  plus  simples  et 
moins  mobiles,  le  changement  de  ministère  parut 
un  événement  plus  grave.  Parmi  les  témoignages  de 
l'opinion  que  je  reçus  à  cette  époque,  je  n'en^ .citerai 
qu'un  seul,  provenant  à  la  vérité  d'un  homme  inflni- 
ruent  i)lus  claii^voyant  que  la  plupart  des  spectateurs  ; 
M.  Augustin  Thierry  m'écrivait  d'Hyères,  le  9  novem- 
bre 1830  :  «  C'est  au  milieu  d'une  fièvre  intermittente 
dont  les  accès  reviennent  toujours  malgré  les  remèdes, 
que  j'ai  ressenti  toutes  les  transes  du  changement  que 
les  journaux  m'annoncent  aujourd'hui.  C'étaient  de 
véritables  transes,  car  vous  pouvez  croire  que  j'ai  souf- 
fert également  comme  ami  et  comme  patriote. Votre  en- 
trée dans  un  ministère  (lui,  succédant  à  une  révolution. 


MON  MINISTÈRE  DE  L'INTÉRIEUR  (1830).  135 

avait  tant  d'exigences  à  contenter,  tant  d'ambitions  à 
satisfaire  et  à  froisser,  était  une  rude  tâche;  on  le  saura 
bientôt.  En  attendant,  ce  que  vous  avez  fait  depuis  trois 
mois  ne  périra  point,  et  l'administration  du  [)ays  res- 
tera, quoi  (ju'on  fasse,  dans  le  moule  où  vous  l'avez 
jetée.  Ce  sera  un  grand  plaisir  pour  vos  amis  de  voir  le 
peu  qu'auront  obtenu  en  définitive  ceux  qui  vous  ont 
poursuivi  et  calomnié  avec  tant  d'acharnement  et  de 
mauvaise  foi.  Cette  presse  parisienne,  qui  a  tout  sauvé 
dans  la  dernière  crise,  semble  aujourd'hui  n'avoir 
d'autre  but  que  de  tout  perdre.  Je  n'y  comprends  rien, 
et  j'étais  loin  de  m'y  attendre.  Mais,  grâce  à  vous  et  à 
vos  amis  politiques,  l'ordre  est  organisé  en  France; 
nous  sommes  reconnus  à  l'étranger  et  en  paix  au  de- 
dans; il  ne  tiendra  pas  à  quelques  écrivains  brouillons 
de  tout  remettre  en  question,  et  le  bon  sens  des  pro- 
vinces fera  justice,  au  besoin,  de  la  turbulence  de 
Paris.  » 

>  Nous  n'eûmes  pas  à  attendre  que  le  bon  sens  des 
provinces  vînt  faire  justice;  à  peine  nommé,  le  prési- 
dent du  nouveau  Conseil,  M.  Laffltte  lui-même,  s'en 
chargea. 


CHAPITRE  XI 

LE  PROCÈS  DES   MINISTRES  DE   CHARLES  X  ET    LE  SAC 
DE  SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS. 


Dissentiments  dans  le  cabinet  de  M.  Laffi(te. — Mort  et  obsèques 
de  M.  Benjamin  Constant.— Procès  des  ministres  de  Charles  X. 
— Mon  discours  contre  l'application  de  la  peine  de  mort. — 
Attitude  de  la  Cour  des  pairs.  —  M.  Sauzet  et  M.  de  Montalivet. 
— Em  barras  de  M.  de  La  Fayette  après  le  procès  des  ministres. 

—  Prétentions  et  espérances  du  parti  démocratique.  —  La 
Chambre  des  députés  abolit  le  commandement  général  des 
gardes  nationales  du  royaume. — Négociations  entre  le  Roi  et 
M.  de  La  Fayette  à  ce  sujet. — Exigences  et  démission  de  M.  de 
La  Fayette. — Le  comte  de  Lobau  est  nommé  commandant  su- 
périeur de  la  garde  nationale  de  Paris.  —  Conversations  de 
M.  Laffitte  avec  l'ambassadeur  de  France  à  ***.  — M.  Tbiers 
sous-secrétaire  d'Etat  des  finances. — Etat  des  affaires  étran- 
gères.— M.  de  Talleyrand  et  la  conférence  de  Londres.  —  Sac 
de  l'église  de  Saint-Germain-l'Auxerrois  et  de  l'archevêché  de 
Paris.  —  Scènes  anarchiques  sur  divers  points.—  Suppression* 
des  fleurs  de  lis  dans  les  armes  de  France.  —  Effet  de  ces 
scènes  en  Europe  ; — sur  l'état  des  partis  en  France;  — dans  la 
Chambre  des  députés. — Mollesse  et  impuissance  du  cabinet. 

—  Mon  opposition. — Chute  du  cabinet. — Lutte  intérieure  pour 
son  remplacement.  —  M.  Casimir  Périer  forme  un  nouveau 
ministère. 

(3  novembre  I830— 13  mars  1831.) 


Les  9  et  10  noYembre  1830,  à  l'occasion  d'une  pro- 
position de  M.  Bavoux  qui  réclamait  une  réduction 
considérable  dans  le  cautionnement,  le  droit  de  timbre 
et  les  frais  de  poste  imposés  aux  journaux,  un  débat 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES  (Dec.  1830).  137 

OU  plutôt  une  conversation  s'éleva  sur  les  causes  qui 
avaient  amené  la  dislocation  de  Fancien  cabinet  et  la 
formation  du  nouveau,  et  sur  la  différence  de  leurs 
politiques.  M.  Laffitte  prit  la  parole  :  «  Membre  de 
l'ancienne  et  de  la  nouvelle  administration,  dit-il,  nous 
avons  aussi  à  nous  expliquer  sur  nos  intentions  et  notre 
conduite;  nous  serons  court  et  précis.  Des  dissenti- 
ments s'étaient  élevés;  non  point,  comme  vous  pourriez 
le  croire,  l'un  tendant  à  l'anarchie,  l'autre  à  la  conser- 
vation. Non,  messieurs,  il  n'en  est  rien  :  tout  le  monde 
dans  le  Conseil  savait  et  croyait  que  la  liberté  doit  être 
accompagnée  de  l'ordre,  que  l'exécution  continue  des 
lois  jusqu'à  leur  réformation  est  indispensable  sous 
peine  de  confusion;  tout  le  monde  était  plein  des  expé- 
riences que  la  révolution  de  1789  a  léguées  au  monde; 
tout  le  monde  savait  que  la  révolution  de  1830  devait 
être  maintenue  dans  une  certaine  mesure,  qu'il  fallait 
lui  concilier  l'Europe  enjoignant  à  la  dignité  une  modé- 
ration soutenue.  Il  y  avait  accord  sur  tous  ces  points, 
parce  qu'il  n'y  avait  dans  le  Conseil  que  des  hommes 
de  sens  et  de  prudence.  Mais  il  y  avait  dissentiment 
sur  la  manière  d'apprécier  et  de  diriger  la  révolution 
de  1830;  tous  ne  croyaient  pas  également  qu'elle  dût 
sitôt  dégénérer  en  anarchie,  qu'il  fallût  sitôt  se  précau- 
tionner contre  elle,  lui  montrer  sitôt  de  la  défiance  et 
de  l'hostilité  :  mais,  sauf  cette  disposition  générale , 
aucune  dissidence  fondamentale  de  système  ne  séparait 
les  membres  du  dernier  cabinet;...  d'accord  sur  le 
fond  des  choses,  la  différence  ne  consistait  que  dans  la 


138  CHAPITRE  XI. 

disposition  plus  ou  moins  confiante  des  uns  ou  des 
autres.  Les  uns  ou  les  autres  pouvaient  donc  saisir  le 
pouvoir.  On  nous  a  dit,  on  nous  a  n'îpété,  on  nous  a 
obligés  de  croire  que  la  confiance  dans  cette  révolution 
était  un  meilleur  titre,  une  meilleure  condition  pour  la 
diriger.  Peut-être  avait-on  raison;  peut-être  valait-il 
mieux,  pour  bien  comprendre  la  révolution  et  la  bien 
maîtriser,  ne  pas  la  craindre,  ne  pas  s'en  effrayer;  peut- 
être  les  idées  d'ordre,  les  vraies  maximes  de  gouverne- 
ment pourraient-elles  plus  facilement  devenir  popu- 
laires avec  certains  noms  qu'avec  certains  autres.  Nous 
n'avons  pas  l'orgueil  de  croire  que  ce  fût  avec  les 
nôtres  ;  mais  on  nous  a  obligés  de  le  croire,  puisqu'on 
nous  a  laissés  au  pouvoir.  Nous  avons  regretté  vive- 
ment que  cela  fût  ainsi,  et  nous  sommes  restés  auprès 
du  Roi  en  sujets  fidèles  et  dévoués.  » 

Ainsi,  à  peine  entré  au  pouvoir,  M.  Laffitte  sentait  le 
besoin  d'atténuer  aux  yeux  du  public  les  dissentiments 
qui  avaient  agité  le  précédent  cabinet  et  de  ranger 
sous  le  même  drapeau  et  les  ministres  qui  s'étaient 
retirés  et  leurs  collègues  devenus  leurs  successeurs. 
A  la  vérité,  il  ne  se  compromettait  guère  en  prenant 
cette  position  dans  les  termes  que  je  viens  de  rappe- 
ler :  il  y  a  des  idées  générales  qui  sont  si  vraies 
qu'elles  en  deviennent  insignifiantes,  et  qu'on  peut  les 
attribuer  à  tout  le  inonde  sans  que  personne  réclame, 
quoique  l'adbésion  commune  n'indique  nullement  une 
union  réelle.  D'ailleurs,  de  la  part  de  M.  Laffitte,  ce 
n'était  point  là  pure  tactique  et  adresse  de  langage  :  cet 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES   (Dec.  1830).  139 

esprit  ouvert,  flexible,  léger  et  superficiel  pensait  pres- 
que, dans  chaque  occasion,  comme  ceux  avec  qui  il 
avait  besoin  de  s'entendre,  et  croyait  aisément  qu'ils 
pensaient  comme  lui.  Mais  il  avait  pour  collègues  ou 
pour  alliés  des  esprits  plus  conséquents  et  des  carac- 
tères moins  accommodants.  Au  môme  moment  où  il 
s'efforçait  de  représenter  l'ancien  et  le  nouveau  cabinet 
comme  animés  des  mêmes  vues,  M.  Odilon-Barrot,  pour 
justifier  sa  propre  conduite,  s'appliquait  à  mettre  en 
lumière  la  profonde  différence  de  leurs  principes  et 
des  conséquences  pratiques  qui  en  résultaient.  Pen- 
dant que  M.  Laffitte,  dans  sa  sollicitude  financière, 
défendait  l'impôt  du  timbre  sur  les  journaux,  M.  Odilon- 
Barrot  l'attaquait  au  nom  de  la  politique  générale 
qui  convenait  seule,  selon  lui,  à  la  révolution  :  «  J'ai 
pensé,  disait-il,  que  les  cautionnements,  que  les 
timbres,  que  toutes  les  entraves  à  la  liberté  de  la 
presse  ne  pouvaient  être  nécessaires  que  dans  un 
temps  où  le  pouvoir  avait  à  se  débattre  contre  des 
intérêts  nationaux  auxquels  la  liberté  de  la  presse 
prêtait  toute  sa  puissance  ;  mais  que,  dans  le  système 
actuel,  dans  le  système  d'un  gouvernement  qui  a  son 
principe  et  sa  force  dans  les  intérêts  nationaux,  il 
n'avait  pas  besoin  de  se  garantir  contre  la  liberté  de  la 
presse;  qu'au  contraire  il  lui  convenait  de  faire  appel  à 
cette  liberté  pour  augmenter  son  énergie,  et  pour  faire 
pénétrer  dans  toutes  les  classes  de  la  société  cette  voix 
puissante  de  la  raison  que  la  liberté  de  la  presse  peut 
seule  proclamer.  »  Et  lorsqu'on  en  vint  au  vote  sur  cette 


140  CHAPITRE  XI. 

question,  à  côté  de  M.  Laffitte  déclarant  que  le  cabinet 
était  unanime  pour  maintenir  le  droit  de  timbre, 
M.  Dupont  de  l'Eure,  mettant  en  pratique  le  principe 
proclamé  par  M.  Odilon-Barrot,  se  leva  ouvertement 
pour  la  réduction  dû  droit. 

Ainsi,  huit  jours  après  sa  formation,  la  dissidence  et 
l'incohérence  se  révélaient  dans  le  nouveau  cabinet 
plus  manifestement  encore  que  dans  l'ancien;  la  poli- 
tique de  résistance  et  la  politique  de  laisser-aller  étaient 
encore  aux  prises.  Seulement,  la  première,  affaiblie  et 
intimidée,  s'eltbrçait  de  se  dissimuler,  même  quand 
elle  essayait  de  se  maintenir;  la  seconde  avait  le  verbe 
haut,  et  prétendait  à  dominer  en  empêcbant  de  gou- 
Yerner. 

Hors  des  Chambres  et  de  la  vie  officielle,  dans  les 
relations  et  les  conversations  intimes,  les  discordes 
intérieures  du  ministère  et  de  son  })arti  éclataient 
encore  plus  librement.  Un  ambassadeur  que  le  Roi 
avait  nommé  naguère,  et  qui  se  rendait  à  son  poste, 
crut  devoir,  avant  de  partir,  prendre  les  instructions, 
ou  du  moins  connaître  les  dispositions  du  nouveau 
président  du  Conseil.  N'ayant  pas  trouvé  M.  Laffitte  au 
ministère  des  finances,  il  le  rencontra  assis  sur  le  bou- 
levard, et  s'assit  à  côté  de  lui.  M.  Laffitte  f entretint 
longuement,  non  de  sa  mission,  mais  du  cabinet  qu'il 
venait,  lui,  de  former,  et  des  ditficultés  d'une  situation 
dont  il  ne  se  montrait  toutefois  ni  inquiet,  ni  embar- 
rassé. 11  était,  lui  dit-il,  du  parti  modéré,  du  même 
parti  ([ui  aurait  soubaité  que  le  ministère  se  formât 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES  (Dec.  1830J.  141 

SOUS  la  présidence  de  M.  Casimir  Périer;  il  avait  les 
mêmes  opinions,  les  mêmes  intentions;  lui  aussi,  il 
voulait  la  paix  et  la  bonne  intelligence  avec  les  puis- 
sances étrangères,  et  se  promettait  bien  de  les  main- 
tenir. Il  parla  dédaigneusement  de  l'influence  que  pré- 
tendait exercer  M.  de  La  Fayette,  de  sa  manie  de  popu- 
larité, des  écervelés  dont  il  s'entourait,  de  la  propagande 
qu'il  fomentait  pour  faire ,  dans  toute  l'Europe ,  des 
révolutions  :  «  J'arrêterai  tout  ce  travail  ;  je  me  fais 
fort  de  raraener  à  la  raison  mes  propres  amis  républi- 
cains et  libéraux  chimériques.  Au  fond,  nous  sommes 
tous  du  même  avis.  » 

Nous  n'eûmes  garde,  mes  amis  et  moi,  de  prendre 
avantage  de  ces  dissensions  entre  nos  successeurs  pour 
leur  rendre  le  pouvoir  plus  difficile  et  chercher  à  le 
ressaisir  nous-mêmes.  Rien  n'est  plus  légitime  que  de 
combattre  une  poHtique  qu'on  croit  pernicieuse,  mais 
pourvu  qu'on  se  propose  une  politique  essentiellement 
différente  et  qu'on  se  sente  en  état  de  la  mettre  en 
pratique.  Toute  ambition  qui  ne  s'impose  pas  elle- 
même  ces  deux  lois  est  un  acte  de  mauvaise  personna- 
lité qui  décrie  le  gouvernement  et  rapetisse  ceux  qui 
s'y  livrent.  Nous  étions  sortis  des  affaires  convaincus, 
d'une  part,  que  M.  Laffitte  et  ses  amis  étaient  plus 
propres  que  nous  à  traverser  le  périlleux  défilé  du 
procès  des  ministres;  de  l'autre,  qu'il  fallait  que  la 
politique  de  laisser-aller  fût  mise  à  l'épreuve  des  faits, 
et  condamnée,  non  par  nos  seuls  raisonnements,  mais 
par  sa  propre  expérience.  Je  m'abstins  scrupuleusement 


142  CHAPITRE  XI. 

de  toute  opposition,  de  toute  prétention  ambitieuse.  Je 
viens  de  rentrer,  pour  y  rechercher  mes  propres 
traces,  dans  cette  Yieille  arène,  maintenant  couverte  de 
débris  ;  j'ai  parcouru  les  monuments  de  mes  hittcs 
de  cette  époque  avec  MM.  Odilon-Barrot,  Benjamin 
Constant,  Mauguin,  Salverte;  elles  ont  été  fréquentes 
et  vives;  mais  elles  portent,  si  je  ne  me  trompe,  un 
évident  caractère  de  sincère  désintéressement.  J'avais  à 
cœur  de  mettre  en  lumière  ma  pensée  sur  le  vrai 
caractère  et  la  vraie  mission  de  la  révolution  de  1830; 
je  soutenais  avec  ardeur,  dans  l'intérêt  de  la  hberté 
comme  de  la  prospérité  publique,  la  nécessité  et  la 
légitimité  de  la  résistance  aux  anciens  exemples  et  aux 
nouvelles  tendances  révolutionnaires;  mais  je  ne  cher- 
chais là  point  d'arme  destructive,  point  de  machine  de 
guerre  contre  le  cabinet.  J'étais  préoccupé  de  la  situa- 
tion du  pays,  non  de  la  mienne  propre,  et  de  l'avenir 
bien  plus  que  du  présent.  Je  faisais  de  la  politique  gé- 
nérale et  lointaine,  non  de  la  polémique  personnelle 
et  impatiente. 

J'étais  par  là  en  complète  harmonie  avec  les  Cham- 
bres comme  avec  le  Roi.  Ni  au  Palais-Royal,  ni  au 
Palais-Bourbon,  ni  au  Luxembourg,  on  n'aAait  con- 
fiance dans  la  politique  de  laisser-aller  et  dans  ses 
cliefs;  mais  on  ne  méditait  point,  et  l'on  eût  eu  peur 
de  les  renverser;  on  les  ménageait  comme  une  frêle, 
mais  unique  digue  contre  les  flots  de  l'océan  démago- 
gique; on  ne  leur  voyait  pas  de  meilleurs  successeurs. 
On  saisissait  toutes  les  occasions  de  se  donner,  contre 


I 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES   Dec.  1830;.  143 

leurs  entraînements  et  leurs  faiblesses,  quelques  garan- 
ties de  plus  :  la  Chambre  des  deîputés,  en  choisissant 
M.  Casimir  Périer  pour  son  président  et  M.  Dupin  pour 
l'un  de  ses  yice-présidents,  témoignait  hautement  sa 
faveur  pour  la  politique  de  résistance.  Quand  le  maré- 
chal Maison  quitta  le  portefeuille  des  affaires  étrangères 
pour  l'ambassade  de  Vienne,  le  Roi  se  hâta  de  le  rem- 
placer par  le  général  Sébastiani;  et  l'entrée  du  maréchal 
Soult  au  ministère  de  la  guerrC;,  et  du  comte  d'Argout 
à  celui  de  la  marine,  donna,  dans  le  Conseil,  à  MM.  Laf- 
fltte  et  Dupont  de  l'Eure,  des  surveillants  bien  plus  que 
des  collègues.  C'était  autant  de  sûretés  prises  contre  un 
parti  qu'on  redoutait,  mais  qu'on  caressait  en  le  redon- 
dant; il  était  maître  de  la  place;  on  essayait  de  l'y  con- 
tenir, non  de  l'en  expulser. 

Ce  parti  perdit,  à  cette  époque,  non  pas  son  plus 
puissant,  mais  son  i^lus  spirituel  organe.  M.  Benjamin 
Constant  mourut  le  8  décembre  1830.  Homme  d'un 
esprit  infiniment  varié,  facile,  étendu,  clair,  piquant, 
supérieur  dans  la  conversation  et  dans  le  pamphlet, 
mais  sophiste  sceptique  et  moqueur,  sans  conviction, 
sans  considération,  se  livrant  par  ennui  à  des  passions 
éteintes,  et  uniquement  préoccupé  de  trouver  encore, 
pour  une  âme  blasée  et  une  vie  usée,  quelque  amuse- 
ment et  quelque  intérêt.  11  avait  reçu,  du  gouverne- 
ment nouveau,  des  emplois,  des  honneurs  et  des  faveurs. 
Il  avait  été  nommé,  sur  le  rapport  du  duc  de  Broglie, 
président  du  comité  de  législation  du  Conseil  d'État, 
avec  un  traitement  considérable.  Le  roi  Louis-Phili|»pe 


]44  CHAPITRE  XI. 

lui  avait  fait  don,  sur  sa  cassette,  d'une  somme  de 
deux  cent  mille  francs,  croyant  mettre  fin  par  là  à  la 
détresse  de  sa  situation.  M.  Benjamin  Constant  ne  s'en 
était  pas  moins  engagé  de  plus  en  plus  dans  l'opposi- 
tion, et  dans  la  moins  digne  des  oppositions,  dans  la 
flatterie  subtile  des  passions  révolutionnaires  et  popu- 
laires. Il  avait  fait  à  la  presse,  sous  toutes  ses  formes  et 
à  tous  ses  degrés,  une  cour  assidue  ;  il  avait  i)ris  à 
tâche  de  repousser  incessamment  vers  les  vaincus 
de  1830  toutes  les  alarmes  et  toutes  les  colères  du  pays 
pour  décharger  de  toute  responsabilité  les  vainqueurs; 
il  s'était  élevé  contre  toutes  les  précautions  et  les  exi- 
gences légales,  jusqu'à  ne  pas  vouloir  qu'on  demandât 
aux  instituteurs  primaires  un  certificat  de  moralité.  Il 
n'avait  réussi  à  relever  ni  sa  fortune,  ni  son  âme;  sous 
le  ministère  de  M.  Laffitte  comme  sous  le  précédent,  il 
était  ruiné  et  triste,  et  il  portait  sa  tristesse  à  la  tribune, 
disant  d'un  air  de  découragement  patriotique  :  «  Cette 
tristesse,  messieurs,  beaucoup  la  comprennent,  beau- 
coup la  partagent;  je  ne  me  permettrai  pas  de  vous 
l'expHquer.  « 

Il  avait  subi,  la  veille  même  du  jour  où  il  tenait  ce 
langage,  un  échec  qui  lui  avait  été  très-sensible.  C'était 
depuis  longtemps  son  vif  désir  d'entrer  dans  l'Aca- 
démie française,  à  laquelle  son  brillant  esprit  et  son 
talent  d'écrivain,  à  la  fois  élégant  et  populaire,  lui  don- 
naient d'incontestables  titres.  Impatient  et  malade,  il 
aurait  voulu  que,  sous  prétexte  de  réparer  l'acte  de 
violence  commis  en  181(3  par  M.  de  Vaublanc,  alors 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES  (Dec.  1830}.  145 

ministre  de  Tintérieur^  qui  avait  éliminé  onze  acadé- 
miciens, j'amenasse  dans  le  sein  de  l'Académie^  par  un 
acte  analogue^,  des  yacances  et  des  nominations  nom- 
breuses qui  lui  en  assurassent  immédiatement  l'entrée. 
Je  me  refusai  absolument  à  cette  réaction  ;  j'étais  bien 
résolu  à  ne  faire,  dans  aucune  académie,  ni  élimina- 
tions, ni  nominations  par  ordonnance  ;  et  le  24  oc- 
tobre 1830,  M.  Benjamin  Constant  m'écrivit,  avec  une 
humeur  mal  déguisée  sous  des  apparences  amicales  : 
0  Le  parti  que  vous  avez  pris  écarte,  pour  des  années, 
de  l'Académie  Cousin  et  moi.  Il  afflige  l'Académie 
presque  entière.  J'en  excepte  ce  méchant  et  imbécile 
Arnault.  Et  il  vous  nuit  à  vous-même;  car  vous  appar- 
tenez essentiellement,  et  dans  un  avenir  très-peu  éloi- 
gné, à  cette  Académie  que  vous  blessez  aujourd'hui  : 
par  le  système  qui  n'admet  les  sept  éliminés  restants' 
qu'à  une  réélection  partiefle,  d'après  les  vacances,  vous 
vous  fermez,  à  vous  et  à  vos  amis,  la  porte  pour  bien 
longtemps,  aussi  bien  qu'à  nous.  Ne  pourriez-vous 
revenir  là-dessus?  Je  vous  devrais  ma  nomination,  et 
j'aimerais  à  vous  la  devoir.  »  Je  ne  revins  point  sur  ma 
décision;  et  M,  Benjamin  Constant,  réduit  à  courir  les 
chances  d'une  élection  ordinaire,  se  présenta  à  l'Aca- 
démie pour  le  siège  vacant  par  la  mort  de  M.  de  Ségur. 
Mais  l'Académie,  qui  n'ignorait  pas  les  projets  de 
mesure  violente  qu'avait  suggérés  M.  Benjamin  Con- 
stant, était  peu  disposée  à  lui  ouvrir  volontairement 
ses  portes,  et  le  18  novembre  1830,  ce  fut  son  concur- 
rent, M.  Viennet,  qui  fut  élu. 

T.     H.  I(, 


146  CHAPITRE  XI. 

Trois  semaines  après,  quand  on  apprit  que  M.  Ben- 
jamin Constant  était  mort,  le  parti  populaire  se  mit  en 
mouvement  et  Youlut  lui  faire  décerner  de  grands 
honneurs.  Une  couronne  civique  fut  déposée  sur  le 
banc  de  la  Chambre  où  il  siégeait  habituellement.  On 
demanda  que  la  Chambre  entière  assistât,  en  costume,, 
à  ses  funérailles,  et  qu'un  crêpe  noir  fût  attaché^  pen- 
dant quelques  jours,  au  drapeau  placé  dans  la  salle> 
au-dessus  du  fauteuil  du  président.  On  exigea,  du  mi- 
nistre de  l'intérieur,  qu'un  projet  de  loi,  qui  fut  en  effet 
présenté  peu  de  temps  après,  rangeât  immédiatement 
le  nouveau  mort  parmi  les  grands  hommes  du  Pan- 
théon. La  plupart  de  ces  velléités  d'un  enthousiasme 
faux  demeurèrent  sans  résultat.  Le  cortège  qui  se  ren- 
dit aux  obsèques  de  M.  Benjamin  Constant  fut  nombreux 
et  pompeux,  mais  froid  et  sec,  à  l'image  du  mort  lui- 
même.  Rien  n'est  plus  beau  que  les  hommages  à  la 
mémoire  des  hommes  qui  ont  honoré  leur  temps; 
mais  il  y  faut  une  juste  mesure,  jointe  à  une  émotion  et 
à  un  respect  vrais.  Ces  sentiments  manquèrent  aux 
démonstrations  étalées  en  l'honneur  de  M.  Benjamin 
Constant.  Échec  mérité  pour  la  mémoire  de  l'homme, 
et  triste  symptôme  pour  le  parti  qui  le  célébrait.  Je  me 
sentis  mal  à  l'aise  et  choqué  en  y  assistant. 

Un  événement  plus  grave,  le  procès  des  ministres 
approchait.  A  peine  sorti  des  affaires ,  je  m'étais 
empressé  de  prendre,  à  ce  sujet,  une  position  très- 
décidée.  Dans  la  séance  du  9  novembre  1830,  quelques 
phrases  de   M.   Odilon  -  Barrot ,  sur  l'adresse  de  la 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES  (Dec.  1830,.  147 

Chambre  des  députés  contre  la  peine  de  mort  en  ma- 
tière politique,  m'en  avaient  fourni  Foccasion  natu- 
relle. En  allant  à  la  tribune,  comme  je  passais  devant 
M.  Casimir  Périer  :  «  Vous  ferez  d'inutiles  efforts,  me 
dit-il  à  voix  basse;  vous  ne  sauverez  pas  la  tête  de 
M.  de  Polignac.  »  J'espérais  mieux  du  sentiment  public, 
et  j'exprimai  le  mien  en  quelques  paroles  :  «  Je  ne 
porte  aucun  intérêt  aux  ministres  tombés  ;  je  n'ai  avec 
aucun  d'eux  aucune  relation  ;  mais  j'ai  la  profonde 
conviction  qu'il  est  de  l'honneur  de  la  nation,  de  son 
honneur  historique,  de  ne  pas  verser  leur  sang.  Après 
avoir  changé  le  gouvernement  et  renouvelé  la  face  du 
pays,  c'est  une  chose  misérable  de  venir  poursuivre 
une  justice  mesquine  à  côté  de  cette  justice  immense 
qui  a  frappé,  non  pas  quatre  hommes,  mais  un  gou- 
vernement tout  entier,  toute  une  dynastie.  En  fait  de 
sang,  la  France  ne  veut  rien  d'inutile.  Toutes  les  révo- 
lutions ont  versé  le  sang  par  colère,  non  par  nécessité; 
trois  mois,  six  mois  après,  le  sang  versé  a  tourné  contre 
elles.  Ne  rentrons  pas  aujourd'hui  dans  l'ornière  où 
nous  n'avons  pas  marché,  même  pendant  le  combat.  » 
La  Chambre  était  visiblement  émue  et  en  sympathie. 
Comme  je  retournais  à  ma  place,  M.  Royer-CoUard 
m'arrêta,  et  me  serrant  fortement  la  main:  «Vous ferez 
de  plus  grands  discours;  vous  ne  vous  ferez  jamais,  à' 
vous-même,  plus  d'honneur.  »  M.  de  Martignac  vint 
s'asseoir  à  côté  de  moi  et  me  remercia  avec  effusion  : 
«  C'est  grand  dommage,  me  dit-il,  que  cette  cause  ne 
se  juge  pas  ici  et  en  ce  moment;  elle  serait  gagnée.  » 


148  CHAPITRE  XI. 

Pour  celui  qui  parle,  et  même  pour  ceux  qui  écou- 
tent, les  impressions  de  la  tribime  sont  si  vives  qu'on 
est  tenté  de  les  croire  décisives.  Les  faits  ne  tardent  pas 
à  dissiper  cette  illusion.  En  présence  des  grandes  ques; 
lions  de  gouvernement,  la  parole  est  à  la  fois  puissante 
et  très-insuffisante;  elle  prépare  et  n'achève  pas;  il  faut 
s'en  servir  sans  s'y  confier.  Nos  débats,  dans  la  Cliambre 
des  députés,  avaient  certainement  mis  en  lumière  la 
vraie  justice  politique,  et  jeté  dans  beaucoup  d'esprits 
un  sentiment  favorable.  Mais  quand  vint  le  procès 
même,  la  difficulté  et  le  péril  restaient  immenses  ;  et 
pendant  huit  jours,  le  cabinet  avec  tout  son  pouvoir, 
M.  de  La  Fayette  avec  toute  sa  popularité,  le  roi  Louis- 
Philippe  avec  son  habile  et  humain  savoir-faire,  la  Cour 
des  pairs  avec  sa  courageuse  sagesse,  se  consumèrent 
en  efforts,  toujours  près  d'échouer,  pour  contenir  les 
menées  révolutionnaires  et  les  colères  imprévoyantes 
qui  cherchaient,  dans  la  condamnation  à  mort  des  ac- 
cusés, celles-ci  leur  satisfaction,  celles-là  leur  succès. 
Pendant  ce  temps  d'action,  la  Chambre  des  députés, 
qui  n'avait  point  à  agir,  s'abstint  de  parler. 

Une  seule  fois,  au  plus  fort  de  la  crise,  la  veille  du 
jour  où  la  Cour  des  pairs  devait  prononcer  son  arrêt,  le 
cabinet  crut  avoir  besoin  de  l'appui  explicite  de  la 
Chambre  des  députés.  Sur  une  interpellation  de  M.  de 
Kératry,  M.  Laffitte  exposa  en  bons  termes  les  périls  de 
la  situation,  les  incpiiétudes  publiques,  qualifia  sans 
ménagement  les  divers  ennemis  de  l'ordre,  et  promit 
que  le  gouvernement  ferait  son  devoir,  tout  son  devoir. 


i 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES  (Dec.  1830).  149 

en  témoignant  la  confiance  qu'autour  de  lui  tout  le 
monde  en  ferait  autant.  M.  Odilon  Barrot,  malgré  quel- 
ques expressions  mallieureuses,  empruntées  à  la  rou- 
tine des  vieux  partis  plutôt  qu'à  ses  propres  sentiments^ 
et  que  peu  après  il  s'empressa  de  désavouer,  tint  le 
môme  langage.  Nous  répondîmes  à  cet  appel,  M.  Dupin 
et  moi,  par  une  franche  adhésion;  toute  question, 
toute  critique,  toute  parole  blessante,  tout  conseil  im- 
portun furent  écartés;  nous  nous  déclarâmes  engagés 
avec  le  cabinet  dans  une  responsabilité  commune,  et 
résolus  à  le  soutenir  de  tout  notre  pouvoir  dans  la  lutte 
qu'il  soutenait  pour  l'honneur  de  tous. 

C'était  le  caractère  particulier  de  cette  lutte  que  les 
embarras  et  les  périls  du  pouvoir  lui  venaient  bien  plus 
de  ses  instruments  que  de  ses  ennemis.  Les  fauteurs 
actifs  du  désordre,  les  membres  des  clubs,  des  so- 
ciétés secrètes,  la  populace  oisive  et  turbulente  étaient, 
à  vrai  dire,  peu  redoutables.  Mais  il  fallait  les  réprimer 
à  l'aide  d'une  garde  nationale  incertaine,  troublée, 
pleine  d'humeur  et  môme  de  colère  contre  les  hommes 
qu'on  lui  donnait  à  protéger  autant  que  contre  ceux 
qu'elle  avait  à  combattre.  Et  cette  garde  nationale  était 
sous  les  ordres  d'un  chef  animé,  dans  la  question  spé- 
ciale du  procès  des  ministres,  des  intentions  les  plus 
franches,  mais  mécontent  de  la  politique  générale  du 
gouvernement  et  aspirant  à  la  dominer  pour  la  chan- 
ger. M.  de  La  Fayette  d'ailleurs  ne  savait  guère  exer- 
cer le  commandement  que  par  les  compliments,  les 
prières  et  les  exhortations  affectueuses,  moyens  d'in- 


150  CHAPITRE  XI. 

fluence  qui  ne  manquent  pas  de  noblesse  morale  et 
ont  leur  valeur  dans  un  moment  donné,  mais  qui  n'ob- 
tiennent que  des  résultats  incomplets  et  s'usent  très- 
vite  quand  il  faut  faire  agir  les  bommes  contre  leurs 
propres  pencbants. 

Heureusement,  et  grâce  surtout  à  la  fermeté  habile 
du  président  de  la  Cour  des  pairs  et  de  la  Cour  elle- 
même,  répreuve  fut  courte  et  dégagée  de  tout  ce  qui 
aurait  pu  l'aggraver.  La  liberté  de  la  défense  fut  entière 
sans  que  le  tribunal  pût  être  un  moment  taxé  de  fai- 
blesse. Ces  mêmes  événements,  ces  mêmes  actes  à 
peine  refroidis  qui,  hors  de  la  salle,  dans  la  cour  du 
palais,  dans  les  rues  de  la  ville,  faisaient  bouillonner 
les  esprits  et  jetaient  l'effervescence  jusque  dans  les  ba- 
taillons chargés  de  défendre  l'ordre  public,  étaient  au 
même  moment,  dans  l'enceinte  de  la  Cour,  rappelés, 
commentés,  discutés  avec  une  hardiesse  pleine  de  con- 
venance. Juges,  accusés  et  défenseurs  gardèrent  dans 
ces  débats  une  égale  dignité,  un  même  sentiment  de 
leurs  devoirs  et  de  leurs  droits.  Rien  ne  se  passa  au  de- 
dans qui  pût  accroître  au  dehors  la  fermentation  et  le 
trouble  ;  rien  de  ce  qui  se  passait  au  dehors  n'altéra  au 
dedans  le  cours  régulier  du  procès.  Je  ne  crois  pas 
que  les  annales  judiciaires  du  monde  civilisé  offrent  un 
plus  grand  exemple  de  la  justice  rendue  avec  une  indé- 
pendance et  une  sérénité  imperturbables  au  milieu  des 
plus  violents  orages  de  la  politique.  C'est  la  gloire  de  la 
Cour  des  pairs  d'avoir,  sous  des  régimes  divers,  con- 
stamment offert  ce  beau  spectacle;  entre  ses  mains,  la 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES  (Dec.  1830).  151 

balance  delà  justice  n'a  jamais  fléchi,  quels  que  fussent 
autour  d'elle  le  déchaînement  des  passions  publiques 
et  l'ébranlement  de  l'État. 

Deux  hommes  jusque-là  inconnus,  mais  qui  devaient 
prendre  bientôt  une  part  active  aux  affaires  du  pays, 
parurent  alors  pour  la  première  fois  sur  la  scène.  Parmi 
les  avocats  chargés  de  la  défense  des  ministres  accusés, 
et  à  côté  de  M.  de  Martignac,  M.  Sauzet,  défenseur  de 
M.  de  Chantelauze,  frappa  la  Cour  et  le  public  par  une 
éloquence  élevée,  abondante,  pleine  d'idées,  d'émotions 
et  d'images,  et  qui  révélait  dans  l'orateur  beaucoup 
d'intelligence  et  d'équité  politique,  à  travers  le  luxe  un 
peu  flottant  de  sa  pensée  et  de  son  langage.  M.  de  Mon- 
talivet,  entré  dans  le  cabinet  le  2  novembre  comme 
ministre  de  l'intérieur,  s'était  d'abord  défendu  d'une  si 
prompte  élévation,  se  trouvant  lui-même  trop  jeune 
ei  craignant  de  se  perdre,  avant  le  temps,  sous  un  tel 
fardeau  :  «  Vous  ne  voulez  donc  pas  m'aider  à  sauver 
la  vie  des  ministres?»  lui  dit  vivement  le  roi  Louis- 
Philippe;  M.  de  Montalivet  se  rendit  à  l'instant,  et  ré- 
pondant à  l'attente  du  Roi,  il  fit,  de  la  sûreté  person- 
nelle des  accusés,  dans  tout  le  cours  du  procès,  sa 
propre  et  assidue  mission.  Ce  fut  lui  qui,  le  21  décem- 
bre, quelques  heures  avant  le  moment  où  l'arrêt 
devait  être  prononcé,  prenant  sur  lui  la  responsabi- 
lité de  toutes  les  difficultés  imprévues,  tira  MM.  de 
Polignac,  de  Chantelauze,  de  Peyronnet  et  de  Guernon- 
Ranville  de  la  prison  de  Luxembourg,  et  à  cheval  à 
^ôté  de  leur  voiture  entourée  d'une  escorte  de  gardes 


152  CHAPITRE  XI. 

nationaux  et  de  chasseurs,  les  conduisit  rapidement  à 
Vincennes  dont  le  canon  annonça  qu'ils  étaient  rentrés 
sous  la  garde  éprouvée  du  général  Daumesnil. 

Le  défilé  était  franchi.  Au  premier  moment,  quand 
l'arrêt  fut  connu,  la  fermentation  redoubla  au  lieu  de 
tomber.  Les  colères  sincères  et  les  espérances  factieuses 
étaient  également  déçues.  Pendant  deux  jours,  les  me- 
sures d'ordre  aussi  durent  redoubler.  Tout  le  gouver- 
nement s'y  porta  avec  ardeur.  Les  princes  donnèrent 
l'exemple  ;  M.  le  duc  de  Nemours,  à  peine  âgé  de  s^eize 
ans,  fit  des  patrouiUes  de  nuit  avec  la  garde  nationale  à 
cheval.  Mais  l'effervescence  cessa  bientôt;  toutes  les 
grandes  autorités,  M.  de  La  Fayette,  les  ministres  de 
l'intérieur  et  de  la  guerre,  le  préfet  de  la  Seine,  le  pré- 
fet de  police  firent  des  ordres  du  jour  et  des  proclama- 
tions pour  féliciter  la  garde  nationale,  la  troupe  de 
ligne,  la  population,  de  leur  conduite  et  de  leur  succès. 
Le  Roi  monta  à  cheval  et  parcourut  tous  les  quartiers 
de  Paris,  promenant  partout  sa  joie  reconnaissante.  La 
satisfaction  devint  promptement  générale;  le  péril  était 
passé  et  l'amour-propre  satisfait  ;  on  ne  craignait  plus 
rien  et  on  s'était  fait  honneur.  La  question  qui,  depuis 
six  semaines,  remplissait  tous  les  cœurs  d'irritation  ou 
d'inquiétude,  et  condamnait  tant  de  citoyens  à  tant  de 
fatigues  et  d'ennuis,  était  enfin  vidée  ;  le  sentiment  pu- 
blic était  celui  de  la  délivrance. 

M.  de  La  Fayette  seul  et  ses  amis  n'étaient  pas  déli-" 
vrés.  Ils  avaient  loyalement  et  utilement  agi  ;  une 
grande  part  du  succès  et  de  l'honneur  leur  revenait. 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES   (Dec.  1830).  153 

mais  une  nouvelle  épreuve  commençait  pour  eux.  Pour 
contenir  les  esprits  ardents  et  la  jeunesse  impatiente 
qui  se  pressaient  autour  d'eux,  pour  obtenir  même  leur 
secours  contre  les  violences  des  rues,  ils  avaient  ac- 
cueilli beaucoup  d'espérances  et  fait  beaucoup  de  pro- 
messes :  des  espérances  et  des  promesses  vagues,  les 
conséquences  de  la  révolution  de- Juillet,  le  programme 
de  l'Hôtel  de  ville,  les  institutions  républicaines  autour 
d'un  trône  populaire,  toutes  ces  aspirations  confuses 
vers  la  Constitution  des  États-Unis  d'Amérique  au  lieu 
de  la  Charte,  et  pourtant  sous  le  nom  de  la  monarchie. 
Le  moment  était  venu  d'acquitter  ces  dettes  ;  en  s'em- 
ployant,  dans  les  derniers  jours  du  procès  des  minis- 
tres, à  réprimer  toute  perturbation  matérielle,  un  cer- 
tain nombre  de  jeunes  gens  appartenant  aux  Écoles 
polytechnique,  de  droit  et  de  médecine,  avaient  publi- 
quement annoncé  le  prix  qu'ils  attendaient  de  leur 
zèle;  des  proclamations  affichées  dans  leurs  quartiers 
disaient  :  «  Sans  le  prompt  rétablissement  de  l'ordre,  la 
liberté  est  perdue.  Avec  le  rétablissement  de  l'ordre,  la 
certitude  nous  est  donnée  de  la  prospérité  publique;  le 
Roi,  notre  élu,  La  Fayette,  Dupont  (de  l'Eure),  Odilon 
Barrot,  nos  amis  et  les  vôtres,  se  sont  engagés  sur 
l'honneur  à  l'orgahisation  complète  de  la  liberté  qu'on 
nous  marchande,  et  qu'en  Juillet  nous  avons  payée 

comptant De  l'ordre,  et  alors  on  demandera  une 

base  plus  républicaine  pour  nos  institutions.  »  On  de- 
mandait à  grands  cris  cette  base  nouvelle.  En  vain,  le 
Moniteur,  parlant  au  nom  du  gouvernement,  décla- 


154  CHAPITRE  XI. 

rait  qu'il  n'avait  fait  aucune  promesse;  en  vain  M.  Laf- 
fitte  confirmait,  à  la  tribune  de  la  Chambre  des  députés, 
Fassertion  du  Moniteur,  et  essayait  de  donner  satisfac- 
tion aux  jeunes  gens  des  Écoles  en  faisant  voter  pour 
eux,  par  la  Chambre  des  députés,  les  mêmes  remercie- 
ments que  pour  la  garde  nationale  et  l'armée.  Les 
jeunes  gens  repoussaient  avec  un  arrogant  dédain  les 
remerciements  de  cette  Chambre,  précisément  l'un  des 
pouvoirs  qu'ils  entendaient  réformer.  C'était  de  M.  de 
La  Fayette  et  de  ses  amis  politiques  qu'ils  attendaient 
leurs  satisfactions  véritables  et  l'accomplissement  des 
promesses  qu'on  leur  avait  faites  en  réclamant  leur 
concours  pour  le  respect  de  la  justice  légale  et  le  main- 
tien de  l'ordre  public. 

Au  même  moment  où  éclataient  ces  nouveaux  tu- 
multes, la  Chambre  des  députés  discutait  le  projet  de 
loi  sur  l'organisation  des  gardes  nationales.  A  l'occasion 
de  ce  projet,  la  situation  de  M.  de  La  Fayette  était  natu- 
rellement en  question.  Comme  je  l'ai  déjà  rapgelé,  l'or- 
donnance du  16  août  1830  ne  l'avait  nommé  comman- 
dant général  des  gardes  nationales  du  royaume  «  qu'en 
attendant  la  promulgation  de  la  loi  sur  leur  organisa- 
tion. »  Un  article  proposé  par  la  commission  interdisait, 
même  pour  un  seul  département  ou  arrondissement, 
tout  commandement  central  de  ce  genre,  et  rendait  aux 
gardes  nationales  leur  caractère  municipal  en  les  repla- 
çant sous  l'autorité  et  la  responsabilité  du  ministre  de 
l'intérieur.  Après  un  long  débat,  et  malgré  les  efforts 
de  quelques  membres  pour  qu'une  exception  tempo- 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES  [Dec.  1830).  155 

raire  mît  M.  de  La  Fayette  en  dehors  de  cette  disposi- 
tion, la  Chambre  adopta  l'article,  et  les  fonctions  de 
commandant  général  des  gardes  nationales  du  royaume 
se  trouvèrent  légalement  supprimées. 

Avec  des  formes  simples,  M.  de  La  Fayette  était  fin  et 
fier.  Ainsi  congédié  par  la  Chambre  des  députés,  au 
nom  des  principes  du  régime  constitutionnel,  et  sans 
doute  avec  l'assentiment  du  Roi  et  du  Cabinet,  car 
M.  Laffitte  avait  appuyé  l'article  de  la  commission,  il 
vit  clairement  qu'il  n'avait  qu'une  arme  pour  se  défen- 
dre avec  quelque  chance  de  succès.  Sans  rien  attendre 
de  plus,  il  envoya  au  Roi  sa  démission,  aussi  bien  comme 
commandant  spécial  de  la  garde  nationale  de  Paris  que 
comme  commandant  général  des  gardes  nationales  du 
royaume.  Si  son  importance,  sa  popularité,  le  service 
qu'il  venait  de  rendre  dans  Paris,  intimidaient  le  Roi  et 
le  faisaient  hésiter  devant  cette  retraite  soudaine,  si 
quelque  vive  manifestation  du  sentiment  public  venait 
aggraver  l'hésitation  du  Roi,  M.  de  La  Fayette  était  alors 
en  mesure  de  faire  ses  conditions  et  d'obtenir  pour  ses 
amis  politiques  ce  qu'il  leur  avait  fait  ou  laissé  espérer. 
Si  sa  démission  était  acceptée  du  Roi  sans  crainte  et  du 
public  sans  bruit,  la  dignité  de  M.  de  La  Fayette  était 
intacte,  et  il  restait,  dans  le  parti  populaire,  un  grand 
citoyen  maltraité  et  mécontent. 

Le  Roi  fut,  je  crois,  peu  surpris  de  la  démission  de 
M.  de  La  Fayette  et  était  décidé  à  l'accepter.  Mais  il  re- 
doutait l'apparence  d'un  tort  envers  un  homme  consi- 
dérable, persévérant  dans  son  dévouement  à  ses  prin- 


156  CHAPITRE  XI. 

cipes  et  qui  venait  de  lui  rendre  un  grand  service. 
Quoiqu'il  fût  capable  de  résolutions  spontanées  et  sou- 
daines, le  roi  Louis-Philippe  ne  les  aimait  pas;  il  tenait 
à  navoir,  dans  ses  propres  actes,  que  la  part  de  respon- 
sabilité inévitable,  et  à  paraître,  en  toute  occasion,  dé- 
terminé par  la  nécessité.  Il  répondit  à  M.  de  La  Fayette 
en  termes  vagues  et  en  lui  témoignant  l'espérance  que, 
dans  une  prochaine  entrevue,  il  le  ferait  revenir  de  son 
projet  de  retraite.  L'entrevue  eut  lieu  au  Palais-Royal, 
le  soir  même,  et  laissa  toutes  clioses  indécises.  Ni  le 
Roi,  ni  M.  de  La  Fayette  ne  voulaient  avoir  l'air  d'avoir 
un  parti  pris  et  de  se  l'imposer  l'un  à  l'autre.  Le  lende- 
main, le  Roi  chargea  M.  Laffiltc  et  M.  de  Montalivet 
d'aller  trouver  de  sa  part  M.  de  La  Fayette  et  de  l'en- 
gager à  conserver  le  titre  de  commandant  général 
honoraire  des  gardes  nationales  du  royaume  avec  le 
commandement  effectif  de  celle  de  Paris.  Après  une 
longue  conversation,  réservée  de  la  part  de  M.  de  La 
Fayette,  expansive  et  diffuse  de  la  part  de  JVL  iaffitte, 
les  interlocuteurs  se  séparèrent  sans  résultat  certain 
ni  clair.  M.  de  La  Fayette  avait  maintenu  sa  démis- 
sion avec  des  commentaires  qui  semblaient  la  rendre 
conditionnelle,  et  M.  Laffitte  se  disait  convaincu  qu'en 
dernière  analyse  M.  de  La  Fayette  accepterait  ce  que 
lui  offrait  le  Roi.  M.  de  Montalivet,  en  sortant,  ex- 
prima des  doutes  et  insista  aui)rès  de  M.  Laftitte  sur  la 
nécessité  d'une  explication  péremptoire  pour  arriver  à 
une  conclusion  positive:  «Bah!  lui  dit  M.  Laffitte, 
laissez  là  vos  défiances  incurables  et  vos  rigueurs  ma- 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES    Dec.  1830".  157 

thématiques;  l'affaire  s'arrangera.  »  Le  Roi,  qui  ne  la 
trouvait  pas  arrangée,  renvoya  le  soir  même  à  l'état- 
major  de  la  garde  nationale  M.  de  Montalivct  seul  pour 
arriver  enfin  à  un  résultat.  Cette  fois^  les  questions  et 
les  réponses  furent  précises  et  nettes  :  «  Quoique  la  loi 
sur  la  garde  nationale  n'ait  pas  encore  l'adhésion  du 
troisième  pouvoir,  dit  M.  de  La  Fayette,  pour  moi,  elle 
a  prononcé;  il  n'y  a  plus  de  commandant  général  des 
gardes  nationales  du  royaume.  Quant  au  commande- 
ment de  la  garde  nationale  de  Paris,  je  prendrais,  en 
l'acceptant  aujourd'hui,  ma  part  de  responsabilité  dans 
l'inexécution  du  programme  de  l'Hôtel  de  ville.  Je  n'y 
puis  consentir.  La  seule  politique  qui  pût  avoir  mon 
concours  se  résume  dans  ces  trois  points  :  une  Chambre 
des  pairs  choisie  par  le  Roi  parmi  des  candidats  élus 
par  le  peuple,  une  Chambre  des  députés  élue  sous 
l'empire  d'une  nouvelle  loi  électorale  et  avec  une  large 
extension  du  droit  de  suffrage,  un  ministère  pris  entiè- 
rement dans  la  gauche.  » 

La  situation  devenait  claire.  3L  de  Montalivet  se  re- 
tira. M.  de  La  Fayette  écrivit  au  Roi  «  qu'il  se  regardait 
comme  ayant  donné  sa  démission.  »  Le  Roi  lui  répondit 
aussitôt  «qu'en  le  regrettant  bien  vivement,  il  allait 
prendre  des  mesures  pour  remplir  le  vide  qu'il  aurait 
voulu  prévenir.  »  11  était  plus  de  minuit;  M.  de  Monta- 
livet convoqua  au  Palais-Royal  les  colonels  des  légions 
de  la  garde  nationale,  leur  raconta  les  exigences  et  la 
retraite  définitive  de  M.  de  La  Fayette,  et  assuré  de  leur 
adhésion,  il  se  rendit  sur-le-champ  chez  lun  des  plus 


158  CHAPITRE  XI. 

Taillants  et  plus  honorés  chefs  de  l'armée,  le  général 
comte  de  Lobaii,  pom^  lui  annoncer  l'intention  du  Roi 
de  lui  confier  le  commandement  supérieur  de  la  garde 
nationale  de  Paris  ;  «  Laissez-moi  tranquille,  lui  dit  le 
vieux  soldat  aussi  modeste  que  brave,  je  n'entends  rien 
aux  gardes  nationaux. — Comment!  vous  n'y  entendez 
rien  quand  il  s'agit,  dès  ce  matin  peut-être,  de  bataille 
et  de  péril? — Ah!  si  c'est  de  cela  qu'il  s'agit,  à  la 
bonne  heure;  il  en  arrivera  ce  qui  pourra;  j'accepte.  » 
Le  général  sortit  de  son  lit,  se  rendit  au  Palais-Royal 
et  prit  sur  l'heure  son  nouveau  commandement. 

On  vit  alors  éclater  un  des  innombrables  exemples 
de  cette  crédulité  empressée  et  opiniâtre  qui  s'empare 
si  aisément  des  partis,  quelquefois  même  de  leurs 
chefs  éminents,  et  qui  leur  fait  admettre,  contre  leurs 
adversaires,  les  imputations  les  plus  absurdes  ou  les 
plus  excessives,  fermant  leurs  yeux  aux  explications 
naturelles  et  vraies  des  faits  qui  leur  ont  suscité  de 
vives  alarmes,  ou  des  échecs  graves,  ou  d'amers  déplai- 
sirs. Pendant  deux  ans,  à  la  tribune,  dans  les  jt/urnaux, 
dans  les  pamphlets,  dans  les  correspondances,  M.  de 
La  Fayette  fut  accusé  d'avoir  voulu  faire  violence  au 
Roi  et  le  contraindre,  par  des  combinaisons  factieuses 
ou  des  mouvements  populaires,  à  donner  enfin  à  la 
France  ces  institutions  répubhcaines  que  le  programme 
de  l'Hôtel  de  ville  lui  avait  promises,  et  qu'elle  atten- 
dait encore.  A  leur  tour,  les  amis  de  M.  de  La  Fayette 
accusaient  le  Roi  d'avoir  ourdi  contre  lui,  dans  la 
Chambre  des  députés,  une  perlide  intrigue,  et  tendu 


LE  PROCÈS  DES  MLMSTRES  (Dec.  1830).  159 

ensuite,  dans  une  négociation  obscure,  toute  sorte  de 
pièges  pour  lui  faire  perdre  le  conimandenient  général 
des  gardes  nationales  du  royaume  sans  le  lui  ôter,  et 
pour  Fécarter  du  commandement  de  la  garde  nationale 
de  Paris  en  ayant  lair  de  vouloir  l'y  conserver.  En 
vain  le  Roi  et  M.  de  La  Fayette  faisaient  donner  ou  don- 
naient eux-mêmes  à  ces  imputations  les  démentis  les 
plus  formels;  on  s'obstinait,  de  part  et  d'autre,  avoir 
ou  à  représenter  sous  ce  jour  leurs  intentions  et  leurs 
actes;  et  il  est  resté  établi,  dans  un  grand  nombre  d'es- 
prits et  d'écrits,  qu'en  décembre  1830,  après  le  procès 
des  ministres  de  Charles  X,  M.  de  La  Fayette  fut  un 
conspirateur  factieux  et  le  roi  Louis-Philippe  un  fourbe 
ingrat. 

Ils  n'avaient  été,  ni  l'un  si  révolutionnaire,  ni  l'autre 
si  machiavéhque.  M.  de  La  Fayette  avait  poussé  jusqu'à 
leur  extrême  limite  ses  moyens  d'influence  pour  faire 
adopter  par  le  gouvernement  une  très-mauvaise  poli- 
tique ([ue  repoussaient  également  le  vœu  de  la  France 
et  le  bon  sens  du  Roi  ;  mais  les  manifestations  de  ses 
airus,  même  les  plus  inconvenantes,  n'étaient  point 
allées  jusqu'à  la  sédition;  et  quant  à  lui-même,  il  était 
bien  le  maître  de  chercher  dans  la  perspective  de  sa 
démission  une  chance  de  succès,  et  de  se  retirer 
plutôt  que  de  prêter  à  une  politique  qu'il  désapprouvait 
^  l'apparence  de  son  adhésion.  11  avait  en  cela  usé  large- 
ment, mais  sans  les  dépasser,  des  droits  de  son  impor- 
tance et  de  sa  liberté.  Et  l'on  ne  saurait  dire  qu'une 
combinaison  factieuse  ait  accompagné  sa  résolution. 


160  CHAPITRE  XI. 

car  si  l'un  de  ses  deux  principaux  amis  politiques, 
M,  Dupont  de  l'Eure,  donna  avec  lui  sa  démission, 
l'autre,  M.  Odilon  Barrot,  ne  fut  point  d'avis  de  cette 
retraite,  et  conserya,  en  disant  hautement  pourquoi,  le 
poste  qu'il  occupait.  Le  roi  Louis-Philippe,  à  son  tour, 
eut  parfaitement  raison  de  se  saisir  de  l'appui  que  lui 
oiîraient  très-volontairement  les  Chambres  pour  se  sous- 
traire à  des  exigences  qu'avec  raison  aussi  il  jugeait 
dangereuses,  et  pour  établir  dans  son  gouvernement 
un  peu  d'iiarmonie  et  de  suite  au  lieu  du  trouble  et  de 
la  lutte  qu'y  entretenaient  M.  de  La  Fayette  et  ses  amis. 
Il  n'y  eut  d'un  côté  point  de  violence,  et  de  l'autre  point 
de  perfidie.  Seulement  le  roi  Louis-Pliilippe,  dans  ses 
démonstrations  parlées  ou  écrites,  donnait,  à  la  comé- 
die qui  se  joue  toujours  un  peu  entre  les  acteurs  politi- 
ques, plus  de  place  que  n'en  exigeait  son  rôle;  et  M.  de 
La  Fayette,  au  milieu  de  ses  velléités  républicaines, 
était  plus  téméraire  en  idée  que  hardi  dans  l'action,  et 
se  laissait  pousser  à  entreprendre  beaucoup  plus  qu'il 
ne  pouvait  ou  n'osait  exécuter. 

La  crise  se  termina  sans  bruit  :  le  commandement 
de  la  garde  nationale  de  Paris  passa  paisiblement  des 
mains  de  M.  de  La  Fayette  dans  celles  du  comte  de  Lo- 
bau.  Ni  le  public,  ni  la  garde  nationale  elle-même  ne 
parurent  se  préoccuper  du  cliangement.  Les  Chambres 
se  félicitaient  d'avoir  écarté  une  influence  turbulente, 
et  rétabli  dans  cette  branche  de  l'administration  l'or- 
dre constitutionnel.  M.  de  La  Fayette  s'était  trompé  sur 
son  iniportaïu'c  personnelle  comme  il  se  lrouq)ait  dans 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES  (Dec.  1830).  161 

ses  plans  de  politique  générale.  Le  roi  Louis-Philippe 
seul  grandit  dans  cette  épreuve;  il  s'était  montré  adroit 
et  résolu,  patient  et  prompt.  11  n'avait  plus  à  côté  de  lui 
un  allié  souvent  compromettant  et  toujours  incom- 
mode, ni  dans  son  Conseil  un  garde  des  sceaux  bourru 
et  dévoué  à  la  politique  de  l'opposition.  M.  Mérilliou 
avait  remplacé  M.  Dupont  de  l'Eure  au  ministère  de 
la  justice,  et  M.  Barthe  M.  Mérilliou  dans  celui  de  l'in- 
struction publique  :  tous  deux  issus  du  parti  populaire, 
opposants  conspirateurs  sous  la  Restauration,  mais  tous 
deux  disposés  à  regarder  leur  but  comme  atteint  par  la 
fondation  du  gouvernement  nouveau  et  à  le  soutenir 
contre  ses  divers  ennemis.  Le  cabinet  de  ver  ait  plus 
homogène  et  l'influence  du  Roi  y  était  plus  grande.  11 
avait  gagné  et  dans  l'opinion  publique  et  pour  son 
propre  pouvoir. 

M.  Laffitte  était  presque  aussi  satisfait  que  le  Roi.  Il 
lui  avait  prêté  son  concours  dans  tout  ce  qui  venait  de 
se  passer,  et  restait  président  d'un  Conseil  où  il  n'avait 
plus  de  lutte  à  soutenir.  Le  même  ambassadeur  qui,  au 
mois  de  novembre  1830,  avait  eu  avec  lui  sur  le  boule- 
vard une  conversation  que  j'ai  rappelée,  en  eut,  dans  les 
premiers  jours  de  janvier  1831,  une  seconde  dont  il  a 
recueilli'  les  souvenirs,  et  que  je  reproduis  textuelle- 
ment, car  toute  altération  lui  ferait  perdre  quelque 
chose  de  sa  frappante  vérité.  «  J'étais  revenu  à  Paris 
pour  le  procès  des  ministres,  et  en  repartant  pour  mon 
poste  je  demandai  à  M.  Laffitte  le  jour  et  l'heure  où  je 
pourrais  prendre  congé  de  lui  et  recevoir  ses  instruc- 

•  T.    Il  11 


162  CHAPITRE  XI. 

lions.  Il  était  fort  occupé,  et  me  donna  rendez-vous, 
non  pas  au  ministère  des  finances  où  il  n'habitait  point, 
mais  chez  lui,  et  il  m'indiqua  huit  heures  du  soir.  Je 
m'y  rendis  exactement.  Il  était  encore  à  table  et  il  avait 
du  monde  à  dîner.  Je  lui  fis  dire  que  je  l'attendrais  dans 
le  salon.  Il  quitta  la  salle  à  manger  et  ses  convives,  et 
vint  causer  avec  moi.  J'avais  peu  de  chose  à  lui  dire; 
ce  qui  m'importait,  c'était  de  savoir  quel  était  l'esprit 
du  gouvernement,  quel  jugement  il  portait  d^  la  situa- 
tion et  quelle  marche  il  se  proposait  de  suivre.  M.  Laf- 
fitle  me  donna  toute  satisfaction.  Il  était  encore  plus 
content  et  plus  assuré  que  lors  de  notre  conversation 
du  mois  de  novembre.  Le  procès  des  ministres  venait 
de  finir,  où  il  s'était  comporté  en  honnête  homme  et 
avait  fait  preuve  de  discernement  et  de  courage.  Son 
parti  semblait  avoir  renoncé  aux  traditions  et  aux  em- 
portements révolutionnaires.  M.  Laffitte  était  donc  en 
plein  optimisme;  toutes  les  circonstances  lui  semblaient 
favorables,  Il.se  félicitait  des  bonnes  relation^  que  la 
France  avait  de  plus  en  plus  avec  les  puissances  étran- 
gères; il  espérait  qu'elles  ne  seraient  pas  troublées  par 
les  révolutions  que  souhaitaient  si  imprudemment  ses 
amis  républicains.  Il  désavouait  hautement  toute  in- 
fluence du  gouvernement  français  sur  les  révolution- 
naires italiens  et  leurs  sociétés  secrètes.  Pendant  qu'il 
parlait  ainsi,  ses  convives,  après  le  dîner  fini,  arrivaient 
dans  le  salon  ;  il  n'y  prenait  pas  garde  et  continuait  à 
me  parler  de  la  politique  intérieure  et  extérieure  sans 
s'apercevoir  de  la  physionomie  un  peu  étonnée  de  ses 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES  (Dec.  1830\  163 

amis.  Il  leur  causa  encore  plus  de  surprise  quand  il 
•vint  au  chapitre  de  l'Angleterre  ;  il  n'était  pas  bien  in- 
formé et  jugeait  assez  mial  de  la  situation  du  ministère 
de  lord  Grey,  qui,  depuis  quelques  semaines,  aVait  suc- 
cédé au  duc  de  Wellington.  Il  ne  croyait  pas  que  le 
nouyeau  cabinet  réussît  à  avoir  la  majorité  dans  le 
Parlement  et  à  faire  passer  le  bill  de  réforme  parle- 
mentaire. Ce  pronostic  ne  semblait  ni  le  chagriner  ni 
l'inquiéter.  Il  disait  que  le  duc  de  WeUington  était  par- 
faitement raisonnable,  qu'il  avait  reconnu  sans  hésita- 
tion et  avec  sincérité  l'avènement  du  roi  Louis-Philippe, 
et  qu'on  aurait  sans  doute  avec  lui  de  très-bonnes  rela- 
tions. Peut-être  faudrait -il  reconnaître  don  Miguel 
pour  roi  de  Portugal;  mais  cela  serait  sans  inconvénient 
pour  la  France.  Ce  langage  tenu  si  ouvertement  devant 
de  tels  auditeurs  était  d'autant  pliis  étrange  qu'en  ce 
moment  l'opinion  publique  était  justement  animée 
contre  don  Miguel;  le  pavillon  français  avait  été  insulté 
à  Lisbonne;  plusieurs  Français  avaient  été  arbitraire- 
ment emprisonnés,  maltraités  ou  déportés  en  Afrique, 
et  le  gouvernement  du  Roi  s'occupait  d'envoyer  une 
escadre  dans  le  Tage  pour  tirer  vengeance  de  cet  affront. 
Lorsque  M.  Laffitte  eut  mis  fin  à  cette  conversation,  je 
me  retirai,  et  je  n'ai  jamais  su  si  ses  amis  lui  avaient 
demandé  compte  de  tout  ce  qu'ils  venaient  d'entendre. 
J'en  doute,  car  ils  me  parurent  plus  ébahis  qu'irrités.» 
Autres  que  celles  de  M.  deJLa  Fayette,  les  illusions 
de  M.  Laffitte  n'étaient  pas  moindres.  Quoiqu^il  se  fût 
un  moment  séparé  de  M.  DupontMe  l'Eure  et  des  am$- 


164  CHAPITRE  XI. 

teurs  de  la  monarchie  républicaine,  il  n'avait  pas  con- 
quis, dans  les  Chambres  ni  dans  le  pubhc,  les  amis  de 
la  politique  de  résistance.  Les  partis  ne  donnent  sérieu- 
sement leur  adhésion  qu'à  deux  conditions,  des  prin- 
cipes certains  et  des  talents  éclatants  ;  ils  veulent  être 
sûrs  et  fiers  de  leurs  chefs.  M.  Laffitte  ne  présentait 
aux  adversaires  du   mouvement   révolutionnaire   ni 
l'une  ni  l'autre  de  ces  satisfactions.  Parleur  spirituel  et 
agréable  dans  la  conversation,  il  n'avait  à  la  tribune  ni 
originalité,  ni  abondance,  ni  puissance.  Quoique  ses 
idées  en  matière  de  finances  et  d'administration  fussent 
en  général  saines  et  pratiques,  il  n'inspirait,  même 
sous  ce  rapport,  point  de  solide  confiance.  Dans  son 
ministère  spécial,  et  soit  pour  les  travaux  intérieurs, 
soit  pour  les  débats  parlementaires  qui  s'y  rapportaient, 
il  s'en  remettait  à  M.  Thicrs,  qui  avait  accepté,  dans  ce 
département,  le  poste  de  sous-secrétaire  d'État,  où  il 
déployait  une  activité  et  une  habileté  qui  firent  bientôt 
de  lui  le  vrai  ministre.  Plusieurs  projets  de  loi.sur  les 
plus  importantes  questions  administratives  du  temps, 
sur  le  régime  des  contributions  directes,  l'amortisse- 
ment, le  budget,  les  dépenses  extraordinaires,  la  liste 
civile  et  la  dotation  de  la  Couronne,  furent,  par  ses 
soins,  préparés,  présentés  aux  Chambres  et  discutés 
avec  cette  curieuse  étude  des  faits  et  cette  verve  intelli- 
gente, féconde  et  brillante  autant  que  naturelle,  qui 
dès  lors  rendaient  sa  parole  à  la  fois  si  agréable  et  si 
efficace.  Sur  toutes  ces  matières,  il  prenait  assidûment 
les  conseils  du  baron  Louis  dont,  ajuste  titre,  il  esti- 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES.  (Dec.  1830).  165 

niait  très -haut  les  vues  générales  comme  l'expérience. 
M.  Thiers  travaillait  souvent  directement  avec  le  Roi, 
sans  que  M.  Laffitte,  à  qui  il  épargnait  ainsi  l'épreuve 
et  l'ennui  du  travail,  en  prît  aucun  ombrage.  Mais  en 
dehors  des  questions  administratives  et  spéciales , 
M.  Thiers,  à  cette  époque,  avec  une  réserve  évidemment 
préméditée,  s'abstenait  complètement  :  jeune  encore 
et  nouveau  dans  la  Chambre,  et  trop  clairvoyant  pour 
ne  pas  reconnaître  les  faiblesses  de  situation  et  de  con- 
duite du  cabinet,  il  ne  voulait  pas  s'engager  tout  entier 
à  la  suite  de  M.  Laffitte,  ni  compromettre,  dès  ses  pre- 
miers pas,  son  avenir,  en  donnant  hautement  à  une 
pohtique  si  chancelante  son  adhésion  et  son  appui. 
Ainsi  dans  les  Chambres,  et  quand  les  questions  de 
politique  générale  s'élevaient ,  M.  Laffitte  n'avait  le 
concours  ni  d'aucun  grand  parti,  ni  d'aucun  grand 
orateur,  et  restait  à  peu  près  seul  chargé  de  la  respon- 
sabilité du  gouvernement  avec  sa  légèreté,  son  im- 
prévoyance, son  inconséquence,  sa  complaisance,  ses 
fluctuiations  et  sa  présomption. 

L'état  des  affaires  extérieures  rendait  de  jour  en  jour 
sa  tâche  plus  compliquée  et  plus  difficile.  L'ébranle- 
ment imprimé  à  l'Europe  i)ar  la  révolution  de  Juillet 
éclatait  successivement  partout ,  en  Allemagne ,  en 
Suisse,  en  Italie,  en  Pologne  comme  en  Belgique  ;  et 
partout,  à  chaque  secousse,  les  regards  des  gouverne- 
ments et  des  peuples  se  portaient  vers  la  France.  La 
Belgique  offrait  son  trône;  l'Italie  et  la  Pologne  récla- 
inaient  l'appui  de  la  France,  ses  armées,  ou  du  moins 


166  CHAPITRE  XI. 

ses  généraux.  Partout  se  reproduisaient  les  questions 
de  l'intervention  ou  de  la  non-intervention,  de  la  pro- 
tection morale  ou  matérielle,  du  maintien  ou  du  rejet 
des  traités  de  1815,  et  au  bout  de  toutes  ces  questions, 
la  question  suprême  de  la  guerre  ou  de  la  paix  euro- 
péenne, alternative  formidable  sans  cesse  posée  devant 
le  gouvernement  français.  Et  chaque  fois  que,  par 
quelque  événement  nouveau,  toutes  ces  questions  ve-^ 
naient  à  renaître,  d'ardents  débats  recommençaient 
dans  la  Chambre  des  députés,  remettant  aux  prises 
les  partis,  et  obligeant  le  gouvernement,  non-seule- 
ment à  se  décider  nettement  dans  sa  politique,  mais  à 
venir  et  revenir  la  proclamer  et  la  défendre  publique- 
ment, sous  le  coup  de  complications  imprévues.  Et 
pendant  que  le  cabinet  du  roi  Louis- Philippe  avait  ainsi 
à  s'expliquer  et  à  lutter  sans  relâche  au  dedans  pour 
faire  comprendre  et  accepter  sa  politique  par  la  France, 
il  siégeait  en  conférence  à  Londres  avec  les  grandes 
puissances  européennes,  appelé  là  aussi  à  faire  com- 
prendre et  accepter  les  nécessités  de  sa  situation,  et 
toujours  à  la  veille  de  voir  rompre,  par  quelque  crise 
intérieure  ou  extérieure,  cette  délibération  commune 
et  pacifique,  seul  moyen  de  soustraire  la  France  et  l'Eu- 
rope aux  périls  de  la  guerre  dans  le  chaos. 

Un  jour  en  effet  la  Conférence  de  Londres  faillit  dis- 
paraître. M.  de  Talleyrand,  dont  la  position  et  l'influence 
y  étaient  promptement  devenues  grandes,  apprit  que 
l'idée  était  venue  à  quelques  personnes  dans  les  Cham- 
bres, et  même  dans  le  cabinet  français,  de  demander 


LE  PROCÈS  DES  MLNISTRES.  (Dec.   1830).  167 

qu'elle  fût  transportée  à  Paris.  Il  chargea  sur-le-champ 
l'un  (le  ses  plus  intelligents  secrétaires  de  s'y  rendre, 
d'expliquer  en  son  nom,  au  Roi  et  à  ses  ministres,  les 
inconvénients  d'une  pareille  tentative,  l'invraisemblance 
du  succès,  et  de  déclarer  en  outre  que,  pour  lui,  si  la 
Conférence  ne  se  tenait  plus  à  Londres,  il  n'y  resterait 
pas  comme  ambassadeur,  car  il  n'y  aurait  plus  rien  à 
faire.  L'envoyé  s'acquitta  bien  de  sa  mission,  et  cette 
velléité  étourdie  fut  abandonnée.  Pendant  qu'il  s'en 
entretenait  avec  le  Roi,  un  attroupement  tumultueux 
avait  lieu  sur  la  place  du  Palais-Royal,  poussant  des 
cris  et  réclamant  du  Roi  je  ne  sais  quelle  complaisance  : 
«  Croyez-vous,  Sire,  lui  dit-il,  que  la  Conférence  se  tînt 
longtemps  au  milieu  de  pareilles  scènes?  » 

M.  Laffitte  et  son  cabinet  s'affaissaient  de  jour  en  jour 
sous  le  poids  de  cette  situation.  En  vain,  pour  les  affai- 
res extérieures,  l'influence  du  Roi  prévalait,  en  définitive, 
dans  le  Conseil;  en  vain  le  général  Sébastiani  et  M.  de 
Montalivet  s'efforçaient  de  pratiquer  la  politique  d'ordre 
et  de  résistance;  c'était  toujours  dans  les  rangs  de  la  po- 
htique  de  mouvement  ou  de  laisser-aller  que  M.  Laffitte 
avait  ses  habitudes  et  ses  amis.  Par  indécision,  par  in- 
discrétion, par  mobilité,  par  faiblesse,  il  se  livrait  <à 
eux,  même  quand  il  n'agissait  pas  selon  leur  avis  et  leur 
désir.  Aussi  l'unité,  l'esprit  de  suite,  l'autorité,  l'effica- 
cité manquaient  absolument  au  cabinet.  Les  Chambres 
inquiètes  le  traitaient  tantôt  avec  ces  ménagements, 
tantôt  avec  ce  mécontentement  dédaigneux  (ju'inspire 
un  pouvoir  hors  d'état  de  suffire  à  sa  mission,  et  qu'on 


168  CHAPITRE  XI. 

n'a  nul  goût  à  soutenir  quoiqu'on  hésite  à  le  renverser. 
Et  le  public  ne  portait  à  Faduiinistration  de  M.  Laffitte 
pas  plus  de  confiance  que  les  Chambres,  les  hommes 
d'affaires  pas  plus  que  les  diplomates;  les  intérêts  privés 
€n  souffraient  autant  que  les  intérêts  publics;  la  pro- 
priété s'inquiétait;  le  commerce  et  l'industrie  étaient  en 
proie  à  la  perturbation  et  à  la  langueur  ;  le  désordre  en- 
vahissait les  finances  comme  les  rues;  la  sécurité  et  l'a- 
venir manquaient  aux  simples  citoyens  comme  à  l'État. 
On  sait  quel  incident  amena  la  chute  de  ce  cabinet 
en  mettant  au  grand  jour  le  vice  radical  de  son  origine 
et  de  sa  politique.  Les  scènes  de  violence  populaire 
effrénée  qui  suivirent  le  service  religieux  célébré  le  14 
février  1831^  dans  l'église  de  Saint-Germain  l'Auxerrois, 
en  l'honneur  de  M.  le  duc  de  Berry  assassiné  onze  ans 
auparavant  par  Louvel,  sont  présentes  à  ma  mémoire 
aussi  vivement  que  si  elles  étaient  encore  devant  mes 
yeux.  J'ai  vu,  comme  tout  le  monde,  flotter  sur  la  rivière 
et  traîner  dans  les  rues  les  objets  du  culte,  les  vêlements 
ecclésiastiques,  les  meubles,  les  tableaux,  les  livres  de 
la  bibliothècjue  épiscopale;  j'ai  vu  tomber  les  croix;  j'ai 
visité  le  palais,  ou  plutôt  la  place  du  palais  de  l'arche- 
vêque, la  maison  du  curé  de  Saint-Germain-l'Auxerrois 
et  l'église  même,  cette  vieille  paroisse  des  rois,  après 
leur  dévastation.  Ces  ruines  soudaines,  cette  nudité 
désolée  des  lieux  saints  étaient  un  spectacle  hideux  : 
moins  hideux  pourtant  que  la  joie  brutale  des  destruc- 
teurs etrindilïcrcnce  moqueuse  d'une  foule  de  specta- 
teurs. De  toutes  les  orgies,  celles  de  l'impiété  populaire 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES.  (Dec.  1n30).  169 

sont  les  pires,  car  c'est  là  qu'éclate  la  révolte  des  âmes 
contre  leur  vrai  souverain;  et  je  ne  sais  en  vérité  les- 
quels sont  les  plus  insensés  de  ceux  qui  s'y  livrent  avec 
fureur  ou  de  ceux  qui  sourient  en  les  regardant. 

Dans  les  ouvrages  écrits  depuis  cette  époque  comme 
dans  les  Chambres  et  les  journaux  du  temps,  on  a  beau- 
coup discuté  la  question  de  savoir  jusqu'à  quel  point 
les  manifestations  légitimistes  qui  eurent  lieu  à  l'occa- 
sion de  ce  service,  dans  l'église  même  de  Saint-Ger- 
inain-l'Auxerrois,  avaient  motivé  et  presque  justifié 
Temportêment  du  peuple  et  l'attitude  du  Cabinet.  Je 
trouve  cette  discussion  peu  digne  d'hommes  sensés. 
On  ne  prétendait  pas  sans  doute  que  le  i)arti  légitimiste 
eût  abdiqué  et  fût  sorti  de  France  avec  Charles  X,  ni 
que,  vivant  encore,  il  ne  saisît  pas  les  occasions  naturel- 
les de  manifester  son  existence  et  ses  sentiments.  Il 
venait  de  le  faire  quelques  jours  auparavant,  le  21  jan- 
vier, par  des  services  célébrés  dans  plusieurs  églises  en 
l'honneur  de  Louis  XVI,  et  personne  n'avait  osé  s'y 
opposer  ou  s'en  montrer  ofTcnsé.  Avoir  le  parti  légiti- 
miste sur  le  sol  de  la  France,  et  le  voir  persistant  dans 
ses  principes  et  jouissant  de  toutes  les  libertés  assurées 
par  la  Charte  à  tous  les  Français,  c'était  la  condition 
innée  et  inévitable  du  gouvernement  de  Juillet.  Qu'on 
invoquât  contre  ce  parti,  s'il  en  encourait  l'application, 
les  lois  destinées  à  protéger  la  sûreté  de  l'État  et  des 
pouvoirs  publics;  qu'on  en  fît  de  nouvelles  si  les  ancien- 
nes étaient  insuffisantes,  rien  de  plus  simple  et  de  plus 
autorisé  par  la  bonne  politique:  mais  la  tentative  de 


170  CHAPITRE  XI. 

supprimer  tout  témoignage,  toute  manifestation  exté- 
rieure de  l'existence  et  des  sentiments  des  légitimistes 
eût  été  insensée,  car  elle  eût  exigé  la  plus  odieuse  comme 
la  plus  impraticable  tyrannie.  11  y  a  des  ennemis  et  des 
périls  avec  lesquels  les  gouvernements  libres  sont  tenus 
de  vivre  en  paix,  et  qu'ils  doivent,  pour  ainsi  dire,  pas- 
ser sous  silence,  tant  qu'il  n'y  a  pas  nécessité  absolue 
d'invoquer  contre  eux  la  rigueur  des  lois.  Et  de  toutes 
les  démonstrations  auxquelles  peut  se  mêler  l'hostilité, 
les  religieuses  sont  les  plus  dignes  de  ménagement,  car 
c'est  à  celles-là  que  se  rattachent  les  sentiments  les  plus 
respectables,  les  plus  répandus  parmi  les  honnêtes  gens, 
et  la  plus  sacrée  des  libertés  publiques.  Les  manifesta- 
tions légitimistes  de  Saint-Germain-l'Auxerrois  étaient, 
à  coup  sûr,  moins  dangereuses  pour  le  pays  et  polir  le 
pouvoir  que  les  processions  et  les  exigences  républicai- 
nes du  Panthéon,  que  M.  Laffitte  et  ses  amis  traitaient 
avec  tant  d'égards. 

Le  cabinet  savait  d'avance  qu'un  service  religieux 
était  prémédité  pour  le  \A  février,  en  mémoire' de  M.  le 
duc  de  Bcrry.  11  n'avait,  dans  cette  attente,  que  deux 
partis  à  prendre  :  s'il  croyait  la  paix  publique  gravement 
menacée  par  cette  cérémonie,  il  fallait  en  empêcher 
décidémenl  la  célébration,  soit  en  traitant  avec  l'autorité 
ecclésiastique,  soit  par  un  acte  de  gouvernement  publi- 
quement motivé.  S'il  ne  jugeait  pas  le  péril  assez  grand 
pour  exiger  une  telle  mesure  d'exception,  le  pouvoir 
devait  prendre  lui-même  en  main  la  cause  de  la  liberté 
religieuse,  et  laisser  la  cérémonie  s'accomplir  sous  sa 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES.  (Dec.  1830).  171 

protection,  sauf  à  poursuivre  ensuite  devant  les  tribu- 
naux les  actes  séditieux  qui  auraient  pu  s'y  mêler. 
Dans  la  première  hypothèse,  il  y  a  lieu  de  croire  que  le 
Gouvernement,  avec  un  peu  de  prévoyance  et  d'insis- 
tance, eût  réussi  à  tout  prévenir:  le  service  devait 
d'abord  avoir  heu  dans  l'église  de  Saint-Roch  :  sur  les 
représentations  des  ministres  de  l'intérieur  et  des  cul- 
tes, l'archevêque  de  Paris  et  le  curé  de  Saint-Roch  refu- 
sèrent de  l'y  autoriser.  Pourquoi  n'employa-t-on  pas, 
pour  l'éghse  de  Saint-Germain-rAuxerrois,  le  même 
moyen?  L'autorité  eclésiastique  n'eût  pas  été  sans  doute 
plus  aveugle  ou  plus  intraitable  dans  une  paroisse  que 
dans  l'autre.  Et  si  le  gouvernement  se  fût  décidé  à  n'ap- 
porter à  la  cérémonie  aucun  obstacle,  je  ne  puis  croire 
que  la  force  publique  n'eût  pas  été  en  état  de  protéger 
efficacement  la  hberté  religieuse,  en  surveillant  les 
écarts  de  la  passion  politique,  avec  Tinlention  déclarée 
de  les  réprimer  selon  les  lois. 

Au  lieu  d'adopter  nettement  l'une  ou  l'autre  de  ces 
résolutions,  le  pouvoir  n'en  prit  aucune.  On  laissa  aller 
d'abord  les  légitimistes,  puis  les  anarchistes.  On  ne  pré- 
vint pas  les  causes  de  trouble  ;  on  ne  protégea  pas  les 
droits  de  la  liberté.  Les  partis  seuls  furent  acteurs;  le 
gouvernement  resta  spectateur. 

Nulle  contagion  ne  se  propage  aussi  rapidement  que 
celle  de  l'anarchie  :  dans  les  huit  jours  qui  suivirent  le 
sac  de  Saint-Germain  l'Auxerrois  et  de  l'archevêché  de 
Paris,  à  Lille,  à  Dijon,  à  Perpignan,  à  Arles,  à  Nîmes, 
à  Angoulême,  des  scènes  semblables  éclatèrent,  avec  ce 


172  CHAPITRE  XI. 

même  mélange  de  haines  politiques  et  de  passions  im- 
pies. C'était  ici  la  statue  du  duc  de  Berry  renversée  et 
mise  en  pièces  par  la  foule;  là,  le  buste  de  Louis  XVIII 
tiré  du  magasin  où  on  Tavait  enfoui,  et  traîné  avec 
insulte  dans  tes  rues;  ailleurs,  le  séminaire  pillé  et  in- 
cendié ;  ailleurs  encore  l'évêque  se  croyant  obligé  d'ac- 
corder, à  des  groupes  tumultueux,  la  révocation  d'un 
desservant.  Au  sein  même  des  grandes  villes,  parmi  les 
autorités  municipales  chargées  de  réprimer  le  désordre, 
il  s'en  trouvait  d'assez  livrées  aux  passions  démagogiques 
pour  écrire  au  ministre  de  l'intérieur  :  «  A  peine  établi, 
le  Gouvernement  qui  devait  tout  au  peuple  a  semblé 
renier  son  origine.  La  retraite  de  La  Fayette  et  de  Du- 
pont de  l'Eure  a  confirmé  ce  que  n'apprenaient  que 
trop  la  loi  sur  la  garde  nationale  et  le  refus  constant  de 
la  loi  électorale.  En  s'appuyant  sur  une  Chambre  sans 
pouvoirs  et  objet  de  l'animadversion  générale,  le  gou- 
vernement devait  faire  rejaillir  sur  hii  la  haine  et  le 
mépris  dont  cette  Chambre  est  entourée.» 

Au  milieu  de  ces  emportements  anarchiques,  et  mal- 
gré les  efforts  du  Roi  et  de  ses  plus  affidés  conseillers 
pour  en  arrêter  le  cours,  le  gouvernement  en  ressen- 
tait lui-même  la  contagion;  sa  propre  attitude,  son 
propre  langage  portaient  quelque  empreinte  des  mau- 
vaises traditions  et  des  dangereuses  tendances  qu'il  com- 
battait, et  la  physionomie  du  pouvoir  était  quelquefois 
révolutionnaire  quand,  au  fond^  il  était  aux  prises  avec 
les  fauteurs  de  révolutions.  Deux  jom's  après  le  sac  de 
Saint-Germain-l'Auxerrois,  un  acte  officiel  mit  ce  mal 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES.  (Dec.  1830).  173 

en  évidence  :  dans  un  de  ses  accès  de  déférence  envers 
les  passions  démagogiques,  M.  Laffitte  vint  demander 
au  Roi  de  changer  les  armes  de  France  et  d'en  bannir 
les  fleurs  de  lis,  ces  armes  de  sa  maison.  Le  Roi  céda, 
ne  se  jugeant  pas  en  état  de  résister.  Dans  ces  commen- 
cements de  son  règne  et  sous  l'empire  des  souvenirs  de 
sa  jeunesse,  c'était  la  disposition  du  Roi  Louis-Philippe 
de  croire  l'esprit  révolutionnaire  plus  fort  qu'il  ne 
l'était  réellement,  et  de  se  croire  à  lui-même,  pour  une 
telle  lutte,  moins  de  force  qu'il  n'en  possédait.  11  avait 
de  plus,  dans  les  crises  imprévues,  des  impressions 
très-vives  qui  pouvaient  lui  faire  prendre  des  résolutions 
soudaines,  fort  au  delà  de  la  nécessité.  Plus  tard,  je  me 
suis  permis  plus  d'une  fois  de  lui  dire  :  «Que  le  Roi  ne 
se  fie  jamais  à  sa  première  impression;  soit  en  espé- 
rance, soit  en  alarme,  elle  est  presque  toujours  exces- 
sive; pour  voir  les  choses  exactement  comme  elles  sont 
et  ne  leur  accorder  que  ce  qui  leur  est  dû,  l'esprit  du 
Roi  a  besoin  d'y  regarder  deux  fois.  »  Je  crois  que,  dans 
cette  triste  circonstance,  il  se  trompa,  et  qu'à  cette  tyran- 
nique  prétention  de  l'esprit  révolutionnaire  il  eût  pu 
dire  non,  avec  quelque  péril  sans  doute,  mais  sans  péril 
suprême.  Ce  fut,  au  moment  même,  le  sentiment  de 
beaucoup  d'hommes  de  bien  et  de  sens,  amis  sincères 
du  Roi,  et  le  19  février,  à  la  tribune  de  la  Chambre  des 
députés,  M.  de  Kératry  se  fit  honneur  en  l'exprimant 
hautement. 

Sans  parler  de  leur  déplorable  retentissement  en  Eu- 
rope, ces  scènes,  ces  faiblesses  produisirent  en  France 


174  CHAPITRE  Xî. 

dans  le  parti  naissant  de  l'ordre,  un  très-fàcheux  effet î 
de  bons  et  honnêtes  esprits  en  contractèrent,  envers  le 
gouvernement  nouveau,  un  sentiment  de  méfiance  et 
d'éloignement;  ils  l'avaient  accueilli  comme  le  seul 
rempart  contre  Tanarchie,  et  ils  voyaient  l'anarchie  près 
de  renaître,  et  le  pouvoir  lui-même  avait  l'air  faible  ou 
complaisant  pour  ses  fauteurs  ou  pour  ses  précurseurs. 
Ils  rentrèrent  dans  leur  disposition  malveillante  pour  la 
monarchie  issue  de  la  Révolution;  et  ils  y  rentrèrent 
d'autant  plus  aisément  qu'ils  ne  ressentaient  plus  cet 
immense  effroi  dont  la  Révolution  les  avait  d'abord  frap- 
pés. Au  fond,  ils  étaient  sauvés;  ils  savaient  bien  que  le 
gouvernement  les  défendait  et  les  défendrait  contre  les 
grands  périls;  ils  étaient  encore  inquiets,  mais  non  plus 
vraiment  menacés,  et  ils  s'irritaient  librement  de  leurs 
inquiétudes  prolongées  sans  savoir  gré  au  pouvoir  de 
leur  salut.  Ainsi  disparaissait,  entre  les  honnêtes  gens, 
cette  unanimité  qu'avaient  produite,  dans  les  premiers 
jours,  l'imminence  du  danger  et  la  vue  claire  de  la 
nécessité;  ainsi  renaissaient  rapidement  les  anciens  par- 
tis, leurs  inimitiés  et  leurs  espérances. 

Mais  en  môme  temps  que,  hors  des  Chambres  et  dans 
le  pays,  les  troubles  du  1  i  février  1831  divisèrent  et 
affaiblirent  le  parti  de  l'ordre,  ils  produisirent  dans  la 
Chambre  des  députés  un  effet  contraire;  ce  parti  s'y 
rallia  fortement  et  se  décida  à  prendre  lui-même  l'ini- 
tiative pour  relever  et  raffermir  le  pouvoir.  La  patience 
de  la  Chambre  était  à  bout.  Tant  qu'avait  duré  le  pro- 
cès des  ministres  de  Charles  X,  elle  avait  fermement 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES.   ;Déc.  1830).  175 

soutenu  le  cabinet,  conyaincue  qu'il  était  nécessaire  et 
le  plus  propre  à  surmonter  cette  épreuve.  Le  procès 
fini,  elle  s'abstint  de  toute  attaque  contre  M.  Laffitte  et 
ses  collègues,  par  esprit  monarchique  et  n'ayant  nulle 
fantaisie  de  faire  étalage  de  sa  force  pour  défaire  ou  faire 
des  ministres.  Mais  quand  elle  vit  le  gouvernement  tou- 
jours désuni  au  dedan?,  impuissant  au  dehors,  flottant 
au  gré  des  vents  populaires  et  dépérissant  de  fluctuation 
en  fluctuation,  la  Chambre  sentit  sa  responsabilité  et  son 
honneur  compromis  aussi  bien  que  la  sûreté  de  l'État; 
et  déterminée  par  un  honnête  bon  sens,  non  par  aucune 
préméditation  de  parti,  elle  entra  ouvertement  en  lutte 
contre  l'anarchie.  Le  17  février,  M.  Benjamin  Delessert 
demanda  raison  au  cabinet  des  troubles  de  Paris,  du 
déchaînement  des  factions,  des  églises  dévastées,  des 
croix  abattues,  du  déplorable  état  général  des  affaires, 
de  l'imprévoyance  et  de  la  faiblesse  du  pouvoir.  Député 
opposant  vers  la  fin  de  la  Restauration,  associé  à  touB 
les  actes  de  la  Chambre  pendant  les  journées  de  Juillet, 
M.  Delessert  ne  pouvait  être  soupçonné  de  malveillance, 
ou  seulement  d'indifférence  envers  le  régime  nouveau. 
Protestant,  il  avait  bonne  grâce  à  défendre  les  croix  et 
les  évêques.  Homme  important  et  honoré  dans  la  ban- 
que, le  commerce  et  l'industrie,  il  avait  titre  pour  par- 
ler de  leurs  souffrances  et  de  leurs  inquiétudes.  Sa 
démarche  était  aussi  autorisée  que  significative  et  op- 
portune. 

La  discussion  se  répandit  d'abord  en  exphcations  et 
en  récriminations  personnelles.  Quand  MM.  Mauguin, 


176  CHAPITRE  XI. 

Dupin  et  Salverte  l'eurent  ramenée  vers  la  politique 
générale  et  que  je  la  vis  près  de  son  terme,  j'y  entrai  à 
mon  tour,  en  prenant  soin  de  faire  remarquer  que 
c'était  mon  premier  acte  d'opposition  au  ministère.  La 
nécessité  seule,  une  impérieuse  nécessité  m'y  décidait. 
Ce  que  nous  nous  étions  promis  de  la  révolution  de 
Juillet,  ce  qu'en  attendait  la  France,  c'était  le  gouver- 
nement constitutionnel,  un  vrai  gouvernement,  capable 
de  concilier  et  de  protéger  à  la  fois  l'ordre  et  la  liberté. 
Ce  gouvernement  nous  manquait  absolument.  Les  faits 
le  disaient  bien  haut  ;  ni.l'ordre,  ni  la  liberté  n'étaient 
efficacement  protégés.  Pourquoi  ?  Parce  que  les  condi- 
tions essentielles  du  gouvernement  étaient  mécoimues 
et  absentes.  Point  d'unité  au  sein  du  cabinet,  ni  entre 
le  cabinet  et  ses  agents.  Point  d'entente  sérieuse  et  sou- 
tenue entre  le  cabinet  et  la  majorité  des  Chambres. 
Point  d'efficacité  dans  le  pouvoir.  11  ne  gouvernait  pas 
■çarce  qu'il  se  laissait  gouverner,  cherchant  la  faveur 
populaire,  non  l'exercice  sérieux  de  l'autorité  légale  : 
«  Si  on  persiste  dans  cette  voie,  si  c'est  à  la  popularité 
qu'on  demande  le  gouvernement,  on  n'aura  pas  de  gou- 
vernement; pas  plus,  toujours  moins  qu'on  n'en'  a 
aujourd'hui.  L'ordre  y  perdra  sa  force,  la  liberté  son 
avenir,  les  hommes  leur  popularité,  et  nous  n'en  serons 
pas  plus  avancés  après.  Je  ne  crois  pas  qu'il  soit  possible 
de  rester  dans  celte  situation.  » 

Quand  nous  aurions  dû  être,  mes  amis  et  moi,  les 
successeurs  du  cabinet,  je  n'aurais  pas  hésité  à  tenir  ce 
langage  :  dans  un  régime  libre,  le  désir  de  prévaloir 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES.  fDéc.  1830^.  177 

par  le  gouvernement  est  le  droit  des  convictions  sincè- 
res, et  l'honneur  consiste  à  avoir  cette  ambition-là,  et 
point  d'autre.  Mais,  en  1831,  le  vulgaire  embarras  de 
cette  position  m'était  épargne;  nous  n'avions,  mes  amis 
et  moi,  aucune  prétention  ni  aucune  chance  de  pou- 
voir ;  ce  n'était  pas  nous  qu'y  poussait  alors  la  réaction 
contre  l'anarchie;  nous  pouvions  servir  dans  l'armée  de 
l'ordre,  non  la  commander.  M.  Laffitte  avait  un  héritier 
naturel  et  clairement  désigné.  Président  de  la  Chambre 
des  députés,  M.  Casimir  Périer  était  le  président  néces- 
saire du  prochain  cabinet.  Dévoué  à  la  politique  de 
résistance  et  homme  d'affaires,  supérieur,  constamment 
dans  l'opposition  jusqu'en  1830  et  aussi  décidé  dans 
l'action,  pendant  les  journées  de  Juillet,  que  modéré 
dans  le  dessein,  à  la  fois  impétueux  et  prudent,  passionné 
et  discret,  dominant  et  point  impatient  de  saisir  le  pou- 
voir, il  était  admirablement  propre,  par  tempérament 
comme  par  position,  et  aux  luttes  futures  que  le  nou- 
veau cabinet  aurait  à  soutenir,  et  à  la  lutte  immédiate 
que  nous  engagions  pour  le  former. 

Ce  fut  une  lutte  en  effet  que  le  travail  de  cette  for- 
mation. Malgré  sa  faiblesse  déclarée,  M.  Laffitte  ne  vou- 
lait pas  sortir  du  pouvoir,  et  M.  Casimir  Périer  n'y 
voulait  entrer  qu'avec  toutes  les  forces  et  toutes  les 
sûretés  dont  il  avait  besoin.  L'un  pressentait  que  sa  chute 
serait  sa  ruine,  et  s'obstinait  à  ne  pas  descendre  ;  l'autre 
hésitait  à  risquer  un  écliec  et  exigeait  beaucoup  pour 
consentir  à  monter.  Autour  de  M.  Laffitte,  on  faisait  de 
grands  efforts  pour  conserver  le  pouvoir,  sinon  à  lui, 

■s.  II.  12 


178  CHAPITRE  XI. 

du  moins  au  parti  qui  dominait  sous  son  nom.  On  ra- 
menait M.  Dupont  de  l'Eure  sur  la  scène;  on  lui  associait 
M.  Odilon  Barrot,  M.  Eusèbe  Salverte^  le  général  La- 
marque,  M.  de  Tracy,  même  le  général  Demarçay.  A  ces 
tentatives  pour  former  un  cabinet  pris  tout  entier  dans 
le  côté  gauche,  les  partisans  de  la  résistance  dans  le  ca- 
binet encore  debout  opposaient  des  actes  qui  attestaient 
leur  travail  et  leur  progrès  vers  un  but  contraire;  M.  de 
Montalivet  donna  sa  démission  pour  obtenir  que  M.  Odi- 
lon Barrot  fût  remplacé  dans  la  préfecture  de  la  Seine 
par  M.  de  Bondy,  et  M.  Odilon  Barrot  fut  en  effet  relé- 
gué dans  le  Conseil  d'État,  Le  garde  des  sceaux,  M.  Mé- 
rilliou,  s'était  refusé  à  la  révocation  de  son  ami,, 
M.  Charles  Comte,  procureur  du  roi  à  Paris,  courageux 
homme  de  bien  dans  l'opposition,  embarrassé  et  inha- 
bile dans  le  pouvoir;  M.  Comte  n'en  fut  pas  moins 
écarté,  et  M.  Mérilhou  lui-même  quitla  le  ministère  de 
la  justice  dont  l'intérim  fut  confié  à  M,  d'Argout.  Pour- 
tant le  Roi  d'une  part  et  M.  Casimir  Périer  de  l'autre 
hésitaient  encore.  Il  en  coûtait  au  Roi  de  rompre  avec 
M.  Laffitte,  ministre  commode  et  naguère  utile.  La 
politique  de  résistance  déclarée  lui  semblait  d'ailleurs 
presque  aussi  périlleuse  que  nécessaire  ;  ne  pouvait-on 
pas  attendre  encore  un  peu  que  la  nécessité  de  plus  en 
plus  évidente  surmontât  décidément  le  péril?  Le  carac- 
tère altier  et  susceptible  de  M.  Casimir  Périer  lui  inspi- 
rait, pour  leurs  rapports  mutuels,  quelque  inquiétude. 
M.  Casimir  Périer,  de  son  côté,  insistait  chaque  jour 
plus  péremptoirement  sur  les  conditions  de  son  entrée 


LE  PROCÈS  DES  MINISTRES  (Dec.  1830).  179 

au  pouvoir  :  aux  curieux  qui  venaient  le  presser,  à  ses 
amis^au  Roi  surtout,  il  développait  avec  une  passion  forte 
et  triste  les  difficultés  de  l'enfreprise,  et  la  nécessité 
absolue,  et  probablement  insuffisante,  des  moyens  qu'il 
demandait.  Il  voulait  gouverner  dans  le  Conseil  comme 
dans  le  pays.  Il  lui  fallait  le  baron  Louis  au  ministère 
des  finances,  et  dans  tous  les  départements  des  collègues 
sûrs,  bien  résolus  à  marcher  avec  lui;  point  de  dissi- 
dents ni  de  rivaux.  Le  12  mars  au  soir,  dans  une  de 
leurs  dernières  conférences,  le  maréchal  Soult  témoigna 
quelque  hésitation  à  accepter  M.  Casimir  Périer  comme 
président  du  Conseil  :  «Monsieur  le  maréchal,  lui  dit  Ca- 
simir Périer,  veuillez  vous  décider;  sinon,  j'écrirai  ce  soir 
à  M.  le  maréchal  Jourdan;  j'ai  sa  parole.»  Le  maréchal 
Soult  se  décida.  Le  baron  Louis  prit  les  finances;  son 
neveu,  l'amiral  Rigny,  fut  ministre  de  la  marine  ;  M.  de 
Montalivet  céda  le  ministère  de  l'intérieur  à  M.  Périer  et 
passa  au  département  de  l'instruction  publique.  Les 
instances  répétées  des  Chambres,  le  flot  toujours  mon- 
tant de  l'anarchie,  les  noms  périlleux  que  mettait  en 
avant  le  parti  populaire,  avaient  mis  fin,  dans  l'esprit 
du  Roi,  à  toute  incertitude  :  «  Savez-vous,  dit-il  plus  tard 
à  M.  d'Haubersaert,  alors  chef  du  cabinet  de  l'intérieur, 
que,  si  je  n'avais  pas  trouvé  M.  Périer  au  13  mars,  j'en 
étais  réduit  à  avaler  Salverte  et  Dupont  tout  crus!» 
Il  accepta  les  périls,  les  difficultés,  peut-être  les 
ennuis  de  la  politique  de  résistance  et  de  son  chef,  et 
le  13  mars,  M.  Casimir  Périer  devint  officiellement  ce 
qu'il  devait  être  elîectivement,  premier  ministre. 


CHAPITRE  XII. 

M.   CASIMIR  PÉRIER  ET   L'ANARCHIE. 

Rapports  de  M.  Casimir  Périer  avec  ses  collègues; — avec  le  Roi 
Louis-Philippe  ;  —  avec  les  Chambres  ;  —  avec  ses  agents.  — 
Action  personnelle  du  Roi  dans  le  gouvernement.  —  Préten- 
dues scènes  entre  le  Roi  etM.  Casimir  Périer.— Anarchie  dans 

•  Paris  et  dans  les  départements. — Efforts  des  partis  politiques 
pour  exploiter  l'anarchie. — Parti  républicain. — Parti  légiti- 
miste.— Parti  bonapartiste.  — Leurs  complots.— Faiblesse  de 
la  répression  judiciaire.  —  Ecoles  et  sectes  anarchiques. — 
Les  saint- simoniens.  —  Les  fouriéristes.  —  Insurrection  des 
ouvriers  de  Lyon.  —  Sédition  à  Grenoble.  — Désordres  sur 
divers  autres  points  du  territoire.  —  Grande  émeute  à  Paris 
sur  la  nouvelle  de  la  chute  de  Varsovie. — M.  Casimir  Périer 
et  le  général  Sébastiani  sur  la  place  Vendôme.  —  M.  Casimir 
Périer  réorganise  la  police.  — M. Gisquet  préfet  de  police. — 
Le  Roi  Louis  Philippe  vient  habiter  les  Tuileries. — Travaux 
dans  le  jardin  des  Tuileries  et  leur  motif. — M.  Casimir  Périer 
aussi  modéré  qu'énergique  dans  l'exercice  du  pouvoir. — Il  se 
refuse  à  toute  loi  d'exception. — La  Reine  Hortense  à  Paris. — 
Conduite  du  Roi  Louis-Philippe  et  de  son  gouvernement  en- 
vers la  mémoire  et  la  famille  de  l'Empereur  Napoléon. — Dé- 
bats législatifs.— Liste  civile. — Abolition  de  l'hérédité  de  la 
pairie. — Proposition  pour  l'abrogation  de  la  loi  du  19  janvier 
1815  et  du  deuil  officiel  pour  la  mort  de  Louis  XVI. — Discours 
du  duc  de  Broglie  sur  cette  proposition. — Mon  attitude  et 
mon  langage  dans  les  Chambres. — Ce  qu'en  pensent  le  Roi 
Louis-Philippe ,  M.  Casimir  Périer  et  les  Chambres,  —  Débat 
sur  l'emploi  du  mot  stijets. — Etat  de  la  société  dans  Paris. 
— La  politique  tue  les  anciennes  mœurs  sociales. — Décadence 
des  salons. — Ce  qui  en  reste  et  mes  relations  dans  le  monde. 
— M.  Bertin  de  Veaux  et  le  Journal  des  Débats. 

(12  mars  1831—16  mai  1832.) 

Dès  que  le  cabinet  fut  formé  et  que  M.  Casimir  Pé- 
rier entra  en  rapports  habituels  avec  ses  collègues,  le 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'AXARCHIE  (1831-1832).     181 

premier  ministre  se  fit  sentir.  Il  avait  témoigné  d'abord 
l'intention  de  ne  prendre  que  la  présidence  du  Conseil, 
sans  aucun  département  spécial,  ne  voulant  pas  cpie  les 
soins  de  Fadministration  pussent  le  distraire  des  soucis 
du  gouvernement;  à  la  réflexion,  il  reconnut  aisément 
que,  pour  gouverner,  il  faut  tenir  sous  sa  main  les 
grands  ressorts  du  pouvoir;  et  convaincu  en  même 
temps  que,  malgré  nos  complications  avec  l'Europe, 
c'était  au  dedans  que  se  déciderait  le  sort  de  la  France, 
il  prit  le  ministère  de  l'intérieur,  en  le  réduisant  aux 
attributions  s^upérieures  et  vraiment  politiques.  Les  af- 
faires purement  administratives  formèrent,  sous  le  nom 
de  ministère  du  commerce  et  des  travaux  publics,  un 
département  séparé  qui  fut  confié  au  comte  d'Argout, 
agent  laborieux,  intelligent,  courageux  et  docile.  Dans 
le  travail  quotidien,  M.  Casimir  Périer  se  servait  de  lui 
comme  d'un  sous -secrétaire  d'État  infatigable;  et  dans 
les  Chambres,  il  l'envoyait  à  la  tribune  ou  l'en  rappe- 
lait selon  sa  propre  convenance,  ne  s'inquiétant  ni  de 
l'user  à  force  de  l'employer ,  ni  de  le  blesser  par  la 
brusque  explosion  de  son  autorité.  Je  l'ai  entendu  s'é- 
crier un  jour,  impatienté  que  M.  d'Argout  se  mît  en 
mouvement,  mal  à  propos  selon  lui ,  pour  prendre  la 
parole  :  «Ici,  d'Argout!  »  et  M.  d'Argout  revenait,  non 
sans  humeur,  mais  sans  la  montrer. 

La  première  fois  que  M.  Casimir  Périer  monta  à  la 
tribune  de  la  Chambre  des  députés  pour  y  exposer  en 
termes  clairs  et  fermes  sa  pensée  et  son  dessein  général, 
il  y  fit  monter  immédiatement  après  lui  les  ministres 


182  CHAPITRE  XII. 

de  la  guerre,  des  finances  et  de  la  justice,  pour  qu'ils 
témoignassent  expressément  de  leur  adhésion  à  la  po- 
litique que  le  chef  du  cabinet  venait  de  déclarer. 

Quelques  jours  après,  ayant  adressé  aux  préfets  une 
circulaire  à  l'occasion  d'une  grande  association  dite 
nationale  que  l'opposition  travaillait  à  former  en  mé- 
fiance du  cabinet,  M.  Casimir  Périer  la  terminait  par 
ces  paroles  :  «  Le  Roi  a  ordonné,  de  l'avis  de  son  Con- 
seil, que  l'improbation  de  toute  participation  des  fonc- 
tionnaires civils  ou  militaires  à  cette  association  fût  of- 
ficiellement prononcée  ;  »  et  il  fit  écrire  par  tous  ses 
collègues  des  circulaires  qui  transmettaient  la  sienne  à 
tousleurs  agents  en  en  prescrivant  la  stricte  observation. 

C'était  surtout  le  maréchal  Soult  qu'il  avait  à  cœur  de 
lier  et  de  compromettre  ainsi  publiquement  dans  sa 
politique.  Il  n'oubliait  pas  que  le  maréchal  avait  eu 
quelque  répugnance  à  l'accepter  comme  président  du 
Conseil,  et  tout  en  disant  comme  le  Roi  :  «  Il  me  faut 
cette  grande  épée ,  »  il  n'en  attendait  pas  avec  une  en- 
tière sécurité  tout  le  concours  qu'il  en  exigeait.  Le  ma- 
réchal, de  son  côté,  tout  en  subissant  l'ascendant  de 
M.  Périer,  sentait  sa  propre  importance  et  ne  se  livrait 
pas  sans  réserve,  même  quand  il  servait  sans  objection. 
Quoiqu'ils  se  reconnussent  l'un  et  l'autre  nécessaires, 
il  y  avait  entre  ces  deux  hommes  peu  de  confiance  et 
point  de  goût  mutuel. 

Le  baron  Louis  et  le  général  Sébastiani  étaient,  dans 
le  Conseil,  les  alliés  et  les  confidents  intimes  de  M.  Pé- 
rier. Une  ancienne  et  familière  amitié  le  liait  au  pre- 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     183 

mier.  Il  avait  appris,  dans  les  rangs  de  roppositioii 
avant  4830,  à'  connaître  le  second,  et,  depuis  qu'il  le 
voyait  dans  le  gouvernement,  il  en  faisait  tous  les  jours 
plus  de  cas.  Le  général  Sébastiani  gagnait  beaucoup  à 
cette  épreuve  :  il  avait  l'esprit  lent  et  peu  fécond,  la 
parole  sans  facilité  et  sans  éclat,  des  manières  souvent 
empesées  et  prétentieuses;  mais  il  portait  dans  les 
grandes  affaires  un  jugement  libre  et  ferme,  une  saga- 
cité froide,  une  prudence  hardie  et  un  courage  tran- 
quille quj  faisaient  de  lui  un  très-utile  et  sûr  conseiller. 
Il  savait  traiter  à  demi-mot  et  sans  bruit  avec  les  inté- 
rêts ou  les  faiblesses  des  hommes,  et  il  excellait  à  pres- 
sentir les  conséquences  possibles  et  lointaines  d'un 
événement,  d'une  démarche,  d'une  parole.  Dans  les 
Chambres,  en  défendant  avec  plus  de  fermeté  que  d'ha- 
bileté de  langage  la  politique  du  cabinet,  il  se  compro- 
mettait quelquefois  gravement;  on  sait  quelles  colères 
suscita  contre  lui  cette  fameuse  et  malheureuse  phrase 
prononcée  en  parlant  des  désastres  de  la  Pologne  : 
«  Aux  dernières  nouvelles,  la  tranquillité  régnait  dans 
Varsovie.  »  Dans  cetle  occasion  comme  en  toute  autre, 
M.  Périer  soutint  énergiquement  le  général  Sébastiani 
contre  toutes  les  attaques  ;  non-seulement  pour  ne  pas 
laisser  faire  brèche  à  son  ministère,  mais  par  une  juste 
et  imperturbable  appréciation  des  rares  qualités  du  gé- 
néral. En  vrai  chef  de  gouvernement,  M.  Périer,  au 
moment  même  d'une  faute  ou  d'un  malheur,  se  sou- 
venait de  ce  que  vaut  un  homme,  et  ne  consentait  pas, 
pour  atténuer  quelques  minutes  son  propre  ennui ,  à 


w 


164  CHAPITRE  XII. 

jeter  en  pâture  à  rennemi  un  brave  et  fidèle  allié. 

Il  ne  tarda  pas  à  prendre  aussi  une  grande  confiance 
dans  M.  de  Montalivet  qui  le  secondait  et  le  servait 
loyalement  dans  sa  politique-  générale  et  dans  ses  rap- 
ports avec  le  Roi.  Dominant,  et  à  bon  droit,  dans  son 
cabinet,  M.  Casimir  Périer  craignait  que  le  Roi  ne  vou- 
lût dominer  aussi,  et  il  était  fermement  résolu,  non-seu- 
lement à  assurer,  mais  à  mettre  en  plein  jour,  comme 
ministre  et  premier  ministre  responsable,  son  indépen- 
dance et  son  autorité.  Alors  commença  sourdement 
cette  question  qui  depuis  a  fait  tant  de  bruit,  la  question 
de  Faction  du  Roi  lui-même  dans  son  gouvernement  et 
des  jalousies  de  pouvoir  entre  la  Couronne  et  ses  con- 
seillers. 

En  18^6,  dans  un  moment  où  cette  question  jetait 
parmi  nous  des  dissentiments  aussi  puérils  et  faux  en 
eux-mêmes  que  graves  par  leurs  consé([uences,  appelé 
à  dire  avec  précision  comment  je  comprenais  le  rôle  que 
jouent  dans  la  monarchie  constitutionnelle,  d'une  part 
le  Roi,  de  l'autre  ses  conseillers,  je  m'en  expliquai  en 
ces  termes  :  «  Un  trône  n'est  pas  un  fauteuil  vide ,  au- 
quel on  a  mis  une  clef  pour  que  nul  ne  puisse  être  tenté 
de  s'y  asseoir.  Une  personne  intelligente  et  libre,  qui  a 
ses  idées,  ses  sentiments,  ses  désirs,  ses  volontés,  comme 
tous  les  êtres  réels  et  vivants,  siège  dans  ce  fauteuil. 
Le  devoir  de  cette  personne,  car  il  y  a  des  devoirs  pour 
tous,  également  sacrés  pour  tous,  son  devoir,  dis-je,  et 
l.i  nécessité  de  sa  situation,  c'est  de  ne  gouverner  que 
d'accord  avec  les  grands  pouvoirs  publics  institués  par 


M.  CASIMIR  PÉRIER  Eï  L'ANARCHIE  (1831-1«32}.     185 

la  Charte,  avec  leur  aveu,  leur  adhésion,  leur  appui.  A 
leur  tour,  le  devoir  des  conseillers  de  la  personne  royale, 
c'est  de  faire  prévaloir  auprès  d'elle  les  mêmes  idées, 
les  mêmes  mesitres,  la  même  pohtique  qu'ils  se  croient 
obligés  et  capables  de  soutenir  dans  les  Chambres.  Je 
me  regarde,  à  titre  de  conseiller  de  la  Couronne,  comme 
chargé  d'établir  l'accord  entre  les  grands  pouvoirs  pu- 
blics, non  pas  d'assurer  la  prépondérance  de  tel  ou  tel 
de  ces  pouvoirs  sur  les  autres.  Non,  ce  n'est  pas  le  de- 
voir d'un  conseiller  de  la  Couronne  de  faire  prévaloir  la 
Couronné  sur  les  Chambres,  ni  les  Chambres  sur  la 
Couronne  ;  amener  ces  pouvoirs  divers  à  une  pensée  et 
à  une  conduite  communes,  à  l'unité  par  l'harmonie, 
voilà  la  mission  des  ministres  du  Roi  dans  un  pays 
libre  ;  voilà  le  gouvernement  constitutionnel  :  non-seu- 
lement le  seul  vrai,  le  seul  légal,  mais  aussi  le  seul  digne; 
car  il  faut  que  nous  ayons  tous  pour  la  couronne  ce 
respect  de  nous  souvenir  qu'elle  repose  sur  la  tête  d'un 
être  intelligent  et  libre,  avec  lequel  nous  traitons,  et 
qu'elle  n'est  pas  une  simple  et  inerte  machine,  unique- 
ment destinée  à  occuper  une  place  que  les  ambitieux 
voudraient  prendre  si  elle  n'y  était  pas.  » 

Je  suis  persuadé  que  si,  en  1831,  on  avait  demandé 
au  roi  Louis-Philippe  et  à  M.  Casimir  Périer  ce  qu'ils 
pensaient  de  ce  résumé  de  leur  situation  et  de  leurs 
rapports  constitutionnels,  ils  y  auraient  sincèrement  et 
sans  réserve  donné  l'un  et  l'autre  leur  assentiment. 
M.  Casimir  Périer  était  trop  sérieusement  monarchique 
et  sensé  pour  poser  en  principe,  comme  base  de  la  mo- 


186  CHAPITRE  XII. 

narcllie  constitutionnelle,  que  le  Roi  règne  et  ne  gou- 
verne pas;  et  le  roi  Louis-Philippe,  de  son  côté,  avait 
trop  d'intelligence  et  de  modération  politique  pour  pré- 
tendre à  gouverner  contre  l'avis  des  conseillers  qui  pro- 
curaient à  son  pouvoir  le  concours  des  Ciiambres  et  du 
pays.  Il  me  dit  un  jour,  à  ce  sujet  :  «  Le  mal,  c'est  que 
tout  le  monde  veut  être  chef  d'orchestre,  tandis  que, 
danfr  notre  constitution,  il  faut  que  chacun  fasse  sa  par- 
tie et  s'en  contente.  Je  fais  ma  partie  de  roi;  que  mes 
ministres  fassent  la  leur  comme  ministres;  si  nous  sa- 
vons jouer,  nous  nous  mettrons  d'accord.  »  Au  fond, 
M.  Casimir  Périer  n'en  prétendait  pas  davantage ,  et  s'il 
eût  été  convaincu  que  le  Roi  n'avait  nul  dessein  d'em- 
pêcher ses  ministres  de  jouer  leur  rôle  dans  la  mesure 
de  leur  importance,  il  se  fût  tenu  pour  satisfait.  Mais  les 
plus  sages  hommes  n'appliquent  pas  à  leur  propre  con- 
duite toute  leur  sagesse;  les  idées  préconçues,  les  pas- 
sions cachées  au  fond  du  cœur,  les  susceptibilités,  les 
méfiances,  les  fantaisies  du  moment  exercent  souvent, 
sur  leurs  actions  et  leurs  relations,  une  influence  con- 
traire à  leur  vraie  et  générale  pensée.  Homme  de  gou- 
vernement par  nature,  mais  arrivant  au  pouvoir  après 
une  longue  carrière  d'opposition  et  par  un  vent  de  ré- 
volution, M.  Casimir  Périer  y  portait  quelquefois  des 
impatiences  moins  monarchicpies  que  ses  sentiments  et 
ses  desseins.  De  son  côté,  le  roi  Louis-Philippe,  bien 
que  pénétré  des  idées  de  1789,  avait  passé  la  plus  grande 
partie  de  sa  vie,  d'abord  dans  les  habitudes  de  l'an- 
cien régime,  puis  sous  le  coup  des  bouleversements 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     187 

révolutionnaires,  et  il  lui  en  était  resté  des  velléités  et 
des  inquiétudes  quelquefois  peu  d'accord  avec  ses  in- 
tentions constitutionnelles.  Il  était  difficile  que  deux 
hommes,  nés  et  formés  dans  des  atmosphères  si  diverses, 
se  fissent  l'un  à  l'autre,  dès  leurs  premiers  rapports, 
leur  juste  part  dans  le  gouvernement,  nouveau  pour 
tous  deux,  qu'ils  étaient  chargés  de  conduire  en  commun. 

En  entrant  au  pouvoir,  M.  Périer  mit  un  grand  soin 
à  établir  que  le  Conseil  des  ministres  se  réunît  habi- 
tuellement chez  lui,  hors  de  la  présence  du  Roi,  et  à 
constater  hautement  ce  fait.  Pendant  quelque  temps,  il 
le  fit  annoncer  chaque  fois  dans  k  Mont  leur.  11  avait 
raison  d'y  attacher  de  l'importance,  car  ce  fut,  aux  yeux 
du  pubhc,  une  éclatante  démonstration  de  sa  forte  vo- 
lonté et  de  son  pouvoir.  Le  Roi  n'objecta  point;  il  savait 
s'accommoder  aux  caractères  quand  il  reconnaissait  la 
grandeur  des  services.  Pourtant  il  était  offusqué,  et 
laissait  quelquefois  percer  son  dé[>laisir,  trop  peut-être, 
dans  l'intérêt  même  de  son  autorité.  Rien  ne  sert 
mieux  les  rois  que  d'accepter  sans  discussion  et  de 
bonne  grâce  les  nécessités  qu'ils  sont  contraints  de  subir. 

Au  même  moment,  M.  Périer  témoigna  une  autre 
exigence.  On  a  dit  qu'il  avait  demandé  que  M.  le  duc 
d'Orléans  cessât  d'assister,  comme  il  l'avait  fait  jusque- 
là,  aux  conseils  du  Roi.  Vraie  au  fond,  l'assertion  n'est 
pas  exacte  dans  toutes  ses  circonstances.  Sous  le  minis- 
tère précédent,  M.  le  duc  d'Orléans  n'assistait  point  ha- 
bituellement au  Conseil  ;  il  n'y  avait  paru  que  rarement 
et  par  exception;  il  était  resté  entre  autres  tout  à  fait 


188  CHAPITRE  XII. 

étranger  aux  Conseils  qui  avaient  précédé  et  suivi  le 
procès  des  ministres  et  les  scènes  de  Saint-Germain- 
TAuxerrois.  Le  Roi  souhaitait  qu'il  y  assistât  toujours, 
pour  se  former  au  gouvernement,  et  s'engager  peu  à 
pcu^  par  sa  présence,  dans  la  bonne  politique,  n'en 
approuvât -il  pas  toutes  les  mesures.  Il  exprima  son  dé- 
sir à  M.  Casimir  Périer,  qui  s'y  refusa  nettement.  Dans 
le  travail  déformation  du  cabinet  du  13  mars,  le  prince 
n'avait  pas  aidé  a  l'avènement  de  M.  Périer,  et  s'était 
montré  plus  favorable  à  M.  Laffitte  et  à  ses  amis.  On 
le  croyait  en  général  imbu  des  idées  et  sympathique 
aux  ardeurs  du  parti  populaire.  Sa  présence  dans  le 
Conseil  pouvait  en  altérer  l'unité  ou  la  discrétion;  et 
M.  Casimir  Périer  ne  voulait  pas  que  l'héritier  du  trône 
pût  lui  susciter  quelciue  obstacle,  ni  qu'on  pût  croire 
qu'il  exerçait  dans  les  affaires  quelque  influence.  Le 
Roi  n'insista  point,  et  j'incline  à  croire  que  M.  le  duc 
d'Orléans  ne  regretta  pas  cette  résolution. 

Dans  la  pratique  quotidienne  des  affaires,  M.  Périer 
n'était  pas  moins  exigeant  ni  moins  susceptible.  11  pre- 
nait connaissance  de  toutes  les  dépèches  télégraphi- 
ques avant  qu'elles  fussent  envoyées  au  Roi,  et  le  direc- 
teur du  Monileur  avait  ordre  de  n'insérer  aucun  article, 
aucune  note  émanée  du  cabinet  du  Roi,  sans  les  avoir 
communiqués  au  président  du  Conseil  et  s'être  assuré 
de  son  assentiment. 

On  a  beaucoup  dit  que  les  exigences  et  les  ombrages 
de  M.  Casimir  Périer  avaient  amené,  entre  le  Roi  et  lui, 
non-seulement  de  graves  difficultés,  mais  de  grandes 


M.  CASIMIR  PÉRIEH  ET   L'ANARCHIE  {18:^1-1832).     189 

violences;  on  a  raconté  des  scènes  de  Intte  obstinée  et 
d'emportement  étrange.  Exagérations  vulgaires  où  le 
vrai  caractère  des  hommes  est  détignré,  et  l'histoire 
transformée  en  grossier  mélodrame.  Ni  le  roi  Louis- 
Philippe,  malgré  la  vivacité  de  ses  déplaisirs,  ni  M.  Ca- 
simir Périer,  malgré  l'ardeur  de  son  tempérament,  ne 
se  laissaient  aller,  l'un  envers  l'anfre,  à  de  telles  extré- 
mités. Ils  avaient  l'un  et  l'autre  trop  despritetun  sen- 
timent trop  juste  de  la  nécessité  ou  de  la  convenance 
pour  ne  pas  s'arrêter  k  temps  dans  leurs  dissidences; 
et,  au  moment  même  où  elles  semblaient  le  plus  vives, 
ils  savaient  se  faire  mutuellement  et  sans  bruit  les  con- 
cessions qui  devaient  y  mettre  un  terme.  Un  petit  fait 
donnera  en  ce  genre  la  vraie  mesure  de  leurs  caractères 
et  de  leurs  rapports. 

Vers  la  fin  de  1831,  le  général  Sébastiani  était  ma- 
lade, et  M.  Casimir  Périer  faisait  l'intérim  des  affaires 
étrangères.  C'était  surtout  avec  les  conseils  et  par  les 
soins  du  comte  de  Rayneval  qu'il  dirigeait  la  correspon- 
dance de  ce  département,  et  il  lui  avait  promis,  pour  - 
s'acquitter  envers  lui,  l'ambassade  d'Espagne  qu'occu- 
pait alors  le  comte  Eugène  d'Harcourt.  Il  résolut  un 
jour  d'accomphr  sur-le-champ  sa  promesse ,  et  il 
chargea  M.  d'Haubersaert,  son  chef  de  cabinet,  de  ré- 
diger, pour  cette  nomination,  un  projet  d'ordonnance, 
d'aller  en  son  nom  en  demander  au  Roi  la  signature, 
et  de  l'envoyer  au  rédacteur  du  Monileur  avec  ordre  de 
le  publier  dès  le  lendemain.  M.  d'Haubersaert,  qui  avait 
et  qui  méritait,  par  son  esprit,  son  courage  et  la  sûreté 


190  CHAPITRE  XII. 

de  son  caractère,  toute  la  confiance  de  M.  Périer,  était 
accoutumé  à  de  telles  missions  ;  il  servait  habituelle- 
ment d'intermédiaire  entre  le  Roi  et  son  ministre,  et 
prenait  soin  d'atténuer,  autant  qu'il  était  en  lui,  les  as- 
pérités de  leurs  rapports.  En  arrivant  aux  Tuileries,  il 
trouva  le  Roi  retiré  dans  son  cabinet,  en  robe  de 
chambre  et  près  de  se  coucher.  Ne  doutant  pas  que  la 
nomination  de  M.  de  Rayneval  ne  fut  une  affaire  con- 
venue, il  lui  présenta  le  projet  d'ordonnance  en  le 
priant  de  le  signer  :  «  Mais  non,  dit  le  Roi;  il  n'y  a  rien 
de  convenu  à  ce  sujet  avec  M.  Périer;  il  a  été  entendu 
que  Rayneval  n'irait  à  Madrid  que  lorsqu'on  aurait 
pourvu  à  la  situation  de  M.  d'Harcourt.  —  En  ce  cas. 
Sire,  dit  M.  d'Ilaubersaert  en  reprenant  le  papier,  je 
vais  rapporter  à  M.  le  président  du  Conseil  ce  projet 
d'ordonnance,  et  lui  dire  que  le  Roi  n'a  pas  voulu  le 
signer.  —  Je  ne  dis  pas  cela,  reprit  le  Roi;  tenez,  je 
vais  signer;  mais  vous  prierez,  de  ma  part,  M.  Périer 
de  ne  pas  envoyer  l'ordonnance  au  Moniteur  avant  que 
j'en  aie  causé  avec  lui,  »  et  il  signa  en  effet.  11  était  tard 
quand  M.  d'Haubersaert  rentra  au  ministère  de  l'inté- 
rieur ;  il  trouva  M.  Casimir  Périer  couché,  le  fit  éveiller 
et  lui  rendit  compte  de  sa  mission  :  «  Que  le  Roi  me 
laisse  tranquille,  lui  dit  vivement  M.  Périer;  envoyez 
l'ordonnance  au  Monileur.  —  Monsieur  le  président,  re- 
prit M,  d'Haubersaert  en  posant  sur  le  lit  du  ministre  l'or- 
donnance signée,  permettez-moi  de  vous  dire  que  vous 
avez  tort,  et  veuillez  charger  un  autre  que  moi  de  l'en- 
Toi  au  Moniteur,  »  et  il  sortit  sans  attendre  la  réponse. 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     191 

M.  Casimir  Pcrier  n'appela  personne;  l'ordonnance  ne 
parut  point  le  lendemain  dans  le  Moniteur;  le  Roi  et 
son  ministre  se  mirent  d'accord;  M.  de  Rayne-^al  ne  re- 
çut qu'un  peu  plus  tard  l'ambassade  de  Madrid;  et 
M.  Périer,  sans  reparler  à  M.  d'Haubersaert  de  cet  inci- 
dent, le  traita  avec  un  redoublement  de  confiance.  Il 
avait  l'esprit  trop  droit  pour  ne  pas  reconnaître  la  vérité, 
et  l'àme  trop  haute  pour  ne  pas  honorer  la  franchise. 

A  mesure  qu'il  avança  dans  la  pratique  du  gouver- 
nement, il  en  apprécia  mieux  toutes  les  conditions',  et 
devint  moins  impatient  sans  cesser  d'être  aussi  fier.  Il 
comprit  qu'au  lendemain  d'une  révolution  et  dans  le 
difficile  travail  de  la  fondation  d'un  régime  libre,  ce 
n'est  pas  trop  du  concours  de  tous  les  éléments  d'ordre 
et  de  pouvoir  ;  que,  dans  la  monarchie  constitution- 
nelle, la  personne  royale  est  une  grande  force  avec 
laquelle  il  faut  savoir  également  compter  et  résister, 
et  qu'il  y  a  plus  de  dignité  comme  plus  d'utilité  à  dé- 
battre franchement  avec  le  monarque  les  affaires  pu- 
bliques, qu'à  élever  la  prétention  ou  à  se  donner  les  airs 
de  l'annuler  dans  ses  propres  conseils.  Il  revint  même, 
dans  une  certaine  mesure,  de  ses  préventions  contre 
M.  le  duc  d'Orléans;  et  au  mois  de  novembre  1831,  lors- 
que la  grande  insurrection  de  Lyon  lui  fournit  une  oc- 
casion naturelle  de  satisfaire,  en  l'employant,  l'activité 
du  prince,  il  s'empressa  de  la  saisir,  l'appela  au  Con- 
seil, discuta  devant  lui  et  avec  lui  toutes  les  exigences 
de  l'événement,  et  l'unit  officiellement  au  maréchal 
Soult  dans  cette  importante  mission.  Lorsque  le  prince 


192  CHAPITRE  XII. 

et  le  maréchal  revinrent  de  Lyon  où  l'ordre  matériel  du 
moins  était  rétabli,  M.  Casimir  Périer,  non-seulement 
dans  son  langage  public,  mais  dans  ses  conversations 
intimes,  rendit  toute  justice  à  la  fermeté  pleine  de  tact 
qu'avait  déployée  le  prince,  et  en  témoigna  hautement 
sa  satisfaction.  Il  persista  cependant  à  le  tenir  éloigné  du 
Conseil.  . 

Je  ne  pense  pas  qu'aA'^ec  le  Roi  ses  rapports  soient 
jamais  devenus  très-confiants  ni  très-faciles;  entre  leurs 
caractères  et  leurs  esprits,  la  différence  était  trop  pro- 
fonde. Mais  ils  acquirent  l'un  et  l'autre  la  conviction 
qu'au  dedans  comme  au  dehors  leur  politique  était 
la  même,  et  qu'ils  avaient  besoin  l'un  de  l'autre  pour 
la  faire  triompher.  Ils  s'unissaient  donc  sans  se  plaire, 
et  se  supportaient  mutLiellement  dans  le  sentiment 
d'une  même  intention  et  d'une  commune  nécessité. 
Dans  ce  singulier  mélange  d'accord  et  de  lutte,  c'était 
le  Roi  qui  cédait  le  plus  souvent,  et  qui  pourtant  ga- 
gnait peu  à  peu  du  terrain,  comme  le  plus  calme  et 
le  plus  patient.  11  parvint  à  acquérir  sur  son  puissant 
ministre  une  véritable  influence,  dont,  plus  tard,  il 
s'applaudissait  en  disant  :  «  Périer  m'a  donné  du  mal, 
mais  j'avais  fini  par  le  bien  équiter.  »  Expression  plus 
piquante  que  prudente,  que  le  Roi,  en  tout  cas,  aurait 
mieux  fait  de  ne  jamais  employer,  et  dont  il  fit  bien  de 
ne  se  servir  qu'après  la  mort  de  M.  Casimir  Périer,  car 
elle  l'eût  blessé  si  elle  fût  parvenue  à  ses  oreilles,  ce 
qui  probablement  n'eût  pas  manqué. 

Avec  les  Chambres,  M.  Casimir  Périer  n'était  pas  moins 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     193 

fier  ni  moins  exigeant  qu'avec  le  Roi.  Avant  de  con- 
sentir à  se  charger  des  affaires,  il  avait  fait  minutieuse- 
ment constater  et  mettre  sous  leurs  yeux  le  mauvais 
état  de  l'administration  et  la  détresse  du  Trésor.  A  peine 
entré  en  fonctions,  il  demanda,  par  trois  projets  de  lois, 
tous  les  moyens  financiers  dont  il  pouyait  avoir  besoin  : 
une  addition  de  55  centimes  à  la  contribution  foncière 
et  de  50  centimes  aux  patentes  pour  l'année  1831,  un 
crédit  éventuel  de  100  millions  dans  l'intervalle  des 
sessions  de  cette  même  année,  réalisable  soit:,,  par  une 
contribution  extraordinaire,  soit  par  un  emprunt  en 
rentes,  un  crédit  extraordinaire  de  1,500,000  francs 
pour  dépenses  secrètes.  11  voulait  non-seulement  être 
en  mesure  de  faire  face  aux  événements  qui  se  laissaient 
entrevoir,  mais  relever  promptement,  en  se  montrant 
bien  armé,  la  confiance  et  le  crédit  public.  Il  proposa 
en  même  temps  un  projet  de  loi  pour  la  répression  effi- 
cace des  attroupements.  Et  de  ces.diverses  propositions 
il  faisait  nettement  des  questions  de  cabinet,  sans  dé- 
clamation, sans  étalage  d'alarmes,  témoignant  autant 
d'espérance  patriotique  que  de  sollicitude  politique, 
mais  voulant  que  les  amis  de  l'ordre  sentissent  bien  le 
mal  qu'ils  lui  demandaient  de  guérir,  et  établissant  en 
toute  occasion  qu'il  n'accepterait  la  responsabilité  du 
gouvernement  que  si  on  lui  en  donnait  la  force,  et  qu'il 
se  retirerait  dès  qu'il  ne  trouverait  pas  dans  les  grands 
pouvoirs  publics  un  ferme  et  suffisant  appui. 

On  vit  bientôt  que  ce  n'était  point  là,  de  sa  part,  une 
menace  de  comédie.  A  la  fin  de  juillet  1831,  les  plus 

T.  II.  ^3 


194  CHAPITRE  XII. 

graves  périls  semblaient  dissipés  et  les  plus  pressantes 
difficultés  surmontées.  La  Chambre  des  députés  qui 
avait  accompli  la  révolution  de  1830  avait  été  dissoute. 
En  vertu  d'une  nouvelle  loi  électorale  qui  avait  élargi, 
pour  les  députés  comme  pour  les  électeurs,  le  cercle  de 
la  capacité  politique,  une  nouvelle  Chambre  venait 
d'être  élue  et  réunie.  Elle  avait  à  élire  son  président. 
Pressé  de  savoir  à  quoi  s'en  tenir  sur  ses  dispositions, 
M.  Casimir  Périer  fit  de  cette  élection  une  question  mi- 
nistérielle; et  son  candidat,  M.  Girod  de  l'Ain,  n'ayant 
obtenu  contre  M.  Laffitte,  candidat  de  l'opposition, 
qu'une  majorité  de  quatre  voix,  il  déclara  que  ce  n'était 
pas  là,  pour  gouverner,  une  majorité  suffisante,  et 
donna  sa  démission.  L'alarme  fut  générale  :  Roi,  Cham- 
bres, pays,  à  peine  échappés  de  l'anarchie,  se  sentaient 
près  d'y  retomber.  On  fit,  auprès  de  M.  Casimir  Périer, 
de  vains  efforts  pour  le  décider  à  garder  le  pouvoir. 
Il  répondait  à  toutes  les  instances  qu'il  ne  redon- 
nerait pas  le  spectacle  d'un  prétendu  gouvernement 
essayant  de  se  tenir  debout  et  toujours  près  de  tomber. 
La  nouvelle  arriva  tout  à  coup  que  le  roi  de  Hofiande, 
rompant  l'armistice,  avait  fait  entrer  son  armée  en  Bel- 
gique et  entreprenait  delà  reconquérir.  C'était  l'hon- 
neur et  la  sûreté  de  la  France  à  défendre  en  sauvant  la 
Belgique,  peut-être  au  risque  de  la  guerre  européenne. 
Le  péril  peut  donner  la  force.  M.  Périer  en  accepta  la 
chance  et  reprit  le  pouvoir  en  envoyant  sur-le-champ 
l'armée  française  au  secours  de  la  Belgique.  Et  personne 
ne  crut  que  ce  fût  là,  pour  lui,  un  prétexte  ;  amis  ou 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     193 

adversaires^  tous  savaient  déjà  qu'actions  ou  paroles, 
tout  en  lui  était  réel  et  sérieux. 

Sa  physionomie,  sa  démarche,  son  attitude,  son  re- 
gard, son  accent,  toute  sa  personne  donnaient  de  lui 
cette  conviction.  Sa  gravité  n'était  ni  celle  de  l'austérité 
morale,  ni  celle  de  la  méditation  intellectuelle ,  mais 
celle  d'un  esprit  solide  et  ferme,  pénétré  d'une  idée  et 
d'une  passion  forte,  et  incessamment  préoccupé  d'un 
but  qu'il  jugeait  à  la  fois  très-difficile  et  indispensable 
d'atteindre.  Ardent  et  inquiet,  il  avait  toujours  l'air  de 
défier  ses  adversaires  et  de  mettre  à  ses  amis  le  marché 
à  la  main.  11  recevait  un  jour  des  députés,  membres  de 
la  majorité,  qui  venaient  lui  présenter  des  objections 
contre  je  ne  sais  plus  quelle  mesure,  et  lui  faire  pres- 
sentir, à  ce  sujet,  l'abandon  d'une  partie  de  ses  amis. 
Pour  toute  réponse,  il  s'écria  en  les  regardant  d'un  œil 
de  feu  :  «  Je  me  moque  bien  de  mes  amis  quand  j'ai 
raison!  c'est  quand  j'ai  tort  qu'il  faut  qu'ils  me  sou- 
tiennent; »  et  il  rentra  dans  son  cabinet.  Dans  les  con- 
versations particulières,  il  écoutait  froidement,  discutait 
peu,  et  se  montrait  presque  toujours  décidé  d'avance. 
A  la  tribune,  il  n'était  ni  souvent  éloquent,  ni  toujours 
adroit,  mais  toujours  efficace  et  puissant.  Il  inspirait 
confiance  à  ses  partisans,  malgré  leurs  doutes,  et  il  en 
imposait  à  ses  adversaires  au  milieu  de  leur  irritation. 
C'était  la  puissance  de  l'homme,  bien  supérieure  à  celle 
de  l'orateur. 

Avec  ses  agents  et  dans  toute  l'administration,  il  éta- 
blit, dès  le  début,  l'unité  de  vues  et  d'action  comme 


196  CHAPITRE  XII. 

une  règle  de  politique  et  un  devoir  de  probité.  Plusieurs 
circulaires,  les  unes  de  principe  général,  les  antres 
motivées  par  des  incidents  particuliers,  inculquèrent 
fortement  ce  devoir  aux  fonctionnaires  des  divers  ordres, 
en  les  prévenant  que  le  cabinet  n'en  tolérerait  pas  l'ou- 
bli. Et  en  effet,  quand  des  liommes  considérables  per- 
sistèrent, malgré  leurs  fonctions,  à  rester  membres  de 
V Association  nationale,  que  le  ministère  avait  expressé- 
ment improuvée,  ils  furent  tous  révoqués.  M.  Odilon 
Barrot  sortit  du  Conseil  d'État,  M.  Alexandre  de  La- 
borde  cessa  d'être  aide  de  camp  du  Roi,  M.  le  général 
•Lamarque  fut  mis  en  disponibilité.  11  fut  évident  que 
le  cabinet  voulait  fermement  ce  qu'il  avait  dit  et  que 
partout  il  pouvait  ce  qu'il  voulait. 

Il  était  sévère  à  exiger  des  fonctionnaires  l'exacte  ob- 
servation de  leurs  devoirs,  même  quand  aucun  intérêt 
spécial  et  pressant  ne  semblait  en  question.  Le  Moniteur 
contint  un  jour*  cet  article  :  «  Un  préfet  s'étant  présenté 
bier  cbez  M.  le  ministre  de  l'intérieur,  sans  avoir  préala- 
blement demandé  la  permission  de  se  rendre  à  Paris,  n'a 
pu  obtenir  audience.  A  cette  occasion,  le  ministre  a  dé- 
cidé que  tout  préfet  qui  s'absenterait  de  son  départe- 
ment sans  congé  se  mettrait  dans  le  cas  d'être  révoqué. 
Tous  les  fonctionnaires  comprendront  que,  dans  la  si- 
tuation actuelle  des  affaires,  c'est  pour  eux  un  devoir 
impérieux  de  rester  à  leur  poste.  » 

A  cette  attentive  surveillance  de  ses  agents,  à  ce  ma- 

»  30  mars  1831. 


M.  CASIMIR  PÉRIKR  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     197 

niement  énergique  de  tous  les  instruments  de  pouvoir 
placés  sous  sa  main,  M.  Casimir  Périer  joignait  un 
autre  soin  :  il  se  préoccupait  de  l'état  d'esprit  du  public, 
et  se  servait  fréquemment  du  Moniteur  pour  commu- 
niquer avec  lui  et  lui  faire  connaître  et  comprendre 
son  gouvernement.  Là  aussi  il  se  manifestait  avec  auto- 
rité, démentant  les  faux  bruits,  redressant  les  idées 
fausses,  expliquant  et  présentant  sous  leur  vrai  jour  les 
actes  du  cabinet.  Ce  n'était  point  de  la  polémique,  mais 
le  monologue  assidu  d'un  pouvoir  sensé  et  forme  par- 
lant tout  haut  devant  le  pays.  Et  quand  l'aveugle  ou 
intraitable  hostilité  des  partis  ennemis  et  de  leurs  jour- 
naux jetait  M.  Périer  dans  un  doute  triste  sur  l'effica- 
cité de  ses  commentaires  officiels,  il  disait  à  ses  amis  : 
«  Après  tout,  que  m'importe?  j'ai  le  Moniteur  pour  en- 
registrer mes  actes,  la  tribune  des  Chambres  pour  les 
expliquer,  et  l'avenir  pour  les  juger.  » 

C'était  beaucoup  qu'une  volonté  si  forte,  maîtresse 
d'un  pouvoir  si  concentré  et  si  reconnu  dès  ses  pre- 
miers pas.  Mais,  dans  l'état  de  la  France  et  pourrœu"^Te 
à  accomplir,  ce  n'était  pas  assez.  Detoutes  les  maladies, 
la  pire  c'est  de  ne  pas  connaître  tout  son  mal.  M.  Casi- 
mir Périer  entreprenait,  avec  un  bon  sens  et  un  courage 
admirables,  de  lutter  contre  l'anarchie  :  l'anarchie  était 
plus  générale  et  plus  profonde  (pie  ne  le  pensaient  et 
le  parti  qui  se  rangeait  autour  de  lui  pour  la  combattre, 
et  le  pays  qu'il  se  chargeait  de  lui  arracher. 

Dans  les  rues  de  Paris,  au  moment  où  il  prit  le  pou- 
voir, l'émeute  était  flagrante  et  continue.  Du  mois  de 


198  CHAPITRE  XIT. 

mars  au  mois  de  juillet  1831 ,  la  place  Vendôme,  la  place 
du  Châtelet,  le  Panthéon,  les  faubourgs  Saint-Denis, 
Saint-Martin,'  Saint-Antoine  et  Saint-Marceau,  la  rue 
Saint-Honoré,  tous  les  grands  carrefours  des  quais  et 
des  boulevards  furent  le  théâtre  de  rassemblements 
popidaires,  quelquefois  oisifs  et  bruyants ,  bientôt 
ardents  et  séditieux.  Les  motifs  les  plus  divers,  sérieux 
ou  frivoles,  un  anniversaire  révolutionnaire,  un  bruit 
de  journaux,  un  arbre  de  la  liberté  à  planter,  une 
prétention  de  marchands  populaires,  une  querelle 
devant  la  porte  d'un  café  suffisaient  pour  amasser  et 
passionner  la  foule;  et  elle  trouvait  partout  des  points  de 
réunion,  des  foyers  d'irritation,  des  moyens  de  divertis- 
sement. Plus  de  vingt  mille  petits  étalagistes,  venus  de 
toutes  les  parties  de  la  France,  obstruaient  les  quais, 
les  ponts,  les  places,  les  boulevards,  les  quartiers  popu- 
leux et  les  passages  fréquentés  :  «  Nous  sommes  libres,, 
disaient-ils;  le  pavé  appartient  à  tout  le  monde;  nous 
voulons  nous  établir  où  nous  pouvons  vendre  et  vendre 
ce  qui  nous  convient.  »  Les  manifestations  les  plus  fac- 
tieuses, les  intentions  les  plus  menaçantes  se  produi- 
saient au  milieu  de  ces  attroupements  inopinés  ou  pré- 
médités. Les  cris  Vivent  les  Polonais!  Mort  aux  tyrans/ 
A  bas  les  Russes!  retentissaient  autour  de  l'ambassade 
de  Russie.  Dans  un  banquet  fameux  réuni  le  9  mai  aux 
Vendanges  de  Bourgogne,  l'un  des  convives  se  leva  et 
s'écria  en  brandissant  un  poignard  :  A  Louis-Philippe  ! 
Des  bandes  se  promenaient  jour  et  nuit  dans  la  ville  en 
criant  :  Vive  la  République!  Quand  la  répression  de  ces 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE   (1831-1832).     10^ 

désordres  commençait,  elle  rencontrait  i)rcsquc  tou- 
jours une  résistance  dans  laquelle  l'autorité  muni- 
cipale et  la  garde  nationale  n'étaient  guère  plus 
respectées  que  les  agents  de  police  et  les  soldats;  et 
quand,  un  jour  ou  sur  un  point,  l'émeute  avait  été 
réprimée,  elle  se  portait  ailleurs,  ou  recommençait  le 
lendemain. 

Comment  aurait-elle  reconnu  sa  faute  ou  sa  défaite  ? 
Elle  était  incessamment  provoquée,  encouragée,  rani- 
mée par  de  hardis  patrons.  Les  sociétés  populaires, 
légalement  interdites  comme  clubs,  n'en  étaient  pas 
moins  actives  ni  moins  influentes  ;  soit  de  concert, 
soit  par  instinct,  elles  s'étaient  divisées  et  multipliées 
pour  ne  pas  courir  toutes  ensemble  le  même  péril  ; 
mais  sous  leurs  noms  divers,  les  Amis  du  peuple,-  les 
Amis  de  la  pairie,  les  Réclamants  de  Juillet,  les  Francs 
régénérés,  la  Société  des  condamnés  politiciues,  \a  Société 
des  droits  de  Vhomme,  la  Société  Gauloise,  la  Société  de 
la  liberté,  de  l'ordre  et  du  progrès,  n'étaient  en  réalité 
qu'une  seule  et  même  armée,  animée  du  même  esprit 
et  marchant,  sous  la  même  impulsion,  au  même  but. 
Deux  modes  d'action  plaisent  aux  hommes  et  s'empa- 
rent d'eux  avec  puissance,  le  secret  et  la  publicité,  le 
silence  et  le  bruit  :  les  sociétés  populaires  exerçaient, 
sur  leurs  membres  et  sur  leur  peuple,  cette  double 
séduction-;  tantôt  elles  s'entouraient  de  précaution  et  de 
mystère,  agissant  par  des  messagers  obscurs,  des  ren- 
contres nocturnes,  des  signes  convenus;  tantôt  elles  se 
produisaient  avec  audace,  par  des  pétitions,  des  réu- 


200  CHAPITRE  XIT. 

nions  accidentelles,  des  promenades  publiques,  des 
pamphlets  partout  répandus  ;  et  elles  avaient  dans  la 
presse  périodique,  soit  des  organes  dévoués  à  leur  des- 
sein spécial,  soit  des  alliés  engagés  dans  leur  cause 
générale.  L'avènement  de  M.  Casimir  Périer  amena, 
dans  la  plupart  des  journaux  de  Topposition,  un  redou- 
blement de  fureur  et  d'injures  dont  on  serait  tenté  de 
s'étonner  si  l'expérience  ne  nous  avait, appris  avec 
quelle  rapidité,  dans  ce  genre  de  guerre,  l'injure 
devient  une  routine  et  la  fureur  une  habitude.  J'ai 
connu,  jeune  encore,  Armand  Carrei,  homme  d'un 
esprit  rare  et  de  nobles  penchants,  malgré  des  habitu- 
des et  des  entraînements  inférieurs  à  sa  nature,  et  j'ai 
peine  à  croire  qu'il  ne  sourît  pas  lui-même  avec  dédain 
s'il  relisait  aujourd'Jiui  ces  articles  où  le  National  et 
la  Tribune  de  1831  comparaient  M.  Casimir  Périer  à 
M.  de  Polignac,  et  traitaient  le  ministère  du  13  mars  de 
nouveau  cabinet  du  8  août  qui  préparait  de  nouvelles 
ordonnances  de  juillet,  et  contre  lequel  la  France,  pour 
sauver  ses  libertés,  n'avait  plus  qu'à  attendre  l'occasion 
de  prendre  les  armes. 

Les  émeutes  et  les  sociétés  populaires  de  1831  étaient 
autre  chose  encore  que  de  l'anarchie;  elles  couvaient 
et  préparaient  la  guerre  civile.  Sous  cette  effervescence 
révolutionnaire,  trois  grands  partis  politiques,  les  ré- 
pubhcains,  les  légitimistes  et  les  bonapartistes,  étaient 
à  l'œuvre,  ardents  à  renverser  le  gouvernement  nais- 
sant, pour  élever  ou  relever  sur  ses  ruines  leur  propre 
gouvernement. 


M.  CASIMIR  PKRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     201 

Je  dis  trois  grands  partis,  et  je  tiens  ces  trois-là  pour 
grands  en  effet,  bien  qu'inégalement.  C'est  la  manie 
des  pouvoirs  établis  tantôt  de  grandir,  tantôt  d'abaisser 
outre  mesure  leurs  rivaux,  cédant  tour  à  tour  au  besoin 
d'alarmer  ou  de  rassurer  leurs  partisans.  On  était  loin 
de  se  dissimuler  en  1831  l'importance  du  parti  républi- 
cain ;  elle  faisait  la  principale  inquiétude  du  public  tran- 
quille, et  le  parti  la  proclamait  lui-même  avec  quelque 
emphase,  parlant  de  la  monarchie  comme  de  la  der- 
nière ombre  du  passé,  et  s'appropriant  l'avenir,  un 
avenir  prochain,  comme  son  domaine.  Pourtant  on 
entendait  beaucoup  dire  :  «  La  république  est  une  chi- 
mère, le  rêve  de  quelques  honnêtes  fous  et  des  pertur- 
bateurs déclarés.  »  Et  quant  aux  partis  légitimiste  et 
bonapartiste,  on  les  tenait  sinon  pour  morts,  du  moins 
pour  impuissants,  l'un  comme  l'armée  décimée  d'un 
vieux  régime  suspect  à  la  France,  l'autre  comme  l'hé- 
ritier d'un  grand  souvenir,  mais  nayant  plus,  pour  la 
sûreté  des  intérêts  nationaux,  rien  à  offrir  à  la  France 
satisfaite,  et  ne  lui  apportant  que  les  perspectives  de  la 
guerre  européenne. 

En  1831  comme  aujourd'hui  et  aujourd'hui  comme 
en  1831.  malgré  ses  fautes  et  ses  revers,  et  tout  en 
persistant  à  ne  croire  ni  à  son  droit,  ni  à  son  succès, 
je  tiens  le  parti  républicain  pour  un  grand  parti.  La 
république  a,  de  nos  jours,  cette  force  qu'elle  pro- 
met tout  ce  que  désirent  les  peuples,  et  cette  faiblesse 
qu'elle  ne  saurait  le  donner.  C'est  le  gouvernement  des 
grandes  espérances  et  des  grands  mécomptes.  Liberté, 


202  CHAPITRE  XII. 

égalité^  ascendant  d a  mérite  personnel^,  progrès,  écono- 
mie, satisfaction  des  bonnes  et  des  mauvaises  passions, 
des  désirs  désintéressés  et  des  instincts  égoïstes,  le  ré- 
gime républicain  contient  toutes  ces  séductions,  et  il 
les  place  toutes  sous  la  garantie  d'un  prétendu  principe 
bien  séduisant  lui-même,  le  droit  égal  de  tous  les  bom- 
mes  à  prendre  part  au  gouvernement  du  pays.  Aux  yeux 
de  la  raison  sévère  comme  du  bon  sens  pratique,  le  prin- 
cipe républicain  ne  supporte  pas  un  examen  sérieux, 
et  sa  valeur,  comme  celle  de  toutes  les  formes  de  gou- 
vernement, dépend  des  lieux,  des  temps,  de  l'organisa- 
tion sociale,  de  l'état  des  esprits,  d'une  multitude  de 
circonstances  accidentelles  et  variables.  Mais  par  les 
vérités,  les  intérêts  et  les  sentiments  auxquels  il  se  rat- 
tache, ce  principe  est  de  nature  à  inspirer  des  convic- 
tions profondes  et  passionnées.  Le  parti  républicain  a 
une  foi  :  une  foi  que  la  philosophie  n'avoue  point,  que, 
parmi  nous,  l'expérience  a  cruellement  démentie,  mais 
qui  n'en  reste  pas  moins  fervente  dans  les  adeptes  et 
qui  peut  être  puissante  un  moment  sur  les  masses  popu- 
laires. La  France  serait  bien  aveugle  si  elle  permettait 
de  nouveau  que  le  parti  républicain  disposât  de  ses 
destinées;  mais  tout  gouvernement  serait  bien  aveugle 
à  son  tour  qui  ne  comprendrait  pas  l'importance  de  ce 
parti,  et  ne  prendrait  pas  soin,  pour  lui  résister  ou 
pour  l'éclairer,  de  conqiter  sérieusement  avec  lui. 

Le  parti  légitimiste  aussi  a  ime  foi,  un  principe  dont 
il  lui  est  souvent  arrivé  de  dénaturer  superstitieuse- 
ment l'origine  et  la  portée,  mais  auquel  il  croit  ferme- 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     203 

ment  et  sincèrement.  Il  a  de  plus  vm  sentiment  afFec- 
tiieiix  et  dévoué  pour  un  nom  propre,  pour  des  per- 
sonnes réelles  et  vivantes.  Et  de  plus  encore  une  situa- 
tion sociale  considérable,  qui  fait  de  lui  l'allié  naturel, 
le  défenseur  efficace  de  l'ordre  et  du  pouvoir.  Ce  sont 
là  d'incontestables  et  respectables  forces.  Le  nombre 
peut  manquer  à  ce  parti,  et  la  sagesse,  et  la  faveur 
publique;  il  peut  se  rendre,  par  ses  prétentions  ou  ses 
fautes,  inutile  à  sa  patrie  et  nuisible  à  lui-même.  Il  n'en 
reste  pas  moins  un  grand  parti  qui,  soit  qu'il  agisse, 
soit  qu'il  s'abstienne,  se  fait  sentir,  comme  un  grand 
poids  ou  comme  un  grand  vide,  dans  la  société  et  dans 
le  gouvernement. 

L'expérience  a  révélé  la  force  du  parti  bonapartiste, 
ou,  pour  dire  plus  vrai,  du  nom  de  Napoléon.  C'est  beau- 
coup d'être  à  la  fois  une  gloire  nationale,  une  garantie 
révolutionnaire,  et  un  principe  d'autorité.  Il  y  a  là  de 
quoi  survivre  à  de  grandes  fautes  et  à  de  longs  revers. 

L'anarchie  de  1831  offrait  aux  conspirateurs  de  ces 
trois  partis  des  moyens  d'action  et  des  chances  de  suc- 
cès. Ils  s'en  saisirent^avidement.  Dans  l'espace  d'une 
année,  et  sans  parler  des  tentatives  insignifiantes,  qua- 
tre complots  républicains,  deux  complots  légitimistes 
et  un  complot  bonapartiste  assaillirent  le  gouvernement 
du  roi  Louis  Philippe.  J'ai  dit  sans  réserve  ce  que  je 
pensais  des  complots  contre  la  Restauration;  je  parle- 
rai de  ceux-ci  av^c  la  même  liberté.  Ils  étaient  parfaite- 
ment illégitimes.  Ils  tentaient  de  renverser  un  gouver- 
nement accueilli  et  acce[)lé  avec  satisfaction  par  l'im- 


204  -    CHAPITRE  XII. 

mense  majorité  de  la  France;  un  gouvernement  mo- 
déré et  libéral^  (jui  avait  tiré  le  pays  d'un  grand  péril^ 
et  qui,  loin  de  les  restreindre,  étendait  les  libertés  publi- 
ques, et  se  renfermait  scrupuleusement  dans  les  limi- 
tes de  la  loi  commune.  Et,  au  terme  de  ces  efforts  de 
renversement,  en  leur  supposant  un  moment  de  succès, 
point  de  résultat  clair,  facile  ni  assuré;  rien  qu'un 
redoublement  de  discordes  civiles,  des  perplexités  et 
des  obscurités  de  plus  dans  les  destinées  de  la  France. 
J'admets  que  des  sentiments  généreux,  des  idées  de 
devoir  envers  le  passé  ou  envers  l'avenir,  se  mêlaient 
à  ces  complots;  ils  n'en  étaient  pas  moins  dénués  de 
justice  et  de  vrai  patriotisme,  autant  que  d'esprit  poli- 
tique et  de  bon  sens. 

Je  ne  suis  pas  de  ceux  qui,  lorsqu'une  faute,  un  mal- 
heur ou  un  crime  sont  des  conséquences  naturelles  et 
faciles  à  prévoir  des  intérêts  ou  des  passions  des  hom- 
mes, s'y  résignent  comme  au  tremblement  de  terre  ou 
à  la  tempête,  et  ne  s'inquiètent  que  de  les  décrire  ou  de 
les  expliquer.  Je  ne  renonce  pas  ainsi  à  l'intelligence  et 
à  la  moralité  humaines,  et  je  suis  décidé  à  ne  pas  consi- 
dérer les  âmes  conuue  des  forces  brutes  de  la  nature. 
Qu'ils  agissent  pour  leiu*  pays,  ou  pour  leur  parti,  ou 
pour  leur  propre  compte,  les  hommes  ont  une  part  de 
résolution  et  d'action  libre  dans. les  destinées  dont  ils 
se  mêlent,  et  ils  en  répondent  devant  l'histoire,  en  atten- 
dant qu'ils  en  répondent  devant  Dieu.  Que  les  républi- 
cains, les  légitimistes,  les  bonapartistes,  blâmant  son 
origine  ou  n'ayant  nulle  foi  dans  sa  durée,  ne  voulus- 


M.  CASIMIR  PEKIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1852.     205 

sent  pas  servir  ni  soutenir  le  goiiYcrnemcnt  du  roi 
Louis-Philippe ,  qu'ils  se  tinssent  à  l'écart  en  specta- 
teurs méfiants  et  critiques;,  je  le  comprends  ;  je  puis 
admettre  en  pareil  cas  l'abstention  systématique  et 
l'opposition  légale  ;  mais  ni  la  probité  politique,  ni  le 
patriotisme  ne  permettent,  pour  de  telles  causes,  la 
conspiration  ou  l'insurrection.  Je  sais  le  peu  de  fond 
qu'il  faut  faire  sur  les  raisons  de  moralité  ou  de  sagesse 
pour  contenir  dans  les  limites  du  droit  les  passions  des 
hommes  ;  mais  ce  n'est  là  qu'un  motif  de  plus  pour 
s'affranchir  à  leur  égard  de  toute  complaisance  ;  si  on 
ne  peut  se  flatter  de  les  gouYerncr,  au  moins  faut -il  se 
donner  la  satisfaction  de  les  juger. 

Dans  un  régime  de  légalité  et  de  liberté,  la  répression 
judiciaire  est  seule  efficace  contre  les  complots;  il  faut 
que  les  conspirateurs  redoutent  la  loi  et  ses  interprètes. 
En  1831,  la  répression  judiciaire  fut  faible,  incertaine, 
insuffisante.  Du  5  avril  au  15  juin,  dans  cinq  poursui- 
tes devant  la  Cour  d'assises  de  Paris  pour  complot, 
insurrection  ou  émeute,  les  accusés  qui,  loin  de  contes- 
ter les  faits,  les  justifiaient  par  les  intentions,  ou  môme 
s'en  vantaient,  furent  tous  acquittés  \mv  le  jury  inti- 
midé ou  favorable.  Les  magistrats,  réduits  à  l'impuis- 
sance par  les  déclarations  du  jury,  ou  troublés  eux- 
mêmes  par  la  grandeur  du  désordre  qu'ils  étaient 
chargés  de  réprimer,  laissaient  quelquefois  percer  une 
hésitation  inquiète.  Et  lorsqu'ils  essayaient  de  protéger, 
conire  des  outrages  flagrants,  la  dignité  de  la  justice,  ils 
voyaient  éclater  autour  d'eux  des  violences  inouïes,  et 


■20G  CIIAPrniE  XII. 

des  accusés  sortaient  en  s'écriant  :  «  Nous  avons  encore 
des  balles  dans  nos  cartouches  !  » 

Hors  de  l'arène  où  se  passaient  ces  scènes  tumul- 
tueuses, et  au  delà  des  partis  politiques  qui  se  dispu- 
taient dans  le  présent  le  gouvernement  de  la  France, 
d'autres  luttes  encore  étaient  engagées;  d'autres  réfor- 
mateurs réclamaient  l'empire  de  l'avenir.  Ce  fut  en  1831 
que  le  saint-simonisme  et  le  fouriérisme,  depuis  long- 
temps en  travail,  firent  leur  plus  bruyante  apparition. 
Le  journal  le  Globe,  sorti  depuis  quelque  temps  des 
ftiains  des  doctrinaires,  se  transforma  alors  en  chaire 
de  l'école  saint-simonienne ,  qui  essayait  de  devenir 
une  église;  et  un  habile  officier  du  génie,  M.  Victor 
Considérant,  commença,  vers  la  même  époque,  à  Metz, 
ses  conférences  publiques  pour  répandre  et  mettre  en 
pratique  les  idées  de  Fourier.  Si  je  n'avais  connu  quel- 
ques-uns des  hommes  les  plus  distingués  de  ces  deux 
écoles,  et  si  je  n'avais  vu,  par  leur  exemple  après  bien 
d'autres,  quelle  infiniment  petite  dose  de  vérité  suffit 
pour  conquérir  des  esprits  rares,  et  pour  leur  faire 
accepter  les  plus  monstrueuses  erreurs,  j'aurais  quel- 
que peine  à  parler  sérieusement  de  tels  rêves,  et  pro- 
bablement je  n'en  parlerais  pas  du  tout.  Au  fond,  le 
saint-simonisme  et  le  fouriérisme  n'ont  été  que  des 
phases  naturelles  de  la  grande  crise  morale,  sociale  et 
poh tique,  qui  depuis  le  siècle  dernier  travaille  la  France 
et  le  monde,  de  courts  météores  dans  cette  longue 
tempête.  Frappés  de  (pielques-unes  des  erreurs  de  notre 
temps,  surtout  en  matière  d'institutions  politiques,  et 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE   '18^1-18:32).     207 

comprenant  mieux  que  Técole  radicale  l'importance 
des  principes  d'autorité,  de  discipline  et  de  liiérarchie, 
Saint-Simon  et  Fourier  se  crurent  appelés  à  la  fois  à 
redresser  la  Révolution  française  et  à  la  porter  jusqu'à 
ses  dernières  et  définitives  limites.  Mais,  avec  des  pré- 
tentions à  l'esprit  d'organisation,  ils  étaient  possédés 
de  l'esprit  de  révolution  ;  et  sous  le  manteau  de  quel- 
ques idées  plus  saines  dans  Tordre  politique,  ils  jetaient 
dans  l'ordre  moral  et  social  les  plus  fausses  comme  les 
plus  funestes  doctrines.  En  même  temps  qu'ils  défen- 
daient le  pouvoir,  ils  déchaînaient  riiomme  et  ruinaient 
dans  ses  fondements  la  société  humaine.  Et,  comme  il 
arrive  en  pareil  cas,  c'était  par  leur  côté  révolutionnaire 
qu'ils  acquéraient  quelque  puissance  ;  leurs  plus  habiles 
adeptes  faisaient  profession  de  mépris  pour  les  maximes 
anarchiques  dans  le  gouvernement;  mais  leurs  doc- 
trines et  leurs  tendances  générales  ne  faisaient  qu'ag- 
graver, dans  les  masses  populaires,  la  perturbation  anar- 
chique,  en  y  fomentant  les  instincts  qui  livrent  l'homme 
à  la  soif  jalouse  du  bien-être  matériel  et  à  l'égoïsme  de 
ses  passions. 

Un  triste  événement  fit  bientôt  voir  dans  quel  sens 
et  avec  quels  effets  se  déployait  leur  influence.  En  no- 
vembre 1831,  la  langueur  des  affaires  industrielles,  les 
souffrances  des  ouvriers  et  les  fausses  mesures  d'une 
administration  locale  sans  fermeté  et  sans  lumières, 
quoiqu'elle  ne  manquât  ni  d'esprit,  ni  de  courage, 
amenèrent  à  Lyon  une  insurrection  formidable  de  la 
population  ouvrière,  demandant  que  l'autorité  réglât 


208  CHAPITRE  XII. 

ses  rapports  avec  les  fabricants  et  lui  assurât  des  sa- 
laires plus  éleyés  et  plus  fi^es.  Après  deux  jours  d'une 
lutte  sanglante,  les  troupes  furent  obligées  d'évacuer  la 
ville,  qui  resta  pendant  dix  jours  au  pouvoir  d'une 
multitude  étonnée,  embarrassée,  effrayée  de  son 
triomphe,  et  qui  cherchait  d'elle-même  à  rentrer  dans 
l'ordre,  ne  sachant  que  faire  de  l'anarchie  où  elle  ré- 
gnait. Tous  les  partis  politiques,  tous  les  novateurs  so- 
ciaux, toutes  les  passions,  toutes  les  idées,  tous  les  rêves 
révolutionnaires,  apparurent  dans  cette  anarchie  ;  quel- 
ques-uns des  chefs  saint-simoniens  ou  fouriéristes 
étaient,  peu  auparavant,  venus  en  mission  à  Lyon  pour 
y  prêcher  leurs  doctrines,  au  nom  desquelles  s'étaient 
déjà  formées,  dans  ce  grand  foyer  industriel,  diverses 
associations  populaires.  Des  meneurs  républicains,  des 
agents  légitimistes,  les  sociétés  secrètes  et  les  conspi- 
rateurs de  profession  essayèrent  de  détourner  à  leur 
profit  ce  redoutable  mouvement.  La  plupart  des  ou- 
vriers se  défendaient  de  ce  travail  des  factions,  et  vou- 
laient contenir  leur  insurrection  dans  les  limites  de 
leur  propre  et  local  intérêt.  Ils  écrivirent  au  principal 
journal  de  Lyon,  le  Précurseur  :  «  Monsieur  le  rédac- 
teur, nous  devons  expliquer  que,  dans  les  événements 
qui  viennent  d'avoir  lieu  à  Lyon,  des  insinuations  poli- 
tiques et  séditieuses  n'ont  eu  aucune  influence.  Nous 
sommes  entièrement  dévoués  à  Louis-Philippe,  roi  des 
Français,  et  à  la  Charte  constitutionnelle;  nous  sommes 
animés  des  sentiments  les  plus  purs,  les  plus  fervents, 
pour  la  hbcrté  publique,  la  prospérité  de  la  France,  et 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     209 

nous  détestons  toutes  les  factions  qui  tenteraient  de 
leur  porter  atteinte.  »  Mais,  de  Tune  et  de  l'autre  part, 
les  efforts  furent  vains  :  les  ouvriers  ne  réussirent  pas 
à  empêcher  que  les  conspirateurs  politiques  n'impri- 
massent à  l'insurrection  un  caractère  de  révolte  révo- 
lutionnaire, et  les  conspirateurs  échouèrent  à  lancer 
violemment  les  ouvriers  vers  une  révolution.  L'anar- 
chie, avec  ses  principes  et  ses  acteurs  divers,  prévalut 
.  seule  à  Lyon,  à  la  fois  maîtresse  et  impuissante. 

Trois  mois  après,  sous  des  prétextes  bien  plus  fri- 
voles, pour  des  scènes  de  carnaval,  Grenoble  fut  le 
théâtre  de  violents  désordres.  L'autorité  administrative 
fut  méconnue  et  insultée.  L'intervention  de  la  force 
armée  aggrava  le  mal  au  lieu  de  le  réprimer.  Le  parti 
républicain,  assez  nombreux  à  Grenoble,  s'arma  aussi- 
tôt et  entra  en  scène.  Des  rencontres  sanglantes  eurent 
lieu  entre  les  soldats  et  les  citoyens;  et  sur  l'ordre 
même  des  chefs  militaires,  troublés  par  le  soulèvement 
de  la  population  exaspérée,  le  35^  régiment  d'infanterie 
de  ligne,  qui  avait  soutenu  la  lutte,  fut  renvoyé  de  la 
ville,  humilié  sans  avoir  été  vaincu. 

Sur  un  grand  nombre  d'autres  points  du  territoire, 
et  pour  des  causes  le  plus  souvent  puériles,  à  Strasbourg, 
à  Tours,  à  Toulouse,  à  Montpellier,  à  Carcassonne,  à 
Nîmes,  à  Marseille,  des  troubles  semblables  éclatèrent. 
Et  ce  n'était  pas  seulement  parmi  le  peuple  que  ré- 
gnait l'esprit  de  désordre,  il  pénétrait  jusque  dans  l'ar- 
mée. A  Tarascon,  des  soldats  refusaient  d'obéir  à  l'au- 
torité municipale  qui  voulait  empêcher  la  plantation 

T.    II.  14 


-210  CHAPITRE  XIl. 

tumultueuse  d'un  arbre  de  la  liberté,  et  un  de  leurs 
officiers  déclarait  que,  malgré  Tordre  du  magistrat, 
il  ne  ferait  pas  sortir  de  prison  des  détenus  qui  devaient 
être  interrogés.  Quand  le  moment  vint  de  distribuer  la 
décoration  instituée  par  la  loi  du  13  décembre  1830, 
sous  le  nom  de  croix  de  Juillet,  en  mémoire  de  la  lutte 
des  trois  journées,  la  plupart  de  ceux  à  qui  la  commis- 
sion de  Paris  l'avait  décernée  refusèrent  de  la  recevoir 
avec  la  légende  :  Donnée  par  le  roi  des  Français,  et 
en  prêtant  au  Roi  serment  de  fidélité.  Dans  l'école  de 
cavalerie  de  Saumur,  un  sous-lieutenant  prit  la  déco- 
ration sans  en  avoir  reçu  de  ses  chefs  l'autorisaticm, 
et  en  soutenant  qu'il  n'en  avait  nul  besoin.  D'autres  la 
portèrent  sans  avoir  prêté  serment.  L'un  d'entre  eux 
fut  poursuivi  à  ce  titre  et  acquitté  par  le  jury.  L'auto- 
rité renonça  à  toute  poursuite  semblable.  Et  pendant 
que  les  vainqueurs  de  Juillet  bravaient  ainsi  arro- 
gammentles  droits  et  les  ordres  du  gouvernement  issu 
de  leur  victoire,  les  vaincus  préparaient,  dans  le  Midi 
et  dans  l'Ouest,  une  grande  insurrection  légitimiste, 
n'attendant  que  l'arrivée  de  madame  la  duchesse  de 
Berry  pour  éclater. 

Je  résume  et  rapproche  ici  tous  les  éléments  d'anar- 
chie avec  lesquels  M.  Casimir  Périer  était  aux  prises.  Ils 
ne  se  présentaient  pas  ainsi  à  lui  tous  ensemble  et  avec 
tous  leurs  périls.  Il  n'en  avait  pas  moins  un  instinct  pro- 
fond de  la  grandeur  de  la  lutte,  et  il  s'y  engageait  avec 
plus  de  fermeté  que  de  confiance.  Il  n'y  a  point  de  plus 
beau  ni  de  plus  rare  courage  que  celui  qui  se  déploie  et 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).    211 

persiste  sans  compter  sur  le  succès.  Hardi  avec  doute,  et 
presque  avec  tristesse,  c'était  la  disposition  de  M.  Casi- 
mir Périer  d'espérer  peu  en  entreprenant  beaucoup.  Il 
suppléait  à  l'espérance  par  la  passion  et  par  une  in- 
ébranlable conviction  de  l'absolue.nécessité  du  combat. 
Rétablir  l'ordre  dans  les  rues,  dans  l'État,  dans  le  gou- 
vernement, dans  les  finances,  au  dedans  et  au  dehors, 
c'était  là  pour  lui  une  idée  simple  et  fixe  dont  il  pour- 
suivait l'accomplissement  avec  une  persévérance  ar- 
dente et  pressée,  comme  on  travaille  contre  l'inonda- 
tion ou  l'incendie.  L'émeute,  sans  cesse  renaissante 
autour  de  lui,  l'indignait  sans  le  lasser.  Il  employait 
pour  la  combattre  toutes  les  forces  permanentes  ou 
accidentelles,  organisées  ou  spontanées,  que  la  société 
chancelante  pouvait  lui  fournir,  la  troupe  de  ligne, 
la  garde  municipale,  la  garde  nationale,  les  agents  de 
police,  les  ouvriers  honnêtes  que  le  désordre  des  rues 
irritait  en  les  troublant  dans  leur  travail.  Et  quand  il 
avait  mis  en  avant  ces  auxiliaires  divers,  il  les  soutenait 
énergiquement  contre  les  colères  ou  les  plaintes  enne- 
mies, n'ignorant  pas  qu'en  servant  bien  le  zèle  fait  des 
fautes,  et  n'hésitant  jamais  à  en  accepter  la  responsa- 
bihté. 

Un  jour,  dans  l'une  des  plus  violentes  émotions  popu- 
laires de  ce  temps,  suscitée  par  la  nouvelle  de  la  chute 
de  Varsovie,  il  se  trouva  tout  à  coup,  de  sa  personne,, 
en  face  des  séditieux'.  Il  sortait,  avec  le  général  Séba- 
stiani,  de  l'hôtel  des  Affaires  étrangères  :  la  foule  en- 
toura la  voiture,  en  l'assaillant  de  cris  menaçants; 


212  CHAPITRE  XII. 

M.  Casimir  Périer  mit  la  tête  à  la  portière,  et,  en  adres- 
sant aux  plus  rapprochés  quelques  paroles,  ordonna  au 
cocher  d'avancer.  La  voiture  arriva,  non  sans  peine^ 
sur  la  place  Vendôme,  près  de  l'hôtel  de  la  Chancellerie  ; 
là,  il  fut  impossible  d'aller  plus  loin;  la  foule  avait 
arrêté  les  chevaux.  Les  deux  ministres  ouvrent  la  por^ 
tière,  descendent  et  s'avancent  à  pied  vers  la  foule  qui 
se  replie  et  recule  un  peu  à  leur  aspect.  Le  général  Sé- 
bastiani,  l'air  tranquille  et  froid,  montre  de  la  main  aux 
émeutiers  l'hôtel  voisin  de  l'état-major  de  la  garnison 
et  les  soldats  du  poste  qui  prennent  les  armes  pour 
accourir.  M.  Casimir  Périer  marche  sur  les  plus  ani- 
més :  —  «  Que  voulez-vous? — Vive  la  Pologne!  Nous 
voulons  nos  libertés  !  —  Vous  les  avez  ;  qu'en  faites- 
vous?  Vous  venez  ici  m'insulter  et  me  menacer,  moi, 
le  représentant  de  la  loi  qui  vous  protège  tous  !  »  Son 
fier  aspect,  ses  fermes  paroles,  suspendirent  un  mo- 
ment les  cris  ;  le  poste  arriva,  et  les  deux  ministres 
entrèrent  à  l'hôtel  de  la  Chancellerie,  laissant  la  multi- 
tude troublée  dans  son  irritation. 

C'était  peu  de  réprimer  de  tels  désordres  quand  ils 
avaient  éclaté,  il  fallait  absolument  les  prévenir;  à 
cette  condition  seule  la  société  pouvait  retrouver  la 
confiance  dans  le  repos.  M.  Périer  se  désespérait  de 
l'insuffisance  de  ses  moyens 'et^ de  ses  agents.  Il  avait 
dans  sa  clientèle  commerciale  un  homme  remarquable- 
ment intchigent  et  hardi,  longtemps  employé,  ensuite 
associé  dans  sa  maison  de  banque,  et  naguère  mêlé  à 
des  affaires  administratives,  quoique  étranger  à  la  po- 


M,  CASIMIR  PÉRIER  ET   L'ANARCHIE  (1831-1832;.     213 

litiqiie.  Il  fit  venir  M.  Gisquet  :  «  Je  suis  mal  secondé; 
mes  intentions  sont  mal  comprises,  mes  ordres  ne  sont 
pas  exécutés  avec  la  promptitude  et  la  précision  sans 
lesquelles  des  ordres  ne  signifient  rien.  Tout  le  monde 
se  mêle  de  faire  de  la  police';  on  en  fait  au  château,  on 
en  fait  dans  les  ministères,  on  en  fait  dans  les  états- 
majors  ;  on  en  fait  partout.  C'est  intolérable; il  faut  que 
toutes  ces  polices  cessent  et  que  la  mienne  soit  efficace. 
M.  Vivien  a  de  bonnes  qualités;  mais  j'ai  besoin  d'un 
préfet  de  police  qui  s'associe  avec  plus  de  conviction  et 
plus  d'affection  à  ma  politique.  M.  Vivien  rentre  au 
Conseil  d'État.  Je  l'ai  remplacé  par  M.  Saulnier.  Je 
désire  que  vous  acceptiez  les  fonctions  de  secrétaire 
général.  J'ai  prévenu  M.  Saulnier  que  c'était  sur  vous 
que  je  comptais  pour  les  affaires  politiques.  C'est  vous 
qui  êtes  mon  homme.  Voyez  de  quels  pouvoirs  vous 
avez  besoin  pour  me  bien  seconder;  je  vous  les  donne- 
rai. »  M.  Gisqiiet  accepta  ;  et  trois  mois  après  il  était 
préfet  de  pohce  en  titre,,  et  servait  M.  Casimir  Périer 
avec  un  énergique  dévouement.  * 

Dès  les  premiers  jours  de  son  ministère,  M.  Casimir 
Périer  s'était  vivement  préoccupé  d'une  autre  mesure 
qu'il  jugeait  indispensable  pour  la  dignité  extérieure  et 
quotidienne  du  pouvoir.  Le  20  mars ,  le  Moniteur 
annonça  que  le  Roi  irait  habiter  les  Tuileries.  Tant  que 
le  palais  des  rois  restait  vide,  il  semblait  appartenir  à 
ses  anciens  maîtres,  ou  à  la  Révolution  qui  les  en  avait 
chassés.  Il  fallait  que  la  royauté  nouvelle  vînt  prendre 
la  place  de  ces  deux  souvenirs.  Le  Palais-Royal  d'ailleurs 


2U  CHAPITRE  XII. 

était  le  quartier  général  de  la  multitude  et  de  l'émeute  ; 
la  sûreté  manquait  souvent  à  cette  demeure  de  la 
royauté,  et  la  convenance  toujours.  M.  Casimir  Périer 
demanda  formellement  que  le  Roi  s'établît  aux  Tuile- 
ries. On  a  dit  que  le  Roi  avait  résisté,  hésité  du  moins. 
Je  ne  le  pense  pas.  Des  sentiments  divers  se  mêlèrent 
sans  doute  à  cette  résolution.  Le  roi  Louis-Philippe, 
très-sensible  aux  affections  et  aux  habitudes  domesti- 
ques, mettait  du  prix  aux  souvenirs  de  sa  jeunesse  et 
de  ses  pères;  il  lui  en  coûtait  de  quitter  leur  maison. 
Il  n'entrait  pas  non  plus  sans  une  émotion  triste  dans 
ce  palais  où  les  aînés  de  sa  famille  avaient  si  longtemps 
régné  et  si  douloureusement  succombé.  Il  était  d'un 
cœur  aisément  remué  et  très-accessible  aux  impres- 
sions confuses  que  suscitaient  naturellement  en  lui 
les  complications  de  sa  destinée.  Mais  il  avait  l'esprit 
trop  sensé  et  trop  ferme  pour  ne  pas  admettre  la  néces- 
sité de  la  démarche  que  lui  demandait  son  cabinet.  Ce 
fut  M.  Casimir  Périer  qui  en  prit  l'initiative  ;  le  roi 
Louis-Philippe  ne  pouvait  s'en  défendre  sérieusement. 
Elle  devint  bientôt  pour  lui  l'occasion  d'un  embarras- 
qui  fit  quelque  bruit.  A  peine  établi  aux  Tuileries,  le 
Roi  s'aperçut  que,  sinon  l'émeute,  du  moins  l'insulte 
venait  encore  l'y  chercher.  En  traversant  le  jardin, 
surtout  le  soir,  à  la  faveur  de  l'obscurité,  de  grossiers 
passants,  sous  les  fenêtres  des  appartements  du  Roi,  de 
la  reine  et  des  princesses,  poussaient  des  cris  injurieux, 
chantaient  des  chansons  infâmes.  Pour  y  mettre  effi- 
cacement obstacle,  il  eût  fallu  que  des  sentinelles  se 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).    215 

promenassent  incessamment  le  long  du  château  et  fissent 
sous  ses  murs  des  arrestations.  Le  Roi  ordonna  qu'en 
laissant  libre  le  passage  du  Pont-Royal  à  la  rue  de  Ri- 
voli, on  réservât,  en  l'entourant  d'un  fossé  planté  de 
lilas,  une  bande  de  terrain  qui  éloignât  les  passants  des 
fenêtres  mêmes  du  château.  Les  journaux  ennemis  se 
répandirent  en  clameurs  accueillies  de  tous  les  mécon- 
tents; on  fortifiait  les  Tuileries,  on  enlevait  le  jardin  au 
public.  Le  public,  si  aisément  crédule,  semblait  disposé 
à  prendre  de  l'humeur.  M.  Périer  m'en  témoigna  quel- 
que inquiétude.  Comme  j'allais  un  soir  faire  ma  cour  à 
la  reine,  le  Roi  m'en  parla  vivement  :  «  Je  n'enlève  rien 
à  personne  ;  tout  le  monde  traverse  les  Tuileries  comme 
auparavant;  je  ne  défigure  ni  le  château,  ni  le  jardin  ; 
ceci  n'est  point,  de  ma  part,  une  fantaisie  ;  mais  je  ne 
puis  souffrir  que  des  bandits  viennent,  sous  mes  fe- 
nêtres, assaillir  ma  femme  et  mes  filles  de  leurs  indignes 
propos.  J'ai  bien  le  droit  d'éloigner  de  ma  famille  ces 
outrages.  »  M.  Périer  n'eut  pas  besoin  d'y  penser  deux 
fois  pour  être  de  l'avis  du  Roi;  il  le  soutint  hautement 
de  son  approbation,  et  l'innocent  travail  entrepris  le 
long  du  château  s'acheva  sans  obstacle,  laissant  pour- 
tant, parmi  les  badauds,  quelque  prévention,  et,  dans 
le  cœur  du  Roi,  un  déplaisant  souvenir. 

Dans  les  départements,  M.  Casimir  Périer  déployait 
la  même  fermeté  qu'à  Paris,  non-seulement  pour  ré- 
primer partout  la  sédition  et  le  désordre,  mais  pour 
protéger  efficacement  les  intérêts  publics  ou  privés  (jue 
le  désordre    mettait   en    souffrance.    Lorsqu'en    no- 


216  CHAPITRE  XII. 

vembre  1831,  sur  la  première  nouvelle  de  la  grande 
insurrection  des  ouvriers,  il  envoya  M.  le  duc  d'Orléans 
et  le  maréchal  Soult  à  Lyon,  il  les  chargea,  non-seule- 
ment de  reprendre  possession  de  la  ville  et  du  pouvoir 
envahis  par  les  insurgés,  mais  aussi  de  rétablir,  entre  les 
fabricants,  les  chefs  d'atelier  et  les  ouvriers,  l'entière 
liberté  des  transactions,  condition  absolue,  aussi  bien 
pour  le  travail  que  pour  le  capital,  de  la  sûreté  comme 
de  la  prospérité,  dans  la  mesure  que  permettent  les  mi- 
sères naturelles  de  la  vie  et  de  la  société  humaines.  En 
mars  1832,  quand  la  faiblesse  de  l'autorité  militaire  eut 
consenti,  au  milieu  d'une  sédition,  à  faire  sortir  de 
Grenoble  le  régiment  qui  l'avait  combattue,  M.  Périer, 
après  avoir  fait  révoquer  les  commandants  qui  avaient 
faibli,  exigea  que  ce  régiment  rentrât  dans  la  ville, 
musique  et  enseignes  déployées,  et  une  proclamation 
du  jninistre  de  la  guerre  rendit  aux  troupes  pleine 
justice,  et  h  la  force  publique  son  ascendant.  Nul  admi- 
nistrateur, nul  chef  civil  ou  militaire  ne  put  être  impu- 
nément faible  ou  indiscipliné;  la  présence  réelle  et  la 
volonté  sérieuse  du  pouvoir  se  faisaient  incessamment 
sentir  à  ses  agents,  comme  par  ses  agents  aux  popula- 
tions. Le  Moniteur  s'empressait  d'exprimer  le  jugement 
et  d'expliquer  la  conduite  du  cabinet  dans  les  divers 
incidents  qui  avaient  appelé  son  action.  Et  quand  ces 
incidents  amenaient  dans  les  Chambres  de  grands  dé- 
bats, M.  Casimir  Périer  soutenait  avec  une  indomptable 
énergie  ses  actes  et  ses  agents,  repoussant  tout  assenti- 
ment équivoque  de  ses  amis,  toute  critique  voilée  de 


M.  CASIMIR   PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  ;I831-1832;.     217 

ses  adversaires,  et  s'écriant  avec  une  colère  doulou- 
reuse, quand  l'opposition  parlait  d'indulgence  :  «  Je 
n'accepte  pas  votre  indulgence;  je  ne  demande  que 
justice  et  l'estime  de  mon  pays.  » 

Par  im  rare  et  beau  contraste,  en  même  temps  qu'il 
y  portait  cette  passion  ardente,  M.  Casimir  Périer  était 
plein  de  modération  et  de  prudence  dans  l'exercice  du 
pouvoir.  Ce  ministre  si  bouillant  et  si  altier  s'imposait 
une  légalité  rigoureuse;  il  faisait  plus,  il  n'usait  des 
lois  mêmes  qu'avec  réserve  et  ne  voulait  pas  pousser 
leur  force  à  l'extrême.  Lorsqu'au  mois  de  mai  1831,  il 
envoya  dans  les  départements  de  l'ouest,  où  des  troubles 
commençaient,  le  lieutenant  général  Bonnet  avec  le 
titre  de  commissaire  extraordinaire,  il  se  garda  bien  de 
lui  donner  aucun  pouvoir  exceptionnel,  et  prit  soin 
d'expliquer,  dans  son  Rapport  au  Roi,  la  natur^ par- 
faitement légale  de  cette  mission,  ([ui  n'avait  d'autre 
but  que  çle  concentrer  dans  une  seule  main  le  comman- 
dement des  forces  publiques  pour  assurer  l'unité  et  la 
promptitude  de  leur  action.  Quelques  mois  plus  tard, 
de  nouveaux  désordres  s'étaient  produits  dans  ces  dé- 
partements; les  campagnes  s'agitaient,  les  villes  s'alar- 
maient; les  députés  du  pays,  en  entretehant  la  Chambre 
de  ces  agitations  et  de  ces  alarmes,  réclamaient  des  lois 
d'exception,  des  mesures  de  rigueur;  M.  Casimir  Périer 
s'y  refusa  péremptoirement  :  «  Je  résiste  à  ces  provoca- 
tions, dit-il,  convaincu,  comme  je  le  suis,  que,  dans  le 
régime  actuel,  la  loi  comnume  doit  suffire  à  tout.  Paris 
aussi  a  vu  des  troubles  interrompre  sa  tranquillité;  qui 


218  CHAPITRE  XII. 

donc  aurait  songé  à  provoquer  un  état  de  siège?  Il  n'en 
est  pas  besoin  davantage  dans  ces  provinces.  L'ordre 
en  Vendée  par  le  maintien  des  lois,  la  paix  en  Europe 
par  le  respect  de  la  foi  jurée,  voilà  de  quoi  répondre  à 
beaucoup  de  reproches,  calmer  beaucoup  d'inquiétudes, 
rallier  beaucoup  de  convictions.  » 

En  avril  1831,  peu  de  semaines  après  l'avènement  de 
M.  Casimir  Périer  au  pouvoir,  et  pendant  que  l'émeute 
roulait  et  grondait  dans  les  rues  comme  le  tonnerre 
dans  un  long  orage,  la  reine  Hortense  arriva  tout  à 
coup  k  Paris  avec  son  fds,  le  prince  Louis  Bonaparte. 
Elle  fuyait  d'Italie  où  elle  venait  de  perdre  l'aîné  de  ses 
enfants  et  d'où  elle  avait  emmené,  à  grand'peine,  le  se- 
cond encore  malade.  Dès  son  arrivée,  elle  s'adressa  au 
comte  d'Houdetot,  aide  de  camp  du  Roi,  qu'elle  connais- 
sait depuis  longtemps,  en  le  priant  d'informer  le  Roi  de 
sa  situation  et  des  circonstances  qui  l'avaient  amenée 
à  Paris.  Le  Roi  la  reçut  secrètement  au  Palais-Royal, 
dans  la  petite  chambre  qu'occupait  le  comte  d'Hou- 
delot,  et  où  la  Reine  et  madame  Adélaïde,  appelées 
l'une  après  l'autre  par  ordre  du  Roi,  vinrent  également 
lavoir.  L'entrevue  fut  longue,  quoique  peu  commode; 
il  n'y  avait  dans  la  chambre  qu'un  lit,  une  table  et 
deux  chaises  ;  la  Reine  et  la  reine  Hortense  étaient  assi- 
ses sur  le  lit,  le  Roi  et  madame  Adélaïde  sur  les  deux 
chaises;  le  comte  d'Houdetot  était  appuyé  contre  la 
porte,  pour  empêcher  toute  entrée  indiscrète.  Le  Roi  et 
la  Reine  témoignèrent  à  la  reine  Hortense  le  plus  bien- 
veillant intérêt.  Elle  désirait  être  autorisée  à  rentreren 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     219 

France_,  à  venir  du  moins  aux  eaux  de  Vichy  :  «  Vichy, 
oui,  lui  dit  le  Roi,  pour  votre  santé;  on  le  trouvera  tout 
naturel,  et  puis  vous  prolongerez  votre  séjour,  ou  vous 
reviendrez;  on  s'accoutume  vite  à  tout  dans  ce  pays-ci; 
on  oublie  vite  tout.  »  Elle  demandait  aussi  à  suivre, 
auprès  du  gouvernement,  des  réclamations  pécuniai- 
res. Le  Roi  lui  promit  tout  l'appui  qui  serait  en  son 
pouvoir  :  «  Mais  je  suis  un  roi  constitutionnel;  il  faut 
que  j'informe  mon  ministre  de  votre  arrivée  et  de 
vos  désirs.  »  11  s'en  entretint  en  effet  avec  M.  Casi- 
mir Périer,  avec  lui  seul  dans  le  ministère,  et  l'en- 
voya ensuite  à  la  reine  Hortense,  qui  ne  le  reçut  pas 
sans  inquiétude  :  «  Je  sais.  Monsieur,  lui  dit-elle  en 
le  voyant  entrer,  que  j'ai  violé  une  loi  ;  vous  avez 
le  droit  de  me  faire  arrêter;  ce  serait  juste.  —  Légal, 
oui,  madame;  juste,  non,»  lui  répondit  M.  Périer, 
et  après  s'être  entretenu  quelques  moments  avec  elle, 
il  lui  offrit  les  secours  dont  elle  pourrait  avoir  be- 
soin, et  qu'elle  refusa.  Cependant  les  émeutes  conti- 
nuaient et  se  rapprochaient  de  la  rue  de  la  Paix,  où 
était  logée  la  reine  fugitive;  le  5  mai,  la  colonne  de  la 
place  Vendôme  en  devint  le  centre;  des  cris  de  Vive 
l'Empereur/  retentirent;  le  bruit  courut  que  le  prince 
Louis  avait  été  vu  sur  la  place.  M.  Casimir  Périer  vint 
dire  à  la  reine  Hortense  que  son  séjour  ne  pouvait  se^ 
prolonger.  Elle  partit  avec  son  fils  pour  l'Angleterre, 
ignorée  du  public  et  toujours  protégée  du  roi  que  ses 
amis  travaillaient  à  renverser.  Elle  reçut  plus  tard,  par 
l'entremise  de  M.  de  Talleyrand,  des  passe-ports  pour 


220  CHAPITRE  XII. 

traverser  la  France  et  se  rendre,  par  cette  voie,  en 
Suisse,  où  elle  voulait  s'établir. 

Quelques  jours  avant  cet  incident,  le  8  avril  1831,  le 
Roi,  sur  la  proposition  de  M.  Casimir  Périer,  avait  or- 
donné que  la  statue  de  l'empereur  Napoléon  fût  rétablie 
sur  la  colonne  de  la  place  Vendôme  ;  et  peu  de  mois 
après,  le  13  septembre,  la  Chambre  des  députés  renvoya 
au  président  du  Conseil  des  pétitions  qui  demandaient 
que  les  cendres  de  l'Empereur  fussent  réclamées  de 
TAngleterre  et  placées  sous  la  colonne.  Un  jeune  et  ar- 
dent opposant  sous  la  Restauration,  M.  Charles  Comte, 
et  un  vétéran  libéral  de  l'Assemblée  constituante, 
M.  Charles  de  Lameth,  appuyèrent  presque  seuls  l'ordre 
du  jour  que  proposait  la  commission  :  «  Il  est  vrai,  dit 
M.  de  Lameth,  que  Napoléon  a  comprimé  l'anarchie; 
mais  il  ne  serait  pas  nécessaire  que  ses  cendres  vinssent 
l'augmenter  aujourd'hui.  »  Le  cabinet  ne  prit  aucune 
part  à  la  discussion  et  accepta  silencieusement  le 
renvoi. 

Ainsi  commença,  sous  le  ministère  de  M.  Casimir 
Périer,  cette  série  d'actes  par  lesquels  le  roi  Louis-Phi- 
lippe et  son  gouvernement  ont,  pendant  dix-huit  ans  et 
en  dépit  des  complots,  témoigné  pour  le  nom,  la  mé- 
moire et  la  famille  de  l'empereur  Napoléon,  tant  d'é- 
gards et  de  soins.  Beaucoup  de  bons  esprits  sont  con- 
vaincus que  ce  fut  là,  de  leur  part,  une  faute  grave,  du 
moins  une  grande  imprudence.  J'incline  moi-même  à 
penser  qu'une  complaisance  si  éclatante  du  gouverne- 
ment constitutionnel  de  1830  pour  un  souvenir  national 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  :l831-]832).     221 

et  un  sentiment  populaire  peu  en  harmonie  avec  sa  li- 
bérale et  pacifique  politique  allait  au  delà  de  la  né- 
cessité^ je  dirai  presque  de  la  convenance;  et  si  je  croyais 
que  cette  complaisance  a  exercé  sur  les  destinées  de  ce 
régime  une  grande  influence,  je  n'hésiterais  pas,  même 
aujourd'hui,  à  en  exprimer  mon  blâme  et  mon  regret. 
Mais  je  ne  pense  pas  que  ni  la  statue  de  Napoléon  à  la 
place  Vendôme,  ni  ses  restes  aux  Invalides  aient  fait  la 
chute  du  roi  Louis-Phihppe  et  de  la  Charte  :  de  bien 
autres  causes,  les  unes  bien  plus  directes,  les  autres 
bien  plus  profondes,  ont  déterminé  les  événements  de 
1848,  Et  aujourd'hui  je  prends  plaisir  à  retrouver,  dans 
les  actes  du  gouvernement  de  1830,  cette  générosité  de 
sentiments,  cette  largeur  de  vues  qui  lui  persuadaient 
qu'il  pouvait  sans  péril  rendre  hommage  à  toute  notre 
histoire,  ancienne  ou  contemporaine,  et  relever  indis- 
tinctement dans  nos  rues,  sur  nos  places,  aux  Invalides 
comme  à  Versailles,  toutes  les  gloires  de  la  France,  en 
même  temps  qu'il  fondait  ses  libertés.  Il  y  a  là  aussi 
une  gloire  que  le  roi  Louis-Philippe  et  son  gouverne- 
ment ont  noblement  acquise,  et  qui  leur  reste  dans 
leurs  revers. 

Aux  violents  débats  que  suscitaient  ces  divers  inci- 
dents se  joignaient  les  discussions  plus  prévues  et  plus 
tranquilles  qu'amenaient,  soit  les  propositions  nées  au 
sein  des  Chambres,  soit  les  projets  de  loi  présentés  par 
le  gouvernement;  sur  soixante  et  dix-huit  projets  de 
loi  que  présenta,  dans  sa  courte  durée,  le  cabinet  du 
13  mars  1831,  seize  avaient  pour  objet  l'accomplisse- 


222  CHAPITRE  XII. 

ment  de  quelques-unes  des  promesses  de  la  Charte,  ou 
d'importantes  réformes  politiques  ou  administratives. 
M.  Casimir  Périer  prenait  en  géaéral,  à  la  préparation 
et  à  la  discussion  de  ces  projets,  moins  de  part  qu'aux 
débats  sur  les  événements  et  la  politique  de  circon- 
stance :  homme  d'action  surtout  et  formé  par  la  lutte 
bien  plus  que  par  l'étude,  il  avait  l'esprit  peu  exercé  à 
l'examen  des  questions  de  principe  et  au  travail  de  la 
législation;  il  pressentait  avec  un  grand  instinct  la  va- 
leur pratique  d'une  idée  générale  dans  l'intérêt  de  l'or- 
dre social  et  du  gouvernement;  mais,  lorsqu'il  fal- 
lait la  rattacher  à  son  principe  et  la  suivre  dans  ses 
développements  historiques  ou  logiques,  il  laissait  à 
d'autres  ce  rôle,  ne  s'y  sentant  pas  lui-même  très- 
propre.  C'est  ce  qui  arriva  en  particuher  dans  deux  des 
plus  grandes  questions  que  le  cabinet  du  13  mars  eût  à 
résoudre,  la  liste  civile  et  l'hérédité  de  la  pairie  :  l'acte 
de  gouvernement,  c'est-à-dire  la  résolution  adoptée 
dans  ces  deux  circonstances  par  le  cabinet,  fut  bien  le 
fait  de  M.  Casimir  Périer  et  le  résultat  de  son  jugement 
sur  ce  qui  était  pratiquement  convenable  et  possible  ; 
mais  il  ne  chercha  à  tenir  et  ne  tint  en  effet  que  peu  de 
place  dans  le  débat. 

A  propos  de  la  liste  civile,  le  débat  fut  médiocre  et 
nullement  au -niveau  de  la  grandeur  de  la  question  et 
de  la  situation  au  milieu  de  laquelle  elle  se  traitait.  L'in- 
dépendance et  l'intelligence  politiques  y  manquèrent 
presque  également.  Je  n'ai  guère  rencontré  dans  l'his- 
toire de  fausseté  comparable  à  celle  des  suppositions 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     323 

et  des  imputations,  sérieuses  ou  frivoles,  habiles  ou 
grossières,  dont,  à  cette  occasion  et  en  dehors  des 
Chambres,  le  roi  Louis-Philippe  fut  l'objet.  Pas  plus  en 
fait  d'argent  qu'en  fait  de  pouvoir,  ce  prince  n'avait  des 
prétentions  excessives  ni  des  besoins  déréglés;  accou- 
tumé à  vivre  dans  des  habitudes  d'ordre  et  de  pré- 
voyance, il  ne  s'étonnait  point  des  mœurs  bourgeoises 
de  son  temps,  et  n'avait  nulle  envie  de  les  choquer  par 
son  luxe  et  sa  prodigalité  :  «  Je  n'ai,  me  disait-il  un  jour, 
ni  maîtresse,  ni  favori;  je  n'aime  ni  la  guerre,  ni  le  jeu, 
ni  la  chasse;  on  dit  que  j'ai  trop  de  goût  pour  les  con- 
structions, mais  le  Trésor  n'en  souffre  pas  plus  que  la 
morale.  »  Son  seul  tort,  si,  après  la  révolution  du  iii  fé- 
vrier 1848  et  les  décrets  du  23  janvier  1832,  il  est  per- 
mis d'appeler  cela  un  tort,  c'était  d'être  trop  inquiet  de 
l'avenir  de  ses  enfants  et  de  le  témoigner  trop  vive- 
ment. Il  s'inquiétait  aussi  outre  mesure  de  toutes  les 
exigences  qui  assiègent  la  royauté  et  de  l'impossibihté 
où  il  serait  d'y  suffire,  en  même  temps  qu'il  était  bien 
décidé  à  s'en  acquitter.  Mais  ses  inquiétudes,  manifes- 
tées avec  abandon  dans  ses  entretiens,  n'étaient  point 
la  règle  de  ses  prétentions.  La  hste  civile,  présentée  le 
4  octobre  1831  par  son  cabinet,  était  plutôt  modeste 
qu'ambitieuse;  la  Couronne  y  renonçait  à  plusieurs  des 
domaines  qu'elle  avait  possédés  jusque-là;  le  chiffre  de 
la  somme  annuelle  qui  lui  devait  être  allouée  avait  été 
laissé  en  blanc,  évidemment  destiné  à  rester  au-dessous 
de  celui  que,  peu  de  mois  auparavant,  M.  Laffîtte 
avait  proposé.  Qu'on  discutât  les  propositions  nouvelles. 


224  CHAPITRE  XII. 

quoique  les  plus  modérées  qui  eussent  jamais  été  faites 
en  pareille  matière,  rien  de  plus  simple;  mais,  à  coup 
sûr,  il  n'y  avait  pas  de  quoi  se  récrier.  De  son  côté, 
l'immense  majorité  de  la  Chambre  des  députés  n'avait, 
envers  le  roi  Louis-Philippe  et  son  établissement  mo- 
narchique, aucune  disposition  malveillante;  on  voulait 
sincèrement  au  contraire  le  bien  traiter,  le  fortifier, 
l'affermir.  On  désirait  que  la  royauté  fût  hospitalière, 
généreuse,  qu'elle  eût  de  l'éclat.  Et  pourtant  on  disputa, 
on  marchanda  avec  elle  comme  avec  un  entrepreneur 
avide  et  rusé  dont  les  demandes  sont  suspectes  et  dont 
on  s'applique  à  réduire  les  bénéfices.  Et  ce  ne  fut  pas  là 
l'attitude  de  la  seule  opposition,  mais  aussi  celle  de  la 
plupart  des  amis  du  gouvernement,  des  hommes  mêmes 
qui  se  disaient  et  se  croyaient  bien  résolus  à  donner  à 
la  royauté  tout  ce  qu'exigeait  sa  mission.  A  leur  insu, 
ils  étaient  troublés  par  les  assertions  et  intimidés  par 
les  attaques  du  dehors;  ils  avaient  peur  d'être  taxés  de 
prodigalité  ou  de  faiblesse.  Et  le  cabinet  lui-même  avait 
quelquefois  l'air  embarrassé,  comme  s'il  eût  derfiandé 
plus  qu'il  n'avait  droit  ou  chance  d'obtenir. 

C'est  que,  dans  tout  le  cours  de  ce  débat,  la  vraie,  la 
grande  question,  je  ne  dis  pas  seulement  de  principe, 
mais  de  circonstance,  la  question  politique  fut  oubliée 
et  disparut  sous  la  question  économique  qui  préoccupa 
seule  les  esprits.  L'idée  du  gouvernement  à  bon  marché 
était  ridée  dominante,  souveraine.  On  agissait,  on  par- 
lait comme  si  l'on  eût  été  en  présence  d'une  royauté 
ancienne,  puissante  et  riche,  qu'il  fût  nécessaireet  dif- 


M.  CASIMIR  PERIER  ET  L'ANARCHIE  :i831-183-2).     225 

ficile  de  faire  rentrer  dans  les  voies  de  l'ordre  et  de  récc- 
nomie  ;  ou  bien  comme  si  l'on  n'eût  eu  à  pourvoir  qu'à 
la  situation  fugitive  du  premier  magistrat  d'une  répu- 
blique, sorti  hier  de  la  vie  commune  et  destiné  à  y  ren- 
trer demain.  On  avait  un  bien  autre  problème  à  résoudre; 
on  voulait  une  monarchie,  et  on  la  voulait  parce  qu'elle 
était  nécessaire  aux  libertés  du  pays  comme  à  son  repos. 
Elle  s'élevait  au  milieu  des  ruines.  L'intérêt  impérieux, 
pressant,  c'était  de  la  fonder;  et  pour  la  fonder,  il  fal- 
lait lui  donner,  dès  l'abord,  tous  les  moyens,  tous  les 
gages  possibles  de  stabilité.  La  perpétuité  de  la  dotation 
immobilière  de  la  Couronne,  la  forte  et  assurée  consti- 
tution de  la  famille  royale,  la  démonstration  éclatante 
de  la  confiance  du  pays  dans  son  œuvre  et  de  sa  ferme 
résolution  de  la  léguer  aux  générations  futures,  c'étaient 
là  les  idées,  les  intentions  qui  devaient  dominer  les  lé- 
gislateurs et  régler  leurs  actes  connue  leur  langage.  Ils 
s'en  préoccupèrent  peu,  et  au  moment  même  où  ils 
prétendaient  fonder  une  monarchie,  ils  lui  contestèrent 
les  éléments  comme  les  signes  de  la  solide  et  longue 
durée.  La  dotation  immobilière  de  la  Couronne  devint 
viagère,  comme  la  liste  civile  proprement  dite.  Les  ai)a- 
nages  furent  abolis.  Des  dotations  ne  furent  promises 
aux  princes  de  la  famille  royale  qu'éventuellement  et 
dans  le  cas  où  il  serait  prouvé  que  le  domaine  privé  du 
Roi  ne  pouvait  sufiire  à  leur  sort.  Deux  discours,  l'un 
de  M.  Casimir  Périer,  l'autre  de  M.  de  Jlontalivet,  ne 
réussirent  pas  à  modifier  l'état  des  esprits  et  le  caractère 
de  la  discussion.  La  loi  de  la  liste  civile  fut  examinée  et 

T.    II.  15 


226  CHAPITRE  XII. 

votée  à  peu  près  comme  si  nous  n'avions  eu  qu'à  dé- 
battre et  à  régler  le  prix  d'une  machine  destinée  à  de- 
venir, pour  quelque  temps,  le  gouvernement.  J'incline 
à  croire  que  cette  loi  pourvoyait  suffisamment  aux  be- 
soins matériels  de  la  royauté;  il  n'en  est  pas  moins  cer- 
tain que  la  royauté  sortit  affaiblie  du  débat. 

L'hérédité  de  la  pairie  était  ime  question  perdue 
avant  d'être  discutée.  La  clameur  démocratique  la  re- 
poussait absolument;  et  parmi  les  nouveaux  conserva- 
teurs eux-mêmes,  la  plupart  s'associaieiit  à  cette  répul- 
sion, par  conviction  réelle,  ou  par  entraînement,  ou  par 
faiblesse.  Le  parti  monarchique  bourgeois,  qui  venait 
de  triompher  en  juillet  1830,  avait  là  une  occasion  écla- 
tante de  consolider  et  d'élever  sa  victoire  en  rompant 
décidément  avec  les  traditions  révolutionnaires  et  en 
pacifiant  les  classes  supérieures  du  pays.  Que,  dans  une 
monarchie  représentative,  une  chambre  héréditaire 
soit  une  garantie  à  la  fois  de  stabilité  et  de  liberté,  une 
école  de  gouvernement  légal  et  d'opposition  tempérée, 
c'est  une  vérité  que  la  raison  pressent,  que  l'expérience 
démontre,  qu'admettaient,  avant  4830,  presque  tous  les 
amis  éclairés  de  la  monarchie  conslitutionnelle,  et  dont 
les  partisans  de  la  république  démocratique  ont  seuls 
le  droit  de  ne  tenir  nul  compte,  puisqu'ils  ne  veulent 
pas  de  la  monarchie.  Les  grands  pouvoirs  pohtiques 
ne  naissent  qu'à  deux  sources,  l'élection  ou  l'hérédité; 
hors  de  là,  il  n'y  a  que  des  magistratures.  La  monarchie 
représentative  peut  combiner  et  faire  agir  ensemble  ces 
deux  principes  :  c'est  surtout  par  là,  et  à  ce  prix,  qu'elle 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     227 

est  un  goiiYernement  excellent,  qui  donne  à  tous  les 
intérêts  sociaux,  aux  intérêts  civils  comme  aux  intérêts 
politiques,  à  la  famille  comme  à  l'État,  à  la  liberté 
comme  au  pouvoir,  les  meilleurs  gages  de  force  et  de 
sécurité. 

L'aversion  du  principe  de  l'hérédité  est  l'un  des  sen- 
timents les  plus  vifs  des  fauteurs,  sincères  ou  pervers, 
de  révolutions.  Aversion  bien  naturelle,  car  le  change- 
ment et  le  nivellement  étant  les  deux  passions  perma- 
nentes de  l'esprit  révolutionnaire,  l'hérédité,  partout 
où  il  la  rencontre,  est  le  premier  obstacle  qu'il  ait  à 
renverser.  Mais  pour  se  satisfaire  à  ce  prix,  l'esprit 
révolutionnaire  méconnaît  et  viole  la  règle  fondamen- 
tale de  toute  bonne  organisation  politique,  qui  est  de 
mettre  les 'lois  que  font  les  hommes  en  harmonie  avec 
les  lois  providentielles  que  Dieu  a  établies  sur  les  socié- 
tés humaines,  et  d'assurer,  à  chacun  des  grands  prin- 
cipes qui  gouvernent  le  monde,  sa  part  dans  le  gouver- 
nement des  nations.  Or  l'ijérédité  est  évidemment  l'un 
de  ces  principes;  elle  joue,  dans  la  vie  sociale  de 
l'humanité,  un  rôle  si  important  que  tout  État  qui  ne 
sait  pas,  sous  telle  ou  telle  forme,  par  telle  ou  telle  insti- 
tution, en  tenir  suffisamment  compte,  demeure  incom- 
plètement constitué,  et  porte  dans  son  sein  des  germes 
de  désordre  et  de  fragilité  qui  ne  manquent  jamais  de 
se  développer. 

A  part  même  les  considérations  générales  d'organisa- 
tion politique,  la  France  avait,  dans  cette  question,  un 
intérêt  de  circonstance  impérieux  et  pressant.  Par- 


228  CHAPITRE  XII. 

tout,  et  notamment  dans  les  classes  naturellement  ap- 
pelées à  l'activité  politique,  notre  société  a  surtout  be- 
soin aujourd'hui  de  pacification  et  d'accord.  Tant  que 
l'ancienne  noblesse  française  et  la  bourgeoisie  fran- 
çaise s'obstineront  à  demeurer  jalouses  et  désunies,  au 
lieu  de  se  résigner  à  être  puissantes  ensemble,  nous 
aurons  la  révolution  en  permanence,  c'est-à-dire  l'an- 
archie et  le  despotisme  tour  à  tour,  au  lieu  de  la  stabi- 
lité et  de  la  hberté  à  la  fois.  Or  cette  pacification  des 
classes  longtemps  rivales  ne  peut  se  faire  que  dans  la 
vie  publique  commune  et  au  sein  du  gouvernement  ; 
il  faut  qu'elles  se  rencontrent  là  tous  les  jours,  qu'elles 
y  exercent  les  mêmes  droits  et  y  défendent  les  mêmes 
intérêts,  sous  le  poids  de  la  même  responsabilité  devant 
le  pays.  Que  les  anciennes  et  les  nouvelles  influences 
sociales,  que  des  gentilshommes  et  des  bourgeois  se 
mêlent  dans  la  Chambre  héréditaire  comme  dans  la 
Chambre  élective,  un  peu  plus  tôt  ou  un  peu  plus  tard 
ia  paix  s'y  fera  entre  eux,  et  la  paix  entre  eux,  c'est  la 
fin  de  la  révolution.  En  1814  la  Charte  avait  commencé 
cette  œuvre;  en  1830,  le  nouveau  parti  monarchique, 
vainqueur  dans  la  lutte,  pouvait  l'accomplir  ;  il  pouvait, 
avec  dignité  et  sans  péril,  ofirir  à  l'ancien  parti  monar- 
chi(pic,  dans  la  Chambre  héréditaire,  une   situation 
que,  dignement  aussi,  celui-ci  pouvait  accepter.  Ils  au- 
raient grandi  l'un  et  l'autre  dans  ce  rapprochement 
l)ralique  et  progressif,  fait  sans  condition  et  sans  bruit. 
L'esprit    révolutionnaire   et    l'esprit    démocratique 
n'ont  pas  souilcrt  ce  beau  résultat;  ils  ont  étoutfé,  au 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832\    229 

sein  des  classes  moyennes  Yictorieiises  en  1830,  ces 
grands  instincts  d'ordre  et  de  gouvernement  qui,  dans 
les  grandes  circonstances  politiques,  sont  le  bon  sens 
pratique  et  efficace  ;  et  au  moment  même  où  la  i)aciri- 
cation  des  deux  éléments  du  parti  monarchique  pouvait 
faire  un  pas  décisif,  la  séparation  et  l'irritation  se  sont 
aggravées  entre  eux. 

Un  fait  mérite  peut-être  d'être  remarqué.  Nous  sié- 
gions dans  la  Chambre  des  députés,  M.  Royer-Collard, 
M.  Thiers  et  moi,  tous  trois  représentants,  avec  des 
principes  et  à  des  degrés  divers,  du  régime  monarchi- 
que constitutionnel,  et  tous  trois  bourgeois.  Nous  sou- 
tînmes tous  trois  l'hérédité  de  la  pairie,  également  con- 
vaincus tous  trois  de  son  importance  pour  le  succès  du 
gouvernement  que  nous  tentions  de  fonder. 

Pouvait-elle  être  sauvée  ?  J'en  doute.  Non  que  le 
courant  démocratique  fût  insurmontable  ;  il  était  bien 
moins  fort  en  réalité  qu'en  apparence  ;  mais  les  moyens 
d'y  résister  étaient  très-faibles.  La  discussion  fut  favora- 
ble à  l'hérédité.  Au  moment  du  vote  sur  l'amendement 
qui  proposait  de  la  maintenir,  le  général  Bugeaud  me 
dit  :  «C'est  dommage  que  ceci*fmisse  sitôt;  vous  n'aviez 
pas  vingt  voix  au  commencement  de  ce  débat  ;  vous 
en  aurez  davantage.  »  Le  principe  de  l'hérédité  eut 
quatre-vingt-six  voix  contre  deux  cent  six,  et  celle  du 
général  Bugeaud  en  était  une. 

La  situation  de  M.  Casimir  Périer  dans  cette  question 
fut  amère  :  il  était  partisan  de  l'hérédité  de  la  pairie  ; 
il  le  proclamait  hautement,  et  il  en  proposait  l'abo- 


230  CHAPITRE  XII. 

lition.  Personne  n'est  en  droit  de  le  lui  reprocher, 
car  personne  n'osa  lui  conseiller  d'agir  autrement. 
Nous  étions  à  l'aise,  mes  amis  et  moi,  pour  sou- 
tenir l'hérédité  dans  la  discussion;  nous  n'étions  pas 
chargés  de  résoudre  la  question  ;  mais  nul  d'entre  nous 
ne  se  hasarda  à  nier  la  nécessité  que  M.  Casimir  Périer 
consentait  à  subir.  Ce  fut,  au  milieu  de  ses  succès  contre 
l'anarchie,  la  part  de  mauvaise  fortune  de  ce  grand 
citoyen  qu'emporté  par  l'urgence  de  la  résistance  maté- 
rielle, il  fut  en  même  temps  entraîné,  en  matière  d'in- 
stitutions et  de  lois  politiques,  à  de  fâcheuses  conces- 
sions. Il  en  éprouvait  un  profond  chagrin,  car  son 
esprit,  qui  s'élevait  de  jour  en  jour  au-dessus  même  de 
sa  situation,  sentait  fortement  la  nécessité  d'une  politi- 
que conséquente,  qui  rétablît  l'ordre  par  les  institutions 
permanentes  de  l'État  comme  par  les  actes  quotidiens 
du  pouvoir  ;  et,  ne  suffisant  pas  aussi  bien  à  l'une  qu'à 
l'autre  tâche,  il  se  plaignait  quelquefois  de  ses  amis  et 
de  son  sort,  aussi  triste  que  s'il  n'eût  pas  réussi  à  refou- 
ler le  flot  de  l'anarchie,  ce  qui  était  sa  mission  propre 
et  son  glorieux  dessein.  Tristesse  digne  d'une  grande 
âme. 

Rien  ne  fit  plus  ressortir  la  pénible  situation  de 
M.  Casimir  Périer  dans  cette  affaire  que  la  mesure  à 
laquelle  il  fut  contraint  de  recourir  pour  assurer,  dans 
la  Chambre  des  pairs,  cette  abolition  de  l'hérédité  qu'il 
déplorait.  Une  ordonnance  du  Roi  envoya  dans  cette 
Chambre  trente- six  nouveaux  membres  appelés  et  rési- 
gnés à  mutiler  de  leurs  propres  mains  le  corps  dans  le- 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832;.     231 

quel  ils  entraient.  Et,  pour  ajouter  encore  a  Tétrange 
contradiction  de  la  mesure,  la  puissance  du  principe  et 
du  sentiment  de  riiércdité  y  fut  solennellement  recon- 
nue et  acceptée.  Deux  jeunes  gens  encore  mineurs,  et 
sans  autre  litre  que  leur  nom,  les  fils  du  maréchal  Ney 
et  du  général  Foy,  furent  du  nombre  des  nouveaux 
pairs.  Noble  et  juste  hommage  rendu  à  la  mémoire  de 
leurs  pères,  à  la  gloire  militaire  de  l'un,  à  la  gloire  mili- 
taire et  politique  de  Tautre  ;  et  en  même  temps  protesta- 
tion éclatante  en  faveur  de  cette  hérédité  naturelle  des 
situations  ainsi  consacrée  dans  l'acte  même  destiné  à 
l'abolir. 

Dans  une  autre  circonstance  moins  grave  et  pourtant 
pénétrante,  M.  Casimir  Périer  eut  le  regret,  non  pas 
d'agir  contre  son  propre  sentiment,  mais  de  ne  pas  le 
manifester.  Un  député  dont  les  opinions  convenaient 
mal  à  son  nom,  M.  Auguste  Portalis,  proposa  l'entière 
abolition  de  la  loi  du  19  janvier  i8i6,  qui  avait  institué, 
pour  l'anniversaire  du  21  janvier,  un  deuil  national  et 
légal,  ainsi  que  l'érection  d'un  monument  en  expiation 
de  la  mort  de  Louis  XVI.  Cette  proposition  devint, 
entre  les  deux  Chambres,  l'occasion  d'un  conflit  obstiné. 
En  abrogeant  plusieurs  des  dispositions  de  la  loi  du 
19  janvier  1816,  la  Chambre  des  pairs  voulait  que  le  21 
janvier  restât  un  jour  férié  et  de  deuil;  la  Chambre  des 
députés  persistait  à  voter  la  complète  abrogation  de  la 
loi.  Dans  ce  long  débat,  et  au  sein  de  l'une  comme  de 
l'autre  Chambre,  le  cabinet  garda  un  absolu  silence. 
Ce  fut  au  duc  de  Broglie  qu'appartint  l'honneur  de 


232  CHAPITRE  XII.   , 

manifester,  dans  leur  difficile  harmonie,  les  sentiments 
divers  qu'mie  telle  question  devait  inspirer;  et  il  le  fit 
avec  cette  fermeté  scrupuleuse  et  délicate  qui  caractérise 
son  talent  comme  son  âme  :  «  Qu'exige  ici,  dit-il,  le  bien 
de  la  paix?  Qu'exige  cet  esprit  de  sagesse,  de  modéra- 
tion, de  prudence,  qui  doit  présider  à  tout  gouverne- 
ment régulier,  cet  esprit  de  conciliation  qui  termine  les 
révolutions  et  qui  doit  être  le  bon  génie  de  la  Révolu- 
tion de  juillet  ? 

«  Qu'on  ne  place  pas  chaque  année,  à  jour  fixe,  sur 
tous  les  points  de  la  France,  les  partis  en  présence  les 
uns  des  autres,  autour  du  catafalque  solennel;  qu'on 
n'excite  pas  chaque  année,  à  jour  fixe,  les  citoyens  à  se 
montrer  au  doigt  les  uns  les  autres,  selon  qu'ils  obéis- 
sent ou  résistent  à  l'injonction  de  se  vêtir  d'une  couleur 
déterminée;  qu'on  aille  même  au  devant  de  toute 
chance  de  désordre  en  prévenant,  par  la  continuité 
non  interrompue  des  transactions  de  la  vie  civile,  l'oi- 
siveté dangereuse  d'un  jour  férié  politique. 

«  Mais  après  avoir  ainsi  fait  aux  motifs  raisonnables, 
aux  motifs  honnêtes,  légitimes,  qui  sans  doute  ont 
inspiré  dans  l'autre  Chambre  la  résolution  qui  nous 
occupe,  et  lui  ont  valu  le  suffrage  de  la  majorité,  une 
part  large  et  suffisante,  restent  cependant,  de  la  loi  du 
19  janvier  ainsi  épurée,  des  dispositions  capitales. 

«  Reste  d'abord  la  déclaration  publique,  authentique, 
solennelle,  que  le  21  janvier  est  un  jour  de  deuil  pour 
la  France;  non  de  ce  deuil  extérieur  qui  dégénère 
promptement  en  puérile  simagrée,  mais  de  ce  deuil 


M.  CASIMIR  PÉRTÈR  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832;.     233 

moral  qui  réside  au  fond  du  cœur;  un  de  ces  jours 
que  les  anciens  appelaient  néfastes,  un  jour  de  re- 
cueillement et  de  méditation,  fécond  en  enseignements 
douloureux. 

«  Reste  en  second  lieu  l'obligation  imposée  à  la 
justice  indignement  outragée,  odieusement  profanée, 
horriblement  parodiée  il  y  a  quarante  ans,  de  voiler  sa 
face  à  pareil  jour  et  de  fermer  son  sanctuaire. 

«  Qui  nous. demande  le  sacrifice  de  ces  dispositions  ? 

c  Est-ce  riionneur  national  qui  nous  demande  de 
déclarer  que  le  21  janyier  est  un  jour  comme  un  autre, 
un  jour  que  rien  ne  distingue  de  la  série  des  jours  or- 
dinaires, que  rien  ne  recommande  au  souvenir  de  la 
génération  qui  finit,  au  souvenir  de  la  génération  qui 
s'élève,  à  celui  des  générations  qui  leur  succéderont? 

«Est-ce l'honneur  national  qui  nous  demande  de  dé- 
clarer que  le  procès  de  Louis  XVI  est  un  procès  comme 
un  autre,  l'une  de  ces  causes  soi-disant  célèbres  qui 
amusent  huit  jours  durant  la  curiosité  des  oisifs,  et  qui 
s'ensevelissent  ensuite  dans  les  in-folio  des  juriscon- 
sultes ? 

«  Je  ne  sais,  messieurs,  mais  tout  ce  que  j'ai  de  sang 

français  dans  le  cœur  se  soulève  à  cette  pensée 

Plus  j'y  réfléchis,  plus  je  demeure  convaincu  que  ce 
sacrifice,  si  nous  le  faisons,  nous  ne  le  ferons  ni  à  l'hon- 
neur national,  ni  au  repos  public,  ni  à  l'intérêt  de  no- 
tre gouvernement  ;  nous  le  ferons  à  une  influence 
extraparlementaire  qui  s'efforce,  mais  qui  s'efforcera 
vainement,  je  l'espère,   de  l'imposer  aux   pouvoirs 


234  CHAPITRE  XI  [. 

publics Il  faut  s'entendre  sur  le  mot  oubli:  autre 

chose  est  l'oubli  des  personnes^,  l'oubli  des  votes,  l'ou- 
bli des  opinions,  l'oubli  des  erreurs  ;  autre  l'oubli  des 
grands  événements  de  l'histoire  et  des  grandes  leçons 
qui  s'y  rattachent,  L'Évangile,  qui  est  la  loi  des  lois  et 
la  Charte  du  genre  humain,  nous  prescrit  indulgence, 
tendresse  même  pour  les  êtres  faibles  et  pécheurs; 
mais  il  nous  prescrit  en  même  temps  l'horreur  du 
mal  en  lui-même.  C'est  un  précepte  qui  s'applique  à  la 
politique  comme  à  toutes  choses.  Pour  tes  hommes  qui 
ont  pris  part  au  malheureux  événement  qui  nous  oc- 
cupe, paix,  charité,  respect  même;  il  y  en  eut  de  très-sin- 
cères; d'ailleurs  les  temps  étaient  horribles;  les  esprits 
étaient  dans  un  étrange  état.  Qui  de  nous,  hormis  ceux- 
là  qui  firent  glorieusement  leurs  preuves ,  qui  de  .nous 
oserait  répondre  qu'il  fût  sorti  de  l'épreuve  à  son  hon- 
neur ?  Mais,  quant  au  21  janvier  lui-même,  point  de 
molle  complaisance,  point  de  sophisme,  point  d'oubli 
non  plus.  Au  temps  où  nous  vivons,  lorsque  l'ouragan 
des  révolutions  gronde  sur  la  tête  des  peuples  et  des  rois, 
il  importe  à  la  France,  il  importe  au  monde  de  n'en  pas 
perdre  la  mémoire.  » 

Je  prends  plaisir  à  reproduire  ici  ces  belles  et  judi- 
cieuses paroles,  qui  honorent  également  et  celui  qui  les 
a  prononcées,  et  l'assemblée  dont  il  était  l'interprète, 
et  ce  temps  de  liberté  où  la  vérité  apparaissait  toujours, 
pure  et  brillante,  dans  quelque  coin  de  l'horizon  chargé 
de  nuages  et  d'orages.  «  Le  duc  de  Broglie  est  bien 
heureux,  me  dit  le  lendemain  M.  Casimir  Périer,  avec 


M.   CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).    235 

un  sentiment  d'approbation  très-sincère,  quoique  un 
peu  triste  :  il  a  pu  dire  ce  que  pensent  tous  les  hon- 
nêtes gens.  » 

Nous  n'avionS;,  avec  M.  Casimir  Périer,  mes  amis  et 
moi,  point  d'autre  dissidence  que  ces  nuances  de  con- 
duite ou  de  langage  que  faisait  apparaître  la  diversité  des 
situations,  non  celle  des  sentiments.  Pendant  toute  la 
durée  de  son  cabinet,  et  d'autant  plus  librement  que 
j'étais  tout  à  fait  en  dehors  du  pouvoir,  je  lui  donnai 
mon  plus  actif  concours  :  non-seulement  pour  soute- 
nir, dans  les  débats  des  Chambres,  les  actes  de  sa  poh- 
tique  passionnément  attaquée,  mais  pour  la  rattacher 
à  des  principes  rationnels  et  lui  conquérir  les  âmes  aussi 
bien  que  les  suffrages.  C'est  la  grandeur  de  notre  pays 
(je  ne  veux  pas  dire  c'était)  que  le  succès  purement 
matériel  et  actuel  n'y  suffit  pas,  et  que  les  esprits  ont 
besoin  d'être  satisfaits  en  même  temps  que  les  inté- 
rêts. Ce  n'était  pas  assez,  en  1831,  de  résister  en  fait; 
il  fallait  aussi  résister  en  principe,  car  la  question 
était  d'ordre  moral  autant  que  d'ordre  politique,  et  il 
n'y  avait  pas  moins  d'anarchie  à  combattre  dans  les 
têtes  que  dans  les  rues.  Une  révolution  venait  de 
s'accomplir  ;  des  forces  très-diverses  y  avaient  con- 
couru, le  bon  droit  et  les  mauvaises  passions,  l'esprit 
de  légalité  et  l'esprit  d'insurrection  :  il  fallait  dégager 
ce  grand  événement  des  éléments  révolutionnaires  qui 
s'y  étaient  mêlés  et  dans  lesquels  tant  de  gens  s'effor- 
çaient de  le  retenir,  ou  même  de  l'enfoncer  plus  avant. 
Le  peuple,  ou,  pour  parler  plus  vrai,  ce  chaos  d'hommes 


236  CHAPITRE  XII. 

qu'on  appelle  le  peuple,  investi  du  droit  souverain 
et  permanent  de  faire  et  de  défaire  son  gouvernement, 
au  nom  de  sa  seule  volonté,  et  l'élection  populaire  don- 
née, au  nom  de  cette  même  souveraineté,  comme  seule 
base  légitime  de  la  nouvelle  monarchie,  c'étaient  là  les 
deux  idées  dont,  en  1831,  les  esprits  étaient  infectés  : 
idées  aussi  fausses  que  vaines,  qui  tournent  au  service 
du  mal  le  peu  de  vérité  qu'elles  contiennent,  et  qui  éner- 
vent, en  attendant  qu'elles  le  renversent,  le  gouverne- 
ment qu'elles  prétendent  fonder.  Quoi  de  plus  choquant 
que  de  faire,  du  pouvoir  appelé  à  présider  aux  desti- 
nées d'une  nation,  un  serviteur  qu'elle  peut  congédier 
quand  il  lui  plaît  ?  Et  quel  mensonge  que  la  prétention 
d'élire  un  roi  au  moment  même  où  l'on  invoque  la 
monarchie  comme  l'ancre  de  salut  !  J'étais  toujours 
tenté  de  sourire  quand  j'entendais  dire,  du  roi  Louis- 
Phihppe,  le  Roi  de  notre  choix,  comme  si,  en  1830, 
nous  avions  eu  à  choisir,  et  si  M.  le  duc  d'Orléans  n'avait 
pas  été  l'homme  unique  et  nécessaire.  J'attaquai  haute- 
ment ces  illusions  d'une  badauderie  vaniteuse  et  ces 
sophismes  de  la  force  matérielle  qui  veut  se  satisfaire  et 
n'ose  s'avouer.  Je  niai  la  souveraineté  du  peuple,  c'est- 
à-dire  du  nombre,  et  le  droit  permanent  d'insurrec- 
tion. Je  montrai,  dans  M.  le  duc  d'Orléans,  ce  qu'il  était 
en  effet,  un  prince  du  sang  royal  heureusement  trouvé 
près  du  trône  brisé,  et  que  la  nécessité  avait  fait  roi.  La 
France  avait  traité  avec  lui  comme  on  traite,  pour  se 
sauver,  avec  le  seul  qui  puisse  vous  sauver.  En  présence 
de  l'anarchie  imminente,  un  tel  contrat  peut  devenir 


M.   CASIMIR  PÉRIER  ET   L'ANAUCIJIE  (1831-1832).     237 

une  bonne  base  de  gouvernement,  et  de  gouvernement 
libre,  car  il  a  lieu  entre  des  forces  réellement  distinctes 
Tune  de  l'autre,  et  il  admet  des  droits  et  des  devoirs 
mutuels  sans  que,  ni  à  l'un  ni  à  l'autre  des  contrac- 
tants, il  suppose  ou  confère  la  souveraineté.  11  ne  faut 
jamais  se  lasser  de  le  répéter,  pour  rabattre  et  retenir  à 
son  juste  niveau  l'orgueil  bumaiii  :  Dien  seul  est  souve- 
rain, et  personne  ici-bas  n'est  Dieu,  pas  pins  les  peuples 
que  les  rois.  Et  la  volonté  des  peuples  ne  suffit  pas  à 
faire  des  rois  ;  il  faut  que  celui  qui  devient  roi  porte 
en  lui-même  et  apporte  en  dot,  au  pays  qui  l'épouse, 
quelques-uns  des  caractères  naturels  et  indépendants 
de  la  royauté. 

Ce  n'était  pas  sur  ce  terrain  que  se  plaçait,  quand  il 
se  défendait  lui-même,  M.  Casimir  Périer,  peu  familier 
avec  la  méditation  pbilosophique  et  d'un  esprit  plus 
ferme  que  fécond;  mais  il  comprenait  à  merveille  la  va- 
leur pratique  de  ces  idées,  et  il  me  savait  beaucoup  de 
gré  de  les  produire  à  son  profit  et  sous  son  drapeau  : 
«  Je  suis,  me  disait-il,  un  homme  de  circonstance  et  de 
lutte;  la  discussion  parlementaire  n'est  pas  mon  fait; 
vous  reviendrez  un  jour  ici,  à  ma  place,  quand  le  duc 
de  Broglie  ou  le  duc  de  Mortemart  ira  aux  affaires 
étrangères.  » 

Le  roi  Louis-Philippe  n'avait  pas  plus  de  penchant 
que  M.  Casimir  Périer  pour  la  philosophie  politique, 
et  il  avait  été  dans  sa  jeunesse  bien  plus  imbu  que  lui 
des  doctrines  de  la  révolution.  Mais  il  était  doué  d'un 
esprit  d'observation  admirable  et  singulièrement  promit 


238  CHAPITRE  XII. 

à  saisir  les  enseignements  de  rex}»érience  ;  sinon  pour 
en  tirer  les  vérités  générales  qu'elle  contient,  du  moins 
pour  reconnaître_,  dans  chaque  occasion,  ce  qui  est  pra- 
ticable, utile  et  sage.  Il  avait,  dans  le  cours  de  son  aven- 
tureuse vie,  senti  la  fausseté  et  secoué  le  joug  de  bien 
des  préjugés  de  son  temps,  et  chaque  jour,  à  mesure 
qu'il  régnait,  son  esprit  s'élevait  au-dessus  de  son  passé. 
Il  démêla  sur-le-champ  que  ma  façon  de  comprendre 
et  de  présenter  la  Révolution  qui  venait  de  le  mettre  sur 
le  trône  était  la  plus  monarchique  et  la  plus  propre  à 
fonder  un  gouvernement,  11  ne  l'adopta  point  ouverte- 
ment ni  pleinement;  il  avait,  pour  agir  ainsi,  trop  de 
gens  à  ménager;  mais  il  me  témoignait  son  estime,  et 
me  donnait  clairement  à  entendre  que  nous  nous  enten- 
dions. Plus  tard,  et  quand  j'eus  vécu  longtemps  auprès 
de  lui,  il  me  répétait  sans  cesse  :  «Vous  avez  mille  fois 
raison;  c'est  au  fond  des  esprits  qu'il  faut  combattre 
l'esprit  révolutionnaire,  car  c'est  là  qu'il  règne;  mais, 
pour  chasser  les  démons,  il  faudrait  un  prophète.  » 

Au  sein  des  Chambres  et  dans  le  public  qui  soutenait 
le  gouvernement,  ma  défense  systématique  de  la  poli- 
tique de  résistance  rencontrait  beaucoup  d'approbation, 
mais  une  approbation  souvent  contenue  au  fond  des 
âmes,  et  plus  honorable  pour  moi  qu'efficace  pour  notre 
cause.  Quand  venait  le  jour  de  quelque  épreuve  difficile, 
on  me  trouvait  troj)  absolu  ou  trop  téméraire;  et,  soit 
incertitude  d'esprit,  soit  faiblesse  de  cœur,  on  cédait, 
en  me  louant  de  les  combattre,  aux  tendances  qu'on 
redoutait.  Je  n'en  veux  citer  qu'un  exemple. 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET   L'ANARCHIE  (1831-1832).     239 

En  jamieri832,  dans  la  discussion  du  projet  de  loi 
sur  la  liste  civile;,  M.  de  Montalivet  parla  des  sujets  du 
Roi.  Un  violent  orage  éclata  soudain  :  «  C'est  nous  qui 
avons  fait  le  Roi  !  il  n'y  a  plus  de  sujets  !  le  peuple  sou- 
verain ne  peut  être  composé  de  sujets!  c'est  une  contre- 
révolution  qu'on  tente  !  »  M.  de  Montalivet  s'expliqua 
avec  mesure;  le  garde  des  sceaux,  M.  Barthe,  dit  que 
le  Roi  était  l'image  vivante  et  en  même  temps  le  premier 
sujet  de  la  loi;  on  essaya,  mais  en  vain,  des  interpréta- 
tions les  plus  calmantes.  Le  tumulte  était  aussi  absurde 
au  fond  qu'incouAcnant  dans  la  forme;  le  mot  sujets 
n'avait  absolument  rien  à  démêler  ni  avec  le  régime 
féodal,  ni  avec  le  pouvoir  absolu;  dans  les  républiques 
comme  dans  les  monarchies,  au  sein  des  villes  libres 
et  commerçantes  aussi  bien  que  dans  les  châteaux  des 
seigneurs  terriens,  ce  mot  exprimait  simplement  la  re- 
lation du  citoyen  ou  de  l'habitant  avec  le  pouvoir  su- 
prême de  l'État.  Henri  Dandolo  à  Venise,  Jean  de  \Yitt 
à  Amsterdam,  lord  Chatliam  dans  le  parlement  d'An- 
gleterre, étaient  et  se  disaient  sujets  du  gouvernement, 
populaire  ou  royal,  de  leur  patrie,  aussi  bien  que  Snlly 
était  sujet  de  Henri  IV  et  le  duc  de  Saint-Simon  de 
Louis  XIV.  Et  il  faut  bien  qu'indépendamment  des  di- 
verses formes  de  gouvernement  et  des  divers  degrés  de 
liberté,  il  y  ait  un  mot  qui  marque  l'obéissance,  la  dé- 
férence et  le  respect  dus  par  tous  les  membres  de  la 
société  au  pouvoir  qui  la  représente  et  la  gouverne.  Il 
serait  choquant  que  ce  pouvoir  ne  fût  traité  par  ses  su- 
bordonnés qu'avec  la  simple  politesse  que  se  témoignent 


240  CHAPITRE  XII. 

entre  eux  des  égaux  ;  la  Ycrité  comme  le  bon  ordre 
veulent  autre  chose,  et  ni  la  fierté,  ni  la  liberté  de  l'hon- 
nête homme  n'ont  à  en  souffrir.  Cent  soixante-cinq 
députés  en  jugèrent  autrement,  et  protestèrent  contre 
une  expression  «  inconciliable,  dirent-ils,  avec  le  prin- 
cipe de  la  souveraineté  nationale,  et  qui  tendait  à  déna- 
turer le  nouveau  droit  public  français.  »  J'étais  d'un 
sentiment  si  contraire  que  j'aurais  cru  manquer  à  un 
devoir  politicjue,  comme  à  une  convenance  morale,  si 
j'avais  cessé  de  témoigner  mon  respect  au  Roi  de  mon 
pays,  dans  la  forme  consacrée  par  le  droit  et  l'usage  de 
presque  tous  les  États,  constitutionnels  ou  non.  Je  con- 
tinuai donc  publi([uement,  dans  mes  rapports  officiels 
ou  privés  avec  le  Roi,  à  me  dire  son  fidèle  sujet.  La 
Chambre  des  députés,  si  je  ne  me  trompe,  m'en  a  tou- 
jours approuvé,  car  elle  était  au  fond  de  mon  avis,  et  le 
5  janvier  183"2,  elle  mit  fin,  par  un  ordre  du  jour  pur 
et  simple,  au  débat  soulevé  à  cet  égard.  Mais  son  énergie 
monarchique  n'alla  pas  plus  loin  ;  elle  céda  en  fait  après 
avoir  refusé  de  céder  en  principe,  et  le  mot  sujet  dispa- 
rut presque  complètement  du  langage  de  la  monarchie. 
Pendant  que  nous  étions  absorbés  dans  ces  débats,  le 
monde  où  j'avais  longtemps  vécu,  cette  société  pohe, 
bienveillante  et  lettrée  qui  s'était  ralliée  sous  l'Empire 
et  brillamment  développée  sous  la  Restauration,  dispa- 
raissait de  jour  en  jour.  Ses  plus  éminents  caractères, 
le  goût  des  jouissances  de  l'esprit  et  de  la  sympathie 
sociale,  la  tolérance  libérale  pour  la  diversité  des  ori- 
gines, des  situations  et  des  idées,  cédaient  à  l'empire 


M.   CASIMIR  PKRIER   ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     241 

des  intérêts  et  des  passions  politiques.  La  discorde  s'é- 
tait mise  dans  les  salons;  entre  les  classes  cultivées  et 
influentes  qui  s'y  rencontraient,  les  rivalités  amères  et 
les  séparations  haineuses  avaient  recommencé.  Les 
émeutes  prolongées,  le  trouble  des  affaires,  les  inquié- 
tudes de  l'avenir,  ces  bruyants  et  menaçants  retours 
des  temps  révolutionnaires  convenaient  peu  à  des  réu- 
nions 011  l'on  ne  venait  chercher  que  des  relations 
douces  et  de  généreux  plaisirs.  Plusieurs  des  hommes 
distingués  qui  y  portaient  naguère  le  mouvement  et 
l'éclat  s'étaient  jetés  corps  et  âme  dans  la  vie  publique. 
Parmi  les  femmes  supérieures  ou  charmantes  qui  en 
avaient  été  le  centre  et  le  lien,  les  unes,  madame  de 
Staël,  Madame  de  Rémusat,  la  duchesse  de  Duras  ne  vi- 
vaient plus;  d'autres  avaient  quitté  Paris,  à  la  suite  de 
leurs  maris  ou  de  leurs  parents  appelés  par  des  fonctions 
diplomatiques  à  l'étranger;  M.  de  ïalleyrand  et  la  du- 
chesse de  Dino  sa  nièce  étaient  à  Londres;  M.  et  madame 
de  Sainte-Aulaire,  à  Rome;  M.  et  madame  de  tarante,  à 
Turin.  Rebuté  par  les  désordres  matériels  ou  par  les 
obscurités  de  la  politique,  le  grand  monde  européen  ne 
venait  plus  guère  chercher  à  Paris  ses  plaisirs.  La  so- 
ciété française  voyait  ses  plus  brillants  éléments  disper- 
sés en  même  temps  que  la  violence  des  événements 
enlevait  à  ses  mœurs  et  à  ses  goûts  leur  ancienne  et 
douce  domination. 

Quand  je  recherche  dans  mes  souvenirs  de  1831,  je 
n'y  retrouve  que  trois  personnes  autour  desquelles  la 
société  vînt  encore  se  réunir  sans  autre  but  que  de  s'y 

T.    II.  16 


242  CHAPITRE  XII. 

plaire.  Imperturbable  dans  ses  habitudes  comme  dans 
ses  sentiments  à  travers  les  révolutions^  madame  de 
Rumford  réunissait  toujours  dans  son  salon  des  Français 
et  des  étrangers^  des  savants,  des  lettrés  et  des  gens  du 
monde,  et  leur  assurait  toujours,  tantôt,  autour  de  sa 
table,  l'intérêt  d'une  excellente  conversation,  tantôt, 
dans  des  réunions  plus  nombreuses,  le  plaisir  de  la  mu- 
sique la  plus  choisie'.  Avec  moins  d'appareil  mondain 
et  par  l'agrément  de  son  esprit  à  la  fois  sensé  et  fin,  ré- 
servé et  libre,  la  comtesse  de  Boigne  attirait  dès  lors  un 
petit  cercle  d'habitués  choisis  et  fidèles;  élevée  au  miheu 
de  la  meilleure  compagnie  de  la  France  et  de  l'Europe, 
elle  avait  tenu  pendant  plusieurs  années  la  maison  de 
son  père,  le  marquis  d'Osmond,  successivement  am- 
bassadeur à  Turin  et  à  Londres  ;  sans  être  le  moins  du 
monde  ce  qu'on  appelle  une  femme  politique,  elle  pre- 
nait aux  conversations  politiques  un  intérêt  aussi  intel- 
ligent que  discret;  on  venait  causer  de  toutes  choses 
avec  elle  et  autour  d'elle  sans  gêne  et  sans  bruit.  Douée, 
depuis  son  entrée  dans  le  monde,  du  don  d'attirer  les 
hommes  les  plus  distingués  de  son  temps  et  de  les 


1  Cinq  ans  après  la  mort  de  madame  de  Rumford  ,  et  sur 
le  vœu  de  sa  famille ,  je  recueillis  mes  souvenirs  sur  sa  per- 
sonne, sa  vie  et  son  salon  dans  un  petit  écrit,  dont  quelques 
extraits  ont  été  insérés  dans  la  Biographie  universelle  de  MM.  Mi- 
cliaud,  m.ais  qui  n'a  été  imprimé  que  pour  ses  amis  et  connu 
en  entier  que  d'eux  seuls.  Je  le  joins  aux  Pièces  historiques 
placées  à  la  fin  de  ce  volume  ;  il  n'est  peut-être  pas  sans  inté- 
rêt comme  esquisse  des  mœurs  de  ce  temps.  {Pièces  historiques, 
n"  VII.) 


M.    CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1S31-1833).     243 

retenir  tous  auprès  d'elle,  se  disputant  les  préférences 
de  son  amitié,  madame  Récamier  continuait  à  jouir 
de  ses  diverses  et  fidèles  intimités,  fidèle  elle-même 
aux  plus  modestes  comme  aux  plus  illustres,  aussi  sûre 
dans  ses  sentiments  que  charmante  dans  le  commerce 
habituel  de  la  vie,  et  possédant  le  rare  privilège  de  ne 
jamais  perdre  un  ami  autrement  que  par  la  mort.  De 
ces  trois  personnes  justement  considérées  et  recher- 
chées, madame  de  Rumford  était,  en  1831,  la  seule  chez 
qui  j'allasse  habituellement  ;  je  connaissais  assez  peu, 
à  cette  époque,  madame  de  Boigne  ;  et  la  violence  de 
M.  de  Chateaubriand  contre  le  gouvernement  de  1830 
ne  me  permettait  pas  la  société  intime  de  madame  Réca- 
mier, quoique  mes  relations  affectueuses  avec  sa  nièce, 
madame  Lenormant,  m'en  donnassent  l'occasion  et  le 
motif. 

Je  n'allais  donc  guère  dans  le  monde,  et  le  monde 
n'offrait  plus,  à  moi  ni  à  personne,  le  même  attrait.  Ses 
salons  n'étaient  plus  le  foyer  de  la  vie  sociale;  on  n'y 
retrouvait  plus  cette  variété  et  cette  aménité  de  rela- 
tions, ce  mouvement  vif  et  pourtant  contenu,  ces  con- 
versations intéressantes  sans  but  et  animées  sans  com- 
bat qui  ont  fait  si  longtemps  le  caractère  original  et 
l'agrément  de  la  société  française.  Les  partis  se  dé- 
ployaient avec  toute  leur  rudesse  ;  les  coteries  se  resser- 
raient dans  leurs  étroites  limites.  La  hberté  politique, 
surtout  quand  l'esprit  démocratique  y  domine,  a  des 
conditions  dures  et  des  biens  sévères.  Je  ne  connais  que 
la  vie  domestique  qui  donne  alors,  après  les  violences 


244  CHAPITRE  XII. 

et  les  fatigues  de  la  vie  publique,  un  vrai  délassement 
et  le  bonheur  dans  le  repos. 

Nous  avions  pourtant  à  cette  époque,  mes  amis  et 
moi ,  un  grand  privilège  ;  nous  trouvions,  dans  notre 
cercle  propre  et  intime,  ce  charme  social  que  le  monde 
parisien  ne  possédait  plus.  C'était  surtout  chez  le  duc  de 
Broglie  que  nous  nous  réunissions.  Quand  elle  n'aurait 
pas  eu  l'attrait  de  tous  les  souvenirs  attachés  à  son  nom, 
la  duchesse  de  Broglie  aurait  suffi,  par  elle-même  et  à 
elle  seule,  pour  attirer  et  fixer  autour  d'elle  la  société  la 
plus  exigeante  et  la  plus  choisie.  Grande  et  charmante 
nature,  en  qui  s'unissaient,  par  le  plus  facile  accord,  la 
vertu  et  la  grâce,  la  dignité  et  l'abandon,  l'élégante 
richesse  de  l'esprit  et  la  parfaite  simplicité  de  l'âme, 
les  plus  beaux  dons  de  Dieu  reçus  et  possédés  avec  au- 
tant de  scrupule  et  de  modestie  que  si  elle  eût  toujours 
été  au  moment  de  lui  rendre  compte  de  l'usage  qu'elle 
en  avait  fait.  Quand  je  sortais  de  mon  propre  intérieur, 
c'était  dans  sa  société  que  j'allais  chercher  ces  jouis- 
sances du  libre  mouvement  des  idées  et  de  la  sympa- 
thie morale  qui  reposent  l'âme  des  travaux  et  des  tris- 
tesses de  la  vie,  sans  mollesse  ni  mauvaise  distraction. 
J'ai  hésité  à  me  donner  le  triste  plaisir  de  quelques  pa- 
roles de  tendre  respect  à  sa  mémoire;  mais  à  ne  rien 
dire  d'une  personne  si  rare  et  qui  tenait  tant  de  place 
dans  le  cœur  et  la  vie  de  ses  amis,  je  me  sentirais 
comme  coupable  de  mensonge,  quoique  bien  sûr  de  ne 
pas  me  satisfaire  en  en  parlant. 

Je  n'avais  jusques-là  connu  que  de  loin,  et  par  des 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  L'ANARCHIE  (1831-1832).     245 

rapports  assez  peu  bienveillants,  le  Journal  des  Débals 
et  ses  propriétaires,  MM.  Berlin.  En  entrant  en  1830 
dans  la  Chambre  des  députés,  j'y  avais  trouvé  l'un  des 
deux  frères,  M.  Berlin  de  Veaux,  et  nous  avions  pensé 
et  voté  ensemble.  Depuis  la  Révolution  de  Juillet,  il 
soutenait  avec  la  plus  intelligente  fermeté  la  politique 
de  résistance,  et  pendant  mon  ministère  de  l'intérieur 
il  m'avait  prêté  son  constant  appui.  M.  Casimir  Périer 
trouva  également  en  lui  un  allié  aussi  sûr  qu'efficace, 
et  j'entrai  alors  avec  lui  en  habituelle  relation.  C'é- 
tait un  esprit  singulièrement  juste,  sagace,  prompt, 
fécond,  varié,  plein  de  verve  et  d'agrément  quand  il 
n'avait  qu'à  causer,  d'invention  hardie  et  de  savoir-faire 
quand  il  fallait  agir,  et  en  même  temps  un  caracière 
éminemment  sociable,  facile  quoique  dominateur, 
exempt  de  toute  jalousie,  toujours  prêt  à  .accueillir  et  à 
servir,  sans  aucune  susceptibilité  d'amour -propre,  les 
hommes  engagés  avec  lui  dans  la  même  cause  et  pour 
qui  il  se  prenait  d'amitié.  Il  aimait,  pour  son  propre 
compte,  la  vie  politique,  mais  plutôt  en  épicurien  qu'en 
ambitieux,  voulant  l'influence  libre,  non  le  pouvoir 
responsable,  et  décidé  à  ne  jamais  compromettre,  pour 
aucune  satisfaction  extérieure,  l'importance  que  son 
journal  lui  assurait.  Il  avait  tenté  une  fois,  mais  sans 
succès,  dans  la  Chambre  des  députés,  de  prendre  place 
parmi  les  orateurs  :  «  Avant  de  monter  à  la  tribune,  » 
me  dit-il  en  me  racontant  son  échec,  «  j'avais  une  foule 
«  d'excellentes  choses  à  dire,  et  pas  la  moindre  peur  de 
«  ceux  à  qui  j'aflais  les  dire  ;  quand  j'ai  été  là,  ma  gorge 


U6  CHAPITRE  XII. 

«  s'est  serrée,  ma  vue  s'est  troublée;  je  n'ai  à  peu  près 
«  rien  dit  de  ce  que  j'avais  pensé,  et  je  suis  revenu  à 
«  mon  banc,  bien  résolu  à  ne  jamais  recommencer.  » 
Après  la  Révolution  de  Juillet,  vers  la  fin  de  septembre 
1830,  il  accepta  la  mission  de  ministre  du  Roi  en 
Hollande;  mais  bientôt  las  des  petits  devoirs  de  son 
rang  et  surtout  de  son  éloignement  de  Paris,  il  renonça 
à  la  diplomatie  comme  à  la  tribune,  et  vint  reprendre 
sa  place  à  la  Chambre  des  députés  et  dans  le  cabinet 
d'où  il  dirigeait  son  journal.  C'était-là  que  le  soir,  et 
souvent  très  avant  dans  la  nuit,  il  recevait  ses  amis,  et 
que,  tout  en  parcourant  l'épreuvQ  de  la  feuille  qui  de- 
vait paraître  le  lendemain,  il  causait  avec  eux  de  toutes 
choses,  questionnant,  avertissant,  conseillant,  criti- 
quant, conjecturant,  toujours  l'esprit  dégagé  et  sans 
humeur,  et  sincèrement  zélé  pour  le  succès  de  la  poli- 
tique que  soutenait  le  Journal  des  Débals.  Nous  venions 
quelquefois,  M.  Casimir  Périer,  le  comte  de  Saint-Cricq, 
l'un  de  ses  amis  particuliers,  et  moi,  faire  avec  lui  une 
partie  de  whist;  c'était  le  moment  des  conversations 
intimes  sur  l'état  des  affaires,  les  questions  de  conduite, 
les  perspectives  de  l'avenir;  et  nous  nous  retirions, 
M.  Périer  content  de  se  sentir  bien  soutenu  dans  la  ~ 
presse  comme  à  la  tribune,  M.  Berlin  de  Veaux  satisfait 
de  l'importance  de  son  journal  et  de  la  sienne  propre, 
M.  de  Saint-Cricq  charmé  d'avoir  passé  familièrement 
sa  soirée  avec  le  président  du  Conseil,  et  moi  l'esprit 
préoccupé  des  débats  du  lendemain,  mais  sans  impa- 
tience de  reprendre  ma  part  dans  le  pouvoir  comme  je 


M.  CASIMIR  PÉRIER,  ETC.  *47 

l'avais  dans  la  lutte,  et  toujours  pressé  de  rentrer  chez 
moi  pour  y  retrouver  un  bonheur  (jue  je  me  flattais  de 
garder,  quelles  que  fussent  les  vicissitudes  et  les 
épreuves  de  ma  vie  publique.  Confiance  imprévoyante  : 
le  bonbeur  de  l'homme  est  encore  plus  fragile  (|ue  le 
sort  des  États. 


CHAPITRE  XIII 

M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX. 

Caractère  général  de  la  politique  extérieure  de  la  France,  de 
1792  à  1814;  — de  1814  à  1830.  — Le  congrès  de  Vienne.— La 
Sainte-Alliance. — Caractère  général  delà  politique  extérieure 
du  gouvernement  de  1830;  —  de   la  politique  extérieure    de 
l'opposition  après  1830. — De  l'alliance  anglaise. — Question 
belge.  —  Le  roi  Louis-Philippe,  le  roi  Léopold  et  M.  de  Tal- 
leyrand   dans  la  question  belge.- — Rapports  de   M.   Casimir 
Périer  et  de  M.  de  Talleyrand. — Question  polonaise. — Vitalité 
de  la  Pologne. ^On  n'a  jamais  tenté  sérieusement  de  la  rétablir. 
— Ce  qu'auraient  pu  faire  les  Polonais  en  1830.  —  Le  général 
Chlopicki  et  sa  lettre  à  l'empereur  Nicolas. —  Que  le  gouver- 
nement du   roi  Louis-Philippe  n'a  jamais  donné  de    fausses 
espérances  aux   Polonais.  —  Comment  et  par  qui  ils  ont  été 
induits   en   illusion.  — Question    italienne.  —  Le  Piémont   et 
Naples,  de  1830  à  1832.  —  Insurrection   dans  les  petits  Etats 
italiens  gouvernés  par  des  princes  de  la  maison    d'Autriche 
et  dans  les  Etats  romains. —  Première  occupation  des  Léga- 
tions par  les  Autrichiens.  —  Ils  les  évacuent. — Le  prînce  de 
Metternich  et  M".   Casimir  Périer  sur  les  affaires  d'Italie. — 
Le  comte  de  Sainte-Aulaire,  ambassadeur  de  France  à  Rome. 
—  Démarche   des   grandes  puissances    auprès  du  pape  pour 
lui    conseiller   des   réformes.  —  Edits    du    pape. — Nouvelle 
insurrection. —  Seconde  occupation  des  Autrichiens.  • — -Expé- 
dition   d'Ancônc.  —  L'amiral    Roussin^  devant   Lisbonne.  — 
Grande  situation  de  M.  Casimir  Périer  en  Europe. — Pourtant 
son   succès   est  incomplet  et  précaire.  —  Son   propre    senti- 
ment à  ce  sujet.  —  Explosion  du  choléra  à  Paris.  —  Mon  sen- 
timent sur  la  conduite   du  gouvernement  et  du  peuple  de 
Paris  pendant  le    choléra. — Visite   du   duc   d'Orléans  et  de 
M.  Casimir  Périer   à  l'Hôtel-Dieu. — Mort  de  M.  Cuvier. — 
Maladie,  mortet  obsèques  de  M.  Casimir  Périer. 

(13  mars  1831—16  mai  1832.) 

Tous  les  moralistes,  prédicateurs  religieux  ou  obser- 
vateurs philosophes,  s'accordent  à  dire  que  rien-  n'est 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  :18.J1-I8i2  .         249 

plus  difficile  à  riiomnie  que  de  sortir  de  la  uuiuvaise 
Toie  quand  il  y  a  longtemps  marclié.  Et  les  moralistes 
chrétiens,  qui  sont  les  plus  profonds  de  tous,  affirment 
que  la  volonté  humaine  ne  suffit  pas  seule  à  une  telle 
œuvre,  et  qu'un  secours  surhumain,  l'action  de  Dieu 
sur  l'âme,  est  nécessaire  pour  que  le  repentir,  devenu 
efficace,  amène  dans  l'homme  la  régénération. 

Les  politiques,  chrétiens  ou  non,  pourraient  tenir  sur 
les  nations  le  même  langage.  11  leur  est  bien  plus  diffi- 
cile de  se  réformer  qu'elles  ne  le  pensent.  Quand  elles 
ont  vécu  longtemps  sous  l'empire  d'une  passion,  quand 
elles  ont  tenu  longtemps,  par  leur  propre  impulsion  ou 
par  celle  de  leurs  chefs,  une  certaine  conduite,  il  faut 
bien  du  temps  et  de  bien  grands  efforts  pour  que  l'in- 
térêt même  et  la  nécessité  surmontent  la  routine,  et  les 
décident  à  entrer  franchement  et  de  bonne  grâce  dans 
de  nouvelles  voies. 

C'est  peut-être  en  n^alière  de  politique  extérieure,  et 
quand  il  s'agit  d'introduire  dans  les  rapports  des  peuples 
la  justice  et  le  bon  sens,  que  l'œuvre  de  la  réforme 
est  le  plus  laborieuse  et  lente  :  «  Telle  est,  dit  Adam 
Smith,  l'insolence  naturelle  du  cœur  de  l'homme  que, 
pour  atteindre  au  but  de  ses  désirs,  il  ne  consent  à  em- 
ployer les  bons  moyens  qu'après  avoir  épuisé  les  mau- 
vais. »  Plus  naturellement  encore  que  l'individu  isolé, 
les  peuples  débutent,  dans  leurs  relations  au  dehors, 
par  l'insolence  et  la  violence.  Que  la  puissance,  le  pro- 
grès, la  grandeur,  la  gloire  soient  leur  passion,  je  n'ai 
garde  de  m'en  étonner  ni  de  m'en  plaindre;  s'ils  ne 


250  CHAPITRE  XIII. 

ressentaient  pas  cette  passion,  c'est  qu'ils  seraient  tom- 
bés ou  bien  près  de  tomber  dans  le  pire  des  égoïsmes, 
celui  de  l'apathie.  Comme  les  individus,  les  nations  sont 
faites  pour  vivre  entre  elles  en  société,  et  la  société, 
c'est  le  mouvement,  l'émulation,  le  développement, 
tantôt  par  le  concert,  tantôt  par  la  lutte  des  idées,  des 
intérêts  et  des  forces.  Ainsi  s'est  fondée,  ainsi  a  vécu 
depuis  dix-neuf  siècles  la  (^Ibrétienté,  le  plus  vaste  et  le- 
plus  bel  exemple  de  la  société  entre  des  peuples  et  des 
États  divers.  Mais  quand  je  dis  que  cet  exemple  est  beau, 
je  me  contente  à  bon  marché,  et  je  ne  pense  qu'au  fait 
général  de  la  grande  société  chrétienne  sans  considérer 
la  conduite  qu'y  ont  tenue  entre  eux  les  gouvernements 
et  les  peuples.  Quoique  moralement  supérieure  à  celle 
de  toutes  les  autres  sociétés  de  l'histoire,  la  politique 
des  États  chrétiens  les  uns  envers  les  autres  n'en  a 
pas  moins  été  jusqu'ici  voisine  de  la  barbarie.  Barbnrie 
des  spectateurs  comme  des  acteurs,  des  gouvernés 
comme  des  gouvernants.  C'est  surtout  au  delà  de  leurs 
frontières  qu'à  travers  l'éclat  des  guerres  et  l'habileté 
des  négociations  se  sont  déployées  les  passions  gros- 
sières et  ignorantes  des  princes  et  des  peuples.  L'im- 
perfection des  gouvernements  a  toujours  été  grande, 
mais  bien  plus  grande  dans  les  affaires  du  dehors 
que  dans  celles  du  dedans.  La  politique  extérieure  a 
été  le  théâtre  favori  de  la  violence  brutale  ou  habile, 
de  la  fraude  et  de  la  badauderie,  de  l'égoïsme  impré- 
voyant et  de  la  crédulité  emphatique.  Dans  aucune 
autre  de  leurs  fonctions,  les  gouvernements  n'ont  été 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX    (1831-183-2).         251 

si  indifférents  au  bien  ou  au  mal,  si  légers  ou  si  pervers, 
ou  si  chimériques;  sur  aucun  autre  sujet,  les  peuples 
ne  se  sont  montrés  si  ignorants  de  leurs  droits  et  de 
leurs  intérêts  véritables,  si  prompts  à  n'être  que  dos 
instruments  et  des  dupes. 

La  Révolution  française  s'était  promis  et  avait  promis 
au  monde  la  réforme  de  ce  mal  comme  de  tous  les 
autres.  Quand  elle  disait  :  «  Plus  de  guerres,  plus  de 
conquêtes,  »  quand  elle  posait  en  principe  que  la  justice 
et  la  morale  devaient  régler  les  rapports  des  États  entre 
eux  comme  comme  ceux  des  citoyens  dans  chaque  État, 
elle  était  sincère  et  croyait  vraiment  marcher  au  but 
qu'elle  proclamait.  C'était  sa  destinée  de  faire  éclater  à 
la  fois  les  plus  nobles  ambitions  et  les  plus  mauvaises 
passions  de  l'humanité,  et  d'expier  son  orgueil  dans  les 
démentis  et  les  mécomptes.  Elle  a  suscité  la  plus  violente 
et  la  plus  inique  politique  extérieure  que  le  monde  eût 
encore  connue,  la  politique  de  propagande  armée  et  de 
conquête  indéfinie,  le  bouleversement  par  la  guerre 
de  toutes  les  sociétés  européennes,  pour  en  faire  sortir, 
aujourd'hui  la  république  partout,  demain  la  monarchie 
universelle.  C'est  dans  cette  ornière  que  de  179-2  à 
181i,  au  mépris  du  bon  sens  comme  du  droit,  la  poli- 
tique extérieure  de  la  France  a  marché. 

Comment  et  par  qui  commença  la  lutte?  De  qui  vint 
la  provocation?  Quels  furent,  au  premier  moment,  les 
torts  mutuels  de  la  France  et  de  l'Europe  ?  Quelles  né- 
cessités, réelles  ou  imaginaires,  justifient  ou  du  moins 
expliquent,  de  l'une  et  de  l'autre  part,  l'agression  et  la 


252  CHAPITRE  XllI. 

résistance?  Je  ne  regarde  pas  à  ces  questions;  je  me 
borne  à  marquer  le  fait  dominant,  le  caractère  essen- 
tiel des  relations  de  la  France  avec  l'Europe,  de  1792  à 
1814  :  ce  fut  la  guerre,  la  guerre  de  révolution  et  de 
conquête,  l'atteinte  incessante  à  la  vie  des  gouverne- 
ments et  à  l'indépendance  des  nations. 

En  1814,  la  France  et  l'Europe  sortirent  de  cette  dé- 
testable voie  ;  d'autres  maximes  prévalurent  dans  la  po- 
litique extérieure  des  États.  11  ne  fut  plus  question  ni 
d'une  domination  unique  en  Europe,  ni  de  la  propagande 
des  idées  ou  des  institutions  par  les  armes.  Des  États 
très-diversement  constitués  et  gouvernés,  des  monar- 
chies absolues,  des  monarchies  constitutionnelles,  de 
petites  républiques  prirent  ou  reprirent  tranquillement  • 
leur  place  dans  la  société  européenne.  La  guerre  cessa 
d'être  le  régime  habituel  des  gouvernements  et  des 
peuples.  On  ne  vit  plus  les  territoires  et  les  nations 
changer  tous  les  deux  ou  trois  ans  de  nom  et  de  maître. 
Avec  la  paix  et  le  respect  des  traditions,  le  droit  reprit 
dans  la  politique  extérieure  de  l'Europe  quelque  empire. 

On  a  beaucoup  attaqué  les  deux  puissances  qui,  de 
1814  à  1830,  ont  le  plus  influé  sur  cette  politique,  le 
congrès  de  Vienne  d'abord,  puis  la  Sainte-Alliance;  on  a 
violemment  critiqué  l'organisation  que  le  congrès  de 
Vienne  donna  à  l'Europe,  et  l'empire  que  la  Sainte-Al- 
liance y  prétendit  exercer.  Je  n'examine  et  ne  conteste 
point  ces  critiques  :  il  est  vrai,  le  congrès  de  Vienne  a 
plus  d'une  fois  disposé  arbitrairement  des  territoires  et 
de  leurs  habitants  sans  grand  égard  pour  leurs  droits^» 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX    (1831-1832).         253 

leurs  intérêts  et  leurs  vœux;  Tégoïsme  des  grandes 
puissances  naguère  yictorieuses  a  tenu  dans  ses  délibé- 
rations plus  de  place  qu'une  vue  haute  et  libre  des  be- 
soins de  l'ordre  européen;  ses  combinaisons  géogra- 
phiques et  diplomatiques  n'ont  pas  toujours  été  justes 
ni  heureuses.  La  Sainte-Alliance  avait  grand  effroi  du 
progrès  de  la  vie  et  de  la  liberté  poUtique  en  Europe; 
elle  a  fait  grand  abus,  surtout  grand  étalage,  du  droit 
d'intervention  dans  les  États  étrangers,  posant  en  prin- 
cipe général  et  permanent  ce  qui  ne  peut  être  qu'une 
exception  momentanée,  un  accident  justifié  par  quel- 
que grand,  direct  et  clair  intérêt.  Je  ne  me  fais  l'apolo- 
giste ni  de  la  Sainte-Alliance,  ni  du  congrès  de  Vienne; 
mais  je  relève  deux  faits  méconnus  ou  passés  sous  si- 
lence par  leurs  ennemis.  Tous  les  reproches  qu'on  leur 
adresse,  les  gouvernements  qui,  dans  les  époques  pré- 
cédentes, de  1792  à  1814,  dominaient  en  Europe,  les 
avaient  encore  plus  mérités.  Bien  plus  violemment  et 
plus  continûment  que  le  congrès  de  Vienne,  la  Conven- 
tion et  l'empereur  Napoléon  P"^  avaient  disposé  du  sort 
et  du  partage  des  États,  terres  et  âmes.  Ils  étaient  bien 
plus  violemment  intervenus  dans  les  affaires  des  peuples 
étrangers,  tantôt  détrônant  leurs  rois,  tantôt  leur  en 
imposant  de  nouveaux,  et  changeant  leurs  lois  ou  leurs 
alliances  aussi  bien  que  leur  sort  politique.  L'empereur 
Napoléon  T"  n'avait-il  pas  porté  son  droit  d'intervention 
jusqu'à  vouloir  régler  la  législation  commerciale  de 
tout  le  continent  européen,  et  trouver,  dans  les  entraves 
imposées  à  la  nourriture  ou  au  vêtement  de  toutes  les 


254  CHAPITRE  XIII. 

familles  chez  tous  les  peuples^  des  ai'mes  pour  sa  lutte 
contre  l'Angleterre?  Je  sais  tout  ce  qui  se  peut  dire  pour 
défendre,  pour  expliquer  du  moins  les  erreurs  et  les 
violences  de  cette  orageuse  époque;  je  sais  aussi  les 
services  qu'à  travers  ce  qu'elle  lui  a  coûté  elle  a  rendus 
à  la  France,  et  le  bien  qui  est  resté  de  ses  œuvres,  même 
après  ses  revers.  Mais  les  faits  que  je  viens  de  mettre 
en  lumière  n'en  sont  pas  moins  certains;  le  bon  sens 
comme  la  justice  veulent  qu'on  applique  à  toutes  les 
époques  ou  la  même  indulgence,  ou  la  même  sévérité; 
et  à  tout  prendre,  il  y  avait  en  Europe,  après  le  travail 
du  congrès  de  Vienne  et  sous  la  domination  de  la  Sainte- 
Alliance,  plus  de  liberté  et  de  respect  du  droit  que  sous 
le  régime  de  la  Convention  ou  de  l'empereur  Napo- 
léon I^r. 

En  1830,  après  la  Révolution  de  juillet,  le  mouve- 
ment qui  éclata,  en  fait  de  politique  extérieure,  n'était 
qu'un  retour  routinier  vers  les  pratiques  de  l'époque 
révolutionnaire  et  impériale,  une  rechute  dans  la 
guerre  de  propagande  et  de  conquête;  rechute  d'au- 
tant plus  inopportune  et  périlleuse  qu'elle  était  dénuée 
de  tout  grand  et  spécieux  motif.  La  France  venait  de 
.faire,  envers  l'étranger,  acte  de  la  plus  complète  et 
de  la  plus  fière  indépendance;  et  cet  acte,  loin  de  lui 
attirer  aucune  agression,  aucune  menace,  était  re- 
connu et  accepté  de  toutes  les  puissances  européennes 
avec  un  empressement  qui  marquait,  sinon  leur  bon 
vouloir,  du  moins  leur  prudence  et  leur  désir  d'éviter 
avec  nous  tout  grand  conflit.  Jamais  politique  ne  fut 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832  .        255 

moins  originale,  plus  empruntée  à  d'anciennes  impres- 
sions, plus  dépourvue  de  l'intelligence  des  temps  que 
celle  où  M.  Mauguin,  le  général  Lamarque  et  leurs  amis 
s'efforcèrent  alors  d'entraîner  le  pays  et  son  gouverne- 
ment nouveau.  Rien,  ni  dans  sa  situation,  ni  dans  ses 
relations  avec  l'Europe,  n'appelait  la  France  dans  une 
telle  voie,  et  la  plupart  de  ceux  qui  l'y  poussaient  n'é- 
taient poussés  eux-mêmes  que  par  des  réminiscences 
de  vieillard  ou  'des  alarmes  d'enfant. 

Une  seule  idée,  un  seul  sentiment,  au  milieu  des  dé- 
clamations de  celte  époque,  avaient  quelque  ombre  de 
grandeur  :  c'était  le  vœu  qu'indépendamment  de  tout 
intérêt  direct  et  actuel,  pour  remplir  une  mission  de 
civilisation  et  de  liberté,  la  France  se  fît  partout  en  Eu- 
rope le  redresseur  des  torts,  le  protecteur  des  faibles, 
le  patron  des  bonnes  causes  impuissantes  à  triompher 
par  elles-mêmes.  Je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  sourient 
dédaigneusement  à  cette  prétention  et  la  traitent  de  pure 
folie.  Tel  est  maintenant  dans  le  monde  l'état  des  esprits, 
tels  sont,  en  dehors  des  circonscriptions  territoriales, 
les  liens  intimes,  les  rapports  rapides  et  continus  des 
peuples,  qu'il  y  a,  dans  ce  désir  d'une  action  lointaine 
exercée  pour  les  droits  et  les  intérêts  des  portions  di- 
verses de  la  grande  société  humaine,  une  certaine  me- 
sure de  vérité  et  de  puissance  qlii  exige  qu'on  en 
tienne  sérieusement  compte.  Les  grands  politiques  du 
xvi^  siècle  comprirent  le  rôle  des  sentiments  religieux, 
et  leur  firent  une  large  part  de  respect  et  d'empire;  de 
nos  jours,  les  sentiments  sympathiques  et  libéraux  des 


% 
256  CHAPITRE  XIIl. 

peuples  les  uns  envers  les  autres  ont  droit,  de  la  part 
d'une  politique  éclairée,  à  la  même  attention  et  aux 
mêmes  ménagements. 

Mais  les  avocats  de  cet  apostolat  général  de  la  France 
au  service  de  l'humanité  oublient  un  grand  devoir  et 
un  grand  fait  dont  une  politique  sensée  et  morale  doit 
constamment  se  préoccuper.  Le  devoir,  c'est  que  les 
premiers  devoirs  d'un  gouvernement  sont  envers  sa 
propre  nation,  et  qu'il  lui  doit  le  bon  état  intérieur,  la 
justice,  la  prospérité,  le  respect  de  ses  droits,  de  ses 
vœux  et  de  son  sang,  avant  de  rien  devoir  aux  peuples 
étrangers.  Le  fait,  c'est  que  l'intervention,  par  les 
armes,  dans  les  affaires  d'une  nation  étrangère  n'y 
tourne  presque  jamais  au  profit  de  la  justice  et  de  la  li- 
berté. Tantôt  cette  intervention  donne  à  un  parti  une 
domination  factice  et  passagère,  faisant  au  sein  d'un 
même  peuple  des  vainqueurs  et  des  vaincus  par 
l'étranger;  tantôt  elle  ranime  les  susceptibilités  natio- 
nales, les  élève  au-dessus  des  querelles  intérieures,  et 
rallie  contre  l'étranger  les  vainqueurs  et  les  vaincus 
qu'il  a  faits.  Et  en  définitive,  la  puissance  intervenante 
se  trouve  presque  toujours  obligée  ou  de  se  retirer  im- 
puissante devant  l'obstination  du  mal  auquel  elle  voulait 
mettre  un  terme,  ou  d'opprimer  elle-même  le  peuple 
qu'elle  était  venue  secourir. 

C'est  que  l'indépendance  nationale  est,  chez  les 
jicuples,  un  sentiment  si  naturel,  si  puissant,  si  vivace, 
(|u'il  faut  se  garder  avec  grand  soin  de  le  blesser,  même 
quand  les  apparences  du  moment  semblent  inviter  l'in- 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).         257 

tervention  étrangère  et  lui  promettre  un  facile  succès. 
M.  Dupin  a  exprimé  ce  sentiment  d'une  façon  excessive 
quand  il  a  dit  :  «  Chacun  chez  soi,  chacun  ponr  soi;  » 
les  nations  ne  sauraient  être  à  ce  point  isolées  et  indiffé- 
rentes les  unes  aux  autres  ;  mais  malgré  la  brutalité  de 
l'expression,  il  y  a,  dans  l'idée  même,  un  grand  fond 
de  vérité.  Quand  un  peuple  a  vécu  à  travers  les  siècles, 
il  devient  une  personne  dont  l'égoïsme  historicme  est 
légitime  et  respectable  ;  c'est  une  famille  à  qui  il  faut 
laisser  faire  elle-même,  et  comme  elle  l'entend,  ses 
propres  affaires;  c'est  une  maison  où  nul  étranger  n'a 
le  droit  d'entrer  de  force,  même  pour  y  porter  la  justice 
ou  la  liberté. 

La  force  et  la  guerre,  d'ailleurs,  sont  de  mauvais 
moyens  pour  rétablir  ou  propager  la  justice  et  la  li- 
berté. C'est  par  les  influences  morales  et  avec  le  con- 
cours du  temps  que  de  tels  progrès  s'accomplissent 
réellement  et  sûrement.  L'aspect  et  l'exemple  d'un  pays 
bien  gouverné  sont  pUis  puissants  que  les  armées  pour 
répandre  les  idées  et  les  désirs  de  bon  gouvernement. 
Ce  sont  des  germes  qu'il  laut  semer  et  confier  au  vent, 
laissant  au  sol  où  ils  iront  tomber  et  à  ses  propriétaires 
le  soin  de  les  faire  croître  et  de  les  cultiver  comme  il 
leur  conviendra. 

La  Révolution  française  et  l'empereur  Napoléon  V^ 
ont  jeté  un  certain  nombre  d'esprits,  et  quelques-uns 
des  plus  distingués,  dans  une  excitation  fiévreuse  qui 
devient  une  véritable  maladie  morale,  j'allais  dire  men- 
tale. Il  leur  faut  des  événements  immenses,  soudains, 

T.    II.  17 


258  CHAPITRE  XIII. 

étranges;  ils  sont  incessamment  occupés  à  défaire  et  à 
refaire  des  gouvernements,  des  nations,  des  religions, 
la  société,  l'Europe,  le  monde.  Peu  leur  importe  à  quel 
prix;  la  grandeur  de  leur  dessein  les  enivre  et  les  rend 
indifférents  aux  moyens  d'action,  aveugles  aux  chances 
de  succès.  A  les  entendre,  on  dirait  qu'ils  disposent  des 
éléments  et  des  siècles;  et  selon  qu'à  l'aspect  de  leur  ar- 
dent travail  on  serait  saisi  d'effroi  ou  d'espérance,  on 
pourrait  se  croire  aux  derniers  jours  du  monde  ou  aux 
premiers  jours  de  la  création. 

Je  l'ai  dit  ailleurs  et  je  tiens  à  le  redire  ici  :  au  milieu 
de  cette  recrudescence  révolutionnaire  et  de  ces  eifer- 
vescences  chimériques,  ce  sera  la  gloire  du  roi  Louis- 
Philippe  d'avoir  compris  et  pratiqué  une  politique 
sensée,  mesurée,  patiente,  régulière,  pacifique.  On  en 
attribue  souvent  tout  le  mérite  à  sa  prudence  et  à  un 
habile  calcul  d'intérêt  personnel.  On  se  trompe  :  quand 
on  a  fait  la  part,  même  large,  de  l'intérêt  et  de  la  pru- 
dence, on  n'a  pas  tout  expliqué  ni  tout  dit.  L'idée  de  la 
paix,  dans  sa  moralité  et  sa  grandeur,  avait  pénétré  très 
avant  dans  l'esprit  et  dans  le  cœur  du  roi  Louis-Phihppe; 
les  iniquités  et  les  souffrances  que  la  guerre  inflige  aux 
hommes,  souvent  par  des  motifs  si  légers  ou  pour  des 
combinaisons  si  vaines,  révoltaient  son  humanité  et  son 
bon  sens.  Parmi  les  grandes  espérances  sociales,  je  ne 
veux  pas  dire  les  belles  chimères,  dont  son  époque  et 
son  éducation  avaient  bercé  sa  jeunesse,  celle  de  la  paix 
l'avait  fiappé  plus  que  toute  autre,  et  demeurait  puis- 
sante sur  son  âme.  C'était,  à  ses  yeux,  la  vraie  conquête 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832  .         259 

de  la  civilisation,  un  devoir  d'homme  et  de  roi;  il  met- 
lait  à  remplir  ce  devoir  son  plaisir  et  son  honneur, 
plus  encore  qu'il  n'y  voyait  sa  sûreté. 

Pour  être  modéré  et  prudent,  il  ne  s'enfermait  pas 
-d'ailleurs  dans  une  sphère  étroite  et  oisive.  En  même 
temps  qu'il  maintenait  pour  la  France  la  paix  et  refugait 
pour  sa  famille  des  troncs,  il  i)ortait  son  action  hors  de 
nos  frontières  et  soutenait  là  aussi  les  intérêts  légitimes 
de  la  politique  française.  A  c^té  du  principe  du  respect 
des  traités,  il  en  posait  et  pratiquait  un  autre^  le  respect 
de  l'indépendance  des  États  limitrophes  de  la  France  et 
qui  forment  comme  sa  ceinture,  la  Belgique,  la  Suisse, 
le  Piémont,  l'Espagne.  M.  Mole  déclarait  au  baron  de 
Werther  que,  si  des  soldats  prussiens  entraient  en  Bel- 
gique, les  soldats  français  y  entreraient  en  même  temps. 
M.  de  Rumigny  portait  en  Suisse,  et  31.  de  Barante  à 
Turin,  des  paroles  analogues.  La  Belgique  prenait  en 
^ffet,  péniblement  mais  sans  obstacle  étranger,  sa  place 
I)armi  les  États  européens,  La  Suisse  accomphssait  li- 
brement, dans  ses  constitutions  intérieures,  les  réformes 
qu'à  tort  ou  à  raison  elle  jugeait  nécessaires.  Le  Pié- 
mont, bien  éloigné  alors  des  innovations  politiques,  se 
serrait  contre  l'Autriche,  mais  sans  tomber  sous  sa  dé- 
pendance, et  en  ménageant  avec  soin  la  France  dont  il 
redoutait Ihostilité  et  pouvait  un  jour  désirer  l'appui. 
L'époque  se  laissait  déjà  pressentir  où  l'Espagne  aurait 
besoin  que  la  France  reconnût  et  soutînt  son  nouveau 
régime  politique.  Partout  autour  de  notre  territoire  le 
gouvernement  du  roi  Louis-Philippe  exerçait  son  ac- 


260  CHAPITRE  XIII. 

tion,  écartant  toute  intervention  étrangère,  protecteur 
sans  ambition,  mais  efficace,  de  l'indépendance  de  ses 
voisins  et  de  rinfluence  comme  de  la  sûreté  de  la  France 
dans  son  orbite  naturelle  :  «  Il  faut,  disait-il  souvent, 
peser  les  intérêts  et  mesurer  les  distances;  loin  de  nous, 
rien  ne  nous  oblige  à  engager  la  France;  nous  pouvons 
agir  ou  ne  pas  agir,  selon  la  prudence  et  l'intérêt  fran- 
çais; autour  de  nous,  à  nos  portes,  nous  sommes  en- 
gagés d'avance;  nous  ne  pouvons  souffrir  que  les 
affaires  de  nos  voisins  soient  réglées  par  d'autres  que 
par  eux-mêmes  et  sans  nous.  » 

A  cette  politique  honnête  et  judicieuse,  mais  labo- 
rieuse et  difficile,  il  fallait  en  Europe  un  point  d'ai)pui. 
Elle  y  rencontrait,  même  chez  les  puissances  qui  l'ap- 
prouvaient hautement,  des  dissidences  et  des  méfiances 
toujours  près  de  devenir  des  dangers.  Elle  avait  besoin 
d'avoir  aussi  des  adhésions  sincères  et  actives.  Elle  les 
trouva  en  Angleterre.  Non  au  prix  d'aucune  conces- 
sion à  tel  ou  tel  intérêt  anglais,  ni  en  vertu  d'aucun  en- 
gagement spécial  et  formel,  mais  par  le  plus  naturel  et 
le  plus  efficace  des  liens,  par  la  conformité  des  poli- 
tiques. Pour  assurer  la  paix  et  le  tranquille  développe- 
ment de  ses  libertés,  la  France  acceptait,  tel  qu'il  exis- 
tait, l'ordre  européen.  Pour  garder  l'ordre  européen  et 
la  paix,  l'Angleterre  acceptait  non-seulement  le  nom  eau 
régime  français,  mais  ses  principales  conséquences  en 
Europe,  la  chute  du  royaume  des  Pays-Bas,  l'indépen- 
dance de  la  P>elgi(iue,  la  dislocation  prochaine  de  la 
coalition   européenne  jusque-là    en    garde   contre  lu 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  ;183 1-1832;.         261 

France.  Les  deux  gouvernements  prenaient  l'un  et 
l'autre  le  même  intérêt  général  et  supérieur  pour  règle 
de  leur  conduite.  Ils  ayaient  l'un  et  l'autre  le  régime 
constitutionnel  pour  drapeau.  Malgré  l'ancienne  riva- 
lité et  les  luttes  récentes  des  deux  pays,  l'entente  leur 
était  facile  et  presque  commandée  par  leur  nouvelle 
situation.  Le  cabinet  tory,  le  duc  de  Wellington  et  lord 
Aberdeen,  en  reconnaissant  promptement  le  roi  Louis- 
Philippe,  avaient  ouvert  cette  voie  et  auraient  sans 
doute  continué  de  la  suivre.  Le  cabinet  wliig,  lord  Grey 
et  lord  Palmerston,  y  marchèrent  avec  empressement 
et  de  bonne  grâce.  L'Angleterre,  animée  pour  la  France 
d'une  vive  sympathie,  y  poussait  ses  ministres;  la 
France,  bien  qu'un  peu  surprise,  y  suivait  son  Roi. 

Ainsi  se  forma  en  1830  et  telle  était,  en  se  formant, 
l'alliance  anglaise.  Mot  impropre  et  qui  exprime  mal  la 
relation  des  deux  gouvernements  :  plus  tard,  ils  s'al- 
lièrent en  effet  dans  certains  moments  et  pour  des  ques- 
tions spéciales,  en  1832  pour  les  affaires  de  Belgique,  en 
1834  pour  celles  de  Portugal;  mais  ils  n'avaient  point 
d'alliance  générale  et  permanente;  ils  n'étaient  liés 
l'un  à  l'autre  par  aucun  engagement  ;  ils  agissaient  le 
plus  souvent  de  concert,  mais  en  pleine  liberté  et  par 
ce  seul  motif  qu'ils  étaient  du  même  avis.  Et  il  faut  que, 
de  nos  jours,  cette  politique  soit,  pour  la  France,  bien 
naturelle  et  bien  conforme  à  l'intérêt  national,  car  elle 
a  survécu  à  toutes  les  révolutions  et  surmonté  les  plus 
divers  obstacles;  elle  a  été  la  politique  de  la  République 
éphémère  de  1848;  elle  est  encore  aujourd'hui  celle  du 


262  CHAPITRE  XIII. 

nouvel  Empire.  Comme  le  gouvernement  du  roi  Louis- 
Philippe^  ces  deux  gouvernements  ont  voulu  la  paix  et 
accepté  l'ordre  européen;  et  comme  lui,  c'est  dans  la 
bonne  entente  avec  l'Angleterre  qu'ils  ont  cherché  le 
gage  de  la  paix  et  un  point  d'appui  pour  agir  efficace- 
ment dans  les  questions  européennes. 

Avant  que  M.  Casimir  Périer  arrivât  au  pouvoir,  du 
mois  d'août  1830  au  mois  de  mars  1831,  tous  ces  prin- 
cipes de  la  politique  extérieure  du  régime  nouveau 
avaient  été  pressentis  et  mis  en  pratique.  Ils  avaient 
dicté  ses  résolutions  et  ses  actes  décisifs.  Dans  l'inté- 
rieur du  gouvernement,  le  roi  Louis-Philippe  employait 
toute  son  influence  et  sa  persévérante  adresse  à  les  faire 
accepter  et  suivre  par  ses  plus  divers  conseillers.  Dans 
les  Chambres,  ils  avaient  été  défendus  contre  les  dé- 
clamations révolutionnaires  ou  belliqueuses  de  M.  Mau- 
guin  et  du  général  Lamarque,  et  contre  les  intempé- 
rances libérales  de  M.  de  La  Fayette.  Pourtant  ils  étaient 
encore  un  peu  confus,  obscurs  et  flottants.  ïls  n'avaient 
été  que  superficiellement  discutés.  Le  pubhc  n'en  dé- 
mêlait pas  nettement  toutes  les  conditions  ni  toutes  les 
conséquences.  Surtout  ils  n'avaient  pas  encore  subi 
répreuve  des  grandes  explosions  et  des  grandes  luttes 
européennes.  Ce  fut  sous  le  ministère  de  M.  Casimir 
Périer,  en  1831  et  1832,  que  la  politique  de  la  paix  fut 
vraiment  mise  en  face  de  la  guerre  et  contrainte  d'en 
surmonter  toutes  les  tentations;  ce  fut  alors  que  la 
question  belge,  la  question  polonaise  et  la  question 
italienne,  arrivées  à  leur  crise,  amenèrent  les  prin- 


I 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-183-2).         263 

cipes  qui  dirigeaient  au  dehors  la  conduite  du  gouver- 
nement de  1830  à  apparaître  dans  tout  leur  jour  et  à 
déployer  toute  leur  vertu. 

Dans  la  question  belge,  M.  Casimir  Périer  avait  une 
bonne  fortune  rare;  il  était  en  complet  accord  avec  les  , 
trois  hommes  qui  devaient  y  exercer  le  plus  d'influence, 
le  roi  Louis-Philippe  k  Paris,  le  roi  Léopold  à  Bruxelles, 
et  M.  de  Talleyrand  à  Londres.  Et  ces  trois  hommes, 
par  le  tour  de  leur  caractère  et  de  leur  esprit,  conve  - 
naient  parfaitement  à  la  politique  que  M.  Casimir  Périer 
sY'tait  chargé  de  faire  triompher.  C'est  la  disposition  de 
notre  temps,  même  parmi  les  gens  d'esprit,  de  faire  peu 
de  cas  de  l'action  des  personnes,  et  de  ne  voir  dans  les 
grands  événements  que  l'effet  de  causes  générales  qui 
en  règlent  le  cours  sans  que  les  individus  dont  le  nom 
s'y  mêle  y  soient  rien  de  plus  que  des  nageurs  emportés 
par  le  torrent,  soit  qu'ils  s'y  livrent,  soit  qu'ils  essayent 
de  lui  résister.  On  dirait  que  nous  assistons  à  un  drame 
tout  composé  d'avance,  et  que  nous  mettons  notre  va- 
nité à  en  traiter  dédaigneusement  les  acteurs,  comme 
s'ils  ne  faisaient  que  réciter  leur  rôle.  Une  expérience 
intelligente    dément   cette    fausse    appréciation    des 
forces  qui  président  aux  destinées  des  peuples;  l'in- 
fluence des  individus,  de  leur  pensée  propre  et  de  leur 
libre  volonté,  y  est  infiniment  plus  grande  que  ne  le 
suppose  aujourd'hui  l'impertinence  philosophique  de 
quelques-uns  de  leurs  critiques.  L'histoire  n'est  point 
un  drame  arrêté  dès  ({u'il  commence,  et  les  personnages 
qui  y  paraissent  font  eux-mêmes  en  grande  partie  le 


264  CHAPITRE  XIII. 

rôle   qu'ils  jouent   et  le  dénoùment   vers  lequel  ils 
marchent. 

Je  me  trouvais  au  Palais-Royal  le  17  février  1831^  au 
moment  où  les  députes  du  Congrès  belge  vinrent  pré- 
senter au  roi  Louis-Philippe  la  déhbération  de  cette 
assemblée  qui  avait  élu  son  fils,  le  duc  de  Nemours, 
roi  des  Belges.  J'ai  assisté  à  l'audience  que  leur  donna 
et  à  la  réponse  que  leur  fit  le  Roi^  Je  ne  dirai  pas  toutes 
les  hésitations,  car  il  n'avait  pas  hésité,  mais  toutes  les 
velléités,  tous  les  sentiments  qui  avaient  agité,  à  ce 
sujet,  l'esprit  du  Roi,  se  révélaient  dans  cette  réponse  : 
l'amour  propre  satisfait  du  souverain  à  qui  le  vœu 
d'un  peuple  déférait  une  nouvelle  couronne  ;  le  regret 
étouffé  du  père  qui  la  refusait  pour  son  fils;  le  judicieux 
instinct  des  vrais  intérêts  de  la  France,  soutenu  par  le 
secret  plaisir  de  comparer  son  refus  aux  efforts  de  ses 
plus  illustres  devanciers,  de  Louis  XIV  et  de  Napoléon, 
pour  conquérir  les  provinces  qui  venaient  d'elles- 
mêmes  s'offrir  à  lui;  une  bienveillance  expansive  envers 
la  Belgique  à  qui  il  promettait  de  garantir  son  indépen- 
dance après  avoir  refusé  son  trône.  Et  au-dessus  de  ces 
pensées  diverses,  de  ces  agitations  intérieures,  la  sincère 
et  profonde  conviction  que  le  devoir  comme  la  pru- 
dence, le  patriotisme  comme  l'affection  paternelle,  lui 
prescrivaient  la  conduite  qu'il  tenait  et  déclarait  solen- 
nellement. Plus  encore  peut-être  que  sa  démarche 
même,  ce  langage  du  Roi,  tout  eiuprcinl  de  ses  idées  et 
de  ses  sentiments  personnels,  caractérisait  fortement 

'  Pil'ces  histuri(ines,  no  VIII. 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX    1831-18:^1.         2Cô 

dès  lors  sa  politique,  et  devait  faire  pressentir  à  ses 
ministres  comme  aux  députés  beliics ,  à  l'Europe 
comme  à  la  France,  la  persévérance  qu'il  mettrait  à  la 
pratiquer. 

Le  prince  que  ce  refus  fit  monter  sur  le  trône  de  Bel- 
gique, le  roi  Lcopold,  était  merveilleusement  propre  à 
la  difficile  situation  qu'il  acceptait.  Consentant  plutôt 
qu'empressé  à  devenir  roi,  et  portant  dans  l'ambition 
même  une  modération  patiente  qui  semblait  aller 
jusqu'à  l'indifférence,  observateur  sagace  des  disposi- 
tions des  peuples,  et  connaissant  parfaitement  l'Europe, 
ses  souverains,  leurs  conseillers,  le  caractère  des 
hommes  et  les  relations  des  États,  il  excellait  dans  Fart 
de  ménager  les  intérêts  divers  ou  contraires,  ei  savail 
attendre  l'occasion  du  succès  aussi  bien  que  la  saisir. 
A  peine  roi,  et  pendant  qu'on  discutait  encore  les  li- 
mites de  son  royaume,  il  en  affermit  sur-le-champ  les 
fondements.  Allemand  par  l'origine  et  Anglais  par 
l'adoption,  il  se  fit  Français  par  l'alliance  en  épousant 
la  princesse  Louise,  fille  aînée  du  roi  Louis-Philippe  : 
il  se  trouva  ainsi,  dès  ses  premiers  pas,  en  bons  rapports 
naturels  et  légitimes  avec  tous  ses  puissants  voisins,  et 
armé  de  motifs  sérieux  ou  spécieux,  tantôt  pour  se 
refuser,  tantôt  pour  accéder  à  ce  que,  chacun  dans 
son  intérêt,  ils  pouvaient  lui  demander.  Des  esprits  su- 
perficiels affectent  de  mépriser  ces  liens  de  famille  entre  ' 
les  souverains,  et  de  les  tenir  pour  vains  entre  les  États. 
Étrange  marque  d'ignorance  !  de  tels  liens  ne  sont  sans 
doute  ni  infailliblement  décisifs,  ni  toujours  salutaires; 


266  CHAPITRE  XIII. 

mais  toute  l'histoire  ancienne  et  moderne  et  notre 
propre  liistoire  sont  là  pour  démontrer  leur  importance 
et  le  parti  qu'une  politique  habile  en  peut  tirer. 

M.  de  Talleyrand^  à  Londres^  soutenait  de  son  adhé- 
sion personnelle^  et  avec  un  sincère  désir  de  réussir, 
la  politique  qu'il  avait  été  chargé  d'y  porter.  Elle  con- 
venait à  sa  situation  et  à  ses  goûts,  car  c'était  une  poli- 
tique à  la  fois  française  et  européenne.  Quelque  adonné 
qu'il  fût  à  son  ambition  et  à  sa  fortune.  M,  de  Talley- 
rand  n'a  jamais  été  indifférent  aux  intérêts  de  la  France, 
de  sa  sûreté  et  de  sa  grandeur.  11  y  avait  en  lui  du 
patriotisme  à  côté  de  l'égoïsme,  et  il  cherchait  volon- 
tiers, dans  le  succès  de  la  politique  nationale,  son  propre 
succès.  C'était  avec  plaisir  et  zèle  qu'il  travaillait  à  dé- 
faire, dans  la  Conférence  de  Londres,  ce  royaume  des 
Pays-Bas  qu'en  1814  la  coalition  européenne  avait  fait 
contre  la  France.  Et  il  avait  en  même  temps  la  satis- 
faction de  servir,  dans  ce  travail,  l'ordre  européen,  et 
de  s'y  livrer,  avec  le  concours,  contraint  et  triste,  mais 
sérieusement  résigné,  des  mêmes  puissances  qui,  à 
Vienne,  en  1815,  avaient  consacré  cette  organisation  de 
l'Europe  à  laquelle  il  fallait  faire  brèche.  Les  diplomates 
de  profession  forment,  dans  la  société  européenne,  une 
société  à  part,  ({ui  a  ses  maximes,  ses  mœurs,  ses  lu- 
mières, ses  désirs  propres,  et  qui  conserve,  au  milieu 
des  dissentiments  ou  même  des  conflits  des  États  qu'elle 
représente,  une  tranquille  et  permanente  unité.  Les 
intérêts  des  nations  sont  là  en  présence,  mais  non  leurs 
préjugés  ou  leurs  passions  du  moment;  et  il  peut  arriver 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  :i831-i832).  iJeT 

que  l'intérêt  général  de  la  grande  société  européenne 
soit,  dans  ce  petit  monde  diplomatique,  assez  claire- 
ment reconnu  et  assez  fortement  senti  pour  triomplier 
de  toutes  les  dissidences,  et  faire  sincèrement  pour- 
suivre le  succès  d'une  même  politique  par  des  hommes 
qui  ont  longtemps  soutenu  des  politiques  très-diverses,- 
mais  ne  se  sont  jamais  brouillés  entre  eux,  et  ont 
presque  toujours  vécu  enscm])le,  dans  la  même  atmo- 
sphère et  au  même  niveau  de  l'iiorizon. 

Telle  était,  en  1830  et  1831,  la  Conférence  de  Londres, 
et  M.  de  Talleyrand  y  avait  pris  sa  place  avec  une  grande 
liberté  d'allure  et  de  langage,  pour  son  propre  compte 
presque  autant  que  pour  celui  de  son  sonverain,  comme 
on  entre  chez  soi  et  dans  sa  société  habituelle.  Il  ne 
fallait  rien  moins  qu'une  telle  disposition  des  esprits  et 
celte  intimité  froide,  mais  réelle,  de  la  diplomatie  euro- 
péemie,  pour  résoudre  pacifiquement  la  question  belge 
et  dissiper  les  nuages  qui,  des  points  les  plus  divers, 
venaient  à  chaque  instant  l'obscurcir  et  menacer  d'y 
jeter  la  guerre.  C'étaient  tantôt  les  émeutes  de  Paris  et 
les  accès  belliqueux  de  l'opposition  dans  nos  Chambres, 
tantôt  les  prétentions  et  les  bravades  inconsidérées  des 
Belges,  tantôt  l'obstination  intraitable  du  roi  de  Hol- 
lande, qui  portaient  au  sein  de  la  Conférence,  non-seule- 
ment l'inquiétude,  mais  le  doute  et  l'hésitation  dans 
son  œuvre.  Un  de  mes  amis,  et  des  plus  judicieux,  atta- 
ché à  notre  ambassade  à  Londres,  m'écrivait  :  «  Nous 
sommes  ici  personnellement  bien  placés,  et  nous  con- 
tinuerons à  l'être  bien  aussi  officiellement  si  le  bon 


268  CHAPITRE  XIII. 

ordre  se  maintient  en  France.  On  est  très-bien  disposé 
pour  le  Roi  et  pour  son  gouvernement  ;  mais  il  n'y  a 
pas  moyen  d'effacer  de  leur  esprit  que  la  propagande 
révolutionnaire  qui  les  menace  tous  est  permanente 
chez  nous^  et  qu'elle  n'y  est  pas  suffisamment  répri- 
mée... Nous  faisons  tout  ce  qui  est  au  pouvoir  du  zèle  et 
de  l'expérience  pour  simplifier  la  question  extérieure  ; 
en  général  elle  est  peu  connue  et  peu  comprise  en 
France;  nos  journaux  parlent  en  ignorants  du  possible 
et  de  l'impossible,  et  les  confondent  trop  souvent.-  Ils 
n'ont  bien  apprécié,  à  propos  de  la  Belgique,  ni  les  dif- 
ficultés, ni  les  avantages  d'abord  de  l'armistice,  puis  de 
l'indépendance;  nous  verrons  bientôt  ce  qu'ils  diront 
de  la  neutralité  si  péniblement  obtenue  et  si  combattue 
par  la  Prusse.  Les  hommes  d'État  d'ici,  à  quelque  parti 
qu'ils  appartiennent,  la  regardent  comme  ce  qui  doit  le 
plus  satisfaire  la  France  raisonnable;  celle  neutralité 
abat  treize  forteresses  qui  nous  étaient  opposées,  rend 
la  guerre  plus  difficile  à  nous  faire,  et  nous  ôte,  à  nous, 
un  prétexte  de  la  déclarer.  Nos  fiers-à-bras  des  boule- 
vards  en  auront  de  l'humeur,  mais  les  bons  esprits  en 
seront  contents.  Ces  derniers  sont  malheureusement 
en  trop  petit  nombre.  Aussi,  quand  on  fait  de  la  poli- 
tique, ne  faut-il  travailler  que  pour  l'histoire.  » 

Je  ne  sais  si  M.  de  Talleyrand  ne  pensait  qu'à  l'his- 
toire en  traitant,  à  Londres,  la  question  belge;  mais  il 
y  déploya  une  judicieuse  et  ferme  habileté.  C'était,  je 
l'ai  déjà  dit,  sa  disposition  naturelle  de  démêler  nette- 
ment, dans  les  affaires  dont  il  était  chargé,  le  but  essen- 


M.  CASIMIR  PfÎRIER  ET  LA  PAIX   :183I-183:2;.         269 

tiel  à  poursuivre,  et  de  s'y  attacher  exclusivement, 
dédaignant  et  sacrifiant  tontes  les  questions,  même 
graves,  qui  pouvaient  l'affaiblir  dans  la  position  à  la- 
quelle il  tenait,  ou  le  détourner  du  point  qu'il  voulait 
atteindre.  De  1830  à  1832,  il  fit  à  Londres  largement 
usage  de  cette  méthode  :  représentant  d'un  pays  et 
d'un  gouvernement  sur  qui  pesaient,  à  cette  époque, 
une  foule  de  grandes  questions,  il  ne  vit  dans  les 
affaires  de  France  que  la  question  belge,  et  dans  la 
question  belge  qu'un  seul  intérêt,  l'indépendance  et  la 
neutralité  de  la  Belgique.  11  faisait  bon  marché  des 
autres  problèmes  et  événements  du  temps,  Pologne, 
Italie,  Espagne,  Suisse;  tantôt  gardant,  à  leur  sujet,  le 
silence;  tantôt  disant  librement  ce  qu'il  en  pensait,  et, 
en  tout  cas,  n'engageant,  avec  les  autres  diplomates 
ses  collègues,  point  de  controverse  inutile.  Au  fond  et 
dans  l'intérêt  français,  il  avait  raison  d'agir  ainsi  ;  la 
Belgique  était,  en  ce  moment,  à  la  fois  la  grande  et 
la  bonne  affaire  de  la  France,  le  point  sur  lequel  elle 
pouvait  arriver  à  un  résultat  certain,  prochain,  pas 
trop  chèrement  acheté,  et  important  pour  sa  force 
comme  pour  sa  sécurité  en  Europe.  En  concentrant 
sur  la  question  belge  tous  ses  efforts,  M.  de  Talleyrand 
jugeait  bien  de  l'état  général  des  affaires  et  servait  bien 
son  pays. 

En  rétablissant  l'ordre  et  en  relevant  le  pouvoir  à 
l'intérieur,  M.  Casimir  Périer  faisait  de  la  poli(i(]ue 
extérieure,  et  la  plus  efficace  qui  se  i»ùt  faire.  Il  était 
d'ailleurs,  et  sur  rimi)ortance  de  l'alliance  anglaise,  et 


■210  CHAPITRE  XIII. 

sur  la  question  belge  en  particulier  comme  sur  les 
afTaires  générales  de  l'Europe,  non  -  seulement  en 
accord,  mais  en  confiance  avec  M.  de  Talleyrand,  et  ils 
avaient  soin  l'un  et  l'autre  d'entretenir  et  d'accroître 
cette  confiance  en  s'en  donnant  mutuellement  d'écla- 
tantes marques.  M.  Périer,  qui  écrivait  très -rarement, 
faisait  beaucoup  valoir,  dans  ses  conversations  à  Paris, 
les  services  de  M.  de  Talieyrand,  et  se  servait  de  son  fils 
aîné,  alors  secrétaire  d'ambassade  à  Londres,  quand  il 
avait  besoin  de  lui  bien  expliquer  les  exigences  de  la 
situation  intérieure,  ou  de  se  concerter  intimement 
avec  lui.  M.  de  Talieyrand,  de  son  côté,  élevait  très- 
haut,  auprès  des  représentants  de  l'Europe,  l'énergie, 
l'esprit  politique,  tous  les  mérites  de  M.  Casimir  Périer, 
et  ne  laissait  échapper  aucune  occasion  de  lui  témoi- 
gner, avec  son  habileté  consommée  dans  l'art  de  plaire, 
la  haute  estime  qu'il  lui  portait. 

Quand  l'armée  française,  en  août  1831,  entra  sou- 
dainement en  Belgique  pour  en  chasser  les  Hollandais 
victorieux,  l'émotion  fut  vive  à  Londres  parmi  les  di- 
plomates, et  M.  de  Talieyrand  eut  quelque  peine  à  calmer 
la  méfiance  et  à  contenir  l'humeur.  En  informant 
M.  Casimir  Périer  qu'il  y  avait  réussi,  il  terminait  sa 
lettre  par  ces  mots  :  «  J'espère,  monsieur,  que  vous 
serez  content  de  moi.  »  Je  me  rappelle  le  petit  mouve- 
ment d'orgueilleux  plaisir  avec  lequel  M.  Casimir  Périer 
me  montra  cette  lettre,  et  à  d'autres  aussi  sans  doute. 
11  apportait  d'ailleurs,  dans  ses  relations  indirectes 
avec  M.  de  Talieyrand,  beaucoup  de  réserve,  attentif  à 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (  183 1-18:3-2  .         271 

ne  pas  blesser  le  général  Sébastian!,  en  qui  il  avait  con- 
fiance et  qui  le  secondait  loyalement. 

A  la  tin  d'ayril  1832,  après  dix-huit  mois  de  discus- 
sions dans  la  Conférence  de  Londres  et  de  négociations 
entre  les  sept  puissances  qui  y  étaient  ou  représentées 
ou  intéressées,  après  de  patients  atermoiements  et  des 
tentatives  répétées  pour  amener,  entre  les  prétentions 
des  Belges  et  l'opiniâtreté  du  roi  de  Hollande,  une 
conciliation  volontaire,  la  question  belge  était  enfin 
résolue  pour  l'Europe.  Le  calîinet  de  Bruxelles  avait 
accepté  les  vingt- quatre  articles  adoptés  le  15  oc- 
tobre 1831  par  la  Conférence  pour  régler  la  séparation 
de  la  Belgique  et  de  la  Hollande.  Les  cabinets  de  Paris 
et  de  Londres,  de  plus  en  plus  unis,  avaient  ratifié  pour 
leur  compte  ces  articles,  sans  attendre  Fadhésion  finale 
des  trois  puissances  du  Nord.  Le  comte  Orloff,  envoyé 
à  La  Haye  par  l'empereur  Nicolas  pour  déterminer  le 
roi  de  Hollande  à  céder  enfin,  avait  échoué  dans  ses 
efforts,  et  était  reparti  pour  Pétersbourg,  en  remettant 
au  roi  Guillaume  la  déclaration  que  l'empereur  son 
beau-frère  laisserait  désormais  la  Hollande  supporter 
seule  les  conséquences  de  son  obstination,  et  n'apporte- 
terait  nul  obstacle  aux  mesures  que  la  Conférence  de 
Londres  pourrait  employer  pour  la  contraindre.  C'était, 
de  la  part  de  l'empereur  Nicolas,  un  éclatant  sacrifice 
des  liens  de  famille  et  de  ses  propres  sentiments  poli- 
tiques à  la  paix  européenne.  A  la  suite  de  cette  déclara- 
tion, l'Autriche,  la  Prusse  et  la  Bussie  avaient,  comme 
la  France  et  l'Angleterre,  et  sauf  quelques  réserves  de 


272  CHAPITRE  XIII. 

convenance,  ratifié  le  traité  des  vingt-quatre  articles. 
On  ne  pouvait  pas  encore  dire  que  l'œuvre  fût  accom- 
plie, car  le  roi  de  Hollande  persistait  à  repousser  ce 
traité,  et  tout  faisait  pressejitir  que  la  force  seule  lui 
arracherait  son  consentement;  mais  le  succès  de  la 
France  était  assuré;  son  gouvernement,  c'est-à-dire  le 
roi  Louis-Philippe  et  M.  Casimir  Périer,  pensant  et  agis- 
sant de  concert,  quelles  que  fussent  leurs  petites  dissi- 
dences domestiques,  avaient  fait  reconnaître  et  accepter 
par  l'Europe  l'indépendance  et  les  nouvelles  institu- 
tions de  la  Belgique  comme  les  siennes  propres.  Et 
c'était  sans  trouble  général,  sans  guerre,  par  le  seul 
empire  de  la  justice  et  du  bon  sens  reconnus  en 
commun,  que  ce  profond  changement  dans  l'ordre 
européen  avait  été  accompli.  Exemple  et  spectacle  plus 
grands  encore  que  le  résultat  même  ainsi  obtenu. 

C'eût  été  pour  l'Europe  un  grand  bonheur  et  un 
grand  honneur  que  la  question  polonaise  pût  être 
traitée  et  réglée  en  1831  comme  le  fut  la  question 
belge.  11  y  a  eu  et  il  y  a  encore,  dans  la  destinée  de  la 
Pologne,  un  remarquable  et  particulier  caractère.  Les 
conquêtes,  les  démembrements  d'États  ont  abondé  en 
Europe;  des  provinces,  dos  royaumes  ont  bien  souvent 
changé  de  maître  et  de  nom.  Des  traités  sont  intervenus 
aprè«  les  guerres;  le  temps  a  passé  sur  les  traités;  les 
changements  territoriaux  et  nationaux,  en  dépit  de 
leur  amertume  première,  ont  été  consacrés  par  la  paix 
et  le  temps,  et  acceptés  non-seulement  par  les  specta- 
teurs indilTérents,  mais  par  les  populations  mêmes  qui 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (183]-1832\         273 

les  avaient  subis.  Rien  de  semblable  n'est  arrivé  pour 
la  Pologne  ;  bientôt  un  siècle  se  sera  écoulé  depuis  le 
premier  partage  de  ce  malheureux  pays;  je  ne  sais 
combien  d'actes  diplomatiques  ont  reconnu  ses  nou- 
veaux maîtres;  d'immenses  événements  ont  bouleversé 
le  sort  et  absorbé  l'intérêt  de  l'Europe.  Au  milieu  de 
tant  d'iniquités  et  de  calamités  nouvelles,  le  sort  de  la 
Pologne  n'a  pas  cessé  d'être  senti  comme  une  iniquité 
et  une  calamité  européenne.  Ce  fut  le  meurtre  d'une 
nation,  ont  dit  avec  une  Aérité  terrible  ses  amis.  En 
vain  on  a  répondu  que  les  fautes  de  la  Pologne 
elle-même,  ses  détestables  institutions,  ses  dissensions 
aveugles,  son  incurable  anarchie  avaient  amené  son 
malheur,  et  que  le  suicide  national  avait  provoqué 
le  meurtre  étranger.  Les  explications  de  l'histoire 
ne  sont  pas  les  arrêts  de  la  justice,  et  les  raisonne- 
ments ne  peuvent  rien  contre  les  impressions  de  la 
conscience  publique.  Depuis  plus  de  soixante  ans,  la 
Pologne  ne  figure  plus  parmi  les  nations,  et  toutes  les 
fois  que  les  nations  européennes  s'agitent,  la  Pologne 
aussi  se  remue.  Est-ce  un  fantôme?  Est-ce  un  peuple? 
Je  ne  sais:  il  se  peut  que  la  Pologne  soit  morte,  mais 
elle  n'est  pas  oubliée. 

A  côté  de  ce  fait  si  frappant,  j'en  remarque  un  autre 
qui  ne  Test  pas  moins.  Depuis  que  la  conscience  euro- 
péenne est  troublée  du  sort  de  la  Pologne,  bien  des 
remaniements  de  l'Europe  ont  été  accomplis;  bien  des 
maîtres  puissants  et  divers  ont  disposé  des  peuples. 
Monarchie   ou  république,  conquérant  ou  congrès, 

T.  H.  18 


-274  CHAPITRE  XIII. 

aucun  d'eux  n'a  sérieusement  tenté  de  rappeler  la  Po- 
logne du  tombeau^  de  guérir  cette  plaie  européenne. 
Au  moment  où  le  meurtre  fut  commis^  ni  la  vieille 
France,  ni  la  vieille  Angleterre,  ne  firent  rien  pour 
l'empêcher;  la  France  et  l'Angleterre  nouvelles  n'ont 
pas  été  plus  efficaces;  ni  la  Révolution  française,  ni 
l'empereur  Napoléon  n'ont  fait  entrer  le  rétablissement 
de  la  Pologne  dans  leurs  réels  et  énergiques  desseins. 
On  a  prononcé  des  paroles;  on  a  entr'ouvert  des  perspec- 
tives; on  a  exploité  des  dévouements  en  provoquant 
des  espérances;  rien  de  plus.  L'extrême  malheur  a  pu 
seul  puiser  quelques  illusions  dans  de  tels  mensonges. 
Tout  le  monde  s'est  servi  de  la  Pologne;  personne  ne 
Fa  jamais  servie. 

C'est  que,  dans  l'histoire  si  pleine  des  malheurs  des 
peuples,  il  n'y  a  point  eu  d'exemple  d'une  telle  con- 
quête, ni  d'une  telle  situation  après  la  conquête.  Ce 
n'est  pas  seulement  un  vaincu  en  présence  de  son  vain- 
queur; il  y  a  en  Pologne  un  vaincu  et  trois  vainqueurs. 
Trois  vainqueurs  comptés  parmi  les  plus  puissants 
États  de  l'Europe,  et  toujours  unis,  par  un  même  et 
permanent  intérêt,  dans  la  défense  de  leur  conquête,, 
commune  encore  quoique  partagée.  Le  vaincu  est  situé 
à  l'extrémité  de  l'Europe,  ne  rencontrant  de  sympathie 
et  ne  pouvant  trouver  d'appui  qu'à  d'immenses  di- 
stances, à  travers  les  possessions  de  ses  vainqueurs.  Et 
pour  le  plus  redoutable  des  trois  vainqueurs,  pour  la 
Russie,  la  conservation  de  sa  part  de  la  Pologne  n'est 
pas  seulement  une  question  de  gouvernement,   un 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).         275 

intérêt  de  souverain;  c'est  une  passion  nationale  :  le 
peuple  russe  est  encore  plus  ardent  que  l'empereur  à 
ne  pas  souffrir  que  la  Pologne  échappe  cà  l'empire. 
Entre  les  nations  malheureuses,  la  Pologne  a  ce  mal- 
heur particulier  qu'elle  a  été  trop  grande,  et  qu'encore 
aujourd'hui,  dans  sa  ruine,  son  sort  reste  trop  grand. 
Que  des  réfugiés  goths  dans  les  montagnes  des  Astu- 
ries,  que  des  peuplades  grecques  en  Epire,  dans  le 
Péloponèse  ou  en  Thessalic,  aient  lutté  pendant  des 
siècles  contre  les  Arabes  et  les  Turcs,  leur  résistance, 
quoique  douloureuse  et  glorieuse,  était  simple;  ces 
débris  de   nation  n'aspiraient  qu'à   maintenir,   dans 
quelque  coin  de  leur  patrie,  un  reste  de  nationalité 
et  d'indépendance  locale.  La  Providence  a  récompensé 
leur  courage  en  agrandissant  enfin  leur  destinée;  mais 
ces  modestes  héros  ont  longtemps  combattu  et  souffert 
sans  prétention  pareille,  uniquement  pour  la  défense 
de  leur  foi  et  de  leurs  obscurs  foyers.  Les  Polonais  sou- 
lèvent et  ne  peuvent  pas  ne  pas  soulever,  dès  qu'ils 
s'agitent,  une  grande  lutte  nationale  et  européenne.  11 
s'agit  de  reconquérir  et  de  reconstituer   un  grand 
royaume.  La  question  polonaise  remet  en  question  la 
paix  et  l'organisation  de  l'Europe  entière. 

Je  ne  m'étonne  pas  que  tous  les  gouvernements  qui 
ont  déploré  le  sort  de  la  Pologne,  et  lui  ont  témoigné 
de  la  sympathie,  n'en  aient  pas  moins  regardé  son  réta- 
blissement comme  impossible,  et  ne  l'aient  jamais  sé- 
rieusement tenté.  Ils  auraient  eu,  pour  leur  propre 
compte  et  aux  dépens  de  leur  propre  nation,  trop  de 


276  CHAPITRE  XIII. 

forces  à  engager  et  trop  d'intérêts  à  compromettre  dans 
une  telle  entreprise. 

Les  Polonais  avaient^  en  1830,  une  chance  dont  ils 
auraient  pu  tirer  grand  parti  s'ils  avaient  mieux  jugé 
de  leur  situation  et  plus  sensément  réglé  leur  ambition 
sur  leur  force.  Pendant  et  après  le  congrès  de  Vienne, 
l'empereur  Alexandre,  avec  ce  mélange  de  grandeur 
morale,  d'ambition  russe  et  d'esprit  chimérique  qui  le 
caractérisait,  leur  avait  assuré  une  existence  nationale, 
des  institutions,  des  libertés,  des  droits.  Des  droits 
reconnus  non-seulement  dans  leur  patrie  et  par  leur 
souverain ,  mais  en  Europe ,  et  par  les  puissances 
garantes  de  l'ordre  européen.  Que  ces  institutions,  ces 
libertés,  bornées  à  la  seule  Pologne  russe,  ne  satisfissent 
pas  le  patriotisme  polonais;  que,  là  même  où  elles 
avaient  été  proclamées,  elles  eussent  été,  depuis  1815, 
souvent  oubliées  ou  violées  par  le  gouvernement  russe; 
que  la  Pologne  eût  des  griefs  constitutionnels  à  élever 
en  même  temps  que  des  regrets  nationaux  à  ressentir; 
je  ne  conteste  pas,  je  n'examine  pas,  je  ne  touche  pas  à 
ces  questions;  je  m'attache  à  un  seul  fait  :  une  grande 
partie  de  la  nation  polonaise  aviait  une  charte,  point  de 
départ  et  d'appui  dans  ses  essais  de  la  vie  publique  et 
libre.  Qu'elle  s'y  fût  attachée  comme  à  son  ancre  ; 
qu'elle  l'eût  exploitée  et  défendue  comme  son  champ; 
qu'elle  eût  déployé,  pour  conserver,  pratiquer,  repren- 
dre ou  étendre  ses  droits  légaux,  l'énergie  et  le  dévoue- 
ment (lu'elle  a  dé[)ensés  à  tiïnter,  dans  les  plus  mauvaises 
conditions  possibles,  les  succès  révolutioimaires;  je  ne 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (18.J1-I832).  277 

sais  quels  efforts  elle  eût  eu  à  faire  et  quelles  souffrances 
à  subir,  ni  à  combien  d'années  de  luttes  et  d'attente  elle 
eût  dû  se  résigner;  mais,  à  coup  sûr,  elle  eût  exercé 
plus  d'action  sur  son  propre  souverain  ;  elle  eût  trouvé 
en  Europe  des  sympathies,  probablement  même  des 
appuis  plus  efficaces  que  les  émeutes  des  rues  de  Paris, 
et  elle  eût  eu  infiniment  plus  de  chances  de  ressaisir 
son  rang  parmi  les  nations. 

Ce  n'est  point  là,  et  après  l'événement,  le  rêve  d'un 
étranger;  ce  fut,  en  novembre  4830,  au  moment  où 
éclata  l'insurrection  polonaise,  non-seulement  l'avis, 
mais  la  conduite  du  premier  chef  qu'elle  se  choisit 
elle-même,  et  dont,  trois  semaines  après,  à  l'unanimité 
moins  un^voix,  la  diète  polonaise  fit  un  dictateur.  Tout 
jeune  encore,  Joseph  Chlopicki  avait  combattu  pour 
l'indépendance  de  sa  patrie,  et  le  héros  patriote  de  la 
Pologne,  Kosciusko,  touché  de  sa  bravoure,  l'avait  em- 
brassé avec  effusion  en  passant  devant  le  front  de  l'ar- 
mée. Quand  il  n'y  eut  plus  de  Pologne,  Chlopicki,  décidé 
à  ne  pas  servir  ses  nouveaux  maîtres,  avait  passé  en 
France,  et,  de  grade  en  grade,  il  était  devenu  un  offi- 
cier général  très-distingué  dans  la  grande  armée  de 
Napoléon.  Rentré  dans  sa  patrie  après  la  paix  de  181  4, 
il  y  fut  traité  par  l'empereur  Alexandre  avec  une  faveur 
marquée;  mais,  trop  fier  pour  S(;  plier  au  gouverne- 
ment du  vice-roi  de  Pologne,  le  grand-duc  Constantin, 
il  donna  sa  démission  du  service,  et  il  vivait  dans  la 
retraite  quand  le  vœu,  d'abord  de  l'armée  et  du  peuple 
soulevés,  puis  de  la  diète  nationale,  lui  déféra  le  pou- 


278  CHAPITRE  XIII. 

voir  suprême.  Il  l'accepta  sans  hésiter,  et  s'en  servit 
sur-le-champ  pour  réprimer  le  mouvement  démago- 
gique, tout  en  soutenant  le  mouvement  national;  il 
ferma  les  cluhs  de  Varsovie,  maintint  l'ordre  dans  la 
ville,  la  disciphne  dans  l'armée,  et  écrivit  à  l'empereur 
Nicolas,  lui  exposant  avec  une  ferme  franchise  les  vœux 
comme  les  griefs  de  la  Pologne  russe,  et  demandant 
pour  elle  justice  et  espérance  :  «  En  ma  qualité  d'an- 
cien soldat  et  de  hon  Polonais,  j'ose,  sire,  vous  faire 
entendre  la  vérité  :  par  un  concours  inouï  de  circon- 
stances, se  trouvant  dans  une  position  peut-être  trop 
hardie,  la  nation  n'en  est  pas  moins  prête  à  tout  sacri- 
fier pour  la  plus  belle  des  causes,  pour  son  indépen- 
dance nationale  et  sa  liberté  modérée.  Que  notre  desti- 
née s'accomplisse  !  Et  vous,  sire,  remplissant  à  notre 
égard  les  promesses  de  votre  prédécesseur,  prouvez- 
nous,  par  de  nouveaux  bienfaits,  que  votre  règne  n'est 
qu'une  suite  non  interrompue  du  règne  de  celui  qui  a 
rendu  l'existence  à  une  partie  de  l'ancienne  Pologne. 
Vous  tenez,  sire,  dans  votre  main,  les  destinées  de 
toute  une  nation;  d'un  seul  mot,  vous  pouvez  la  mettre 
au  comble  du  bonheur;  d'un  seul  mot,  la  précipiter 
dans  un  abîme  de  maux.  » 

Je  n'ai  rien  à  dire  des  événements  qui  suivirent  cette 
lettre;  je  n'écris  pas  l'histoire  du  temps;  je  ne  rappelle 
que  la  part  que  j'y  ai  prise  et  ce  que  j'ai  pensé  et  senti 
en  y  assistant.  Neuf  mois  plus  tard,  quand  l'impré- 
voyance révolutionnaire  l'eut  emporté  en  Pologne, 
quand  le  dictateur  Chlopicki,  trop  sensé  pour  se  soti- 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAI-X  ;1831-1832;.  -279 

mettre  aux  clubs  de  Varsovie,  se  fut  demis  de  tout 
pouvoir,  quand  le  général  Skrzynecki,  moins  judicieux 
en  politique,  mais  son  digne  successeur  dans  le  com- 
mandement de  l'armée  polonaise,  eut  succombé  dans 
une  lutte  impossible,  après  les  massacres  commis  dans 
Varsovie  par  la  démagogie  déchaînée  la  veille  de  sa 
ruine,  quand  Varsovie  et  la  Pologne  furent  retombées 
au  pouvoir  des  Russes,  pendant  que  Chlopicki,  griève- 
ment blessé  dans  la  bataille  de  Grochow  où  il  avait 
combattu  comme  simple  soldat,  vivait  modestement  à 
Cracovie  où  il  s'était  retiré,  M.  Mauguin,  dans  l'un  de 
nos  débats  à  la  Chambre  des  députés  sur  les  affaires 
étrangères,  parla  des  généraux  Chlopicki  et  Skrzynecki 
comme  des  chefs  d'un  parti  timide  et  flottant,  qui  avait 
lutté  contre  le  parti  national,  et  qui  eût  volontiers 
"accepté  la  pure  restauration  du  despotisme  russe;  je 
me  récriai  contre  ce  langage  :  «  C'est  une  injure,  dis-je, 
que  de  qualifier  de  la  sorte  ces  deux  braves  généraux; 
la  lutte  n'était  pas  entre  eux  et  le  parti  naUonal,  mais 
entre  eux  et  les  clubs  de  Varsovie.  Ils  ne  voulaient 
pas  une  restauration  russe;  mais  ils  avaient  le  bon 
sens  de  comprendre  qu'entre  la  Pologne  et  la  Russie 
la  lutte  était  peut-être  inégale,  et  que,  dans  cette 
énorme  inégalité,  il  eût  été  peut-être  utile  à  leur  patrie 
de  se  réserver  une  chance  et  quelques  moyens  de 
traiter.  » 

Je  n'avais  et  n'ai  jamais  eu,  avec  ces  deux  vaillants 
chefs   polonais,   aucune   relation;   mais   leur   cause,- 
iiomme  leurs  sentiments,  avaient   ma  sympathie,  et 


280  CHAPITRE  XIII. 

je  prends  plaisir  à  me  rappeler  aujourd'hui  que 
je  n'ai  pas  manqué  l'occasion  de  la  leur  témoigner. 
On  a  dit  que  le  gouYernement  de  dS.lO  avait  trompé 
les  Polonais  en  leur  laissant  espérer  un  appui  qu'il  ne 
leur  a  jamais  donné,  ni  voulu  donner.  Les  faits  dé- 
mentent absolument  ce  reproche.  Dès  les  premiers 
jours  de  l'insurrection,  le  consul  de  France  à  Varsovie, 
M.  Raymond  Durand,  déclara  à  plusieurs  membres  de 
la  diète  qu'ils  ne  devaient  attendre  de  son  gouverne- 
ment ni  encouragement,  ni  secours.  Six  semaines 
après,  vers  la  fin  de  janvier  d831,  le  duc  de  Mortemart, 
nommé  ambassadeur  extraordinaire  k  Pétersbourg,  se 
rendait  à  son  poste  :  «  A  Bcrhn,  dit  M.  de  Nouvion  ',  il 
apprit  que  la  diète  polonaise  était  saisie  d'une  propo- 
sition de  déchéance  de  l'empereur  Nicolas  et  de  la 
famille  des  Romanow;  à  quelque  distance  au  delà  de 
cette  capitale,  il  rencontra,  au  milieu  d'une  forêt,  des 
agents  du  nouveau  gouvernement  de  Varsovie  qui 
s'étaient  portés  sur  son  passage,  afin  de  l'interroger  sur 
les  dispositions  de  la  France.  C'était  la  nuit,  par  un 
froid  rigoureux.  La  conférence,  commencée  dans  la 
neige,  s'acheva,  sur  la  route  même,  dans  la  voiture 
de  l'ambassadeur,  dont  les  lanternes  éclairaient  seules 


'  Histoire  du  règne  de  Louis-Philippe  l",  par  Victor  de  Nouvion, 
t.  II,  p.  189-192;  ouvrage  aussi  recommandable  par  l'exacti- 
tude des  recherches  historiques  que  par  la  probité  des  senti- 
ments politiques.  M.  le  duc  de  Mortemart  m'a  donné  l'assurance 
que  les  détails^ contenus  dans  le  récit  de  M.  de  Nouvion  étaient 
parfaitement  exacts. 


M.   CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1833).         281 

cette  scène  bizarre  :  o  Mes  instructions,  dit  M.  de  Morte- 
raart,  ne  m'autorisent  à  agir  qu'en  faveur  du  royaume 
de  Pologne,  tel  qu'il  a  été  constitué  par  le  congrès  de 
Vienne;  si  les  Polonais  allaient  au  delà,  ils  n'auraient 
pas  à  compter  sur  l'appui  de  la  France.  »  11  établit 
ensuite  comment  la  France  ne  pouvait,  pour  soutenir, 
au  mépris  des  principes  par  elle-même  proclamés,  les 
prétentions  de  la  Pologne,  provoquer  l'Europe  à  une 
guerre  désespérée,  et  il  pressa  les  diplomates  polonais 
de  retourner  au  plus  tôt  à  Varsovie  pour  y  déconseiller 
toute  résolution  violente.  Mais  ceux-ci,  loin  de  se  rendre 
à  son  avis,  se  montrèrent  pleins  de  confiance  dans  le 
concours  qu'ils  attendaient  de  la  France  :  «  La  démo- 
cratie française,  dirent-ils,  sera  maîtresse  des  événe- 
ments, et  la  démocratie  française  soutiendra  la  Pologne; 
votre  Roi  et  vos  Chambres  seront  forcés  par  l'opinion 
publique  de  nous  venir  en  aide  ;  »  et  ils  prononcèrent 
le  nom  de  M.  de  La  Fayette  comme  étant  le  pivot  sur 
lequel  reposaient  leurs  espérances.  M.  de  Mortemart 
s'efforça  vainement  de  les  désabuser  en  leur  représen- 
tant que  M.  de  La  Fayette  ne  disposait  pas  de  la  France, 
et  que  le  gouvernement  français,  en  eût-il  le  désir,  serait 
dans  l'impossibilité  de  leur  envoyer  une  armée.  Comme 
il  insistait  pour  qu'ils  engageassent  leurs  compatriotes 
à  la  modération,  il  n'en  obtint  que  cette  réponse  :  «  Le 
sort  en  est  jeté;  ce  sera  tout  ou  rien.  —  Eh  !  bien,  reprit 
M.  de  Mortemart,  je  vous  le  dis  avec  douleur,  mais  avec 
une  profonde  conviction;  ce  sera  rien.  » 
Quelques  mois  plus  tard,  en  juillet  ,1831,  quand  la 


282  CHAPITRE  XIII. 

Pologne,  après  des  efforts  héroïques,  était  près  de  suc- 
comber dans  cette  lutte  dont  elle  avait  fait  elle-même 
une  guerre  à  mort,  le  cabinet  français,  pour  arrêter 
l'effusion  du  sang,  pour  donner  aux  Polonais  un  témoi- 
gnage de  sympathie  et  au  sentiment  de  la  France  quel- 
que satisfaction,  fit  à  Pétersbourg  une  tentative  de  mé- 
diation, en  en  informant  le  gouvernement  de  Varsovie 
et  en  l'engageant  à  tenir,  dans  son  langage  et  dans 
la  conduite  de  la  guerre,  quelque  compte  de  cette 
chance.  Sur  l'invitation  formelle  de  M.  Casimir  Périer, 
M.  de  Talleyrand  fit  en  même  temps  à  Londres  un  effort, 
probablement  sans  en  espérer  grand'chose  ,  pour  dé- 
terminer le  cabinet  anglais  à  se  joindre  à  la  démarche 
du  cabinet  français.  Mais  en  parlant  à  la  Chambre 
des  députés  de  cette  tentative,  M.  Casimir  Périer  prit 
soin  d'en  bien  déterminer  la  portée,  et  de  ne  pas  laisser 
croire  que  le  gouvernement  du  Roi  voulût  s'engager 
plus  loin  :  «  Avant  le  13  mars,  dit-il,  aucune  médiation 
n'avait  encore  été  offerte  pour  la  Pologne.  Nous  avons 
conseillé  au  Roi  d'offrir  le  premier  la  sienne.  Ses  alhés 
ont  été  pressés  de  s'unir  à  lui  pour  ari\êter  le  combat, 
pour  assurer  à  la  Pologne  des  conditions  de  nationalité 
mieux  garanties.  Ces  négociations  se  continuent;  nous 
les  suivons  avec  anxiété,  car  le  sang  coule,  le  péril 
presse,  et  la  victoire  n'est  pas  toujours  fidèle.  A  quel 
autre  moyen  pouvions-nous  recourir,  messieurs?  Fallait- 
il,  comme  nous  l'avons  entendu  dire,  reconnaître  la 
Pologne?  Même  en  supposant  que  la  foi  des  traités,  que 
le  respect  do  nos  relations  nous  eussent  donné  le  droit 


M.   CASIMIR  PERIER  ET  LA  PAIX    1831-1832).         283 

de  faire  cette  reconnaissance,  elle  eût  été  illusoire  si 
des  effets  ne  l'eussent  suivie,  et  alors  c'était  la  guerre. 
J'en  appelle  à  la  raison  de  cette  Chambre,  car  ici  ce 
n'est  pas  l'émotion  et  l'enthousiasme  qui  doivent  pro- 
noncer, c'est  la  raison;  la  France  doit-elle  chercher  la 
guerre?  Doit- elle  recommencer  la  campagne  gigan- 
tesque où  se  perdit  la  fortune  de  Napoléon?  Cette  guerre 
qu'on  nous  demande,  y  pense-t-on?  C'est  la  guerre  à 
travers  toute  la  largeur  du  continent  européen;  c'est 
la  guerre  universelle,  objet  de  tant  d'ambitions  déli- 
rantes, de  tant  de  chimériques  passions.  Si  du  moins  on 
nous  prouvait  que  cette  croisade  héroïque  eût  sauvé  la 
Pologne!  mais  non,  messieurs  :  si  la  France  fût  sortie 
de  sa  neutralité,  c'en  était  fait  de  la  neutralité  qu'ob- 
servent d'autres  puissances,  et  quatre  jours  de  marche 
seulement  séparent  leurs  armées  de  cette  capitale  qui  se 
défend  à  quatre  cents  lieues  de  nous.  En  présence  de  tels 
faits,  qui  donc  ose  demander  la  guerre,  non  pour  sauver 
la  Pologne,  mais  pour  la  perdre?  » 

A  peine  ces  paroles  étaient  prononcées,  que  le  ca- 
binet anglais,  alléguant  avec  une  rude  franchise  l'in- 
térêt de  la  paix,  la  politique  générale  de  l'Angleterre 
et  la  vanité  detoute  intervention  officielle  àPétersbourg, 
refusait  de  joindre  ses  offres  de  médiation  à  celles  du 
cabinet  français.  Huit  jours  après,  Varsovie  tombait 
entre  les  mains  de  ses  démagogues,  trois  semaines  après 
entre  celles  des  Russes.  Les  événements  allaient  plus 
vite  que  les  dépêches.  Les  Polonais  ne  pouvaient  se 
plaindre  de  n'avoir  pas  été  soutenus  par  le  gouverne- 


281  CHAPITRE  XJII. 

ment  du  roi  Louis-Philippe  ;  il  ne  leur  avait  donné 
aucun  droit  de  compter  sur  son  appui. 

Pourtant  je  comprends  qu'ils  s'y  soient  trompés,  et 
que  les  plus  formelles  déclarations  du  gouTernement 
Français  et  de  ses  agents  n'aient  pas  réussi  à  les  dé- 
tromper. Les  journaux  et  les  émeutes  de  Paris,  les  dis- 
cours et  les  correspondances  de  la  plupart  des  chefs  de 
l'opposition  devaient  les  jeter  dans  de  grandes  illusions. 
Blême  convaincus  que  le  roi  Louis-Philippe  et  son 
cabinet  ne  leur  viendraient  pas  en  aide  par  la  guerre, 
ils  pouvaient  croire,  comme  ils  le  disaient  au  duc  de 
Mortemart,  que  ce  cabinet  serait  renversé,  et  que  l'op- 
position arrivée  au  pouvoir  agirait  efficacement  pour 
eux.  Les  apparences  et  les  probabilités  superficielles 
devaient  soutenir,  échauffer  même  leurs  passions  et 
.leurs  espérances.  Les  gens  qui  crient  dans  les  Chambres 
et  dans  les  rues  s'inquiètent  peu  des  conséquences  du 
bruit  qu'ils  font,  et  du  sens  qu'y  attacheront  à  l'autre 
extrémité  de  l'Europe  les  gens  qui  souffrent.  Il  y  avait 
d'ailleurs,  dans  les  manifestations  publiques  en  France 
pour  la  Pologne,  autre  chose  que  des  apparences  et  du 
bruit;  le  sentiment  national  était  sincèrement  et  vive- 
ment excité  ;  un  de  mes  amis,  homme  d'un  esprit  rare 
et  qui  soutenait  avec  zèle  M.  Casimir  Périer,  m''écrivait 
du  fond  de  son  département  le  29  juin  J831,  précisé- 
ment au  moment  où,  après  la  mort  du  maréchal 
Diebitsch  et  du  grand-duc  Constantin,  le  maréchal 
Paskéwitch  prenait  le  commandement  de  l'armée  russe 
et  préi)arait  l'assaut  de  Varsovie  :  «  L'état  général  des 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  a8:31-18:i2::.         285 

tisprits  me  préoccupe;  je  les  ai  vus  s'altérer,  se  gâter 
rapidement  depuis  un  mois.  Ce  pays-ci  est  devenu  mé- 
connaissable si  je  le  compare  à  ce  qu'il  m'a  paru  au 
commencement  de  mai.  Il  y  avait  alors  de  l'améliora- 
tion, non  pas  sur  le  mois  d'octobre  dernier,  mais  sur 
ce  que  le  pays  avait  dû  être  de  février  en  avril.  Au- 
jourd'hui c'est  un  mélange  d'irritation  et  de  décourage- 
ment, de  crainte  et  de  besoin  de  mouvement;  c'est  une 
maladie  d'imagination  qui  ne  peut  ni  se  motiver,  ni  se 
traduire,  mais  qui  me  paraît  grave.  Les  esprits  me  sem- 
blent tout  à  fait  à  l'état  révolutionnaire,  en  ce  sens  qu'ils 
aspirent  à  un  changement,  à  une  crise,  qu'ils  l'attendent, 
qu'ils  l'appellent,  sans  qu'aucun  puisse  dire  pourquoi. 
11  faut  que,  pour  votre  compte,  vous  cherchiez  et  que 
vous  répétiez  au  gouvernement  de  chercher  les  moyens 
de  guérir  un  tel  mal.  Paris  me  semble  rallié  dans  un 
sentiment  énergique  de  résistance;  mais  les  départe- 
ments n'en  sont  point  là.  Je  ne  puis  trop  vous  prier  de 
réfléchir  que  nous  ne  sommes  pas  dans  un  moment  de 
raison,  où  les  moyens  tout  raisonnes  du  système  repré- 
sentatif suffisent.  Ne  comptez  pas  trop  sur  l'autorité  de 
la  Chambre,  fût-elle  bonne,  et  cherchez  ailleurs.  Je  suis 
persuadé  qu'une  guerre  serait  utile,  bien  entendu  si 
l'on  parvenait  à  la  limiter.  Je  serais  disposé  à  la  risquer 
en  exigeant  beaucoup  pour  la  Pologne.  C'est  bien  plus 
populaire  que  la  Belgique.  Pourquoi?  parce  que  c'est 
j)lus  dramatique.  La  France  est,  pour  le  moment,  dans 
le  genre  sentimental  bien  plus  que  dans  le  genre  ra- 
tionnel. » 


286  CHAPITRE  XIII. 

C'était  là  toucher  à  im  mal  réel  et  en  bien  marquer 
le  caractère;  mais  loin  de  le  guérir,  le  remède  proposé 
n'eût  fait  que  raggrayer.  A  ce  vague  état  réyolution- 
naire  des  esprits,  à  ce  besoin  confus  de  mouvement, 
la  guerre,  surtout  une  guerre  à  propos  de  la  Pologne, 
eût  substitué  l'état  révolutionnaire  positif,  actif,  avec 
toutes  ses  exigences  et  toutes  ses  conséquences.  La 
guerre  peut  être,  dans  certains  moments,  un  dérivatif 
utile  à  l'humeur  agitée  des  peuples;  mais  ce  dérivatif 
qui,  même  lorsqu'il  réussit,  finit  toujours  par  être 
bien  chèrement  payé ,  n'est  pas  toujours  applicable  : 
sur  aucune  des  questions  que  la  Révolution  de  1830 
avait  soulevées  en  Europe,  la  France  ne  pouvait  avoir 
en  1831  une  guerre  ordinaire  et  limitée.  Et  une  guerre 
qui  aurait  pris  bientôt  le  caractère  révolutionnaire  eût 
été  d'autant  plus  dangereuse,  que  la  France  ne  l'aurait 
pas  longtemps  soutenue  avec  ardeur  et  confiance  : 
aucune  nécessité  véritable  et  claire,  aucun  intérêt  na- 
tional et  permanent  ne  l'y  poussaient;  l'impression  du 
moment  et  le  plaisir  du  drame  auraient  bientôt  disparu 
devant  la  souffrance  des  intérêts  et  la  lumière  du  bon 
sens.  11  faut  que  les  peuples  qui  veulent  être  bien  gou- 
vernés renoncent  à  faire,  de  leurs  impressions  et  de 
leurs  goûts  dramatiques,  la  règle  de  leur  gouvernement. 
Ils  ont  quelquefois,  comme  les  individus,  ce  que  la 
médecine  appelle  des  maux  de  nerfs,  des  vapeurs;  sous 
des  institutions  libres,  ces  dispositions  se  manifestent 
bruyamment,  et  une  politique  intelligente  en  tient 
comi)te,  mais  dans  la  mesure  de  ce  qu'elles  valent  et  en 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  il831-lS3-2,.         287 

sachant  bien  qu'elles  ne  sont  nullement  propres  à  une 
forte  et  longue  action.  C'est  presque  toujours^,  pour  les 
nations  comme  pour  les  indiyidus,  un  mal  à  traiter  par 
le  seul  remède  qui  lui  conyienne_,  un  bon  régime  sou- 
tenu et  le  temps.  Ce  fut  le  mérite  de  M.  Casimir  Périer 
de  ne  point  céder  à  ces  fantaisies  qui  n'étaient  pas  de 
"vraies  passions,  et  de  persister  à  faire  les  affaires  de  la 
France  selon  le  droit  public  et  l'intérêt  bien  entendu, 
comme  un  homme  sérieux  fait  les  affaires  d'un  peuple 
sérieux. 

Quoiqu'elle  ait  donné  lieu  de  sa  part  à  l'acte  le  plus 
hardi  de  la  politique  française  au  dehors  après  1830,  la 
question  italienne  était,  en  1831,  bien  moins  périlleuse 
pour  le  cabinet  que  la  question  belge  ou  la  question 
polonaise,  et  bien  moins  brûlante  dans  le  public.  Les 
deux  idées,  ou  plutôt  les  deux  passions  qui  dominent  et 
enflamment  aujourd'hui  cette  question,  l'expulsion  de 
l'Autriche  et  l'unité  de  l'Italie,  n'avaient  pas  éclaté  à 
cette  époque;  elles  étaient  bien  au  fond  des  cœurs  et 
se  manifestaient  dans  le  langage  ou  le  travail  caché 
des  conspirateurs  italiens;  mais  ils  ne  les  déclaraient 
pas  encore  hautement,  comme  leur  prétention  absolue 
et  leur  but  avoué.  J'ajourne  ce  que  j'ai  à  cœur  de  dire 
sur  l'état  général  de  l'Italie  et  la  question  itahenne  en 
Europe  au  moment  où  cette  question  s'est  manifestée 
dans  toute  sa  grandeur,  pendant  ma  propre  admi- 
nistration, de  1846  à  4848;  je  ne  veux  parler  ici  qnc 
de  la  situation  des  affaires  d'Italie  en  1831  et  183fJ,  de 
ce  qu'en  pensait  alors  le  cabinet  français,  de  ce  qu'il  y 


288  CHAPITRE  XIII. 

fit,  et  de  la  part  que  je  pris  moi-même  aux  débats  dont 
elle  fut  l'objet. 

Il  n'y  avait,  à  cette  époque,  aux  deux  extrémités  de 
ritalie  et  dans  les  deux  États  les  plus  liés  à  la  France, 
soit  par  la  contiguïté  des  territoires,  soit  par  la  parenté 
des  souverains,  dans  le  Piémont  et  à  Naples,  point  d'in- 
surrection flagrante  ni  d'explosion  évidemment  pro- 
chaine. Le  roi  de  Naples,  Ferdinand  II,  monté  sur  le 
trône  depuis  la  Révolution  de  JuiUet  et  en  rapports  affec- 
tueux avec  le  roi  Louis-Philippe  et  la  reine  Marie- Amélie, 
son  oncle  et  sa  tante,  semblait  disposé  à  suivre  leurs 
conseils  et  à  introduire  dans  son  gouvernement  des  ré- 
formes. Le  roi  de  Sardaigne,  Charles-Félix,  avait  vu  les 
événements  de  1830  en  France  avec  grande  inquiétude, 
mais  sans  mauvais  vouloir  pour  le  nouveau  roi  ;  les  deux 
souverains  se  connaissaient  personnellement;  la  reine 
Marie-Amélie  était  en  correspondance  habituelle  avec 
la  reine  Marie-Christine,  sa  sœur.  Quand  le  nouvel  am- 
bassadeur de  France,  M.  de  Barante,  arriva  à  Turin,  il  y 
trouva  beaucoup  de  crainte  des  mouvements  révolu- 
tionnaires, mais  point  de  méfiance  du  gouvernement 
français;  on  ne  le  croyait  nullement  disposé  à  susciter 
ou  à  soutenir  en  Italie  des  troubles.  Tout  en  s'appuyant 
sur  l'Autriche,  le  cabinet  piémontais  conservait  envers 
elle  son  attitude  comme  son  sentiment  d'indépendance 
et  de  réserve;  il  avait  reçu  froidement,  sans  les  repous- 
ser absolument,  les  offres  de  secours  ([ue  le  prince  de 
Metternich  s'était  empressé  de  lui  faire  contre  les  révo- 
lutions; il  était  sincèrement  résolu  à  vivre  en  bons 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).         289 

termes  avec  la  France  de  1830  et  son  gonvernement. 
De  leur  côté,  les  libéraux  piémontais,  même  les  car- 
bonari,  accoutumés,  depuis  leur  échec  de  1821,  à  la 
précaution  et  au  silence,  ne  tentaient  aucun  mouve- 
ment; ils  se  rapprochaient  de  M.  de  Barante,  plutôt  par 
curiosité  que  dans  l'espoir  ou  même  avec  le  dessein  de 
l'attirer  dans  leurs  vues;  un  projet  de  proclamation  fut 
imprimé  en  épreuve  et  lui  fut  montré,  bien  plus  pour 
savoir  ce  qu'il  dirait  que  pour  lui  donner  officieuse- 
ment une  information.  Nous  étions  en  correspondance 
intime,  et  il  m'écrivit  le  8  février  1831,  avec  une  saga- 
cité que  les  événements  se  sont  chargés  de  prouver  : 
«  Ce  pays-ci  est  calme;  le  gouvernement  est  inquiet, 
mais  ne  se  trouve  aucun  parti  à  prendre;  les  chances 
d'un  mouvement  jacobin  et  carbonaro  semblent  s'éloi- 
gner; les  chances  d'un  progrès  rapide  dans  l'opinion 
générale  en  deviennent  plus  grandes.  Tous  les  yeux 
sont  fixés  sur  nous.  Le  parti  absolutiste,  celui  qui  vou- 
drait lutter  et  qui  se  fait  des  chimères,  se  compte  par 
individus.  Les  hommes  des  hauts  emplois,  la  noblesse 
passé  cinquante  ans,  le  Roi  lui-même  ne  demandent 
que  le  stalu  qiio  gouverné  sagement  et  avec  égards  pour 
tous.  L'aristocratie  plus  jeune  dit  qu'il  faut  que  la  révo- 
lution vienne  d'en  haut,  pour  ne  pas  arriver  d'en  bas, 
et  songe  à  de  grandes  réformes.  D'autres,  dans  cette 
classe,  vont  même  beaucoup  plus  loin  et  voudraient 
marcher  presque  du  même  pas  que  nous.  On  n'en  est 
pas  encore  ici  à  compter  pour  beaucoup  l'opinion  du 
Tiers-État  qui  a  pourtant  à  peu  près  autant  de  valeur 

T.    II.  19 


290  CHAPITRE  XIII. 

qu'en  France;  on  le  ménage  tous  les  jours  de  plus  en 
plus,  mais  on  ne  l'admet  pas,  et  on  l'ignore.  C'est  là, 
ce  me  semble,  ce  qui  est  le  gage  le  plus  yrâisem- 
blable  d'une  révolution.  Il  y  a  une  réforme  sociale  à 
faire,  et  elles  ne  s'opèrent  guère  par  ordonnances 
des  rois.  » 

La  mort  du  roi  Charles-Félix,  survenue  le  27  avril 
1831,  et  l'avènement  du  roi  Charles-Albert,  son  succes- 
seur, ne  changèrent  rien  alors,  en  Piémont,  à  cet  état 
du  gouvernement  et  du  pays.  De  1830  à  1832,  la  portion 
de  l'Italie  que  gouvernaient  des  princes  de  la  maison 
de  Bourbon  fut  tranquille  et  en  bons  rapports  avec  la 
France  de  1830  et  son  nouveau  roi. 

Ce  fut  dans  les  petits  États  possédés  par  des  princes 
de  la  maison  d'Autriche  et  dans  les  États  du  pape,  à 
Môdène,  à  Parme,  à  Bologne,  à  Ancône  qu'éclata  l'in- 
surrection. Le  prince  de  Metternich  avait  hautement 
déclaré  la  conduite  que  tiendrait  l'Autriche  en  pareil 
cas  :  mettre  ses  propres  possessions  italiennes  à 
l'abri  de  l'incendie  révolutionnaire  en  l'étouffant 
chez  ses  voisins,  protéger  les  princes  de  la  maison 
d'Autriche  et  les  souverains  italiens  qui  réclame- 
raient son  secours  contre  les  révolutions  tentées  dans 
leurs  États,  c'était  là  sa  doctrine  publique  et  sa  ferme 
résolution.  M.  de  Metternich  était  à  la  fois  un  praticien 
à  vues  positives  et  un  théoricien  à  maximes  savantes; 
d'un  esprit  trop  élevé  pour  ne  pas  connaître  les  besoins 
elles  goûts  de  l'esprit  humain,  il  avait  toujours  soin  de 
placer  ses  actes  sous  un  grand  drapeau  intellectuel  ;  il 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).        291 

allait  sans  hésiter  à  son  but  pratique,  mais  en  donnant, 
à  ses  adversaires  comme  à  ses  alliés,  le  plaisir  ou  l'em- 
barras de  disserter  philosophiquement  sur  la  route.  Il 
établit,  sur  le  droit  d'intervention  dans  certains  cas  et 
certaines  limites,  des  principes  que  le  gouvernement 
français  de  1831  ne  pouvait  reconnaître,  car  il  avait 
exprimé  naguère, à  propos  delà  Belgique,  des  principes 
en  apparence  contraires ,  mais  qu'il  ne  devait  pas  non 
plus  contester  absolument,  car  il  était  bien  résolu  à  se 
mêler  de  ce  qui  se  passerait  chez  ses  voisins  si  les 
intérêts  de  la  France  avaient  évidemment  et  gravement 
à  en  souffrir.  Les  principes  généraux  ont  presque  tou- 
jours le  tort  de  ne  pas  l'être  assez  pour  embrasser  tous 
les  faits  et  convenir  à  tous  les  cas;  aussi  sont-ils  d'ordi- 
naire des  armes  de  discussion  plutôt  que  des  règles  de 
conduite.  Le  prince  de  Metternich  envoya  les  troupes 
autrichiennes  à  Modène  et  à  Bologne,  au  nom  du  droit 
d'intervention  tel  qu'il  le  définissait,  mais  en  se  hâtant 
de  les  retirer  dès  que  les  insurrections  furent  réprimées, 
ce  qui  n'exigea  ni  un  long  temps,  ni  un  grand  effort. 
M.  Casimir  Périer  maintint  le  principe  de  non-interven- 
tion, mais  en  déclarant  «  qu'il  n'en  résultait  point  un 
contrat  synallagmatique  avec  les  insurrections  de  tous 
les  pays,  et  que  l'appui  prêté  par  la  France  à  ses  voisins 
de  Belgique  n'établissait,  entre  elle  et  des  nations  éloi- 
gnées, aucune  espèce  de  solidarité  du  même  genre.  » 
Les  deux  ministres  voulaient  à  la  fois  veiller  aux  inté- 
rêts de  leur  propre  pays  et  maintenir  la  paix  de  l'Eu- 
rope ;  et  tout  en  discutant  ils  se  toléraient  ou  même 


292  CHAPITRE  XIII. 

s'entraidaient  Tun  l'autre  dans  leur  travail  vers  leur 
double  but. 

Mais  il  était  évident  que,  tant  que  les  États  italiens  où 
l'insurrection  avait  éclaté,  et  surtout  les  États-Romains, 
resteraient  dans  la  même  situation  intérieure,  l'insur- 
rection y  recommencerait  sans  cesse,  et  qu'on  verrait 
sans  cesse,  sur  ce  point,  l'intervention  nécessaire  et  la 
paix  de  l'Europe  compromise.  Il  y  a  un  degré  de  mau- 
vais gouvernement  que  les  peuples,  grands  ou  petits, 
éclairés  ou  ignorants,  ne  supportent  plus  aujourd'hui  : 
au  milieu  des  ambitions  démesurées  et  indistinctes  qui 
les  travaillent,  c'est  leur  honneur  et  le  plus  sûr  progrès 
de  la  civilisation  moderne  qu'ils  aspirent ,  de  la  part 
de  ceux  qui  les  gouvernent,  à  une  dose  de  justice,  de 
bon  sens,  de  lumières  et  de  soins  pour  l'intérêt  de  tous, 
infiniment  supérieure  à  celle  qui  suffisait  jadis  au 
maintien  des  sociétés  humaines.  Les  pouvoirs  qui  ne 
comprendront  pas  cette  condition  actuelle  de  leur  exis- 
tence, et  n'y  sauront  pas  satisfaire,  passeront  tour  à 
tour  de  la  fièvre  à  l'atonie,  et  seront  toujours  à  la  veille 
de  leur  ruine.  Frappées  de  cette  nécessité  de  notre 
temps,  et  vivement  pressées  par  le  gouvernement  fran- 
çais, les  grandes  puissances  européennes  essayèrent 
d'en  convaincre  aussi  la  cour  de  Rome,  et  de  la  déter- 
miner à  apporter  dans  l'administration  de  ses  États  des 
réformes  suffisantes,  sinon  pour  répondre  à  tous  les 
désirs  des  libéraux  italiens,  du  moins  pour  leur  enlever 
leurs  plus  justes  motifs  de  plainte  et  leurs  meilleurs 
moyens  de  crédit  auprès  des  populations.  Les  repré- 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).        293 

sentants  de  la  France,  de  l'Autriche,  de  l'Angleterre, 
de  la  Prusse  et  de  la  Russie,  à  Rome,  firent  dans  ce  but, 
le  21  mai  1831,  une  démarche  positive  et  concertée  qui 
allait  jus(|u'à  indiquer  au  pape  les  principales  réformes 
dont  l'Europe  reconnaissait  la  nécessité  et  lui  donnait 
le  conseil  ^ 

La  France  avait  alors  pour  représentant  à  Rome  un 
de  mes  amis  particuliers,  le  comte  de  Sainte-Aulaire, 
singulièrement  propre,  par  ses  dispositions  et  ses  sen- 
timents personnels,  à  la  mission  dont  il  était  chargé. 
C'était  non-seulement  un  très-galant  homme  et  un 
homme  très-éclairé ,  mais  un  catholique  sincère  en 
même  temps  qu'un  libéral  sincère,  et  un  libéral  modéré 
en  même  temps  que  résolu.  Il  portait,  dans  les  conseils 
qu'il  donnait  à  la  cour  de  Rome  au  nom  de  la  France, 
autant  de  respect  et  de  bon  vouloir  pour  le  pape  que 
de  zèle  en  faveur  des  populations  romaines  et  pour  l'a- 
mélioration de  leur  gouvernement.  S'il  y  avait  un  écueil 
dont  il  eût  à  se  garder,  c'était  l'excès  de  la  franchise  dans 
l'expression  successive  des  sentiments  divers  qui  l'ani- 
maient et  dans  la  défense  alternative  des  intérêts  divers 
qu'il  avait  à  concilier.  En  soutenant,  tour  à  tour  et  selon 
le  besoin  du  moment,  tantôt  le  gouvernement  papal 
contre  des  prétentions  sans  mesure  ou  des  menées  hos- 
tiles, tantôt  les  vœux  des  populations  romaines  et  les 
réformes  qu'il  demandait  pour  elles  contre  les  priijugés 
ou  l'entêtement  de  leurs  maîtres,  il  abondait  quelque- 
fois avec  trop  d'effusion  dans  la  cause  dont  il  prenait 

*  Pièces  historiques^  n"  X, 


294  CHAPITRE  XIII. 

ce  jour-là  la  défense,  sans  se  préoccuper  assez  de  celle 
qu'il  aurait  à  défendre  le  lendemain,  et  de  l'effet  de  ses- 
diverses  paroles  sur  le  public,  soit  de  France,  soit 
d'Italie,  qui  l'entendait  parler.  Il  était  toujours  parfaite- 
ment sensé  et  loyal,  pas  toujours  assez  prévoyant  et  cir- 
conspect. Noble  défaut  qui  n'eût  eu  aucun  inconvénient 
si  la  plupart  des  autres  acteurs  politiques.  Italiens  et 
Français,  n'avaient  pas  eu  plus  d'arrière-pensées  que 
M.  de  Sainte-Aulaire,  et  si  la  politique  de  toutes  les 
puissances  européennes  avait  été,  dans  la  question  ita- 
lienne, aussi  décidée  que  celle  du  cabinet  français  et 
de  son  ambassadeur  à  Rome  en  1831. 

Mais  il  n'en  était  pas  ainsi  :  les  meneurs  populaires 
en  France  cherchaient,  dans  les  affaires  d'Italie,  tout 
autre  chose  que  la  réforme  du  gouvernement  romain, 
et,  pour  beaucoup  de  libéraux  italiens,  cette  réforme 
n'avait  de  valeur  qu'autant  qu'elle  préparait  une  révo- 
lution et  une  guerre  nationales  au  lieu  de  les  prévenir. 
De  leur  côté,  les  puissances  européennes  étaient  loin  de 
porter  toutes,  dans  leurs  conseils  au  pape,  les  mêmes 
sentiments  :  le  prince  de  Metternich  ne  croyait  guère, 
je  pense,  au  succès  des  réformes  indiquées,  et  l'empereur 
Nicolas  ne  le  désirait  point.  C'était  là,  aux  yeux  de  l'un 
des  rêves,  aux  yeux  de  l'autre,  des  atteintes  aux  droits 
et  à  l'autorité  d'un  souverain.  Ils  s'étaient  prêtés  à  la 
démarche  faite  auprès  du  pape,  par  prudence  dans  un 
moment  d'orage,  surtout  par  égard  pour  la  France  et 
l'Angleterre,  dont  ils  redoutaient  l'action  libérale  et 
qu'ils  espéraient  contenir  en  ne  s'en  séparant  pas;  mais^ 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).        2ft5 

dans  leur  cœur,  ils  ne  portaient  à  leur  propre  sollici- 
tation ni  confiance,  ni  goût. 

Rien  n'est  plus  imprudent  et  ne  crée,  dans  les  grandes 
affaires,  plus  d'embarras  que  les  actes  qui  ne  sont 
pas  faits  sérieusement,  et  dont  ceux-là  même  qui  les 
font  n'espèrent  ou  ne  désirent  pas  le  succès.  Les  bonnes 
apparences  sans  effet  sont  fatales  à  la  bonne  politique, 
et  les  remèdes  vains  aggravent  le  mal  qu'ils  ont  l'air  de 
vouloir  guérir.  Pour  échapper  à  des  difficultés  inté- 
rieures ou  à  des  mésintelligences  diplomatiques,  par 
complaisance  plutôt  que  par  conviction,  on  avait  de- 
mandé à  la  cour  de  Rome  des  réformes;  on  ne  s'inquiéta 
guère  de  savoir,  d'abord  si  elles  étaient  praticables  et 
suffisantes,  ensuite  si-  elles  étaient  exécutées;  on  vou- 
lait une  démonstration  bien  plus  qu'un  résultat;  la  dé- 
monstration affaiblit  le  pape ,  et  le  résultat  ne  satisfit 
point  les  populations.  Si  les  puissances  européennes 
avaient  été  \Taiment  d'accord  sur  le  fond  des  choses,  si 
elles  avaient  toutes  pris  à  leurs  conseils  le  même  inté- 
rêt, si  elles  avaient  exercé  sur  la  cour  de  Rome  une 
action  unanime  et  soutenue,  elles  auraient  peut-être  fait 
faire  à  la  question  italienne  un  pas  vers  une  réeUe  et 
bonne  solution;  elles  ne  firent  que  l'envenimer.  Les  po- 
pulations, déjà  peu  disposées  à  se  contenter  même  de 
réformes  efficaces,  s'empressèrent  de  se  livrer  à  l'irrita- 
tion des  espérances  trompées.  Quelques  mois  à  peine 
après  la  promulgation  des  édits  du  pape,  en  date  des 
5  juillet,  5  et  31  octobre,  et  4  et  5  novembre  1831,  ponr 
la  réforme  de  l'administration  municii)ale,  de  la  justice 


296  CHAPITRE  XIII. 

civile  et  de  la  justice  criminelle  dans  les  Légations \.  le 
désordre  et  l'insoumission  d'abord,  puis  l'insurrection 
y  recommencèrent;  les  gardes  civiques  se  levèrent  en 
armes;  le  cardinal  Bernetti  adressa  une  note  aux  repré- 
sentants des  cours  étrangères  pour  leur  déclarer  la  né- 
cessité où  se  trouvait  le  pape  de  rentrer  dans  les  voies 
d'une  répression  énergique.  Toute  réforme  de  la  justice 
criminelle  fut  en  effet  suspendue;  la  guerre  civile 
éclata;  les  troupes  du  pape  battirent  les  insurgés  sans 
les  soumettre,  et  leurs  excès  après  la  victoire  renga- 
gèrent la  lutte  sous  la  forme  des  séditions  locales,  des 
vengeances  privées,  des  rencontres  fortuites,  des  assas- 
sinats. Sur  la  demande  de  la  cour  de  Rome,  et  presque 
à  la  joie  des  populations,  les  Autrichiens  rentrèrent 
dans  les  villes  dont  ils  venaient  de  sortir. 

La  question  italienne  se  présenta  alors  sous  un  tout 
autre  aspect.  Le  concert  des  puissances  avait  été  vain. 
La  France,  dont  la  politique  à  la  fois  libérale  et  antiré- 
volutionnaire avait  paru  adoptée  par  l'Europe,  n'avait 
pas  réussi  à  la  faire  triompher  en  Italie,  ni  à  établir,  par 
cette  voie,  l'accord  entre  le  pape  et  ses  sujets.  C'étaient 
l'Autriche  et  la  politique  de  répression  matérielle  qui 
prévalaient.  Si  on  en  restait  là,  si  le  gouvernement  fran- 


1  Pièces  historiques,  n"  XI.  Je  joins  à  ces  édits  une  lettre  que 
M.  Rossi  m'écrivit  de  Genève,  le  10  avril  1832,  plusieurs  mois 
après  leur  promulgation,  et  qui  montre  combien,  soit  par  leur 
insignifiance,  soit  par  leur  non-exécution,  ils  avaient  peu  satis- 
fait les  Italiens  les  plus  modérés,  et  quelles  espérances  ou  plu- 
tôt quels  désirs  continuaient  d'agiter  les  esprits.  {Pièces  Jiisto- 
riques,  n"  XI.) 


M.  CASIMIR  PERIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).         297 

çais  ne  se  montrait  pas  sensible  à  cet  échec  et  prompt  à 
le  réparer,  il  n'avait  plus  en  Italie  ni  considération,  ni 
influence;  en  France,  il  ne  savait  que  répondre  aux 
attaques  et  aux  insultes  de  l'opposition.  Déjà  elle  s'indi- 
gnait, elle  questionnait,  elle  racontait  les  douleurs  des 
Italiens,  les  excès  des  soldats  du  pape,  la  rentrée  des  Au- 
trichiens dans  les  Légations  en  dominateurs  et  presque 
en  sauveurs  pour  la  sécurité  de  la  population  comme 
pour  l'autorité  du  souverain.  Il  n'y  avait  là,  pour  la 
France,  point  d'intérêt  matériel  et  direct;  mais  il  y  avait 
une  question  de  dignité  et  de  grandeur  nationale,  peut- 
être  aussi  de  repos  intérieur.  La  politique  de  la  paix  était 
abaissée  et  compromise.  M.  Casimir  Périer  n'était  pas 
homme  à  prendre  froidement  et  à  accepter  oisivement 
cette  situation.  Le  Roi  partagea  son  avis.  L'expédition 
d'Ancône  fut  résolue. 

On  sait  avec  quelle  rapidité  et  quelle  vigueur  elle  fut 
exécutée.  Partie  de  Toulon  le  7  février  1832,  sous  les 
ordres  du  capitaine  de  vaisseau  (jallois,  et  portant  le 
66*  régiment  de  ligne,  commandé  par  le  colonel  Combes, 
la  petite  escadre  française  arrivait  le  2-2  en  vue  d'An- 
cône; dans  la  nuit,  à  deux  heures,  la  frégate  la  Vicloire 
entrait  à  pleines  voiles  dans  le  port;  les  troupes  débar- 
quaient en  silence;  les  portes  de  la  ville  étaient  en- 
foncées ;  et  le  lendemain  matin,  sans  qu'une  goutte  de 
sang  eût  coulé,  la  ville  et  la  citadelle  étaient  occupées 
par  nos  soldats  faisant  le  service  de  tous  les  postes  con- 
curremment avec  les  soldats  du  pape,  et  le  drapeau 
français  flottait  à  côté  du  drapeau  romain. 


298  CHAPITRE  XIIT. 

En  France  comme  en  Italie^  comme  dans  toute  FEu- 
ropp,  la  surprise  fut  extrême.  Non  que  Fidée  de  quelque 
acte  semblable  du  gouvernement  français  fût  tout  à 
fait  nouvelle  et  n'eût  pas  déjà  occupé  les  cabinets  et  les 
diplomates.  Dès  la  première  entrée  des  Autrichiens 
dans  les  Légations ,  M.  de  Sainte-Aulaire  avait  lui- 
même  engagé  le  général  Sébastiani  à  envoyer  sur  les 
côtes  d'Italie  des  bâtiments  français,  prêts  à  une  dé- 
monstration effective  si  elle  devenait  nécessaire  ;  et  le 
capitaine  (aujourd'hui  amiral)  Parseval  Deschênes 
s'était  en  effet  promené  avec  ses  frégates,  d'abord 
devant  Civîta-Vecchia,  puis  dans  l'Adriatique,  tenant 
la  haute  mer,  mais  se  portant  vers  les  ports  de  la  côte, 
entre  autres  vers  Rimini  et  Ancône,  dès  que  les  troupes 
autrichiennes  avaient  l'air  de  s'en  rapprocher.  Quand 
la  seconde  occupation  des  Légations  fut  imminente, 
M.  Casimir  Périer  chargea  expressément  M.  de  Sainte- 
Aulaire  de  demander  au  Pape  que,  si  les  Autrichiens  y 
rentraient,  les  troupes  de  quelque  puissance  italienne, 
spécialement  du  Piémont,  fussent  admises  sur  quelque 
autre  point  des  États -Romains,  et  un  corps  français 
dans  la  citadelle  d'Ancône.  M,  de  Sainte-Aulaire  s'ac- 
quitta fidèlement  de  sa  mission,  et  dans  plusieurs  en- 
tretiens, d'abord  avec  le  cardinal  Bernetti,  puis  avec  le 
Pape  lui-même,  il  leur  annonça  la  demande  du  gouver- 
nement français.  Au  premier  moment  il  put  croire 
qu'elle  ne  serait  pas  péremptoirement  repoussée;  mais 
bientôt,  à  l'idée  de  la  présence  des  soldats  et  du  drapeau 
français  sur  un  point  quelconque  de  l'Italie,  une  vive 


M.  CASIMIR  PERIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).        299 

alarme  s'empara  de  la  cour  de  Rome,  de  tout  le  Sacré- 
CoUége  et  des  représentants  des  puissances  étrangères 
auprès  du  Pape;  c'était,  à  leurs  yeux,  probablement  la 
réYolution,  et  en  tout  cas  l'influence  française  envahis- 
sant l'Italie.  Leur  opposition  n'eut  pas  grand'peine  à 
prévaloir;  et  lorsque,  le  31  janvier  1832,  le  comte  de 
Sainte-Aulaire  adressa  officiellement  au  cardinal  Ber- 
iietti  la  demande  du  cabinet  français,  le  cardinal  y  ré- 
pondit le  lendemain  par  un  refus  formel.  Huit  jours 
après,  le  9  février,  M.  Casimir  Périer  informait  M.  de 
Sainte-Aulaire  qu'une  escadre  française,  à  la  destination 
d'Ancône,  avait  fait  voile  de  Toulon. 

Depuis  quelques  semaines  déjà ,  on  s'entretenait  en 
Italie  des  préparatifs  de  cet  armement;  mais  on  se  de- 
mandait avec  une  profonde  incertitude  quel  en  pouvait 
être  l'objet.  A  Rome,  à  Naples,  à  Florence,  pas  plus  les 
agents  français  que  les  politiques  italiens,  personne  n'a- 
vait cru  à  ce  débarquement  soudain,  à  cette  invasion 
inattendue  et  à  main  armée  dans  une  ville  romaine; 
l'acte  semblait  trop  contraire  au  droit  public  et  trop 
téméraire  pour  être  ainsi  commis  en  pleine  paix  et  sans 
l'aveu,  ni  du  pape,  ni  des  alliés  de  la  France.  A  Turin 
seulement  M.  de  Barante,  informé  par  M.  Edmond  de 
Bussierre ,  alors  premier  secrétaire  de  l'ambassade  de 
France  à  Naples,  du  départ  de  l'expédition  et  de  son 
objet  probable,  m'écrivit  le  28  février  1832,  avant  de 
savoir  qu'elle  avait  réussi  :  «  J'attends  dans  la  journée 
le    courrier  qui  apportera  des  nouvelles  d'Ancône. 
Nous  supposons  ici  que,  malgré  le  profond  déplaisir 


3C0  CHAPITRE  XIII. 

que  cette  occupation  causera  à  l'Autriche  et  au  Saint- 
SiégC;,  on  y  aura  consenti.  C'est,  dans  les  circonstances 
données,  la  meilleure  détermination  qu'on  pût  prendre. 
L'occupation  par  les  troupes  sardes  était  difficile  à  ar- 
ranger. Le  cabinet  de  Turin  ne  s'y  serait  prêté  que  s'il 
eût  été  parfaitement  certain  de  ne  point  déplaire  à  TAu- 
triche.  Dès  lors,  politi([uement,  une  garnison  sarde  eût 
été  une  garnison  autrichienne.  Cet  arrangement  eût 
laissé  subsister  ce  que  nous  avons  à  empêcher,  la  suze- 
raineté de  rAutrichc  sur  Fltalie.  Là  est  toute  la  question. 
A  Vienne  et  à  Milan,  on  n'a  aucune  envie  de  conquérir 
les  Légations,  mais  on  veut  garder  la  haute  main  sur  la 
Péninsule;  et  c'était  chose  d'autant  plus  facile  que  les 
gouvernements  italiens,  qui  s'en  défendaient  un  peu 
avant  notre  réA^olution,  aujourd'hui  ne  demandent  pas 
mieux  et  cherchent  là  leur  sauve-garde.  Si  donc  nous 
occupons  Ancône,  ce  que  je  saurai  avant  de  fermer  ma 
lettre,  nous  aurons  déplu  à  l'Autriche  sans  qu'elle  veuille 
se  brouiller  avec  nous,  ce  qui  est  très-bon.  Nous  aurons 
montré  aux  gouvernements  italiens  que  nous  n'enten- 
dons pas  qu'ils  se  fassent  vassaux,  afin  de  ne  rien  ac- 
corder à  leurs  sujets.  Nous  aurons  fait  acte  de  force,  à 
la  grande  joie  de  tout  le  parti  français  et  libéral,  qui  se 
trouvera  encouragé  et  appuyé  par  la  présence  de  notre 
drapeau  en  Italie.  Les  carbonari  eux-mêmes  commen- 
ceront à  faire  un  peu  plus  de  cas  de  notre  ministère  que 
de  M.  de  La  Fayette.  Tout  est  donc  pour  le  mieux,  s'il  y  a 
succès.  »  Quelques  heures  plus  tard,  M.  de  Barante 
terminait  ainsi  sa  lettre  :    «  C'est  chose  faite;  nous 


M,  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  il831-18]2).         301 

sommes  entrés  à  Ancône  avec  des  démonstrations  de 
vive  force,  et  le  pape  proteste.  Si  rAutrichc,  couime  il 
semble,  prend  la  chose  en  patience;  nous  voilà  en  bonne 
position.  L'effet  sera  grand  en  Italie,  et  je  l'aperçois 
déjà.  » 

A  Rome,  dans  les  premiers  moments,  l'irritation  du 
gouvernement  fut  aussi  vive  qu'elle  était  naturelle  :  par 
une  note  du  cardinal  Bernetti  à  M.  de  Sainte-Aulaire,  le 
pape  protesta  solennellement  contre  l'occupation  d' An- 
cône;  il  fit  retirer  de  la  ville  ses  représentants,  ses  soldats, 
son  drapeau,  et transféraàOsimo le  gouvernement  delà 
province.  Le  cabinet  de  Vienne  fit  grand  bruit  de  sa  sur- 
prise, déclarant  que  c'était  là  une  affaire  européenne 
et  dont  tous  les  cabinets  devaient  se  préoccuper. 
A  Londres  même,  lord  Grey  et  lord  Palmerston,  que 
M.  de  Talleyrand,  tenu  au  courant  par  M.  Périer,  avait 
d'avance  préparés  à  l'événement,  et  qui  s'y  étaient 
résignés,  non  sans  quelque  peine,  furent  accusés,  dans 
le  parlement,  de  livrer  l'Italie  à  l'ambition  de  la  France. 
M.  de  Sainte-Aulaire  était  et  ne  pouvait  pas  ne  pas  être 
un  peu  troublé  et  inquiet;  après  l'insuccès  de  sa  négo- 
ciation pour  arriver  au  même  but  par  une  voie  régu- 
lière, il  ne  s'était  point  attendu  à  un  acte  si  soudain  et 
si  rude;  c'était  sur  lui  que  portait  le  poids  d'une  situa- 
tion qu'il  n'avait  pas  faite;  c'était  à  lui  à  calmer  l'irrita- 
tion et  à  dissiper  les  méfiances  du  pape  et  de  ses  con- 
seillers. Il  se  mit  à  l'œuvre  avec  sa  fidélité  et  son 
dévouement  accoutumés  aux  instructions  de  son  gou- 
vernement comme  aux  intérêts  de  sou  pays;  et  six 


302  CHAPITRE  XIII. 

semaines  après  roccupatioii  d'Ancône^  il  avait  réussi  à 
la  faire  reconnaître  par  la  cour  de  Rome  comme  un  fait 
temporaire  qui  ne  devait  altérer  ni  la  paix  de  l'Europe, 
ni  les  bons  rapports  du  Saint-Siège  avec  la  France,  et 
une  convention  du  46  avril  1832  en  régla  le  mode  et  les 
conditions. 

Indépendamment  de  son  propre  travail  et  de  la  con- 
fiance personnelle  qu'il  avait  conquise  à  Rome,  ce  fut 
surtout  à  l'attitude  et  au  langage  que  tint  alors  M.  Ca- 
simir Péfier,  soit  dans  les  relations  diplomatiques,  soit 
dans  les  Chambres,  que  M.  de  Sainte-Aulaire  dut  le  cré- 
dit et  la  force  dont  il  avait  besoin  pour  atteindre  à  ce 
difficile  résultat.  Au  moment  où  l'on  apprit  que  les 
troupes  françaises  étaient  entrées  de  vive  force  dans 
Ancône,  les  représentants  des  grandes  puissances  à 
Paris,  soit  qu'ils  fussent  réellement  troublés  de  l'évé- 
nement, soit  qu'ils  voulussent  mettre  à  couvert  leur 
responsabilité  officielle,  se  rendirent  chez  M.  Périer 
pour  lui  demander  des  explications.  Ils  le  trouvèrent 
très-souffrant;  on  venait,  quelques  heures  auparavant, 
de  lui  mettre  des  sangsues  ;  il  les  reçut  avec  une  fierté 
agitée;  et,  sur  une  parole  du  ministre  de  Prusse,  le 
baron  de  Werther,  qui  demanda  s'il  y  avait  encore  un 
droit  public  européen,  M.  Périer,  se  levant  brusque- 
ment de  son  canapé,  s'avança  vers  lui  en  s'écriant  : 
«  Le  droit  public  européen,  Monsieur,  c'est  moi  qui  le 
défends  ;  croyez  vous  qu'il  soit  facile  de  maintenir  les 
traités  et  la  paix  ?  Il  faut  que  l'honneur  de  la  France 
aussi  soit  maintenu;  il  commandait  ce  que  je  viens  de 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832  .        303 

faire.  J'ai  droit  à  la  confiance  de  TEurope,  et  j'y  ai 
compte  !  »  Le  comte  Pozzo  di  Borgo  me  disait,  en  me 
racontant  cette  entrevue  :  «  Je  vois  encore  cette  grande 
figure  pâle,  debout  dans  sa  robe  de  chambre  flottante,  la 
tête  enveloppée  d'un  foulard  rouge,  marchant  sur  nous 
avec  colère,  »  Ce  premier  mouvement  passé,  la  conversa- 
tion devint  facile,  et  les  ministres  étrangers  se  retirèrent 
satisfaits.  Le  coup  ainsi  porté  et  bien  soutenu,  M.  Pe- 
rler sentit  la  nécessité  de  panser  la  blessure,  et  il  le  fit 
avec  la  fermeté  franche  d'un  homme  sûr  de  son  dessein 
comme  de  son  pouvoir,  qui  ne  désavoue  rien  parce 
qu'il  n'a  rien  à  cacher,  et  qui,  en  marchant  à  son  but, 
sait  s'arrêter  aussi  bien  que  s'élancer.  Le  7  mars  1832, 
la  Chambre  des  députés  discutait  le  budget  du  dépar- 
tement des  affaires  étrangères;  M.  Casimir  Périer  prit 
la  parole,  et  traita  toutes  les  (juestions  flagrantes  de  la 
politique  extérieure.  Arrivé  aux  affaires  d'Italie  et  à 
l'occupation  d'Ancône,  connue  à  Paris  seulement  de- 
puis quatre  jours  :  a  Ce  n'est  point  encore  là,  dit-il,  un 
événement  accomph,  et  par  conséquent  soumis  à  des 
investigations  sans  bornes;  mais  nous  nous  hâtons  de 
déclarer  qu'il  n'y  a  rien,  dans  cette  démarche  mûre- 
ment réfléchie  et  dont  toutes  les  conséquences  ont  été 
pesées,  qui  puisse  donner  aux  amis  de  la  paix  la 
moindre  inquiétude  sur  le  maintien  de  la  bonne  har- 
monie entre  les  puissances  qui  concourent,  dans  cette 
question  comme  dans  toutes  les  autres,  à  un  but  com- 
mun. Comme  notre  expédition  de  Belgique,  notre  expé- 
dition à  Aucune,  conçue  dans  l'intérêt  général  de  la 


304  CHAPITRE  XIII. 

paix,  aussi  bien  que  dans  l'intérêt  politique  de  la  France, 
aura  pour  effet  de  contribuer  à  garantir  de  toute  colli- 
sion cette  partie  de  l'Europe ,  en  affermissant  le  Saint- 
Siège,  en  procurant  aux  populations  italiennes  des 
avantages  réels  et  certains,  et  en  mettant  un  terme  à 
des  interventions  périodiques,  fatigantes  pour  les  puis- 
sances qui  les  exercent,  et  qui  pourraient  être  un  sujet 
continuel  d'inquiétude  pour  le  repos  de  l'Europe.  » 

A  mon  tour,  je  montai  le  lendemain  à  la  tribune,  et, 
plus  libre  que  M.  Périer,  j'entrai  plus  avant  dans  l'expli- 
cation des  motifs  de  l'expédition  d'Ancône,  de  notre 
politique  en  Italie,  et  de  ses  liens  avec  notre  politique 
générale  en  Europe  :  «  Nous  ne  pouvons  le  méconnaître, 
dis-je;  il  y  a  un  parti,  une  faction  qui  a  besoin  d'une 
guerre  générale,  qui  n'a  d'espérance  et  de  chance  que 
dans  une  collision  universelle.  On  avait  espéré  que  cette 
collision  viendrait  de  la  Belgique;  elle  a  manqué.  On 
l'avait  espérée  de  la  Pologne;  elle  a  manqué.  On  la 
cherche  en  Italie.  On  s'est  hâté  de  dire  qu'il  y  avait  là, 
de  la  part  de  l'Autriche,  une  grande  intrigue,  et  que  son 
intervention  dans  les  Légations  n'était  qu'un  prétexte 
pour  s'emparer  de  ces  provinces  et  les  ajouter  à  ses 
possessions  italiennes.  On  s'est  flatté  que  de  là  naîtrait, 
entre  la  France  et  l'Autriche,  une  collision  que  la  Bel- 
gique et  la  Pologne  n'ont  pas  donnée,  et  dont  on  se  pro- 
met je  ne  sais  combien  de  révolutions  en  Europe.  J'ai 
la  confiance  (ju'on  se  trompera  sur  l'Italie  comme  on 
s'est  trompé  sur  la  Belgique  et  la  Pologne.  Le  gouver- 
nement autrichien  a  trop  de  bon  sens  pour  ne  pas  sa- 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).        305 

voir  que  la  possession  même  des  Légations  ne  vaut  pas 
pour  lui  les  chances  d'une  guerre  générale;  ce  qu'il  veut, 
c'est  que  l'Italie  lui  appartienne  par  voie  d'influence^  et 
c'est  là  ce  que  la  France  ne  saurait  admettre.  Il  faut  que 
chacun  prenne  ses  positions;  l'Autriche  a  pris  les 
siennes;  nous  prenons,  nous  prendrons  les  nôtres;  nous 
soutiendrons  l'indépendance  des  États  italiens,  le  déve- 
loppement des  libertés  italiennes;  nous  ne  souffrirons 
pas  que  l'Italie  tombe  complètement  sous  la  prépon- 
dérance autrichienne;  mais  nous  éviterons  toute  col- 
lision générale.  Les  insurrections  fomentées  et  exploi- 
tées, les  guerres  d'invasion  et  de  conquête,  voilà  la 
politique  révolutionnaire,  celle  où  l'on  voudrait  nous 
entraîner;  des  mesures  comminatoires,  des  précau- 
tions fortes,  des  expéditions  limitées,  des  négociations 
patientes,  voilà  la  politique  régulière  et  civilisée.  Nous 
avons  commencé  à  y  entrer;  nous  y  persévérerons.  Les 
difficultés  que  nous  rencontrons  sont  graves;  mais  elles 
n'ont  rien  d'incompatible  avec  l'état  de  paix  euro- 
péenne; ce  ne  sont  pas  des  questions  de  vie  et  de  mort; 
elles  se  résoudront  peu  à  peu  par  la  bonne  conduite  du 
gouvernement,  par  son  respect  des  droits  de  tous,  de 
tous  les  droits  de  tous,  et  par  la  constance  des  Chambres 
à  le  soutenir  fermement  dans  cette  voie.  » 

Je  prends  plaisir  à  me  rappeler  nos  luttes  de  cette 
époque;  j'y  entrais  avec  ardeur,  mais  comme  volontaire 
et  en  pleine  liberté;  aucune  fonction,  aucun  engagement 
ne  me  baient  à  M.  Casimir  Périer;  c'était  mon  proj)re 
dessein  que  je  poursuivais,  ma  propre  pensée  que  je 

T.  II.  20 


366  CHAPITRE  XIIT. 

développais  en  défendant  son  administration.  Et  je 
n'allais  pas  seul  au  combat;  j'y  trouvais^  indépendam- 
ment des  ministres,  d'habiles  et  efficaces  alliés  :  M.  Du- 
pin  et  M.  Thiers  soutenaient  comme  moi  la  politique  du 
cabinet.  Occupant  tous  deux  des  fonctions,  l'un  pro- 
cureur général  à  la  Cour  de  cassation,  l'autre  conseiller 
d'État,  ils  n'en  étaient  pas  moins,  dans  les  Chambres» 
des  champions  de  bonne  volonté,  poussés  par  leur  con- 
viction personnelle  bien  plus  que  par  l'obligation  de 
leur  charge.  11  n'y  avait  entre  nous  aucun  concert,  point 
d'entente  préalable  ni  de  tactique  convenue;  nous  en- 
trions dans  l'arène,  chacun  par  la  porte  qui  lui  conve- 
nait et  sous  les  couleurs  de  son  choix.  Nous  traitions  en 
général  les  questions  sous  des  points  de  vue  et  par  des 
procédés  très-différents.  M.  Dupin,  en  parlant  delà  poli- 
tique extérieure,  la  considérait  moins  en  elle-même 
que  dans  son  influence  sur  l'état  intérieur  du  pays,  sur 
ses  intérêts  domestiques,  sa  prospérité,  son  repos. 
M.  Thiers  parcourait  toutes  les  hypothèses,  discutait 
toutes  les  conduites,  celle  qu'indiquait  l'opposition 
comme  celle  que  tenait  le  gouvernement,  et  il  faisait 
à  chaque  pas  ressortir  les  impossibilités  pratiques,  les 
contradictions  inévitables,  les  périls  démesurés  de  la 
politique  que  MM.  Mauguin,  Bignon,  Lamarque,  et  aassi 
M.  de  La  Fayette  avec  plus  de  dignité  et  de  politesse, 
quoique  plus  hardiment  encore,  auraientvoulu  imposer 
au  pays  comme  au  gouvernement.  Je  m'appliquais  sur- 
tout à  bien  caractériser  la  politique  générale  du  cabinet 
et  de  ses  amis,  à  l'établir  fortement  en  droit,  à  montrer 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-183?).        307 

comment  elle  devait  persister  et  dominer  dans  toutes 
les  questions  particulières  ;  et  en  même  temps  j'attaquais 
de  front  les  mauvaises  traditions,  les  faux  principes  aux- 
quels était  empruntée  la  politique  de  l'opposition  et 
dont  elle  eût  ramené  le  funeste  empire.  Loin  de  nuire  à 
la  cause  que  nous  soutenions  en  commun,  ces  diversités 
de  position  et  de  langage  la  servaient,  car  elles  faisaient 
voir  combien  de  défenseurs  divers,  mais  tous  convain- 
cus et  zélés,  se  ralliaient  pour  la  faire  triompher. 

L'expédition  d'Ancône  n'était  pas  la  première  preuve 
que  M.  Casimir  Périer  eût  donnée  de  son  efficace  éner- 
gie à  soutenir  au  dehors  l'honneur  et  l'intérêt  de  la 
France.  Quelques  mois  auparavant,  il  avait  eu  de  justes 
réclamations  à  élever  contre  l'iniquité  brutale  avec  la- 
quelle le  roi  don  Miguel  traitait,  dans  leur  personne 
comme  dans  leurs  biens,  les  Français  établis  en  Por- 
tugal, et  il  n'en  avait  pas  obtenu  le  redressement.  Le 
gouvernement  anglais,  qui  avait  eu  aussi  à  Lisbonne 
quelques-uns  de  ses  nationaux  à  protéger  contre  des 
violences  semblables,  venait  de  recevoir  les  satisfac- 
tions qu'il  avait  demandées.  M.  Casimir  Périer,  las  de  les 
attendre,  résolut  d'aller  les  prendre.  L'amiral  Roussin, 
à  la  tête  d'une  belle  escadre  et  avec  autant  d'ha- 
bileté que  de  hardiesse,  força  l'entrée  du  Tage,  fit  pri- 
sonnière dans  ses  propres  eaux  toute  la  flotte  portugaise, 
éteignit  le  feu  des  forts  qui  la  protégeaient,  et  devant 
les  quais  de  Lisbonne  contraignit  les  ministres  de  don 
Miguel  à  venir  signer  sur^son  vaisseau  la  convention 
qui  donnait,  à  la  France  et  aux  Français  établis  en  Por- 


308  CHAPITRE  XIII. 

tugal,  toutes  les  réparations  de  dignité  et  d'intérêt  aux- 
quelles ils  avaient  droit.  La  brillante  exécution  de  cette 
rapide  campagne  n'en  fut  pas,  aux  yeux  du  public  fran- 
çais, le  seul  mérite;  il  y  \it  une  preuve  de  l'indépen- 
dance que  conservait  le  cabinet  de  M.  Casimir  Périer 
dans  ses  rapports  avec  l'Angleterre.  A  Londres,  l'oppo- 
sition essaya  de  faire  au  gouvernement  un  reproche 
de  l'humiliation  que  le  Portugal  venait  de  subir  ;  le 
duc  de  Wellington  lui-même  sortit,  à  cette  occasion, 
de  sa  réserve  accoutumée  :  «  J'ai  senti,  dit-il,  moi  sujet 
anglais,  la  rougeur  me  monter  au  front,  à  la  vue  d'un 
ancien  al  hé  traité  ainsi  sans  que  l'Angleterre  fit  rien 
pour  s'y  opposer.  »  Le  cabinet  anglais  n'avait  nul  droit 
de  s'opposer  à  la  justice  que  réclamait  la  France;  et  si 
le  duc  de  WeUington  eût  été  au  pouvoir,  je  ne  doute 
guère  qu'il  n'eût  tenu  la  même  conduite  que  lord  Grey. 
Quand  on  n'agit  que  selon  le  droit,  et  qu'en  l'établissant 
clairement  on  le  soutient  fermement,  le  gouvernement 
anglais,  même  quand  il  a  de  l'humeur,  ne  s'engage 
pas  légèrement,  et  pour  des  questions  secondaires, 
dans  une  querelle  sérieuse  avec  ses  voisins. 

Cette  bonne  conduite  soutenue,  ce  concoiu^s  de  pru- 
dence et  de  vigueur,  cette  fermeté  à  ne  pas  s'écarter, 
dans  les  questions  particulières  les  plus  épineuses,  de 
la  politique  générale  et  pacifique  que  proclamait  le 
cabinet,  faisaient  en  Europe,  autant  et  encore  plus 
(ju'en  France,  une  profonde  impression,  31.  Casimir 
Périer  devenait  partout  l'objet  de  l'estime  et  des  espé- 
rances, non-seulement  des  hommes  en  i)ouvuir,  mais 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).      '  309 

des  honnêtes  gens  éclaires.  Le  cabinet  anglais  lui  té- 
moignait de  jour  en  jour  plus  de  confiance.  Les  gou- 
vernements môme  les  plus  méfiants  commençaient  à 
compter  sur  sa  parole  et  à  croire  qu'avec  lui  on  pou- 
vait traiter  de  Favenir.  Un  désarmement  général  et 
concerté  était  le  vœu  de  tous  les  cabinets.  A  Vienne 
surtout,  le  prince  de  Metternich  s'attachait  à  cette  per- 
spective, faisait  honneur  à  M.  Périer  de  l'avoir  ouverte, 
et  parlait  tout  haut  des  éclatantes  marques  de  considé- 
ration que  tous  les  souverains  s'empresseraient  de  lui 
donner  s'il  rendait  possible,  pour  l'Europe,  cette  grande 
mesure  qui  devait  épargner  aux  peuples  tant  de  char- 
ges et  aux  gouvernements  tant  d'embarras.  «  Ce  que 
nous  pouvons  nous-mêmes  concevoir  d'espérance  au 
dedans,  m'écrivait  M.  de  Barante,  est  avidement  saisi 
par  l'étranger.  Les  cabinets  n'ont  nulle  envie  de  jouer 
le  tout  pour  le  tout.  Quelle  que  soit  leur  antipathie 
pour  la  Révolution  de  Juillet,  ils  aimeraient  mieux  la 
voir  se  régler  et  se  consolider  que  tomber  en  confu- 
sion. Au  fond,  la  France  révolutionnaire  leur  paraît 
moins  redoutable  en  permanence  que  la  France  bien 
ordonnée  ;  parfois  ils  s'imaginent  qu'elle  n'aurait  pas 
même  la  force  du  désordre.  Pourtant  c'est  là  un  grand 
péril,  actuel,  inconnu,  impossible  h  mesurer,  et  l'on 
aime  mieux  ne  pas  le  courir.  Mais  toute  la  situation 
changerait  si  M.  Périer  s'en  allait.  Déjà,  quand,  à  l'ou- 
verture de  votre  session,  il  a  voulu  se  retirer,  on  a  cru 
tout  perdu.  Aussi  l'affaire  de  Belgique  a-t-elle  passé 
pour  un  coup  de  bonheur.  » 


3iy  CHAPITRE  XIII. 

Mais  ni  l'énergie,  ni  le  renom  d'un  homme  ne  suffi- 
sent, en  quelques  mois,  à  faire  rentrer  dans  l'ordre 
une  société  profondément  ébranlée.  M.  Casimir  Périer 
avait  accepté  la  plus  rude  comme  la  plus  noble  des 
tâches,  la  tâche  de  dompter  l'anarchie  au  nom  d'un 
gouvernement  né  d'une  révolution  et  en  présence  de 
la  liberté.  Au  milieu  de  ses  efforts  et  de  ses  succès,  et 
de  la  confiance  qu'il  inspirait  aux  honnêtes  gens  de 
France  et  d'Europe,  le  mal  était  toujours  là,  ralenti 
mais  non  guéri  ;  l'anarchie  se  débattait  sous  sa  main, 
intimidée  mais  non  vaincue.  Dans  les  premiers  mois 
de  1832,  deux  complots  éclatèrent  encore  à  Paris,  et 
sur  plusieurs  points  du  royaume,  comme  à  Grenoble, 
l'autorité  du  gouvernement  fut  méconnue  et  la  paix  pu- 
blique violemment  troublée.  Les  espérances  révolu- 
tionnaires enflammaient  encore  les  mauvaises  pas- 
sions. Le  parti  répubhcain  ne  renonçait  point;  le  parti 
légitimiste  rentrait  en  scène.  La  presse  périodique  n'a- 
vait jamais  été  plus  hostile  ni  avec  plus  d'audace.  Dans 
la  Chambre  des  députés,  l'opposition  poursuivait  ses 
attaques  contre  le  cabinet,  et  l'étalage  de  cette  politique 
déclamatoire  qui,  tantôt  adroitement  violente,  tantôt 
confiante  dans  sa  témérité,  donnait  un  appui  indirect  à 
la  guerre  à  mort  que,  hors  des  Chambres,  le  pouvoir 
avaità  soutenir.  Les  étrangers,  princes  et  peuples,  obser- 
vaient avec  une  surprise  inquiète  cet  état  de  révolution 
prolongée  sous  un  gouvernement  qui  s'était  si  promp- 
tement  et  si  facilement  établi  :  «"Noire  considération  et 
notre  influence,  m'écrivait  M.  de  Barante,  sont  mises 


M.  CASIMIR  PEIUEK   ET  LA  PAIX  (I83I-183-2).         311 

€n  quarantaine  ;  nous  offrons  l'aspect  d'un  pays  où  le? 
honnêtes  gens  soutiennent  la  plus  pénible  et  la  plus 
dangereuse  lutte  contre  la  partie  folle  ou  perverse  de 
la  population.  Le  point  d'arrêt  n'est  pas  trouvé  ;  on 
s'aperçoit  que  tout  est  encore  en  question  et  en  péril  ; 
les  victoires  du  parti  raisonnable  semblent  l'épuiser, 
sans  affaiblir  le  parli  opposé.  Le  désir  de  changer  l'état 
de  la  société  et  de  réduire  à  l'état  de  parias  toutes  les 
supériorités  devient  de  jour  en  jour  plus  manifeste. 
On  admire,  mais  on  plaint  M.  Périer.  Votre  nom  est 
souvent  prononcé  comme  celui  du  plus  net  et  du  plus 
vaillant  adversaire  de  l'esprit  d'anarchie;  mais  lors 
même  qu'on  espère  une  heureuse  issue,  un  tel  état 
social  tente  peu  les  libéraux  qui  ne  sont  pas  révolu- 
tionnaires. Si  nous  étions  en  meilleur  train,  si  nous 
présentions  un  aspect  rassurant  et  honorable,  le  pro- 
grès des  idées  d'améhoration  serait  rapide.  Au  lieu 
■de  cela,  l'Italie  flotte  entre  la  sédition  et  la  répression 
autrichienne.  » 

Personne  ne  se  faisait,  sur  l'état  du  pays  et  sur  l'in- 
suffisance de  son  propre  succès,  moins  d'illusion  que 
M.  Périer  lui-même.  J'ai  déjcà  dit  qu'il  était  peu  enclin 
à  l'espérance,  et  très-méfiant  soit  envers  les  hommes, 
soit  envers  la  destinée.  L'expérience,  loin  de  l'atténuer, 
aggravait  en  lui  cette  disposition.  A  mesure  qu'il  gou- 
vernait, il  devenait  plus  difficile  en  fait  de  gouverne- 
ment, plus  choqué  de  ce  qui  manquait  à  son  œuvre, 
plus  exigeant  envers  ses  agents,  ses  alliés  et  ses  amis  : 
.«  Personne  ne  fait  tout  son  devoir,  disait-il  ;  personne 


312  CHAPITRE  XIII. 

ne  vient  en  aide  au  gouvernement  dans  les  moments 
difficiles.  Je  ne  puis  pas  tout  faire.  Je  ne  sortirai  pas  de 
l'ornière  à  moi  tout  seul.  Je  suis  pourtant  un  bon  che- 
val. Je  me  tuerai^  s'il  le  faut^  à  la  peine.  Mais  que  tout 
le  monde  s'y  mette  franchement  et  donne  avec  moi  le 
coup  de  collier;  sans  cela^  la  France  est  perdue.  »  Il 
prévoyait  le  moment  où,  même  en  réussissant^,  il  ne 
pourrait  ou  ne  voudrait  pas  porter  plus  longtemps  le 
fardeau  dont  il  s'était  chargé,  et  il  se  préoccupait,  avec 
une  noble  inquiétude,  de  ce  que  serait  après  lui  le  sort 
de  son  pays.  Un  de  mes  amis,  jeune  attaché  alors  à  son 
cabinet  et  qui  devint  peu  après  son  neveu,  M.  Vitet  eut 
avec  lui,  vers  le  milieu  de  mars  1832,  peu  de  jours 
avant  l'invasion  du  choléra  dans  Paris,  une  conversa- 
tion dont  il  fut  si  frappé  qu'il  en  a  recueilli  les  souve- 
nirs. Je  les  consigne  ici  textuellement,  tels  qu'il  me  les 
a  communiqués,  et  sans  croire  que  l'honneur  qui  m'y 
est  fait  par  l'estime  de  M.  Casimir  Périer  m'impose  une 
apparence  d'embarras  et  un  devoir  de  réticence.  «  Je 
l'avais  accompagné  en  tête  à  tête,  dit  M.  Vitet,  hors 
Paris,  à  sa  maison  du  bois  de  Boulogne,  où  son  médecin 
l'envoyait  prendre  l'air,  car  il  était  déjà  affaibli  et  souf- 
frant. Nous  fîmes,  pendant  plus  de  deux  heures,  le  tour 
de  ses  jardins,  sous  un  ciel  triste  et  brumeux  que  je 
vois  encore.  Il  me  parla,  avec  plus  d'abandon  et  de 
suite  qu'il  n'avait  jamais  fait,  de  ses  projets,  de  ses 
plans,  de  ses  espérances.  Il  me  lut  les  dernières  dépê- 
ches qu'il  venait  de  recevoir  de  Londres  et  de  Vienne, 
me  montra  que,  dans  un  délai  plus  court  qu'on  ne 


I 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  ,1831-183-2  .         313 

pensait,  il  y  avait  lieu  d'attendre  que  les  puissances 
continentales  désarmeraient  sur  une  assez  grande 
échelle  pour  ôtcr  toute  idée  d'arrière-penséc  de  leur 
part  :  «  Dès  lors^,  ajouta-t-il,  toute  cette  mousse  de  guerre 
tombera,  et  cela  fait,  je  me  retire;  ma  tâche  sera  ter- 
minée. Le  fardeau  est  déjà  lourd;  il  deviendrait  intolé- 
rable quand  le  danger  serait  dissipé.  Mes  meilleurs 
amis,  qui  déjà  ne  sont  pas  commodes,  me  joueraient, 
à  tout  propos,  des  tours  pendables.  Je  leur  céderai  la 
place.  Mais  je  ne  m'en  irai  pas  sans  m'être  donné  des 
successeurs  qui  comprennent  et  qui  veuillent  conserver 
ce  que  j'ai  fait,  «  Là  dessus  il  entra  dans  de  longs  dé- 
tails sur  quelques-uns  de  ses  alliés,  les  drapant  de 
main  de  maître  :  «  Ce  n'est  pas  avec  ces  hommes  là, 
reprit-il,  qu'on  peut  faire  un  gouvernement.  Je  sais  que 
les  doctrinaires  ont  de  grands  défauts,  et  qu'ils  n'ont 
pas  l'art  de  se  faire  aimer  du -gros  public;  il  n'y  a 
qu'eux  pourtant  qui  veuillent  franchement  ce  que  j'ai 
vouHi.  Je  ne  serai  tranquille  qu'avec  Guizot.  Nous  avons 
gagné  assez  de  terrain  pour  qu'il  puisse  entrer  au  pou- 
voir. Ce  sera  ma  condition.  » 

Encore  un  exemple  de  la  vanité  des  confiances  de 
l'homme  !  Au  moment  où  M.  Casimir  Périer  se  préoc- 
cupait ainsi  de  régler  l'avenir,  le  présent  était  près  de 
lui  échapper;  le  choléra,  qui  devait  l'atteindre,  enva- 
hissait soudainement  Paris.  On  a  dit  que,  dès  la  pre- 
mière explosion  du  fléau,  M.  Périer  en  avait  eu  l'imagi- 
nation frappée  au  point  qu'à  l'instant  sa  santé  en  souffrît, 
surtoutque  les  bruits  d'empoisonnement  et  les  meurtres 


314  CHAPITRE  XIII. 

populaires  suscités  par  ces  bruits  avaient  troublé  son 
âme,  presque  comme  un  outrage  personnel.  Il  fut,  en 
effet,  profondément  indigné  de  ces  déplorables  scènes 
de  crédulité  féroce  :  c(  Ce  n'est  pas  là,  disait-il,  la  pensée 
d'un  peuple  civilisé;  c'est  le  cri  d'un  peuple  sauvage.  » 
Mais  je  ne  pense  pas  que  son  impression  soit  allée  plus 
loin  :  «  J'étais  présent,  m'a  dit  M.  d'Haubersaert,  quand 
le  préfet  de  police  vint  lui  rendre  compte  de  ce  qui  se 
passait.  M.  Périer  fut  ému,  irrité,  attristé,  mais  point 
troublé.  »  Il  avait  l'imagination  chaude,  le  tempéra- 
ment irritable,  mais  l'âme  forte  et  l'esprit  ferme;  il 
voyait  les  choses  telles  qu'elles  étaient  réellement,  sans 
exagération  comme  sans  illusion,  même  lorsqu'il  en 
était  profondément  remué. 

Je  ne  trouve  pas  que  les  écrivains  qui  ont  raconté  ce 
temps  aient  peint  avec  vérité  et  justice  l'état  de  Paris, 
gouvernement  et  peuple,  pendant  cette  lugubre  crise. 
Aussi  absurdes  qu'odieux,  les  emportements  populaires 
furent  peu  nombreux,  limités  à  quelques  rues  encom- 
brées d'une  population  pauvre  et  grossière,  et  ils  cessè- 
rent promptement.  L'aspect  général  de  la  ville  était 
morne,  mais  point  troublé;  on  ne  voyait  nulle  part 
cette  agitation  désordonnée  ou  cette  immobilité  stupide 
qui  caractérisent  la  peur  ;  les  habitants  passaient  dans 
les  rues  silencieux,  le  pas  pressé,  la  physionomie  un 
peu  tendue  et  crispée,  sous  l'influence  de  l'air  froid  et 
sec  (|u'il  respiraient.  Les  Chambres,  les  tribunaux,  les 
fonctionnaires  de  toute  sorte  continuèrent  régulière- 
ment leurs  travaux.  Les  prêtres,  les  administrateurs,  les 


M.  CASIMIR  PERIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).         315 

médecins,  les  employés  des  établissements  pieux  et  cha- 
ritables tirent  leur  devoir,  beaucoup  avec  ardeur,  pres- 
que tous  sans  hésitation.  Le  Roi  et  sa  famille,  les  mi- 
nistres ,  tous  les  chefs  des  services  pubhcs  donnèrent 
l'exemple  du  courage  et  du  dévouement.  Le  comte  d'Ar- 
gout,  dans  les  attributions  duquel  se  trouvait  la  police 
sanitaire,  parcourait  les  quartiers  les  plus  malades, 
aidant  de  sa  propre  main  à  placer  les  morts  dans  les 
voitures  qui  les  recueillaient  de  maison  en  maison  pour 
les  porter  aux  cimetières.  La  charité  chrétienne,  la 
sympathie  libérale  et  le  zèle  administratif  unissaient 
leurs  efforts  pour  lutter  contre  le  mal  ou  en  atténuer  les 
résultats.  L'anxiété  publique  était  visible ,  la  tristesse 
profonde  ;  mais  on  n'avait  sous  les  yeux  aucun  de  ces 
spectacles  d'épouvante  honteuse  et  de  désorganisation 
sociale  et  morale  qui,  dans  d'autres  temps  et  ailleurs,  ont 
accompagné  de  telles  épreuves.  On  se  sentait,  au  con- 
traire, au  milieu  d'une  population  en  qui  dominait  le 
sentiment  du  devoir  ou  de  l'honneur,  et  sous  la  main 
d'un  gouvernement  régulier,  intelligent,  vigilant,  résolu 
et  capable  d'accomplir,  dans  les  limites  de  la  science  et 
de  la  puissance  humaines,  tout  ce  qu'exigeait  de  lui  le 
périlleux  service  de  la  société  confiée  à  ses  soins. 

Ce  n'est  point  par  des  observations  indirectes  et  loin- 
taines, c'est  de  près  et  par  moi-même  que  j'ai  vu  et  pu 
apprécier  l'état  moral  de  Paris  à  cette  éi)oque.  Je  vivais 
au  milieu  du  mal  public  et  du  travail  assidûment  suivi 
pour  y  porter  remède.  Pourquoi  ne  rendrais-je  pas  à 
une  chère  mémoire  ce  qui  lui  est  dû?  L'affection  com- 


316  CHAPITRE  XIII. 

mande  la  réserve,  mais  n'interdit  pas  la  vérité.  Dame 
de  charité  dans  le  quartier  que  nous  habitions,  dès  que 
le  fléau  y  parut,  ma  femme  se  voua  à  en  défendre  les 
familles  pauvres  commises  à  sa  charge,  et  bien  d'au- 
tres aussi  dont  la  détresse  s'aggravait  par  ce  nouveau 
péril.  Elle  employait  chaque  jour  plusieurs  heures  à  les 
visiter,  à  munir  de  précautions  ceux  qui  se  portaient 
bien,  à  faire  soigner  et  souvent  à  soigner  elle-même  ceux 
qui  étaient  atteints ,  à  faire  promptement  enlever  ceux 
qui  avaient  succombé  ,  à  soutenir  et  à  consoler  ceux 
qui  restaient.  Sa  jeunesse,  son  activité,  sa  sérénité,  son 
facile  courage,  sa  bonté  à  la  fois  sympathique  et  forti- 
fiante lui  acquirent  bientôt  la  confiance  des  effrayés, 
des  malades,  des  médecins,  des  administrateurs,  de 
tous  ceux  qui,  dans  le  quartier,  étaient  les  objets  ou 
les  alliés  de  son  œuvre.  Ils  venaient  incessamment  ré- 
clamer ses  visites,  ses  secours,  ses  conseils  ;  les  uns 
l'informaient  de  leurs  maux  et  de  leurs  besoins;  les 
autres  la  mettaient  au  courant  des  mesures  adoptées 
par  l'administration  et  des  moyens  employés  par  la 
science.  De  mon  cabinet,  j'entendais  fréquemment  de- 
mander :  «Madame  Guizot  y  est-eUe?»  Je  la  voyais, 
avec  une  inquiétude  qu'elle  me  voyait  bien,  mais  dont 
nous  ne  nous  parlions  pas,  sortir,  rentrer,  ressortir 
plusieurs  fois  dans  le  jour  pour  suffire  à  sa  tâche.  Sa 
santé  n'en  fut  point  altérée,  mais  elle  eut  bientôt  à  s'oc- 
cuper de  sa  propre  maison.  Je  fus  moi-même  atteint 
du  choléra;  pas  très -gravement,  assez  cependant 
pour  que  mon  médecin,  le  docteur  Lerminier,  dît  : 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832;.         317 

«  Si  M.  Guizot  avait  peur,  il  serait  bien  malade.  »  Je 
n'eus  à  me  défendre  d'aucune  impression  semblable. 
Pendant  un  jour  seulement,  mon  malaise  fut  extrême; 
j'avais  comme  un  sentiment  de  grand  trouble  et  de 
désorganisation  intérieure.  Les  remèdes,  surtout  l'em- 
ploi continu  de  la  glace,  mirent  fin  à  cet  état;  j'entrai 
rapidement  en  convalescence,  et  ma  femme  put  re- 
prendre au  dehors  son  œuvre  '.  Cette  atmosphère  de 
charité  où  je  vivais  et  ma  propice  indisposition  me  ren- 
dirent l'histoire  du  choléra  de  1832  très-familière;  j'en 
entendais  sans  cesse  parler  ;  j'étais  au  courant  de  tous 
les  incidents,  de  tous  les  travaux,  de  tous  les  sentiments 
qui  s'y  rattachaient.  Je  suis  sorti  de  cette  triste  époque 
plein  d'estime  pour  la  bonté,  le  courage,  le -dévoue- 
ment, le  zèle  intelligent,  la  sympathie  affectueuse,  pour 
toutes  les  vertus  privées  qui  abondent  dans  toutes  les 
classes  de  la  société  française,  et  qui  s'y  déploient  avec 
une  verve  charmante  dès  que  les  grandes  épreuves  les 
appellent.  Il  y  a  là  de  quoi  compenser  bien  des  fai- 
blesses, et  de  puissants  motifs  d'espérer  que  cette  so- 
ciété acquerra  aussi,  avec  le  temps,  les  vertus  publi- 
([ucs  dont  elle  a  besoin  pour  accomplir  sa  destinée  et 
pour  satisfaire  à  son  propre  honneur. 

Au  plus  fort  de  la  crise,  pour  combattre  les  craintes 
de  contagion  et  relever  les  esprits  abattus,  le  gouvernc- 

1  Je  me  donne  le  plaisir  de  publier,  dans  les  Pièces  histori- 
ques, n"  XII,  un  essai  intitulé  :  De  la  Charité  et  de  sa  place  dans 
la  vie  des  femmes,  par  M""  Eliza  Guizot,  écrit  en  18-28,  et  qui  n'a 
été  imprimé  que  dans  un  Recueil  inédit  et  tiré  seulement  à 
soixante  excmi^laires. 


318  CHAPITRE  XIII. 

ment  voulut  faire  une  démarclie  un  peu  éclatante.  Le 
Roi  proposa  d'aller  en  personne,  avec  le  président  du 
Conseil,  visiter  IHôtel-Dieu.  Le  cabinet  n'y  consentit 
point;  mais  M.  le  duc  d'Orléans,  avec  un  généreux  em- 
pressement ,  demanda  à  remplacer  son  père,  et  son 
offre  fut  acceptée.  La  visite  eut  lieu  le  l^^  avril  4832. 
Le  duc  d'Orléans,  M.  Casimir  Périer  et  M.  de  Marbois, 
alors  président  du  Conseil  général  des  hospices  et  âgé  de 
quatre-vingt-sept  ans,  parcoururent  les  salles  des  cholé- 
riques de  l'Hôtel-Dieu,  s'arrêtant  auprès  du  lit  des  ma- 
lades, leur  prenant  les  mains,  causant  avec  eux,  et  les  en- 
courageant par  de  bonnes  et  fermes  paroles.  La  visite 
fut  longue.  Plusieurs  malades,  dix  ou  douze,  selon  le 
rapport  d'un  assistant,  moururent  pendant  sa  durée. 
M.  Lanyer,  jeune  médecin  distingué,  employé  alors  dans 
le  ministère  de  l'intérieur  comme  directeur  des  affaires 
civiles  de  l'Algérie,  avait  accompagné  M.  Casimir  Périer 
dans  cette  visite;  il  l'engagea,  ainsi  que  M.  le  duc  d'Or- 
léans, à  y  mettre  un  terme,  disant  qu'un  plus  long  séjour 
dans  cette  atmosphère  pouvait  être  dangereux  et  était 
complètement  inutile.  Ni  M.  le  duc  d'Orléans,  ni  M.  Pé- 
rier ne  tinrent  compte  de  cet  avis.  Le  prince  discutait, 
avec  une  entière  liberté  d'esprit,  la  question  de  savoir 
si  le  choléra  était  ou  non  contagieux;  et  M.  Périer,  silen- 
cieux et  grave,  éprouvait  et  contenait  visiblement,  en 
présence  de  tant  de  souffrances,  une  profonde  émotion. 
Ils  se  retirèrent  enfin,  et,  rentré  au  ministère  de  l'in- 
térieur, M.  .Périer  se  complaisait  à  raconter  le  courage 
de  ce  jeune  prince  et  de  ce  vieux  magistrat,  l'un  sur 


M.  CASIMIR  PERIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832;.        319 

les  marches  du  trône^  raiitre  sur  le  bord  du  tombeau, 
tous  deux  parfaitement  tranquilles  et  sereins  à  côté  de 
ces  mourants  dont  le  souffle  répandait  peut-être  la  mort. 
Pour  lui,  il  avait,  en  parlant  de  ce  spectacle,  les  yeux 
ardents,  le  teint  pâle,  la  physionomie  altérée,  et  ses 
amis  étaient  pénétrés  d'inquiétude  en  le  regardant. 

Trois  jours  après  cette  lugubre  yisite,  M.  Casimir 
Périer  était  gravement  malade  ;  l'un  de  ses  collègues, 
M.  de  Montalivet,  vint  le  voir,  le  5  avril,  dans  la  soirée  : 
«  Je  le  trouvai  seul,  étendu  sur  un  canapé;  les  meurtres 
commis  la  veille  par  une  foule  furieuse  et  stupide,  sur 
de  prétendus  empoisonneurs,  avaient  fait  sur  son 
esprit  une  impression  navranteni  me  fit,  sur  la  France 
et  sur  lui-même,  les  plus  tristes  prédictions  :  «  Je  vous 
«  l'ai  déjà  dit;  je  sortirai  de  ce  ministère  les  pieds  en 
«  avant.  »  C'étaient  en  effet  les  termes  dont  il  s'était 
servi  avec  moi  le  jour  même  où  il  s'installa  au  ministère 
de  l'intérieur,  le  14  mars  1831.  11  m'entretint  ensuite, 
avec  calme  et  tristesse,  de  l'article  à  insérer  le  lende- 
main dans  le  Moniteur^.  Le  préfet  de  police  arriva.  Je  le 
quittai  en  lui  disant  un  adieu  qui  devait  être  le  dernier. 
Je  ne  l'ai  plus  revu  ^.  » 

Pendant  que  le  choléra,  en  envahissant  M.  Casimir 
Périer,  mettait  en  péril  le  repos  de  la  France,  il  lui  en- 
levait, dans  M.  Cuvier,  une  de  ses  gloires  ^  Au  milieu  de 

1  Pièces  historiques,  n°  XIII. 

'Extrait  d'une  lettre  que  m'a  adressée,  le  18  septembre  1858, 
M.  de  Montalivet,  à  qui  je  dois,  sur  toute  cette  époque,  plusieurs 
renseignements  importants. 

*  On    a  discuté  Iqs  causes   de  la  mort  de  M.   Cuvier.   Pour 


320  CHAPITRE  XIII. 

son  trouble,  la  France  sentit  vivement  cette  perte;  elle  a 
toujours  aimé  la  grandeur  intellectuelle,  et  c'est  aujour- 
d'hui presque  la  seule  qu'elle  se  plaise  à  honorer.  Le 
concours  aux  obsèques  de  M.  Cuvier  fut  très-grand,  et 
un  sentiment  vrai  de  sympathie  et  de  regret  animait 
cette  foule  pressée  d'accourir  pour  rendre  hommage  à 
un  maître  de  la  science,  pressée  de  s'écouler  pour  se 
soustraire  au  péril  du  fléau  qui  l'avait  frappé.  Ce  mé- 
lange de  généreux  respect  et  de  préoccupation  person- 
nelle était  un  spectacle  à  la  fois  noble  et  triste. 

Le  mal  éclata,  chez  M.  Casimir  Périer,  avec  une 
grande  violence  :  «  Des  spasmes  nerveux  soulevaient 
ce  grand  corps  dans  son  lit,  par  une  sorte  de  mouve- 
ment mécanique  dont  la  puissance  irrésistible  était 
effrayante.  C'était  un  douloureux  spectacle  que  celui  de 
cette  intelligence  et  de  cette  volonté  si  énergique  lut- 
tant en  vain  contre  la  matière  '.  »  Queî(iues-uns  des  mé- 
decins appelés  doutaient  que  ce  fût  le  choléra;  la  plu- 
part, et  les  principaux,  l'affirmaient,   et  tout  semble 

avoir,  à  ce  sujet,  l'avis  d'un  juge  parfaitement  compétent,  je 
me  suis  adressé  à  -mon  savant  confrère  et  ami,  M.  Flourens, 
son  digne  successeur  dans  llAcadémie  française  comme  dans 
l'Académie  des  sciences.  Il  m'a  répondu  :  «  Les  causes  de  la 
mort  de  M.  Cuvier  sont  restées  douteuses.  Elle  a  été  attribuée 
au  choléra,  et  il  est  très-probable  que  le  choléra  a  en  effet 
agi,  mais  seulement  d'une  manière  latente.  Les  symptômes 
manifestes  de  la  maladie  furent  ceux  d'une  paralysie  qui,  du 
bras  droit,  gagna  successivement  le  pharynx  et  les  organes 
respiratoires.  » 

'  Extrait  d'une  lettre  que  m'a  adressée,  le  27  septembre  1858, 
sur  la  maladie  et  les  derniers  jours  de  M.  Casimir  Périer, 
M.  Lanyer,  qui  l'avait  accoinpagné  à  l'Hôtel-Dieu,  et  qui,  de- 
puis ce  jour,  resta  constamment  auprès  de  lui. 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  .1831-1832.         321 

indiquer  qu'ils  avaient  raison.  A  côté  de  M.  Périer,  dans 
le  ministère  de  Tintérieur,  onze  personnes  en  étaient 
en  même  temps  attacpiées^  et  son  collègue,  M.  d'Artrout, 
({ui  Tarait  accompagné  dans  la  visite  à  rHôtel-Dieu, 
était  frappé  comme  lui,  et  presque  en  aussi  grand  dan- 
ger. Au  bout  de  quelques  jours,  une  amélioration  sen- 
sible donna  quelques  espérances;  ce  fut,  entre  les 
médecins,  le  moment  des  doutes,  des  discussions  et  des 
essais  divers;  pendant  six  semaines,  ils  luttèrent  de 
toute  leur  science,  et  le  malade  de  toute  la  force  de  son 
âme,  contre  le  mal  toujours  renaissant  et  croissant; 
mais  tous  les  efforts  étaient  vains;  la  fièvre  devenait  de 
jour  en  jour  plus  ardente;  l'extrême  susceptibilité  ner- 
veuse de  M.  Périer  allait  souvent  jusqu'au  délire. 
Au  milieu  de  son  mal,  l'avenir  de  son  pays  et  de  la 
bonne  politique  dans  son  pays  était  sa  constante  pré- 
occupation. Il  en  parlait  à  ceux  qui  l'entouraient;  il  s'en 
parlait  tout  haut  à  lui-même  dans  les  accès  de  la  fièvre. 
Son  fils  aîné  arriva  d'Angleterre;  M.  Périer  ne  l'entretint 
pendant  plus  d'une  heure  que  de  la  Conférence  de  Lon- 
dres et  du  règlement  des  affaires  de  Belgique.  Malgré 
l'affection  qu'il  portait  à  ce  fils,  il  ne  se  laissa  aller  à  au- 
cun attendrissement,  ne  manifesta  aucune  faiblesse;  la 
paix  de  l'Europe  paraissait  sa  seule  pensée.  Quand  son 
esprit  se  portait  sur  les  affaires  de  fintérieur,  il  exprimait 
pour  l'ordre  social,  surtout  pour  la  propriété,  première 
base  de  l'ordre  social,  les  plus  vives  alarmes,  ne  se  fai- 
sant aucune  illusion  sur  la  valeur  de  ses  succès  contre 
l'anarchie,  et  sachant  bien  que,  s'il  avait  arrêté  la  ruine 

T.  n.  21 


32  2  CHAPITRE  XIII. 

de  l'ordre,  il  n'avait  pas  assuré  sa  victoire  :  «  J'ai  les 
ailes  coupées,  disait-il;  je  suis  bien  malade,  mais  le  pays 
est  encore  plus  malade  que  moi.  » 

Le  pays  suivait  avec  anxiété  les  progrès  de  cette  ma- 
ladie qui  le  menaçait  de  retomber  lui-même  dans  tout 
son  mal.  Quand  on  apprit,  le  10  mai  au  matin,  que 
M.  Casimir  Périer  venait  de  succomber,  un  vif  mouve- 
ment de  regret,  de  reconnaissance  et  d'alarme  éclata, 
en  province  comme  à  Paris,  parmi  les  propriétaires, 
les  négociants,  les  manufacturiers,  les  magistrats,  dans 
toute  cette  population  amie  de  l'ordre  qu'il  avait  com- 
prise et  défendue  mieux  qu'elle  ne  savait  se  com- 
prendre et  se  défendre  elle-même.  Elle  accourut  en 
foule  à  ses  obsèques  ;  elle  s'empressa  de  souscrire 
pour  lui  élever  un  monument.  Les  détails  de  cet 
élan  d'estime  publique  sont  partout.  Je  me  joignis 
au  départ  du  convoi  funèbre;  mais  à  peine  remis  de  ma 
propre  attaque  de  choléra,  je  ne  pus  l'accompagner  jus- 
qu'au cimetière.  Parmi  les  discours  qui  y  furent  pro- 
noncés, celui  de  M.  Royer-Collard,  et  parmi  les  écrits 
consacrés  à  la  mémoire  de  M.  Casimir  Périer  la  Notice 
que  M.  de  Rémusat  a  placée  en  tête  du  recueil  de  ses 
Discours,  ont  seuls  une  valeur  historique  :  dans  l'un,  le 
caractère  public,  dans  l'autre  le  caractère  personnel  de 
M.  Casimir  Périer  sont  peints  avec  autant  d'éclat  que  de 
vérité.  L'un  et  l'autre  méritent  de  survivre  au  moment 
qui  les  inspira*.  Ce  sont  de  beaux  exemples  d'admiration 

1  Pièces  historiqties,  n"  XIV. 


1 


M.  CASIMIR  PÉRIER  ET  LA  PAIX  (1831-1832).         323 

grave  et  de  sympalliie  clairvoyante.  Une  année  de  gou- 
vernement, qui  fut  un  long  combat  sans  résultat  com- 
plet ni  assuré,  avait  suffi  pour  conquérir  à  M.  Casimir 
Périer  ces  sentiments  des  juges  les  plus  difficiles . 
comme  du  public  français  et  européen. 


CHAPITRE  XIV 


INSURRECTIONS  LEGITIMISTE  ET  REPUBLICAINE.  —  OP- 
POSITION PARLEMENTAIRE.  —  FORMATION  DU  CABI- 
NET DU  11  OCTOBRE  1832. 

État  des  esprits  après  la  mort  de  M.  Casimir  Périer  ;  —  dans  le 
gouvernement;  —  dans  les  divers  partis.  —  Insurrection  lé- 
gitimiste dans  les  départements  de  l'Ouest,  —  Principe  et 
sentiments  du  parti  légitimiste. — M^^la  duchesse  de  Berry. — 
Principe  et  sentimeiit.s  du  parti  républicain.  —  Ses  préparatifs 
d'insurrection  à  Paris. —  Manifeste  ou  Comjite  rendu  de  l'opposi- 
tion parlementaire. —  Ses  motifs  et  son  caractère. — Courage  et 
insuffisance  du  cabinet. — On  pense  à  M.  de  Talleyrand  comme 
premier  ministre.  —  Voyage  de  M.  de  Rémusat  à  Londres.  — 
M.  de   Talleyrand   s'y  refuse.  —  Mort  du  général   Lamarque. 

—  Insurrection  républicaine  des  5  et  6  juin  1832.  —  Energique 
résistance  du  parti  de  l'ordre.  —  Le  roi  parcourt  Paris.  —  Je 
me  rends  aux  Tuileries.  —  Visite  aux  Tuileries  de  MM.  Laf- 
fitte,  Odilon-Barrot  et  Arago.  —  Leur  conversation  avec  le 
roi.  —  Faiblesse  croissante  du  cabinet  malgré  sa  victoire.  — 
Ses  deux  fautes.  —  Mise  en  état  de  siège  de  Paris.  —  Arres- 
tation de  MM.  de  Chateaubriand,  Fitz-James,  Hyde  de  Neu- 
ville et  Berryer.  —  Tentative  du  roi  pour  conserver  le  cabi- 
net en  le  fortifiant.  —  M.  Dupin.  —  Urgence  de  la  situation. 

—  Le  roi  nomme  le  maréchal  Soult  président  du  conseil  et 
le  charge  de  former  un  cabinet.  —  Le  duc  de  Broglie  est  ap- 
pelé à.  Paris.  —  Il  fait  de  mon  entrée  dans  le  cabinet  la  con- 
dition de  la  sienne.  —  Objections  et  hésitation.  —  Le  maré- 
chal Soult  fait  une  nouvelle  proposition  à  M.  Dupin,  qui  re- 
fuse. —  On  me  propose  et  j'accepte  le  ministère  de  l'instruc- 
tion publique.  —  Formation  du  cabinet  du  11  octobre  1332. 

(IG  mai  —  11  octobre  1832.) 

Le  15  mai  1832,  pendant  que  M.  Casimir  Périer  vivait 
encore,  lu  Journal  des  Débals,  défenseur  éprouvé  et  in- 


LE  GOUVERNEMENT  APRÈS  LA  MORT  DE  yi.  C.  PÉRIER.  325 

terprète  presque  avoué  du  gouvernoment,  disait  : 
«  C'est  une  erreur  étrange  que  de  s'obstiner  à  confoD- 
dre  le  système  et  le  ministère  du  13  mars,  comme  si  le 
système  était  né  et  devait  s'éteindre  avec  tel  ou  tel 
homme.  Non  pas,  à  Dieu  ne  plaise,  qu'il  entre  dans 
notre  pensée  de  rabaisser  le  moins  du  monde  les  im- 
menses services  rendus  par  l'homme  au  système  ! 
M.  Casimir  Périer  a  courageusement  accepté  la  mission 
de  faire  prévaloir  le  système  que  tous  les  esprits  éclai- 
rés et  tous  les  bons  citoyens  avaient  déjà  reconnu  et 
proclamé  le  seul  capable  de  sauver  la  France.  Cette 
mission,  il  l'a  remplie  avec  une  énergie  et  un  talent 
qui  lui  assurent  une  mémoire  immortelle.  Mais  M.  Ca- 
simir Périer  n'a  point  créé  son  système;  il  n'a  eu  que 
le  mérite  de  le  discerner  et  de  l'adopter  franchement. 
C'est  la  force  de  l'opinion  nationale  qui  a  poussé  aux 
affaires  M.  Casimir  Périer  et  ses  collègues;  c'est  le  sys- 
tème qui  a  fait  le  ministère  du  13  mars,  et  non  pas  le 
ministère  du  13  mars  qui  a  fait  le  système.  Le  système 
du  13  mars  a  pris  naissance  au  moment  même  de  la 
Révolution  de  Juillet.  Ce  n'est  autre  chose  que  le  sys- 
tème de  la  monarchie  constitutionnelle  opposé  à  la  ré- 
publique pure,  ou  à  la  monarchie  républicaine,  ce  qui 
se  ressemble  beaucoup.  Ce  système  était  né  avant  M.  Ca- 
simir Périer;  il  lui  survivra  si  le  malheur  veut  que 
M.  Casimir  Périer  soit  enlevé  à  la  France.  » 

Le  surlendemain  17  mai,  M.  Casimir  Périer  était 
mort,  et  le  Moniteur,  en  l'annonçant  offlciellement, 
s'exprimait  en  ces  termes  :  «  La  nation  s'est  attachée  au 


326  CHAPITRE  XIV. 

système  que  le  ministère  du  13  mars  s'appliquait  à  faire 
triompher  :  à  l'intérieur,  la  Charte  ;  à  l'extérieur,  la 
paix.  Il  n'appartiendrait  pas  au  caprice  de  quelques  in- 
dividus d'y  rien  changer  ;  c'est  le  vœu  du  pays,  car  ce 
fut  l'esprit  des  élections  de  1831  et  des  majorités  par- 
lementaires dans  la  session  qui  les  suivit.  Constitulion- 
nellement,  ce  système  doit  donc  rester  intact,  il  est  dans 
la  pensée  des  trois  pouvoirs.  Politiquement*  il  est  dans 
la  nature  des  choses  ;  c'est  la  base  du  nouveau  droit 
public  consacré  par  le  traité  du  15  novembre  *.  Devant 
l'Europe  et  devant  les  Chambres,  c'est  donc  un  système 
convenu,  et  la  bonne  foi  comme  la  responsabilité  des 
dépositaires  de  l'autorité  royale  leur  commande  de  pré- 
server d'aucune  atteinte  les  principes  dont  l'application 
leur  a  été  confiée.  Que  la  France,  veuve  d'un  grand  ci- 
toyen, sache  donc  bien  qu'il  n'y  a  rien  de  changé  dans 
ses  destinées  politiques;  c'est  elle-même  qui  se  les  est 
faites;  elle  seule  pourrait  les  changer,  et  elle  ne  le  veut 
pas.  Elle  veut  toujours  la  paix,  elle  veut  toujours  la 
Charte;  et  son  gouvernement  restera  fidèle  à  la  mission 
qu'il  a  reçue  de  lui  conserver  ces  deux  biens  K  » 

Les  malveillants  et  les  esprits  qui  se  croient  sagaces 
jtarce  qu'ils  sont  soupçonneux  virent  dans  ce  langage 
tout  autre  chose  que  le  désir  de  rassurer  la  France  : 
c'était,  dirent-ils,  l'explosion  de  la  jalousie  du  Roi  en- 
vers M.  Casimir  Périer,  et  de  son  dessein  de  ne  voir  ou 

1  Adopté  par  la  Conférence  de  Londres  et  ratifié  par  les  cinq 
puissances  pour  régler  la  séparation  de  la  Belgique  et  de  la 
Hollande. 


LE  GOUVERNEMENT  APRÈS  LA  MORT  DE  M.  C.  PÉRIER.327 

de  ne  laisser  voir  dans  ses  ministres  que  les  instru- 
ments de  sa  politique,  en  s'en  attribuant  à  lui-même 
tout  l'honneur.  Louis  XIV  disait  :  «  L'État,  c'est  moi;  » 
le  roi  Louis -Philippe  veut  dire  :  «  Mon  gouverne- 
ment, c'est  moi  K  »  Les  prétextes,  légers  mais  spé- 
cieux, ne  manquaient  pas  à  cette  imputation  :  ce  prince 
avait  des  vivacités  d'impression  et  des  intempérances 
de  langage  qui  lui  donnaient  quelquefois  les  airs 
de  défauts  qu'au  fond  il  n'avait  pas  et  de  fautes  qu'en 
définitive  il  ne  faisait  pas  :  il  aimait  la  popularité  et  il 
était  enclin  à  croire  le  public  injuste  envers  lui;  deux 
penchants  qu'il  a  patriotiqucment  surmontés  pour  sou- 
tenir la  politique  qu'il  jugeait  bonne  et  pour  servir  les 
vrais  intérêts  de  la  France.  Mais,  dans  cette  lutte  inté- 
rieure, il  voulait  avoir  au  moins  le  mérite  de  son  sa- 
crifice, et  que  la  France  sût  bien  que,  si  elle  jouissait 
des  bienfaits  de  l'ordre,  de  la  liberté  légale  et  de  la  paix, 
c'était  à  lui  surfout  qu'elle  les  devait.  Or,  le  gouverne- 
ment représentatif  a  ce  résultat  inévitable  que  ce  ne 
sont  pas  les  délibérations  du  Conseil,  mais  les  effets  de 
la  scène  qui  frappent  le  public  ;  il  peut  arriver  que  le 
Roi  soit  pour  beaucoup  dans  la  politique  qui  prévaut, 
mais  les  ministres  en  sont  toujours  les  acteurs;  c'est  à 
eux  surtout  que  vont  les  honneurs  du  succès  comme 
les  travaux  et  les  périls  du  combat,  car  ils  y  engagent 
toute  leur  destinée.  Et  puis  ils  sortent  des  rangs  du 
pays;  ils  sont  ses  représentants  immédiats  et  comme 

1  Pièces  historiques,  n"  XV. 


328  CHAPITRE  XIV. 

ses  champions  d'élite  pour  son  service  et  sa  défense.  Il 
est  naturel  que  ses  regards  et  ses  sentiments  se  portent 
d'abord  sur  eux;  c'est  même  l'un  des  principaux  mérites 
du  régime  constitutionnel  qu'il  en  soit  ainsi,  et  que  la 
royauté  n'ait  pas  à  subir  les  chances  de  l'arène.  Mais  si 
la  sécurité  du  trône  y  gagne,  il  peut  arriver  que  l'amour- 
propre  du  prince  en  souffre;  et  s'il  en  souffre  injuste- 
ment, si  la  part  qui  lui  revient  effectivement  dans  l'a- 
doption, le  maintien  et  le  succès  de  la  bonne  poli- 
tique ne  lui  est  pas  faite  dans  l'opinion  publique,  si 
en  même  temps  le  cours  des  idées  populaires  et  des 
hommes  qui  les  représentent  tend  à  le  repousser  de 
plus  en  plus  dans  l'ombre,  si  d'autres  amours-propres 
s'élèvent  en  face  de  l'amour-propre  royal  et  lui  contes- 
tent ses  satisfactions  légitimes,  alors  surviennent  ces 
susceptibihtés  d'influence  ou  de  renommée,-  ces  in- 
quiétudes sur  l'injustice  et  l'ingratitude  publiques,  ces 
mouvements  naturels  du  cœur  humain  que  le  plus  sage 
prince  ne  réussit  guère  à  supprimer  absolument,  et  qui 
lui  prêtent,  pour  peu  qu'il  s'y  laisse  aller,  des  appa- 
rences que  la  conduite  la  plus  modérée,  la  plus  con- 
stitutionnelle, ne  suffit  pas  toujours  à  effacer.  C'est  la 
difficile  situation  dont  le  roi  Louis-Philippe,  dans  son 
attitude  et  son  langage,  n'a  pas  toujours  tenu  assez  de 
compte,  et  dont  il  a  eu  injustement  à  souffrir. 

Les  rois  oubhenttrop  d'ailleurs  avec  quelle  rapidité 
leurs  moindres  impressions,  et  les  dispositions  qu'ils 
laissent  entrevoir  en  se  hâtant  de  les  contenir,  fournis- 
sent à  leur  entourage   les  occasions  d'un  zèle  où  le 


LE  GOUVERNEMENT  APRÈS  LA  MORT  DE  M.  C.  PÊRIER.  329 

public  croit  reconnaître  leur  propre  pensée.  Peu  de 
jours  après  la  mort  de  M.  Casimir  Pcrier,  j'étais  aux 
Tuileries,  dans  le  salon  de  la  Reiife;  un  membre  de  la 
Chambre  des  Députés,  homme  de  sens  et  très-dévoué 
au  Roi,  dit  à  l'un  des  officiers  intimes  de  la  cour  : 
a  Quel  fléau  que  le  choléra.  Monsieur,  et  quelle  perte 
que  celle  de  M.  Périer  ! — Oui  certainement,  monsieur; 
et  la  fille  de  M.  Mole,  cette  pauvre  madame  de  Cham- 
plàtreux  !  »  comme  pour  atténuer,  en  le  comparant  k 
une  douleur  très-légitime  mais  purement  de  famille, 
le  deuil  public  pour  la  mort  d'un  grand  ministre.  Je  ne 
doute  pas  que  si  le  roi  Louis  Philippe  eût  entendu  ce 
propos,  il  n'en  eût  senti  l'inconvenance;  mais  les  ser- 
viteurs ont  des  empressements  qui  vont  fort  au  delà 
des  désirs  des  rois,  et  celui-là  croyait  plaire  en  repous- 
sant M.  Casimir  Périer  dans  la  foule  des  morts  que  le 
choléra  avait  frappés. 

Non-seulement  rien,  dans  le  langage  du  Roi  et  de  son 
gouvernement  après  la  mort  de  M.  Casimir  Périer,  ne 
laissa  paraître  un  tel  sentiment  ;  mais  ce  langage, 
comme  on  le  voit  dans  le  Monileur  que  je  viens  de 
rappeler,  fut  remarquablement  modeste.  En  donnant 
à  la  France  la  certitude  que  la  pohtique  d'ordre  et  de 
paix  du  cabinet  du  13  mars  serait  maintenue,  on  n'en 
faisait  point  remonter  au  Roi  le  mérite;  son  nom  n'é- 
tait pas  même  prononcé;  c'était  à  la  France  elle-même 
qu'on  reportait  l'honneur  du  passé  et  l'espérance  de 
l'avenir  :  «  La  France  a  fait  elle-même  ses  destinées;  elle 
seule  pourrait  les  changer  et  elle  ne  le  veut  pas.  » 


330  CHAPITRE  XIV. 

La  France  en  effet  ne  le  voulait  pas  ;  mais  sa  volonté 
confuse  et  chancelante  serait  demeurée  vaine  si  la  vo- 
lonté précise  et  constante  du  roi  Louis  Philippe  n'était 
venue  en  aide  et  aux  ministres  qu'il  avait  adoptés,  et 
aux  majorités  parlementaires  que  ses  ministres  avaient 
ralhées  autour  du  trône.  Roi,  Chambres,  cabinet  du 
13  mars,  tous  a\aient  droit  de  réclamer  la  pohtique 
d'ordre  et  de  paix  comme  la  leur,  car  ils  l'avaient  tous 
efdcacement  soutenue.  Et  les  collègues  que  M.  Casimir 
Périer  laissait  après  lui  avaient  droit  aussi  de  parler 
en  leur  propre  nom,  car  ils  étaient  sincèrement  réso- 
lus à  poursuivre  et  à  défendre  son  œuvre,  en  fidèles 
héritiers. 

Mais  M.  Casimir  Périer  à  peine  mort,  on  reconnut 
combien  son  héritage  était  lourd,  et  lui-même  néces- 
saire pour  le  garder.  C'est  une  remarque  vulgaire  qu'on 
ne  mesure  bien  la  place  que  tenait  un  homme  que  lors- 
que elle  est  vide;  et  le  vide  se  fait  durement  sentir 
quand  la  nécessité  d'agir  devient  pressante  au  moment 
même  où  manque  le  grand  acteur. 

Dans  les  meilleurs  jours  du  ministère  de  M.  Casimir 
Périer,  les  partis  ennemis  n'avaient  pas  cessé  de  con- 
spirer :  quand  ils  virent  la  France  troublée  par  le  choléra 
et  le  premier  ministre  lui-même  atteint,  ils  jugèrent  le 
moment  favorable  pour  redoubler  leurs  elforts.  Dans  le 
cours  du  mois  de  mai  1832,  pendant  que  le  chef  du 
cabinet  était  aux  prises,  dans  les  rues  avec  une  terreur 
anarchique  et  dans  son  lit  avec  la  mort,  les  légiti- 
mistes soulevèrent  dans  l'Ouest  la  guerre  civile;  les 


INSURRECTIONS  LÉGITIM.  ET  RÉPUBLIC.  (1832).     331 

républicains  s'armèrent  pour  une  grande  insurrection 
dans  Paris;  l'opposition  parlementaire  se  réunit  pour 
préparer,  en  l'absence  des  Chambres,  sous  le  nom  de 
Compte  rendu  ou  Manifeste  à  nos  commettants,  une 
attaque  générale  et  solennelle  contre  la  politique  qu'elle 
avait  combattue  pendant  la  session. 

Entre  les  mobiles  qui  peuvent  pousser  les  hommes  à 
conspirer  ou  à  se  soulever  pour  renverser  le  gouverne- 
ment établi,  l'un  des  plus  puissants,  le  plus  puissant 
peut-être,  c'est  l'idée  du  droit  à  rétablir  au  sein  même 
du  gouvernement,  du  pouvoir  légitime  à  mettre  à  la 
place  d'un  pouvoir  usurpateur.  On  parle  beaucoup  de 
la  puissance  des  intérêts,  et  bien  des  gens  croient  faire 
preuve  de  sagacité  et  de  bon  sens  en  disant  (pie  l'intérêt 
seul  fait  agir  les  hommes.  Ce  sont  de  vulgaires  et  su- 
perficiels observateurs.  L'histoire  est  là  pour  montrer 
quel  degré  d'oppression,  d'ini(juité,  de  souffrance,  de 
malheur  peuvent  supporter  les  hommes,  quand  les 
intérêts  personnels  sont  seuls  en  jeu,  avant  de  recourir, 
pour  se  délivrer,  aux  conspirations  et  aux  insurrec- 
tions. Si  au  contraire  ils  croient,  ou  si  seulement  cer- 
tains groupes  d'hommes  dans  la  société  croient  que  le 
pouvoir  qui  les  gouverne  n'a  pas  en  lui-même,  par  son 
origine  et  sa  nature,  droit  de  les  gouverner,  tenez  pour 
certain  que  les  conspirations  et  les  insurrections  naî- 
tront et  renaîtront  obstinément  parmi  eux.  Tant  l'idée 
du  droit  a  d'empire  sur  les  hommes  !  Tant  la  dignité 
instinctive  de  leur  nature  leur  inspire  le  besoin  de  ne 
se  soumettre  qu'au  pouvoir  qui,  dans  leur  pensée,  a 


332  CHAPITRE  XIY. 

droit  à  leur  obéissance,  et  de  le  chercher  jusqu'à  ce 
que  leurs  yeux,  en  s'élevant,  le  voient  en  efîet  au- 
dessus  d'eux  ! 

Telle  est  la  puissance  de  cette  idée  qu'elle  peut  jeter 
ceux  qu'elle  possède  dans  l'injustice  et  l'imprudence 
extrêmes,  et  faire  taire  en  eux  non -seulement  la 
voix  de  l'intérêt  personnel,  des  affections  de  famille, 
du  sens  commun,  du  péril  évident  et  vain,  mais  la 
voix  même  de  la  patrie  et  des  devoirs  qu'elle  impose 
à  ses  enfants.  Après  de  longs  et  violents  troubles 
civils ,  ce  que  cherche  surtout  la  patrie ,  son  plus  gé- 
néral désir  comme  son  plus  impérieux  besoin ,  c'est  la 
présence,  en  fait,  d'un  gouvernement  juste  et  sage,  qui 
lui  assure  l'ordre  et  la  liberté,  qui  protège  équitable- 
ment  tous  les  droits,  tous  les  intérêts,  et  dirige  bien, 
au  dehors  comme  au  dedans ,  les  affaires  communes 
de  la  société.  C'est  l'infirmité  des  choses  humaines 
que  les  meilleures  ont  souvent  de  tristes  origines,  et 
que  la  violence  se  rencontre  dans  le  berceau  des  plus 
utiles  institutions  et  des  plus  nécessaires  pouvoirs. 
Mais  quand  les  pouvoirs  et  les  institutions  sortis  de 
leur  berceau  grandissent  et' se  développent  régulière- 
ment, quand  le  gouvernement,  plus  ou  moins  issu 
de  la  force  plus  ou  moins  légitime,  s'acquitte  bien 
de  sa  mission  et  satisfait  aux  vœux  comme  aux  besoins 
généraux  de  la  société ,  ce  que  demande ,  ce  qu'a  droit 
de  demander  alors  la  patrie,  c'est  qu'on  ne  conspire 
plus,  qu'on  ne  se  soulève  plus,  que,  si  l'on  est  mécon- 
tent ou  triste,  on  se  tienne  à  l'écart,  on  attende  les 


INSURRECTIOxNS  LÉGITIM.  ET  RE1>UB[,1C.  (1832).     33;j 

arrêts  du  temps,  et  qu'en  attendant  on  la  laisse  jouir 
de  son  repos,  de  sa  prospérité,  de  ses  libertés,  qu'on 
ne  lui  donne  pas  à  recommencer  sans  cesse  ce  dur 
et  périlleux  travail  de  l'enfantement  d'un  gouverne- 
ment voué,  dès  qu'il  sera  né  et  quoi  qu'il  fasse,  à  se 
défendre  contre  une  guerre  à  mort.  Mais  ne  compte/ 
pas  que,  chez  les  hommes  exclusivement  préoccu- 
pés de  l'origine  et  du  titre  primitif  des  pouvoirs,  ce  cri 
de  la  patrie  l'emporte  sur  leur  propre  passion  ;  ne 
vous  flattez  pas  qu'en  présence  d'un  gouvernement 
auquel  ils  ne  reconnaissent  pas  le  droit  de  gouver- 
ner, ils  reconnaissent  ses  mérites  et  s'y  résignent;  ils 
seront  ^  envers  lui ,  mille  fois  plus  exigeants  qu'ils  ne 
l'ont  été,  qu'ils  ne  le  seraient  encore  envers  le  gouver- 
nement dont  ils  proclament  le  droit;  ils  persisteront 
à  voir  en  lui  un  péché  originel  pour  lequel  il  n'y  a 
point  de  rédemption.  Ils  feront  plus  :  ils  ne  tiendront, 
en  l'attaquant,  nul  compte,  je  ne  dis  [)as  seulement  des 
périls  de  l'entreprise,  mais  des  chances  de  succès;  ils 
seront  aussi  aveugles  dans  l'appréciation  de  leurs  forces 
(pi'obstinés  dans  la  poursuite  de  leur  dessein  ;  ils  se 
lanceront  dans  des  tentatives  désrspérées,  indilférents 
au  risque  de  relancer  leur  patrie  dans  le  chaos  et  les 
ténèbres  des  révolutions. 

Que  sera-ce  si  de  grands  exempl(.'S  de  dévouement  et 

de  courage  viennent  ajouter  leur  em[)ire  à  celui  des 

principes?  C'est  l'honneur  de  l'humanité  que  les  causes 

■    malheureuses  et  tenues  pour  légitimes  font  des  héros 

et  des  martyrs.   Et  quand  des  liéros  et  des  martyrs 


334  CHAPITRE  XIV. 

ont  apparu,  peu  importe  le  petit  nombre  des  fidèles  ; 
peu  importent  la  faiblesse  des  moyens  et  l'incertitude 
des  espérances;  l'entbousiasme  se  joint  au  devoir; 
les  plaisirs  de  l'émotion  et  de  l'action  tiennent  lieu 
des  joies  de  la  force  et  des  sourires  de  la  fortime; 
on  se  satisfait,  on  s'exalte  dans  le  sentiment  des  périls 
qu'on  affronte  pour  son  clief  ou  pour  sa  foi;  on  se 
comptait  dans  le  mépris  des  lâches  qui  désertent  la 
bonne  cause.  Et  les  politiques  voient  avec  surprise  se 
déployer  dans  les  tentatives  les  plus  insensées,  les  plus 
dénuées  de  chance,  des  prodiges  de  persévérance  et 
d'énergie,  d'intelligence  et  de  vertu. 

Ce  fut  à  ane  double  explosion  de  tels  adversaires 
qu'aussitôt  après  la  mort  de  M.  Casimir  Périer  se 
trouva  en  butte  le  cabinet  qui  lui  survivait  :  les  légiti- 
mistes et  les  républicains  se  levèrent  en  même  temps, 
réclamant  les  uns  et  les  autres,  au  nom  de  leur  prin- 
cipe, le  droit  exclusif  de  gouverner  la  France.  Les 
grands  conseillers  du  parti  légitimiste,  les  politiques 
clairvoyants  qui  vivaient  à  Paris,  M.  de  Chateaubriand, 
M.  Berryer,  le  duc  de  Fitz-James,  n'étaient  point  d'avis 
de  l'insurrection  et  s'efforcèrent  de  la  prévenir.  M.  Ber- 
ryer se  rendit,  en  leur  nom,  dans  l'Ouest  pour  en 
détourner  madame  la  duchesse  de  Berry  qui  venait  d'y 
arriver.  Parmi  les  chefs  vendéens  eux-mêmes,  plu- 
sieurs des  principaux  avaient,  dès  l'origine,  averti  la 
princesse  «lue  l'entreprise  leur  semblait  inopportune, 
que  les  armes  et  les  munitions  leur  manquaient,  qu'ils 
ne   pouvaient  promettre   ni  un  grand   soulèvement. 


INSURRECTIONS  LÉGITIM.  ET  RÉI'UBLIC.  (1832).    335 

ni  de  bonnes  chances  de  succès.  A  plusieurs  reprises, 
on  délibéra,  on  hésita,  on  fut  sur  le  point  de  renoncer. 
Mais  les  passions  oisives,  el  qui  entrevoyent  un  terme 
à  leur  oisiveté,  sont,  de  toutes,  les  plus  ingouver- 
nables; d'Ecosse  en  Italie,  d'Italie  en  France,  entre 
le  vieux  roi  Charles  X  à  Holyrood,  madame  la  du- 
chesse de  Berry  à  Massa  et  ses  correspondants  dans 
les  départements  du  Midi  et  de  l'Ouest,  les  fds  du  com- 
plot étaient  noués,  les  plans  formés ,  les  agents  en 
mouvement  ;  bravant  les  périls  de  la  mer  et  de  la 
terre,  se  vouant  avec  courage  à  une  vie  errante  et 
dure,  la  princii)ale  personne  du  parti  et  du  dessein 
était  arrivée  sur  les  lieux ,  au  milieu  de  ses  amis. 
Princesse,  femme  et  mère,  que  de  causes  d'illusion 
pour  elle  et  d'entraînement  autour  d'elle  !  Etre  venue 
si  légèrement,  s'en  retourner  sans  avoir  rien  fait,  c'é- 
tait pis  ([ue  la  défaite;  c'était  une  nouvelle  et  plus 
fatale  abdication.  Il  y  a  des  impressions  qui  décident 
de  la  conduite  des  partis  et  auxquelles  se  soumettent 
ceux-là  même  qui  les  jugent  et  les  déplorent  :  pré- 
l)arée  depuis  longtemps,  avortée  à  Marseille,  décon- 
seillée et  presque  décommandtie  dans  l'Ouest  à  la  veille 
de  l'exécution,  la  prise  d'armes  légitimiste  éclata  enfin, 
avec  la  mère  de  Henri  V  à  la  tète,  au  moment  môme  où 
le  chef  du  cabinet  du  13  mars  descendait  au  tombeau. 
Dans  le  parti  républicain,  chefs  et  soldats,  la  situa- 
tion et  les  dispositions  étaient  les  mêmes  :  là  aussi 
les  chefs  n'avaient  nulle  envie  de  l'insurrection  et 
ne  croyaient  pas  à  son  succès.  Quelque  vive  (juc  fût  son 


336  CHAPITRE  XIV. 

hostilité,  je  ne  pense  pas  que  M.  de  La  Fayette  entrât 
alors  activement,  comme  il  l'avait  fait  sous  la  Restau- 
ration, dans  les  complots  de  renversement.  M.  Ar- 
mand Carrel ,  clairvoyant  et  dédaigneux ,  ne  leur  por- 
tait guère  plus  de  goût  que  de  confiance.' M.  Garnier 
Pages  savait  très-bien  qu'il  était  plus  propre  à  fronder 
la  monarchie  à  la  tribune  en  y  faisant  apparaître  la 
République,  qu'à  attaquer  le  gouvernement  du  Roi 
dans  les  rues  en  y  promenant  le  drapeau  républicain. 
M.  Godefroi  Cavaignac  lui-même,  malgré  l'àpreté  de 
ses  passions ,  avait  trop  d'esprit  pour  s'abandonner 
aveuglément  à  celles  de  ses  aveugles  amis.  Mais  parmi 
les  républicains,  bien  plus  encore  que  parmi  les  légi- 
timistes, le  sentiment  et  l'avis  des  chefs  étaient  de  peu 
de  valeur;  en  toute  occasion,  i's  étaient  emportés  dans 
le  mouvement  de  leur  peuple,  n'ayant  pas  plus  le 
courage  de  s'en  séparer  que  la  force  de  le  contenir. 
M.  Casimir  Périer  mort,  tous  les  démocrates,  pohti- 
ques  ou  anarchiques,  crurent  leur  jour  venu  et  repri- 
rent leurs  allures  de  violence  et  d'agression.  Les  so- 
ciétés secrètes  se  réunirent  :  les  Amis  du  peuple  bri- 
sèrent les  scellés  que  l'autorité  avait  fait  apposer  sur 
la  maison  où  ils  tenaient  leurs  séances  ;  le  commis- 
saire de  police  et  les  officiers  municipaux  qui  se  pré- 
sentèrent furent  maltraités.  Au  nom  de  la  souveraineté 
du  peuple  comme  au  nom  de  la  légitimité,  dans  les 
rues  de  Paris  comme  dans  les  campagnes  de  l'Ouest,  la 
guerre  civile  se  rallumait. 
En  présence  de  cette  fermentation,  et  pour  chercher 


COMPTE  RENDU  DE  L'OrPOSITlON  (1832}.  337 

aussi  sa  part  dans  les  chances  de  succès  que  semblait 
ouvrir  à  tous  les  partis,  légaux  ou  illégaux,  la  mort 
de  M.  Casimir  Périer,  l'opposition  parlementaire  voulut 
faire  un  acte  solennel.  Sa  situation  était  diflicile  :  la 
tribune  était  fermée  ;  les  députés  ne  pouvaient,  en 
usant  d'un  droit  incontesté ,  venir,  chacun  à  son  tour 
et  dans  la  mesure  de  ses  opinious  et  de  ses  désirs, 
porter  au  pouvoir  des  coups  divers  et  pourtant  tous 
sentis.  Il  fallait  qu'ils  parlassent  tous  en  commun,  d'une 
seule  voix,  et  en  dehors  du  théâtre  naturel  où  toutes 
leurs  voix  avaient  mission  de  se  faire  entendre.  Ils 
eurent  grand'peine  à  se  mettre  d'accord  sur  l'expres- 
sion unique  d'idées  et  d'intentions  très-différentes:  les 
opposants  constitutionnels  et  dynastiques  demandaient 
à  rester  sous  le  drapeau  de  la  monarchie  ;  les  répu- 
blicains voulaient  (pie  celui  de  la  république  se  fît 
entrevoir.  De  ce  conflit  forcé  d'aboutir  à  un  concert, 
il  résulta,  sous  le  nom  de  Compte  rendu,  une  sorte  de 
cantate  politique  en  prose,  résumé  vague  des  idées  déjà 
si  vagues  que  l'opposition   avait  produites  dans  les 
Chambres  ou  dans  les  journaux,  et  répétition  mono- 
tone des  griefs  qu'elle  avait  déjà  si  souvent  répétés. 
Ni  la  modération  de  M.  Odilon  Barrot  ne  parvint  à 
effacer  le  caractère  dur  et  agressif  de  ce  document 
ni  le  savoir-faire  littéraire  de  M.  de  Cormenin  à  v 
répandre  un  peu  de  nouveauté  et  de  verve.  L'œuvre  fut 
pompeusement  vulgaire,  quoique  des  gens  d'esprit 
y  eussent  mis  la  main,  et  la  pièce  resta  froide  en  même 
temps  que  l'acte  était  plein  d'amertume  et  d'hostilité. 

T.   II.  22 


338  CHAPITRE  XIV. 

Le  cabinet  mutilé  résistait  avec  courage  à  toutes  ces 
attaques;  il  réprimait  à  Paris  les  tentatives  de  sédition 
anarchiqiie,  combattait  dans  TOuest  l'insurrection  lé- 
gitimiste, poursuivait  au  dehors  les  négociations  qui 
devaient  raffermir  la  paix  européenne,  restait  fidèle 
enfin,  en  principe  et  en  fait,  à  la  politique  du  chef  qu'il 
n'avait  plus.  Pourtant  il  se  sentait  faible  et  perdait  de 
jour  en  jour  du  terrain.  Sa  conduite  était  bonne,  mais 
impuissante.  Dans  les  temps  orageux  et  quand  les  évé- 
nements se  pressent,  la  bonne  conduite  même  ne  suffit 
pas  au  gouvernement;  il  y  faut  une  certaine  mesure 
de  cette  autorité  supérieure,  naturelle  et  générale,  que 
donnent  ou  la  grandeur  éprouvée  du  caractère,  ou  l'é- 
clat continu  du  talent,  ou  la  force  d'une  situation  élevée 
et  indépendante;  à  ces  conditions  seulement,  le  pouvoir 
impose  à  ses  adversaires,  même  dans  le  combat,  et 
inspire  d'avance  confiance  et  zélé  à  ses  amis.  Elles 
avaient  disparu  du  cabinet  avec  M.  Casimir  Périer  ;  sa 
politique  lui  survivait,  mais  il  n'avait  pas  de  successeur; 
la  couronne  avait  les  mêmes  pensées  et  des  ministres 
également  dévoués,  mais  elle  avait  perdu  son  champion 
et  la  majorité  des  Chambres  son  chef. 

Le  public  sentait  ce  vide  plus  vivement  encore  que 
les  ministres,  et  peut-être  que  la  couronne  elle-même. 
Le  19  mai,  en  suivant  le  convoi  de  M.  Casimir  Périer, 
M.  Royer-Collard  s'entretenait  avec  M.  de  Rémusat  et 
lui  témoignait  ses  inquiétudes  pour  l'avenir  :  «  Que  va-t-il 
arriver?  lui  dit-il;  la  situation  est  bien  grave;  à  qui 
va-t-on  s'adresser  pour  refaire  du  gouvernement?  Nous 


FORMATION  DU  CABINET  DU  U  OCTOBRE  1832.     33'J 

avons  perdu  M.  Cmier,  rude  coup  pour  la  science; 
mais  nous  n'avons  pas  perdu  le  Cuvier  de  la  po]iU(]ne  ; 
M.  de  Talleyrand  est  le  Cuvier  de  la  politique.  Pensc-t-on 
à  lui  !  » 

Bien  des  gens  y  pensaient^  plutôt  comme  à  une  com- 
binaison possible  et  plausible  qu'avec  la  conviction  cpie, 
mise  en  pratique,  elle  serait  bonne  et  efficace.  On  avait 
besoin  d'un  homme  considérable  et  d'nn  homme  lia- 
bile;  M.  de  Talleyrand  était  certainement  l'un  et  l'autre. 
On  ne  se  demandait  pas  si  son  habileté  était  celle  qui 
convenait  au  gouvernement,  et  au  gouvernement  libre, 
de  la  France  profondément  agitée.  Les  diplomates  ont 
le  privilège  de  grandir  aux  yeux  de  leur  pays  sans  avoir 
porté  le  poids  de  ses  affaires  et  de  ses  épreuves  inté- 
rieures. Après  les  catastrophes  de  18i8,  nous  étions,  le 
prince  de  Metternich  et  moi,  réfugiés  ensemble  à 
Londres;  je  lui  dis  un  jour  :  «  Expliquez-moi,  je  vous 
prie,  mon  prince,  comment  et  pourquoi  la  Révolution 
de  Février  s'est  faite  à  Vienne.  Je  sais  pourquoi  et  com- 
ment elle  s'est  faite  à  Paris;  mais  en  Autriche,  sous 
votre  gouvernement,  je  ne  sais  pas.  —  J'ai  quel- 
quefois gouverné  l'Europe,  me  dit-il  avec  un  sourire 
mêlé  d'orgueil  et  de  tristesse,  mais  l'Autriche,  jamais.» 
M.  de  Talleyrand  aurait  pu  en  dire  à  peu  près  autant  à 
ceux  qui  voulaient  l'appeler  à  gouverner  la  France;  il 
la  servait  très-bien  h  Londres,  et  l'eût,  je  crois,  trouvée 
ingouvernable  à  Paris.  Mais,  quand  on  cherche  des 
ministres,  c'est  bien  souvent  pour  sortir  d'embarras 
plutôt  que  pour  suffire  au  besoin  public.  Il  importait. 


340  CHAPITRE  XIV. 

en  tout  cas,  de  savoir  si,  de  son  côté,  M.  de  Talleyrand 
pensait  à  devenir  chef  du  cabinet,  s'il  en  accepterait  la 
proposition ,  s'il  n'était  pas  nécessaire  de  la  lui  avoir 
faite  avant  de  lui  présenter  toute  autre  combinaison,  s'il 
en  avait  lui-même  quelqu'une  en  vue,  enfin  s'il  était 
disposé  à  prêter,  comme  ambassadeur,  son  concours 
à  un  nouveau  ministère  qui  continuerait  la  politique 
du  13  mars,  et  s'il  croyait  toucher  à  la  complète  solu- 
tion de  la  question  belge  qui,  bien  que  très- avancée, 
n'était  pas  encore  définitivement  réglée.  Le  général  Sé- 
bastiani,  encore  souffrant  et  sans  illusion  sur  les  périls 
de  la  situation  du  cabinet  et  de  la  sienne  propre,  s'en- 
tretenait de  tout  cela  avec  M.  de  Kémusat,  et  lui  dit  un 
jour  :  «Ne  pourriez-vous  pas  nous  aider  à  savoir  à  quoi 
nous  en  tenir?  »  M.  de  Rémusat  s'y  prêta  volontiers  et 
partit  pour  Londres,  sans  aucune  mission  précise,  sans 
porter  à  M.  de  Talleyrand  aucune  proposition,  unique- 
ment pour  causer  avec  lui  comme  il  avait  causé  avec  le 
général  Sébastiani,  et  pour  bien  connaître  sa  pensée, 
soit  sur  l'avenir  du  cabinet  français,  soit  sur  l'état  de 
l'affaire  belge  et  ses  chances  de  conclusion. 

La  conversation  de  M.  de  Talleyrand  fut  parfaitement 
sensée  et  clairvoyante.  Il  n'avait  pas  la  moindre  envie 
d'être  ministre  en  France  ;  content  de  sa  position  à 
Londres,  il  avait  à  cœur  de  continuer  ce  qu'il  y  faisait, 
et  il  espérait  toujours  le  mener  à  bien,  quoique  souvent 
contrarié  et  entravé,  plutôt  par  ce  qui  venait  de  France 
<)uc  par  l'Europe.  Tout  ce  qu'il  souhaitait  à  Paris,  c'é- 
tait un  ministère  qui  maintînt  la  politique  du  13  mars. 


FORMATION   DU  CABINET  DU  11   OCTOBRE  18;3-2.     341 

et  qui  sût,  comme  M.  Casimir  Périer,  la  pratiiiuer  et  en 
répondre,  auprès  du  Roi  comme  dans  les  Chambres, 
avec  autorité  et  dignité.  Il  tint  ce  langage  à  M.  de  Ré- 
musat  très-ouvertement  et  avec  l'intention  marquée 
que  partout  on  sût  bien  que  telle  était  sa  résolution.  On 
s'en  félicita  en  Angleterre,  où  il  était  regardé  connue  le 
plus  efficace  partisan  de  la  paix  et  des  bons  rapports 
entre  les  deux  nations,  et  où  la  chance  de  son  éloignc- 
ment  avait  déjà  causé  quekjue  inquiétude.  Un  organe 
quasi  officiel  du  cabinet  whig,  le  journal  le  Globe  s'en 
expliqua  en  ces  termes  que  quelques  personnes  crurent, 
sinon  inspirés,  du  moins  approuvés  par  31.  de  Talley- 
rand  lui-même  :  «  Nous  avons  reçu  ce  matin  le  mani- 
feste des  députés  de  l'opposition  en  France. Nous  n'avons 
pas  le  temps  de  l'examiner  en  détail  :  nous  nous  con- 
tenterons de  dire  qu'il  nous  paraît  simplement  une  sè- 
che et  froide  répétition  des  divers  points  de  politiciue, 
intérieure  et  extérieure,  sur  lescfuels  l'opposition  a  com- 
battu le  gouvernement  du  roi  Louis-Philippe.  11  est 
évident  que  le  triomphe  de  ce  parti  conduirait  rapide- 
ment à  une  guerre  générale.  En  se  rendant  aux  eaux  de 
Bourbon-rArchambault,  le  prince  de  Talleyrand  tra- 
versera Paris.  Il  n'est  pas  probable  qu'à  son  âge  et  avec 
ses  habitudes,  il  s'engage  dans  une  tâche  aussi  rude 
que  celle  de  premier  ministre  en  France;  maison  peut 
espérer,  dans  F  intérêt  des  deux  pays  et  de  Fhumanité 
en  général,  qui  ont  si  grand  besoin  du  maintien  de  la 
paix,  que  le  roi  Louis-Philippe  le  consultera  sur  la 
formation  de  son  nouveau  ministère  et  sur  le  choix 


342  CHAPITRE  XIV. 

d'un  président  du  Conseil  investi  de  pleins  pouvoirs,  » 
Pendant  qu'on  s'entretenait  ainsi  à  Londres  du  nou- 
veau cabinet  à  former  à  Paris,  tout  l'établissement  de 
1830,  monarchie  et  dynastie.  Roi  et  ministres,  étaient 
en  proie  à  la  plus  violente  attaque  et  au  plus  grand  pé- 
ril qu'ils  eussent  encore  eu  à  subir  :  l'insurrection  des 
5  et  6  juin  1832  éclatait. 

C'est  le  vice  et  le  malheur  des  conspirateurs  ré- 
volutionnaires qu'ils  sont  condamnés  aux  mensonges 
les  plus  contradictoires,  et  passent  tour  à  tour  de  l'au- 
dace à  l'hypocrisie,  de  l'hypocrisie  à  l'audace.  Quand 
l'insurrection  des  5  et  6  juin  1832  eut  échoué,  quand 
il  fallut  se  justifier  d'y  avoir  pris  part  ou  la  justifier 
de  ses  desseins,  il  y  eut  comme  un  concert,  entre 
tous  ceux  qui  y  étaient  directement  ou  indirectement 
intéressés,  [)our  en  dissimuler  la  gravité  et  en  dénatu- 
rer le  caractère  :  tous  soutinrent  qu'il  n'y  avait  eu  dans 
l'événement  aucune  préméditation,  aucun  projet  po- 
litique; la  mort  du  général  Lamarquc,  de  ce  vaillant 
défenseur  de  la  liberté  et  de  l'honneur  national,  avait 
vivement  ému  le  peuple  qui  n'avait  voulu,  en  se  por- 
tant en  masse  autour  de  son  cercueil,  que  lui  rendre  un 
éclatant  hommage.  Si  la  lutte  s'était  engagée,  ce  n'é- 
taient point  les  amis  du  général  Lamarque  qui  en 
avaient  |)ris  l'initiative;  ils  avaient  été  insultés,  provo- 
qués, menacés,  attaqués  par  la  police  et  la  troupe,  les 
sergents  de  ville  et  les  dragons.  Ici,  un  homme  sur  un 
balcon  s'était  refusé  à  ôter  son  chapeau  devant  le  convoi; 
lu,  un  étendard  populaire  avait  été  jeté  dans  la  boue; 


FORMATION  DU  CABINET  DU  11  OCTOBRE  1832.     313 

ces  incidents  et  d'autres  semljlables,  les  précautions 
excessives,  les  bravades  offensantes  des  agents  ou  des 
partisans  du  pouvoir,  avaient  jeté  l'irritation  dans  la 
foule  ;  le  combat  avait  commencé  çà  et  là,  involontaire- 
ment, fortuitement,  partiellement,  en  plus  d'un  lieu 
peut-être  selon  le  désir  et  sur  la  provocation  des  servi- 
teurs de  la  police.  Qui  avait  porté  les  premiers  coups? 
Qui  s'était  livré  aux  plus  grands  excès  ?  On  ne  le  savait 
pas;  on  ne  le  saurait  jamais;  tout  était  à  déplorer,  rien 
à  imputer  aux  amis  du  général  Lamarque,  du  peuple 
et  de  la  liberté. 

Le  temps  a  marché;  le  jour  s'est  levé  sur  le  passé; 
la  France  a  changé  de  régime  et  de  maître;  le  roi  Louis- 
Philippe  est  tombé;  la  République  a  eu  son  heure;  on 
a  pu  s'en  vanter  au  lieu  de  s'en  défendre;  la  crudité  des 
assertions  a  remplacé,  chez  ses  partisans,  l'hypocrisie 
des  dénégations;  même  avant,  et  à  plus  forte  raison  de- 
puis le  24  février  1848,  ils  ont  proclamé,  affirmé,  dé- 
montré que  l'insurrection  des  o  et  0  juin  1832  avait  été 
une  grande  tentative  républicaine;  ils  ont  multiplié  les 
détails  et  les  preuves.  Leurs  sociétés  publiques  et  se- 
crètes, la  Sociélé  de  l'Union  de  Juillet,  la  Société  des 
Droits  de  l'Homme,  la  Société  des  Amis  du  peuple,  s'é- 
taient jointes  au  convoi  du  général  Lamarque,  portant 
leurs  noms  inscrits  sur  leurs  drapeaux.  Les  cris  :  A  bas 
Louis-Philippe  !  Vive  la  République!  avaient  retenti  sur 
leur  passage.  C'était  poiu-  servir  la  cause  de  la  Répu- 
blique que  des  élèves  de  l'École  polytechnique  et  des 
autres  grandes  écoles  publiques  étaient  venus  se  placer 


344  CHAPITRE  XIV. 

dans  leurs  rangs.  Si  quelques-uns  avaient  cédé  à  Ten- 
traînement  sans  connaître  le  but,  ils  avaient  été  bientôt 
éclairés:  M  Mais  enfin  où  nous  mène-t-on?  demanda  l'un 
d'eux  dans  le  peloton  où  il  marcliait. — A  la  République, 
lui  répondit  un  décoré  de  Juillet  qui  conduisait  le  pelo- 
ton, et  tenez  pour  certain  que  nous  souperons  ce  soir 
aux  Tuileries.  »  Quand  le  cortège  arriva  à  la  place  delà 
Bastille,  un  officier  du  12°  léger  s'avança  vers  le  pre- 
mier groupe,  et  dit  au  cbef  :  «  Je  suis  républicain  ;  vous 
pouvez  compter  sur  nous.  »  A  la  vérité,  en  moins  d'une 
heure,  les  républicains  honnêtes  purent  voir  qu'ils  n'é- 
taient pas  seuls,  ni  les  maîtres  dans  le  cortège;  le  dra- 
peau rouge  et  le  bonnet  rouge ,  ces  symboles  du 
régime  de  la  Terreur,  s'y  montrèrent  hardiment  : 
«  Il  y  avait  là,  dit  M.  de  La  Fayette  lui-même,  quel- 
ques jeunes  fous  qui  voulaient  me  tuer  en  l'honneur 
du  bonnet  rouge.  »  Bien  simples  étaient  ceux  qui  ne 
l'avaient  pas  prévu;  c'est,  chez  nous,  la  condition  de 
la  République  d'avoir  pour  armée  de  tels  fous  et 
les  bandes  désordonnées  qui  marchent  derrière  les 
fous.  Quand  le  régime  républicain  n'est  ni  dans  les 
idées,  ni  dans  les  mœurs,  ni  dans  la  volonté  des  classes 
amies  nahn-elles  de  l'ordre,  quand  les  intérêts  réguliers 
et  traufiuilles  ne  lui  portent  ni  confiance  ni  goût,  ce 
régime  est  voué  à  l'alliance,  c'est-à-dire  à  la  domination 
des  mauvaises  passions;  hors  d'état  de  supporter  la  li- 
berté, il  ne  peut  trouver  un  moment  quelque  force  que 
dans  la  violence  et  l'anarchie.  Les  républicains  des  5  et  G 
juin  1832  n'allèrent  pas  jusqu'à  cette  épreuve;  mais  elle 


FORMATION  DU  CABINET  DU  11  OCTOBRE  1832.     345 

ne  leur  eût  pas  plus  manqué  qu'à  leurs  disciples  de  i  848 
s'ils  avaient  eu  huit  jours  de  succès. 

Quand  leur  défaite  fut  évidente,  quand  la  prolongation 
de  la  lutte  ne  fut  plus,  pour  les  plus  passionnés  d'entre 
eux,  qu'une  question  d'honneur  personnel  et  de  foi  au 
delà  du  tombeau ,  alors  se  déployèrent  ces  courages 
et  ces  dévouements  héroïques  qui  peuvent  honorer 
les  plus  mauvaises  causes,  et  qui  leur  conservent,  jus- 
que dans  leurs  revers,  une  force  redoutable,  même 
quand  elle  est  vaine.  Presque  au  même  moment,  le 
6  juin  pour  les  uns,  le  7  pour  les  autres,  une  centaine 
de  républicains  à  Paris,  dans  le  cloître  Saint-Méry,  et 
une  cinquantaine  de  légitimistes  au  château  de  la  Pé- 
nissière,  près  de  Clisson  dans  la  Vendée,  entourés  d'en- 
nemis, de  feu  et  de  ruines,  combattirent  à  toute  ou- 
trance, et  moururent  aux  cris,  les  uns  de  Vive  la 
République/  les  autres  de  Vive  Henri  V!  donnant  leur 
vie  comme  un  sacrifice  humain,  dans  l'espoir  de  servir 
peut-être  ainsi  un  jour  un  avenir  qu'ils  ne  devaient 
pas  voir. 

Il  n'y  a,  en  ce  monde,  que  deux  grandes  puissances 
morales,  la  foi  et  le  bon  sens.  Malheur  aux  temps  où 
elles  sont  séparées  !  Ce  sont  des  temps  où  les  révolu- 
tions avortent  et  où  les  gouvernements  tombent. 

La  défense  de  l'ordre  contre  l'insurrection  fut  aussi 
courageuse  et  presque  aussi  passionnée  que  l'attaque. 
11  y  avait  alors,  et  dans  la  garde  nationale  appelée 
à  réprimer  l'émeute,  et  dans  toute  la  population 
étrangère  aux  factions,  une  vraie  et  active  indignation 


346  CHAPITRE  XIV. 

contre  ceux  qui,  sans  nécessité,  sans  provocation,  sans 
motifs  qu'ils  pussent  avouer,  pour  la  seule  satisfaction 
de  leurs  idées  ou  de  leurs  passions  personnelles,  ve- 
naient troubler  la  paix  publique,  et  rejeter  dans  de  nou- 
velles crises  révolutionnaires  la  patrie  à  peine  relevée 
et  encore  si  lasse  de  toutes  celles  qu'elle  avait  subies. 
Les  chefs  militaires  qui,  sous  la  forte  et  laborieuse  dis- 
cipline de  l'Empire,  avaient  appris  le  respect  de  l'au- 
torité et  le  dévouement,  s'étonnaient  de  trouver  dans 
ces  soldats  d'un  jour,  propriétaires,  marchands,  arti- 
sans, une  ardeur  si  empressée  et  si  ferme.  Le  digne 
représentant  des  vieux  guerriers,  le  maréchal  Lobau, 
avec  son  rude  visage,  sa  gravité  brusque,  sa  parole 
brève,  comme  s'il  eût  été  pressé  de  ne  plus  parler,  ren- 
dait témoignage  de  la  bonne  conduite  de  ces  troupes  si 
nouvelles  pour  lui,  et  dont  il  avait  hésité  à  prendre  le 
commandement.  Son  chef  d'état-major,  le  général  Jac- 
queminot,  aussi  brave  et  plus  expansif,  racontait  avec 
une  émotion  familière  les  nombreux  traits  de  libre  et 
patriotique  courage  dont  il  avait  été  témoin.  Trois  des 
chefs  qui  avaient  agi  sous  leurs  ordres,  M.  Gabriel  De- 
lessert,  bourgeois  né  militaire,  disait  le  maréchal 
Lobau  dans  son  rapport,  et  les  généraux  Schramm  et 
Tiburce  Sébastiani,  rendirent,  de  ce  qu'ils  avaient  fait 
avec  la  garde  nationale  et  la  troupe  de  ligne,  des  comp- 
tes détaillés  qui  étaient  lus  dans  les  corps  de  garde,  les 
cafés,  dans  tous  les  lieux  publics,  avec  de  vives  démon- 
strations de  satisfaction  militaire  et  populaire.  Dans  la 
matinée  du  G  juin,  pendant  que,  sur  plusieurs  points, 


FORMATION  DU  CABINET  DU  11   OCTOBRE  183-,>.     347 

la  lutte  était  encore  flagrante,  le  Roi  parcourut  à  clie- 
Yal  tous  les  quartiers  de  Paris,  passant  en  revue  les 
diverses  troupes  qu'il  rencontrait ,  s'arrêtant  là  où  la 
population  était  amassée,  presque  partout  accueilli  par 
de  bruyantes  acclamations,  et  se  portant  de  sa  per- 
sonne au-devant  des  groupes  silencieux  et  suspects, 
comme  pour  défier,  par  son  tranquille  courage,  la  plus 
brutale  inimitié.  Aux  personnes  de  sa  suite  qui  l'enga- 
geaient à  prendre  un  peu  garde,  il  répondait  :  «  Soyez 
tranquilles;  j'ai  une  bonne  cuirasse;  ce  sont  mes  cinq 
fils.  »  Le  bruit  courut  le  lendemain  que,  dans  cette 
promenade,  des  insurgés,  à  portée  et  au  moment  de 
tirer  sur  le  Roi,  en  avaient  été  détournés  par  sa  con- 
fiante attitude  autant  que  par  leur  propre  péril. 

Dès  que  j'appris  l'insurrection,  je  me  rendis  aux  Tui- 
leries, pressé  de  savoir  exactement  ce  qui  se  passait  et 
de  voir  si  je  pourrais  aider  en  quelque  manière  au 
rétablissement  de  l'ordre  public.  Je  trouvai  là  plusieurs 
membres  de  l'une  et  de  l'autre  Chambres,  entre  autres 
M.  Thiers,  animés  du  même  sentiment  que  moi.  Le 
Roi  venait  d'arriver  de  Saint-Cloud  avec  la  reine,  à  qui 
il  avait  dit:  «  Amélie,  il  y  a  du  trouble  à  Paris  ;  j'y  vais  ; 
—  J'y  vais  avec  vous,  mon  ami,  »  Le  Conseil  des  mi- 
nistres se  réunit.  Nous  causions  dans  un  salon  voisin, 
avec  les  personnes,  soit  de  la  maison  du  Roi,  soit  du 
dehors,  qui  allaient  et  venaient,  cherchant  et  apportant 
des  nouvelles  et  des  avis.  On  a  dit  que  le  nombre  des 
visiteurs  n'était  pas  grand  et  qu'ils  avaient  l'air  plus 
troublé  qu'empressé.  Je  ne  me  souviens  pas  d'en  avoir 


348  CHAPITRE  XIV. 

été  frappé.  J'ai  tant  vu  les  faiblesses  et  les  bassesses  hu- 
maines, et  je  m'y  attends  tellement  que^,  lorsqu'elles 
paraissent,  je  ne  leur  fais  guère  riionneur  de  les  re- 
mar(|uer.  Ce  dont  je  suis  sûr,  c'est  que,  chez  les  hom- 
mes politiques  présents  ce  jour-là  aux  Tuileries,  il  y 
avait,  à  côté  d'une  sérieuse  inquiétude,  une  ferme  ad- 
hésion au  gouvernement  du  Roi  et  un  parti  bien  pris 
de  le  soutenir. 

Le  jour  même  de  la  promenade  du  Roi  dans  Paris,  au 
moment  où  il  en  revenait  et  pendant  que  le  Conseil  des 
ministres  était  assemblé,  on  vint  lui  dire  que  trois  dé- 
putés de  l'opposition,  tous  trois  signataires  du  Compte 
rendu,  MM.  Laffitte,  Odilon-Rarrot  et  Arago ,  arrivaient 
aux  Tuileries  et  rlemandaient  à  être  admis  auprès  de 
lui.  Il  quitta  le  Conseil  et  s'empressa  de  les  recevoir. 
La  démarche  n'avait,  de  leur  part,  rien  que  d'opportun 
et  d'honorable  :  regardant  l'insurrection  comme  à  peu 
près  vaincue  et  l'ordre  matériel  comme  bien  près  d'être 
rétabli,  ils  venaient,  avec  une  conviction  sincère  et 
une  intention  loyale,  faire  auprès  du  Roi  la  même  ten- 
tative (jue,  par  le  Compte  rendu,  ils  avaient  faite  auprès 
du  public,  c'est-à-dire  le  presser  de  changer  de  système, 
et  de  mettre  la  politique  de  laisser-aller  et  de  concession, 
qu'ils  appelaient  la  politique  de  confiance,  à  la  place 
de  la  politi(jue  de  résistance.  Ils  ont  eux-mêmes 
S'gné,  de  cette  conversation  qui  fut  longue  et  animée, 
une  sorte  de  procès-verbal  qui  a  été  plusieurs  fois  pu- 
blié, et  dont  personne,  que  je  sache,  n'a  contesté  la 
fidélité.  Ce  ne  fut,  à  vrai  dire,  qu'une  parai)hrase  du 


FORMATION   DU   CABINET  DU  11   OCTOBRE    18  i2.     •Mi» 

Compte  rendu,  sous  la  forme  plus  (lôvcloppce  et  plus 
vive  d'une  controverse.  M.  Laffitte  y  fut  doux  et  quel- 
quefois embarrassé;  M.  Odilon-Barrot  modéré,  respec- 
tueux et  {)rcsquc  affectueux;  M.  Arayo  inconsidéré, 
amer,  et  par  moments  assez  emporté  pour  que  le  Roi 
lui  dît:  «  Monsieur  Arago,  n'élevez  pas  tant  la  voix.  » 
En  relisant  aujourd'hui  cet  entrelien,  je  pense,  et  tout 
lecteur  indifférent  pensera,  je  crois,  comme  moi,  que 
le  Roi  y  garda  constamment  l'avantage,  et  pour  le  fond 
des  idées,  et  pour  l'appréciation  des  faits,  et  pour  la 
verve  dans  la  discussion.  11  y  fit  pourtant  une  faute, 
grave  dès  lors  et  que  le  temps  devait  aggraver.  Soit 
par  un  mouvement  d'amour-propre,  soit  pour  donner 
à  la  politique  qu'il  soutenait  plus  de  force  en  en  faisant 
prévoir  la  durée,  il  la  revendiqua,  avec  quelque  impa- 
tience, comme  la  sienne  propre  et  pres([ue  son  œuvre  à 
lui  seul,  donnant  ainsi,  h  un  reproche  qui  lui  était  dès 
lors  adressé,  plus  de  vraisemblance  qu'il  n'avait  de 
fondement.  La  vérité   comme   la  prudence  auraient 
voulu  qu'en  prenant  justement  sa  part  dans  la  politique 
d'ordre  et  de  paix,  il  fît  en  même  temps  la  i>art  des 
Chambres,  et  de  la  majorité  qui  s'y   était  formée  à 
l'appui  de  son  gouvernement,  et  des  conseillers  que 
cette  majorité  lui  avait  fournis,  surtout  du  ministre 
éminent  qu'il  venait  de  perdre,  et  dont  l'éneriiie  lui 
avait  été  si  nécessaire.  A  ce  moment,  eu  causant  avec 
MM.  Laffitte,  Odilon-Rarrot  et  Arago,  le  roi  Louis-Phi- 
lippe aurait  bien  fait  de  se  ra[)peler  ce  qu'il  dit  un 
jour  à  M.  dllaubersacrt  :  «  Savez-vous  (jue  si  je  n'avais 


350  CHAPITRE  XIV. 

pas  trouvé  M.  Périer  au  13  mars,  j'en  étais  réduit  à 
avaler  Salverte  et  Dupont  tout  crus  ?  »  Il  serait  resté 
ainsi  dans  ce  rôle  de  roi  constitutionnel  dont,  en 
fait,  il  était  bien  décidé  à  ne  jamais  sortir,  et  il  n'eût 
pas  fourni  à  ses  ennemis  les  apparences  dont  ils  se  sont 
fait  contre  lui  de  si  dangereuses  armes. 

A  cette  occasion,  je  trouve  sur  mon  propre  compte, 
dans  quelques  écrits  du  temps,  un  prétendu  fait  que  je 
relèverai,  contre  mon  usage,  uniquement  à  cause  de  la 
singulière  transformation  qu'il  a  subie  de  récit  en  récit. 
On  a  dit  d'abord  :  «  Au  moment  où  la  calèche  dans 
laquelle  se  trouvaient  les  trois  députés  traversait  la 
grille  du  palais,  un  ami  commun,  qui  venait  de  l'inté- 
rieur, les  aborda  et  leur  dit:  «  Allez  vite,  Guizot  en 
sort.  *  »  Un  peu  plus  tard,  cette  invitation  aux  trois 
députés  de  se  hâter,  pour  opposer  leur  influence  à  la 
mienne,  est  devenue  une  invitation  de  s'arrêter  pour 
échapper  à  leur  propre  péril  :  «  Trois  heures  sonnaient 
lorsqu'ime  calèche  découverte,  dans  laquelle  se  trou- 
vaient MM.  Arago,  Odilon-Barrot  et  Laffltte,  entra  dans 
la  cour  des  Tuileries.  Un  inconnu,  s'étant  alors  élancé 
à  la  tête  du  cheval,  le  saisit  par  la  bride  en  s'écriant  : 
«  Prenez  garde,  messieurs;  M.  Guizot  sort  de  l'appar- 
tement du  Roi;  vos  jours  ne  sont  pas  en  sûreté.  ^  »  Il 
n'y  a  point  de  si  sotte  calomnie  qui  ne  trouve  quelqu'un 
pour  la  dire  et  plus  d'un  pour  la  croire;  pourtant  je 

1  La  Fayette  et  la  Révolution   de  1830,   par  B.  Sarrans  jeune, 
t.  II,  p.  384. 

2  Histoire  de  Dix  .<4?i.s,  par  M.  Louis  Blanc,  t.  III,  p.  305. 


FORMATION   DU  CABINET  DU  11  OCTOBRE  1832.     35 

suis  sûr  que,  si  les  liommes  honorables  mis  en  scène 
ont  eu  connaissance  de  celle-ci ,  ils  ont  hausse  les 
épaules;  et  je  me  serais  étonné  de  la  rencontrer  dans 
un  livre  sérieux  si  je  ne  savais  que  Tesprit  de  parti 
expli([ue  tout,  même  la  crédulité  perverse  des  gens 
d'esprit. 

Le  succès  semblait  grand  pour  le  cabinet;  il  avait 
vaincu  la  plus  hardie  et  la  plus  violente  insurrection 
({ui  se  fût  encore  élevée  contre  îe  gouvernement  nou- 
veau; M.  Casimir  Périer  lui-même  n'avait  pas  été  mis 
en  face  de  tels  périls  Mais  le  cabinet,  où  M.  Casimir 
Périer  n'était  plus,  avait  en  lui-même  des  faiblesses  que 
la  lutte,  même  heureuse,  devait  développer;  et  à  peine 
vainqueur,  il  prit  deux  mesures  qui  lui  firent  plus  de 
mal  qu'il  ne  retira  de  fruit  de  sa  victoire.  En  mettant 
Paris  en  état  de  siège,  et  en  faisant  brusquement  arrêter 
M.  de  Chateaubriand,  le  duc  de  Fitz- James,  M.  Hyde  de 
Neuville  et  M.  Berryer,  comme  complices  de  la  guerre 
civile  qu'ils  s'étaient  efCorcés  d'empêcher,  il  rendit  à 
l'opposition,  dans  l'ordre  légal  et  moral ,  le  terrain 
qu'elle  avait  perdu  dans  les  rues,  et  il  se  réduisit  à  la 
nécessité  de  se  défendre  contre  les  partis  qu'il  venait 
de  vaincre. 

Les  jurisconsultes  les  plus  indépendants  comme  les 
plus  éclairés  difïérèrcnt  entre  eux,  et  on  pouvait  cer- 
tainement dilîérer  d'avis  sur  la  légalité  de  l'état  de  siège 
établi  à  Paris  par  l'ordonnance  du  6  juin  1832.  Quel- 
ques mois  plus  tard,  et  après  la  chute  du  cabinet,  quand 
la  question  fut  débattue  dans  les  Chambres,  je  deman- 


352  CHAPITRE  XIV. 

dai  à  l'un  des  magistrats  les  plus  versés  dans  le  droit 
criminel,  et  mon  ami  particulier,  à  M.  Vincens  Saint- 
l.aurent,  alors  président  de  chambre  à  la  Cour  royale 
de  Paris,  de  m'en  bien  expliquer  les  diverses  faces  ;  et 
il  me  remit  à  ce  sujet  une  note  si  complète  et  si  précise 
ijue  je  prends  plaisir  à  la  publier,  aussi  bien  dans  l'inté- 
rêt de  la  vérité  qu'en  souvenir  du  savant  et  impartial 
auteur  ^  Quoi  qu'il  en  fût  du  fond  de  la  mesure,  la  plu- 
part des  membres  de  l'opposition,  députés  ou  écrivains, 
avaient  mauvaise   grâce  à  en  contester  la  légalité, 
au  moment  d'une   insurrection  flagrante,  quand  ils 
avaient  admis  sans  contestation  et   même  provoqué 
le  même  acte  dans  les  départements  de  l'Ouest,  contre 
un  péril  bien  moins   grave.   Mais    indépendamment 
de  la  ciuostion  de  droit,  il  y  avait  là,  pour  le  cabi- 
net, une  question  de  conduite,  et  ce  fut  sur  celle-Là 
que  porta  sa  principale  erreur.  Quand  même  la  lé- 
galité de  la  mise  en  état  de  siège  de  Paris  et  du  ren- 
voi des  insurgés  devant  les  conseils  de  guerre  n'eût  été 
douteuse  pour  personne,  il  eût  mieux  fait  de  n'y  pas 
recourir.  Il  poursuivait  les  prévenus  à  raison  de  faits 
récents,  évidents,  palpables,  et  au  milieu  d'un  mouve- 
ment d'opinion  très-vif  contre  l'insurrection;  il  pouvait 
se  confier  aux  juridictions  ordinaires  du  soin  de  faire 
justice;  pourvu  qu'on  ne  perdît  pas  de  temps  en  in- 
utiles procédures,  les  jurés  de  Paris  auraient  probable- 
ment été  plus  sévères  pour  les  insurgés  que  ne  le  fu- 

1  Pièces  historiques,  n"  XYI. 


FORMATION  DU  CABINET  DU  11  OCTOBRE  1832.     353 

reiît,  dans  leur  court  exercice,  les  conseils  de  guerre 
blessés  et  intimidés  par  la  crainte  de  passer  pour  des 
commissions  serviles^  Et  si  la  répression  légale  avait 
manqué,  si  la  faiblesse  des  jurés  avait  rendu  aux  accu- 
sés leur  arrogance  naturelle,  elle  aurait  probablement 
suscité  un  accès  d'indignation  et  d'alarme  publique  où 
le  gouvernement  aurait  puisé  la  force  dont  il  aurait 
eu  besoin.  M.  de  Montalivet,  en  sympathie  avec  le  pre- 
mier cri  des  amis  de  Tordre  au  milieu  du  péril  et  du 
combat,  crut  faire  et  fit  certainement  acte  de  courage 
en  engageant  sa  responsabilité  dans  une  telle  mesure; 
mais  ce  fut  le  courage  d'un  jeune  et  ardent  défenseur 
de  la  société  et  de  la  royauté  atta(|uées,  non  d'un  ferme 
et  prévoyant  politique.  Le  roi  Louis-Philippe  s'y  trompa 
moins  que  ses  ministres,  car  au  premier  moment  il  re- 
poussa l'idée  de  l'état  de  siège  ^;  et  j'ai  déjà  cité  de 

'  Ce  qui  prouve  la  vraisemblance  de  cette  conjecture,  c'est 
le  nombre  des  condamnations  que  prononça  le  jury  contre  les 
accusés  poursuivis  à  raison  de  l'insurrection  des  5  et  6  juin, 
lorsque  l'arrêt  de  la  Cour  de  cassation  du  29  juin  eut  déclaré 
l'incompétence  des  conseils  de  guerre,  et  fait  renvoyer  toutes 
ces  affaires  devant  la  Cour  d'assises.  Je  joins  aux  Pièces  histo- 
riques, n"  XVII,  le  tableau  de  ces  condamnations,  qui  s'élèvent 
à  quatre-vingt-deux  et  dont  j'ai  trouvé  les  détails  dans  les  Mé- 
moires de  M.  Gisquet,  alors  préfet  de  police  ;  ouvrage  qui,  par 
la  nature  et  la  précision  des  renseignements  qu'il  contient,  a 
plus  d'importance  et  d'intérêt  liistorique  qu'en  général  on  ne 
lui  en  a  attribué. 

^  Il  avait,  en  thèse  générale,  de  l'éloignement  pour  cette 
mesure,  et  il  en  écarta  l'idée  en  novembre  1831,  à  l'occasion 
de  l'insurrection,  encore  flagrante,  des  ouvriers  de  Lyon.  J'in- 
sère, dans  les  Pièces  historiques,  n"XVIII,  une  lettre  qu'il  écrivit 
à  ce  sujet,  le  29  novembre  1831,  au  maréchal  Soult,  en  mission 
à  Lyon. 

Je  joins  à  cette  lettre  une  lettre  du  comte  d'Argout,  alors 
T.  II.  23 


354  CHAPITRE  XIV. 

M.  Casimir  Périer  des  paroles  qui  prouvent  que,  s'il  eût 
vécu,  le  pouvoir  ne  se  fût  pas  exposé  à  récliec  qu'au 
nom  de  la  Charte  la  Cour  de  cassation  lui  fit  subir. 

Pour  être  une  faute  de  nature  différente,  l'arrestation 
de  MM.  de  Chateaubriand,  Fitz-James,  Hyde  de  Neuville 
et  Berryer  ne  fut  pas  une  faute  moins  grave.  Celaient 
là,  pour  le  gouvernement  de  1830  ,  des  ennemis ,  non 
des  insurgés  ni  des  conspirateurs  :  ils  ne  voulaient 
pas  sa  durée  et  n'y  croyaient  pas  ;  mais  ils  ne  croyaient 
pas  davantage  à  l'opportunité  et  à  l'efficacité  des  com- 
plots et  de  la  guerre  civile  pour  le  renverser  ;  c'étaient 
d'autres  armes  qu'ils  cherchaient  pour  lui  nuire  ;  c'é- 
tait avec  d'autres  armes  que  les  prisons  et  les  procès 
qu'il  fafiait  les  combattre.  La  Restauration  avait  donné,  • 
en  pareille  circonstance,  un  sage  et  noble  exemple  : 
MM.  de  La  Fayette,  d'Argenson  et  Manuel  étaient,  à  coup 
sûr,  contre  elle,  de  plus  sérieux  et  plus  redoutables 
conspirateurs  que  MM.  de  Chateaubriand,  de  Fitz- 
James,  Hyde  de  Neuville  et  Berryer  ne  voulaient  et 
ne  pouvaient  l'être  contre  le  gouvernement  de  .Juillet. 
De  1820  à  1822,  le  duc  de  Richelieu  et  M.  de  Villèle 
avaient,  contre  ces  chefs  libéraux,  de  bien  autres 
griefs  et  de  bien  autres  preuves  que  le  cabinet  de  1832 


ministre  du  commerce  et  des  travaux  publics,  au  maréchal 
Soult,  en  date  du  novembre  1831,  et  qui  contient,  sur  la 
question  du  tarif  des  salaire*  et  des  rapports  entre  les  fabri- 
cants et  les  ouvriers,  les  instructions  formelles  du  cabinet, 
instructions  parfaitement  conformes  au  bon  sens  pratique 
comme  aux  principes  de  la  science.  Je  n'ai  eu  que  récemment 
connaissance  de  cette  dépûche. 


FORMATION  DU  CABINET  DU  11  OCTOBRE  183-2.     355 

n'en  pouvait  recueillir  contre   les  cbefs  légitimistes 
qu'il  fit  arrêter.  Pourtant  ils  ne  voulurent  jamais  ni 
les  emprisonner,  ni  les  traduire  en  justice;  ils  com- 
prirent que  le  pouvoir  qui  veut  mettre  un  terme  aux 
révolutions  ne  doit  pas  porter,  dans  les  hautes  régions 
de  la  société,  la  guerre  à  outrance.  C'est  en  frappant 
les  grandes  têtes  que  les  révolutionnaires  s'efforcent 
d'enflammer  la  lutte  et  de  compromettre  irrévoca- 
blement les  peuples  dans  leur  cause.  Les  politiques 
d'ordre  et  de  paix  sociale  ont  à  tenir  la  conduite  con- 
traire; il  ne  leur  convient  pas  d'illustrer  les  partis 
qu'ils  combattent,  et  de  signaler  si  haut  leurs  princi- 
paux ennemis.  Il  y  eut  défaut  de  tact  et  d'esprit  poli- 
tique dans  l'arrestation  de  ces  quatre  hommes  considé- 
rables qui  furent  presque  aussitôt  rendus  à  la  liberté, 
MM.  de  Chateaubriand,  de  Fitz-James  et  Hyde  de  Neu- 
ville, parce  que  les  juges  de  Paris  ne  trouvèrent  conh*e 
eux  aucune  charge,  M.  Berryer,  parce  que  les  jurés  de 
Blois  le  déclarèrent  innocent. 

Sous  le  poids  de  ces  fautes  et  d'une  situation  trop 
forte  pour  lui,  le  cabinet  se  trouva  bientôt  plus  faible 
qu'il  ne  l'était  avant  l'iusurrection  qu'il  avait  vaincue  : 
ses  ennemis  redevinrent  ardents  et  agressifs  ;  ses  amis 
se  montrèrent  inquiets  et  impatients.  Le  général  Sébas- 
tiani  ne  manquait  point  de  savoir-faire  avec  les  per- 
sonnes; mais  les  graves  difficultés  des  affaires  dont  il 
avait  à  répondre,  sa  morgue  froide  dans  les  discussions 
et  quelques  phrases  malheureuses  l'avaient  rendu  très- 
impopulaire;  et,  ce  (jui  est  pire,  à  peine  gucTi  d'une 


356  CHAPITRE  XIV. 

maladie  grave,  il  restait  fatigué  et  usé;  ses  qualités 
manquaient  des  dehors  qui  auraient  pu  les  faire  recon- 
naître ou  pardonner;  il  avait  beaucoup  de  jugement  et 
de  courage  sans  agrément  et  sans  éclat;  il  était  roide  sans 
être  imposant,  et  on  le  croyait  souple  auprès  du  Roi. 
M.  de  Montalivet,  jeune  et  dévoué,  passait  aussi  pour  tro[) 
docile,  ou  du  moins  trop  peu  indépendant;  sa  for- 
tune d'ailleurs  avait  commencé  à  la  cour,  non  dans  les 
Chambres,  et  les  pouvoirs  politiques  n'ont  de  goût 
que  pour  les  grandeurs  qui  se  sont  faites  sous  leur 
aile  et  par  leur  influence.  Depuis  la  mort  de  M.  Ca- 
simir Périer,  le  baron  Louis  se  plaisait  peu  dans 
les  affaires  ;  il  ne  se  sentait  plus  l'appui  dont  il 
avait  besoin  pour  conduire  à  son  gré  les  finances 
de  l'État.  Déjà  vieux,  il  avait  fait  entrer  dans  le  ca- 
binet son  neveu,  l'amiral  de  Rigny,  et  aj)rès  avoir  ainsi 
pourvu  aux  intérêts  de  sa  famille  qu'il  avait  fort  à 
cœur,  il  était  prêt  à  sortir  volontiers  d'une  barque  peu 
sûre.  Vivement  attaqué,  le  ministère  était  peu  défendu 
et  peu  propre  à  se  défendre  lui-même  avec  vigueur. 

Le  Roi  aurait  bien  voulu  le  rajeunir  en  le  gardant 
et  le  fortifier  sans  le  changer.  On  oublie  aisément  ce 
qui  manque  quand  on  a  ce  qui  plaît.  Les  conseillers 
ijui  restaient  au  Roi  depuis  la  mort  de  M.  Périer 
étaient  fidèles ,  courageux ,  sensés  ;  tous  pensaient 
comme  lui,  ou  se  laissaient  aisément  persuader  par 
lui  ;  aucun  d'eux  ne  lui  faisait  obstacle  ni  ombre. 
Que  leur  manquait-il  ?  De  l'influence  et  du  talent  de 
|)arole  dans  les  Chambres.  Si  le  Roi  parvenait  à  leur 


FORMATION  DU  CABINET  DU  II  OCTOBRE  1833.     357 

adjoindre  un  ou  deux  hommes  doués  de  ces  dons  et 
attachés  aussi  à  la  poh tique  d'ordre  et  de  paix,  il  obte- 
nait ce  dont  il  avait  besoin  en  conseryant  ce  qui  lui 
convenait.  M.  Dupin  s'offrait  naturellement  à  sa  pensée. 
Le  Roi  le  fit  appeler  à  Saint-Cloud  et  l'y  retint  tout 
un  jour,  s'efforçant  de  le  faire  entrer  dans  le  cabinet, 
UL  se  promettant  d'en  tirer  grand  profit  dans  les  Cham- 
bres, sans  qu'il  en  coûtât  trop  cher  à  sa  propre  in- 
fluence dans  le  gouvernement  et  à  son  renom  per- 
sonnel en  Europe.  Mais  M.  Dupin  avait  aussi  ses 
susceptibilités  et  ses  exigences  que  le  Roi  n'avait  pas 
prévues.  Quand  les  circonstances  le  lui  ont  commandé, 
il  a  souvent  déployé  avec  courage,  au  service  de  la 
bonne  cause,  la  verve  naturelle  et  éloquente  de  son 
spirituel  bon  sens  ;  mais  il  n'a  nul  goût  pour  les 
grandes  tâches  et  les  responsabilités  pesantes;  les  fonc- 
tions publiques  lui  plaisent  bien  plus  qu'il  n'aspire 
au  pouvoir  politique  ;  tout  engagement  général ,  toute 
longue  et  fidèle  sohdarité  répugnent  à  la  mobilité  de 
son  esprit,  aux  boutades  de  son  caractère  et  aux  calculs 
de  sa  prudence.  11  aime  à  servir,  non  à  se  dévouer; 
et  même  quand  il  sert,  il  se  dégage  autant  qu'il  peut, 
reprenant  sans  cesse,  par  de  brusques  inconséquen- 
ces, quelque  portion  ou  quelque  apparence  de  l'in- 
dépendance qu'il  a  semblé  sacrifier.  11  écouta  avec 
perplexité  les  propositions  du  Roi  ;  il  discuta,  objecta,, 
hésita,  fit  à  son  tour,  plus  ou  moins  obscurément, 
ses  réserves  et  ses  demandes,  entre  autres  que  deux 
ministres,  le  général  Sébastiani  et  M.   de  Montalivet 


358  CHAPITRE  XIV. 

sortissent  du  cabinet,  et  qu'il  y  eût  un  président  du 
Conseil,  condition  dont  ses  amis,  a-t-il  dit,  lui 
faisaient  une  loi.  Le  Roi  hésita  à  son  tour;  et  après 
deux  ou  trois  conversations,  troublé  tantôt  par  les 
hésitations  du  Roi,  tantôt  par  les  siennes  propres, 
M.  Dupin,  pour  s'y  soustraire  sans  rien  accepter  ni  re- 
fuser, partit  tout  à  coup  pour  la  campagne.  Là  des 
messages  répétés  vinrent  le  chercher.  Il  revint,  rentra 
en  négociation,  parut  un  moment  céder  aux  instances; 
et  sur  de  nouvelles  hésitations,  soit  du  Roi,, soit  de 
lui-même,  il  repartit,  laissant  au  Roi  peu  d'espoir  de 
le  décider  à  devenir  ministre  et  peu  de  regret  de  n'y 
pas  réussir. 

Au  dedans  et  au  dehors,  la  situation  devenait  pres- 
sante :  la  guerre  civile  légitimiste  échouait  dans  l'ouest 
comme  l'insurrection  républicaine  à  Paris;  mais  en 
échouant  elle  ne  finissait  pas  ;  et  à  Paris,  devant  un 
cabinet  sans  force  et  sans  avenir,  les  troubles  étaient 
toujours  près  de  recommencer.  Les  affaires  de  la  Rel- 
gique  étaient  à  la  fois  réglées  et  en  suspens.  Pour  vider 
effectivement  cette  question,  il  fallait  faire  exécuter  par 
la  force  le  traité  du  15  novembre  1831,  adopté  par  la 
Conférence  de  Londres,  et  que  toutes  les  puissances 
avaient  ratifié,  mais  auquel  le  roi  de  Hollande  refusait 
toujours  de  se  soumettre.  Les  Chambres  belges  et  le 
roi  Léopold  réclamaient  ardemment  cette  action  défini- 
tive. M.  de  Talleyrand,  venu  à  Paris  en  se  rendant  aux 
eaux  de  Rourbon-l'Archambault,  insistait  pour  qu'un 
cabinet  fût  enfin  formé ,  capable   d'accomplir   cette 


FORMATION  DU  CABINET  DU  11  OCTOBRE  1832.     359 

œuvre  et  de  reprendre  en  Europe  la  consistance  et  la 
confiance  que  M.  Casimir  Périer  y  avait  acquises.  Pour 
suffire  à  de  telles  circonstances,  la  convocation  pro- 
chaine des  Chambres  françaises  devenait  nécessaire,  et 
le  cabinet  encore  debout  était  évidemment  hors  d'état 
de  suffire  aux  Chambres.  Le  roi  Louis-Philippe  ne  pres- 
sentait guère  de  loin  et  ne  devançait  pas  la  nécessité  ; 
mais  quand  elle  était  près,  il  la  reconnaissait  et  l'accep- 
tait sans  humeur  :  il  mit  de  côté  ses  regrets,  ses  préfé- 
rences, ses  hésitations,  et  chargea  le  maréchal  Soult 
de  lui  présenter,  en  qualité  de  président  du  Conseil,  la 
formation  d'un  nouveau  cabinet. 

Par  son  caractère  comme  par  sa  situation,  le  maré- 
chal était  propre  à  cette  tâche  qui  lui  plaisait  fort, 
et  qu'il  a  remplie  plusieurs  fois,  toujours  avec  effi- 
cacité. 11  n'avait,  en  politique,  point  d'idées  arrêtées, 
ni  de  parti  pris,  ni  d'alhés  permanents.  Je  dirai  plus  : 
à  raison  de  sa  profession,  de  son  rang,  de  sa  gloire  mi- 
litaire, il  se  tenait  pour  dispensé  d'en  avoir;  il  faisait 
de  la  politique  comme  il  avait  fait  la  guerre,  au  service 
de  l'État  et  du  chef  de  l'État,  selon  leurs  intérêts  et 
leurs  desseins  du  moment,  sans  se  croire  obligé  îx 
rien  de  plus  qu'à  réussir,  pour  leur  compte  en  même 
temps  que  pour  le  sien  propre,  et  toujours  prêt  à 
changer  au  besoin,  sans  le  moindre  embarras,  d'atti- 
tude et  d'alliés.  Mais  dans  cette  indilTérence,  et,  pour 
ainsi  dire,  dans  cette  aptitude  volontaire  à  une  sorte  de 
polygamie  politique,  il  ne  manquait  ni  d'esprit  de 
gouvernement,  ni  de  résolution  dans  les  moments 


3eO  CHAPITRE  XIV. 

difficiles,  ni  de  persévérance  dans  les  entreprises  dont 
il  s'était  chargé.  On  aurait  eu  tort  de  compter  sur  son 
dévouement,  tort  aussi  de  se  méfier  de  son  service. 
Il  lui  fallait  ses  sûretés  et  ses  avantages  personnels  : 
cela  obtenu,  il  ne  craignait  point  la  responsabilité,  et  se 
plaisait  au  contraire  à  couvrir  de  son  nom  le  Roi,  qui 
ne  trouvait  en  lui  ni  volontés  obstinées,  ni  prétentions 
incommodes,  quelquefois  seulement  certaines  suscepti- 
bilités spontanées  ou  calculées,  mais  faciles  à  calmer. 
C'était  d'ailleurs  un  esprit  inculte  et  rude,  un  peu 
confus  et  incohérent,  mais  sensé,  fécond  en  ressources, 
d'une  activité  infatigable,  robuste  comme  toute  sa  per- 
sonne ;  et  il  avait,  dans  la  pratique  de  la  vie,  une 
autorité  naturelle,  grande  dans  l'armée,  même  sur  ses 
égaux,  grande  sur  ses  subordonnés  administratifs,  et 
dont  il  savait  quelquefois  se  prévaloir  dans  l'arène 
politique,  avec  un  art  efficace  quoique  peu  raffiné,  pour 
imposer  à  ses  adversaires,  ou  pour  échapper  aux  em- 
barras de  la  discussion. 

En  nommant  un  président  du  Conseil  et  en  le  char- 
geant de  la  formation  d'un  nouveau  cabinet,  le  Roi 
savait  bien  qu'il  renonçait  à  conserver  les  principaux 
éléments  de  l'ancien,  et  ni  le  général  Sébastiani,  ni 
M.  de  Montalivet  ne  se  faisaient  illusion  sur  leur  chute 
imminente.  Malgré  son  goût  pour  les  affaires,  le  géné- 
ral Sébastiani  savait  prendre  galamment  son  parti 
quand  il  jugeait  la  retraite  inévitable,  et  il  mettait  alors 
son  habileté  comme  son  honneur  à  donner  au  Roi  et 
au  pays  les  meilleurs  conseils.  Il  indiqua  lui-même  son 


à 


FORMATIOX  DU  CABINET  DU  II  OCTOBRE  1832.     3G1 

successeur  dans  le  département  des  alîaires  étrangères, 
et  engagea  le  Roi  à  y  appeler  le  duc  de  Broglie  commo 
riiomme  le  plus  propre  à  maintenir  dignement,  dans 
les  Chambres  et  en  Europe,  la  politique  de  paix  si  fer- 
mement pratiquée  par  M.  Casimir  Périer,  mais  encore 
menacée  et  difficile.  M.  de  Talleyrand  donna  au  Roi  le 
même  conseil  ;  il  n'avait,  avec  le  duc  de  Broglie,  point 
de  relations  intimes  ;  mais  il  savait  quelle  estime  on 
lui  portait  en  Angleterre,  et  il  était  sûr  de  trouver  en 
lui,  pour  sa  propre  mission  à  Londres,  un  loyal  et  effi- 
cace appui.  Le  duc  de  Broglie  n'était  pas  à  Paris  ; 
après  avoir  présidé  le  conseil  général  de  TEure,  il  était 
retourné  dans  sa  terre.  M.  de  Rémusat  partit  sur- 
le-champ  pour  aller  l'inviter,  de  la  part  du  Roi  et 
du  maréchal  Soult,  à  venir  se  concerter  avec  eux  pour 
la  formation  du  nouveau  cabinet  dans  lequel  on  s'était 
dès  lors  assuré  que  M.  Thiers  était  prêt  à  entrer. 

Le  duc  de  Broglie  se  rendit  à  cette  invitation,  et  se 
montra  disposé,  en  arrivant,  à  accepter,  sous  la  prési- 
dence du  maréchal  Soult,  le  ministère  des  affaires  étran- 
gères; mais,  dès  le  premier  moment,  il  fit  de  mon 
entrée  dans  le  cabinet  la  condition  sitie  quel  non  de  la 
sienne.  Le  maréchal,  ceux  des  anciens  ministres  qui 
devaient  rester,  quelques-uns  des  nouveaux  ministres 
près  d'entrer,  le  Roi  lui-même,  furent  troublés.  Tous 
me  faisaient  l'honneur  de  tenir,  sur  moi  personnelle- 
ment, le  meilleur  langage;  mais  j'étais  si  impopulaire! 
J'avais  servi  la  restauration;  j'étais  allé  à  Gand;  j'avais 
profondément  blessé  le  parti  révolutionnaire  en  atta- 


302  CHAPITRE  XIV. 

quant  non -seulement  ses  excès^  mais  ses  principes.  Ma 
présence  dans  le  Conseil  serait  une  cause  d'irritation 
qui  aggraverait  les  difficultés  déjà  si  graves  de  la  situa- 
tion. Le  duc  de  Broglie  fut  inébranlable,  et  pendant 
quelques  jours,  la  négociation  avec  lui  fut  comme 
rompue. 

On  retourna  à  M.  Dupin.  Il  s'était  retiré  dans  sa  terre 
de  Kaffigny,  au  fond  des  montagnes  de  la  Nièvre.  Le 
maréchal  Soult  lui  envoya,  le  5  octobre  1832,  un  de 
ses  aides  de  camp  en  l'engageant  à  venir  se  concerter 
avec  lui  sur  la  composition  du  nouveau  cabinet  dont  il 
avait  naguère  consenti  à  faire  partie.  M.  Dupin  a  publié 
lui-même  la  lettre  du  maréchal  et  sa  réponse  en  date 
du  7  octobre  ;  refus  péremptoire,  avec  une  longue  ex- 
plication de  ses  motifs.  A  travers  des  retours  sur  les 
tentatives  du  mois  précédent,  des  appels  aux  souvenirs 
de  quelques-uns  des  acteurs,  et  les  réserves  ou  les  ha- 
biletés du  langage,  on  y  entrevoit  clairement  un  secret 
frisson  devant  les  missions  qui  entrahient  une  grande 
responsabilité  et  de  grands  hasards,  une  préférence 
marcfuée  pour  le  rôle  de  lil)re  tirailleur  politique,  qui , 
sans  déserter  son  camp,  choisit  à  son  gré  le  moment  de 
l'attaque  ou  de  la  retraite,  el  aussi  un  peu  d'humeur 
de  ce  que,  depuis  son  départ,  on  avait  tenté  plusieurs 
combinaisons  sans  l'y  comprendre  et  en  traiter  avec  lui. 
Il  déclinait  formellement  en  finissant,  non-seulement 
l'entrée  dans  le  ministère,  mais  l'invitation  de  se  rendre 
à  Paris  pour  en  causer. 

Il  y  a  toujours,  dans  les  négociations  de  ce  genre  et 


FORMATION  DU  CABINET  DU  11  OCTOBRE  1832.     363 

dans  les  dissentimcnls  qui  en  font  l'enibarras,  des  mo- 
tifs plus  grands  et  des  motifs  plus  petits  que  ceux  qu'on 
déclare  :  ou  bien  les  hommes  qu'on  essaye  d'associer 
dans  la  même  œuvre^  et  qui  s'y  refusent,  ont  au  fond 
de  l'âme  le  sentiment  qu'ils  ne  croyent  pas  aux  mêmes 
principes  et  ne  se  gouvernent  pas  par  les  mêmes 
instincts  ;  ou  bien  quelques  prétentions  personnelles, 
quelques  susceptibilités  cachées,  quelque  permanent 
désaccord  d'habitudes,  de  relations,  de  goûts,  de  mœurs, 
leur  rendent  le  rapprochement  incommode  et  la  vie 
commune  difficile.  Ce  ne  sont  pas  des  circonstances 
purement  accidentelles  qui  décident  de  la  sympathie 
ou  de  l'antipathie  des  esprits,  et  ils  n'hésiteraient 
pas  tant  à  s'unir  s'ils  n'étaient  pas  sérieusement  divers 
et  séparés. 

Soit  qu'on  s'y  attendît  ou  non,  sur  le  refus  de 
M.  Dupin,  on  revint  au  duc  de  Broglie  ;  on  s'inquiéta 
moins  de  mon  impopularité  ;  le  Roi  et  le  maréchal 
Soult  en  prenaient  aisément  leur  parti  ;  des  amis  com- 
muns, surtout  M.  de  Rémusat,  avaient  efficacement 
combattu,  dans  l'esprit  naturellement  large  et  libre 
de  31.  Thiers,  cette  objection  vulgaire.  On  s'avisa  d'un 
expédient  qui  lui  enlevait  presque  toute  sa  valeur.  Au 
lieu  de  me  rappeler  au  ministère  de  l'intérieur,  on  me 
proposa  le  ministère  de  l'instruction  publique.  J'étais, 
dans  ce  département,  ce  qu'on  appelle  une  spéciaUté. 
Le  31  juillet  1830,  la  commission  municipale,  si  ardente 
dans  le  mouvement  populaire,  m'y  avait  nommé.  Le 
public  pensait  que  j'y  convenais,  et  mes  amis  que  cela 


.^64  CHAPITRE  XIV. 

me  convenait  :  «Je  ne  souhaite  pas  vivement,  je  l'avoue, 
m'écrivait  le  29  septembre  1832  M.  Royer-CoUard,  que 
mes  amis  soient  mis  à  des  épreuves  qui  passent  les  for- 
ces humaines.  Le  temps  de  gouverner  n'est  pas  venu. 
C'est  à  l'anarchie  que  notre  temps  est  voué,  pour  lon- 
gues années.  Nous  n'y  périrons  pas,  j'en  suis  convaincu, 
mais  nous  sommes  bien  loin  de  l'avoir  épuisée;  elle  a 
encore  bien  des  phases  connues  et  inconnues  à  nous 
présenter.  »  Et  le  14  octobre  suivant,  quand  il  apprit  la 
formation  du  cabinet  :  «  Puisque  vous  deviez  rentrer, 
comme  vous  le    dites,    dans  la    fournaise,    j'aime 
mieux  que  ce  soit  par  le  ministère  de  l'instruction 
publique.  Vous  irez  à  la  brèche,  mais  vous  aurez  le 
mérite  d'y  aller;  vous  n'y  êtes  pas  exposé  en  signe  de 
provocation.  Que  puis-je  vous  dire  que  vous  ne  sachiez? 
Vous  connaissez  à  fond  l'état  de  notre  société,  la  mala- 
die des  esprits,  la  contradiction  des  principes  du  nou- 
veau gouvernement.  Le  courage  ne  vous  manquera  pas, 
ni  sans  doute  la  prudence,  dont  la  part  aujourd'hui 
doit  être  fort  grande.  Vous  aurez  à  conserver  la  majo- 
rité ;  je  suis  très-porté  à  croire  que  cela  n'est  point 
impossible,  mais  il  y  faudra  de  l'art.  Parlez  de  moi,  je 
vous  prie,  au  duc  de  Broglie;  vous  savez  combien  je 
l'estime  et  je  l'honore.  Pour  lui  aussi,  j'aime  mieux  les 
affaires    étrangères.    Vos    deux    ministères   sont  les 
meilleurs.  » 

Je  n'aurais  point  hésité  à  rentrer  dans  la  position  de 
lutte  directe,  déclarée  et  quotidienne  où  m'avait  placé, 
en  1830,  le  ministère  de  l'intérieur.  Je  n'Iiésilai  pas 


FORMATION  DU  CABINET  DU  il  OCTOBRE  LS;J2.     c!(55 

davantat^e  à  prendre  celle  où  mon  impopularité,  comme 
on  disait,  semblait,  en  1832,  avoir  pour  le  cabinet 
moins  d'inconvénient.  On  a  dit  que  je  prenais  plaisir  à 
braver  Timpopularité;  on  s'est  trompé,  je  n'y  pensais 
I>as.  La  physionomie  comme  le  dessein  du  nouveau 
cabinet  me  convenaient  parfaitement.  C'était,  sauf 
M.  Du  pin,  l'union  des  hommes  qui,  en  1830,  avaient 
proclamé  et  soutenu  les  premiers  la  politique  de 
résistance  à  l'esprit  révolutionnaire,  et  de  ceux  qui, 
depuis  1831 ,  avaient  aidé  M.  Casimir  Périer  à  la 
pratiquer  avec  conséquence  et  vigueur.  Le  ministère  de 
l'instruction  publique  avait  d'ailleurs  pour  moi,  et  par 
mes  souvenirs,  et  par  ce  que  j'espérais  y  faire,  un  véri- 
table attrait.  La  formation  du  cabinet  ne  rencontra  plus 
aucun  obstacle,  et  il  se  constitua  le  1 1  octobre  1 832,  se 
donnant  à  peine  cinq  semaines  pour  se  préparer  à  la 
session  des  Chambres,  qui  furent  immédiatement  con- 
voquées pour  le  19  novembre  suivant. 


PIÈCES    HISTORIQUES 


PIÈGES  HISTORIQUES 


I 

(Page  5.) 

Protestation  des  Députés  contre  les  ordonnances 
du 'io  juillet  \S30. 

(28  juillet  1830.) 

«  Les  soussignés,  régulièrement  élus  à  la  députation  par 
les  collèges  d'arrondissement  ci-dessus  nommés,  en  vertu 

de  l'ordonnance  royale  du ,  et  conformément  à 

la  Charte  constitutionnelle  et  aux  lois  sur  les  élections 
des et  se  trouvant  actuellement  à  Paris, 

«  Se  regardent  comme  absolument  obligés,  par  leurs  de- 
voirs et  leur  honneur,  de  protester  contre  les  mesures  que 
les  conseillers  de  la  couronne  ont  fait  naguère  prévaloir  pour 
le  renversement  du  système  légal  des  élections  et  de  la  ruine 
de  la  liberté  de  la  presse. 

«  Lesdites  mesures,  contenues  dans  les  ordonnances  du 
25,  sont,  aux  yeux  des  soussignés,  directement  contraires 
aux  droits  constitutionnels  de  la  Chambre  des  pairs,  au 
droit  public  des  Français,  aux  attributions  et  aux  arrêts  des 
tribunaux,  et  propres  à  jeter  l'État  dans  une  confusion  qui 

T.    II.  24 


810  PIÈCES  HISTORIQUES. 

compromet  également  la  paix  du  présent  et  la  sécurité  de 

l'avenir. 

«  En  conséquence,  les  soussignés,  inviolablement  fidèles  à 
leur  serment,  protestent  d'un  commun  accord,  non-seule- 
ment contre  lesdites  mesures,  mais  contre  tous  les  actes  qui 
en  pourraient  être  la  conséquence. 

«  Et  attendu,  d'une  part,  que  la  Chambre  des  députés, 
n'ayant  pas  été  constituée,  n'a  pu  être  légalement  dissoute; 
d'autre  part,  que  la  tentative  de  former  une  autre  Chambre 
des  députés,  d'après  un  mode  nouveau  et  arbitraire,  est  en 
contradiction  formelle  avec  la  Charte  constitutionnelle  et  les 
droits  acquis  des  électeurs,  les  soussignés  déclarent  qu'ils  se 
considèrent  toujours  comme  légalement  élus  à  la  députation 
par  les  collèges  d'arrondissement  et  de  déparlement  dont  ils 
ont  obtenu  les  suffrages,  et  comme  ne  pouvant  êtie  rem • 
placés  qu'en  vertu  d'élections  faites  selon  les  principes  et  les 
formes  voulues  par  les  lois. 

«  Et  si  les  soussignés  n'exercent  pas  effectivement  les 
droits  et  ne  s'acquittent  pas  de  tous  les  devoirs  qu'ils  tiennent 
de  leur  élection  légale,  c'est  qu'ils  en  sont  empêchés  par  une 
violence  matérielle.  » 

Suivent  les  noms  de  soixante-trois  députés. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  371 


II 

(l'agc   10  ) 

Proclamation  adressée  à  la  France  par  les  Députés 
des  déparlements  réunis  au  palais  Bourbon  ,  après 
C appel  et  l'arrivée  de  S.  A.  R.  Mgr  te  duc  d'Orléans 
à  Paris. 

(31  juillet  1830  ) 

Français, 

La  France  est  libre.  Le  pouvoir  absolu  levait  son  drapeau  ; 
l'héroïque  population  de  Paris  l'a  abattu.  Paris  attaqué  a 
fait  triompher  par  les  armes  la  cause  sacrée  qui  venait  de 
triompher  en  vain  par  les  élections.  Un  pouvoir  usurpateur 
de  nos  droits,  perturbateur  de  notre  repos,  menaçait  à  la 
fois  la  liberté  et  l'ordre  ;  nous  rentrons  en  possession  de  l'ordre 
et  de  la  liberté.  Plus  de  crainte  pour  les  droits  acquis;  plus 
de  barrière  entre  nous  et  les  droits  qui  nous  manquent 
encore. 

Un  gouvernement  qui ,  sans  délai ,  nous  garantisse  ces 
biens,  est  aujourd'hui  le  premier  besoin  de  la  patrie.  Fran- 
çais, ceux  de  vos  députés  qui  se  trouvent  déjà  à  Pans  se  sont 
réunis;  et  en  attendant  l'intervention  régulière  des  Chambres, 
ils  ont  invité  un  Français  qui  n'a  jamais  combattu  que  pour 
la  France,  M.  le  duc  d'Orléans,  à  exercer  les  fonctions  de 
lieutenant  général  du  royaume.  C'est  à  leurs  yeux  le  plus 
sûr  moyen  d'accomplir  promptement  par  la  paix  le  succès  de 
la  plus  légitime  défonso. 


372  PIÈCES  HISTORIQUES. 

Le  duc  d'Orléans  est  dévoué  à  la  cause  Dationaie  et  consti- 
lionnelle;  il  en  a  toujours  défendu  les  intérêts  et  professé  les 
principes.  Il  respectera  nos  droits,  car  il  tiendra  de  nous  les 
siens.  Nous  nous  assurerons  par  des  lois  toutes  les  garanties 
nécessaires  pour  rendre  la  liberté  forte  et  durable  ; 

Le  rétablissement  de  la  garde  nationale,  avec  Tinterven- 
lion  des  gardes  nationaux  dans  le  tlioix  des  officiers; 

L'intervention  des  citoyens  dans  la  formation  des  admi- 
nistrations départementales  et  municipales; 
Le  jury  pour  les  délits  de  la  presse; 
La  responsabilité  légalement  organisée  des  ministres  et  des 
agents  secondaires  de  l'administration  ; 
L'étal  des  militaires  légalement  assuré, 
La  réélection  des  députés  promus  à  des   fonctions  pu- 
bliques. 

Nous  donnerons  enfin  à  nos  institutions,  de  concert  avec 
le  chef  de  l'État,  les  développements  dont  elles  ont  besoin. 

Fiançais,  le  duc  d'Orléans  lui-même  a  déjà  parlé,  et  son 
langage  est  celui  qui  convient  à  un  pays  libre  :  «Les  Chambres 
«  vont  se  réunir,  vous  dit-il  ;  elles  aviseront  aux  moyens 
«  d'assurer  le  règne  des  lois  et  le  maintien  des  droits  de  la 
«  nation. 
«  La  Charte  sera  désormais  une  vérité.  » 


PIÈCES  HISTORIQUES.  37ô 


III 

(Page  54.) 


Exposé  de  la  situation  du  royaume  présenté  aux  Cham- 
bres le  13  septembre  1830,  par  M.  Guizot,  ministre 
de  Vintérieur. 

Messieurs,  le  Roi  nous  a  ordonné  de  metlre  sous  vos  yeux 
le  tableau  de  l'état  de  la  France  et  des  actes  du  gouvernement 
depuis  la  glorieuse  révolution  qui  a  fondé  son  trône  en  sau- 
vant notre  pays. 

Fier  de  son  origine,  le  gouvernement  éprouve  le  besoin  de 
dire  hautement  comment  il  comprend  sa  mission  et  se  pro- 
pose de  la  remplir. 

Il  est  le  résultat  d'un  héroïque  effort  soudainement  tenté 
pour  mettre  à  l'abri  du  despotisme,  de  la  superstition  et  du 
privilège,  les  libertés  et  les  intérêts  nationaux. 

En  quelques  jours  l'entreprise  a  été  accomplie,  avec  un 
respect  et  un  ménagement,  jusque-là  sans  exemple,  pour  les 
droits  privés  et  l'ordre  public. 

Saisie  d'un  juste  orgueil,  la  France  s'est  promis  qu'un  si 
lieau  triomphe  ne  serait  point  stérile.  Elle  s'est  regardée 
comme  délivrée  de  ce  système  de  déception,  d'incertitude  et 
d'impuissance  qui  l'a  fatiguée  et  irritée  si  longtemps.  Elle  a 
compté  sur  une  politique  conséquente  et  vraie  qui  ouvrirait 


374  PIÈCES  HISTORIQUES. 

devant  elle  une  large  canière  d'activité  el  de  liberté.  Elle  y 

veut  marcher  d'un  pas  ferme  et  régulier. 

C'est  dans  ce  caractère  de  l'événement  au  sein  duquel  il 
est  né,  et  des  espérances  dont  la  France  est  animée^  que  le 
gouvernement  trouve  la  règle  de  sa  conduite. 

Il  se  sent  appelé  à  puiser  sa  force  dans  les  institutions  qui 
garantissent  la  liberté  du  pays,  à  maintenir  l'ordre  légal  en 
améliorant  progressivement  les  lois,  à  seconder  sans  crainte^ 
au  sein  de  la  paix  publique  fortement  protégée,  le  dévelop- 
pement de  toutes  les  facultés,  l'exercice  de  tous  les  droits. 

Telle  est,  à  ses  yeux,  la  politique  qui  doit  faire  porter  à 
notre  révolution  tous  ses  fruits. 

Pour  la  réaliser,  une  première  tâche  lui  était  imposée.  11 
fallait  prendre  partout  possession  du  pouvoir  et  le  remettre 
à  des  hommes  capables  d'affermir  le  triomphe  de  la  cause 
nationale.  Grâce  aux  conquêtes  de  1789,  l'état  social  de  la 
France  a  été  régénéré;  grâce  à  la  victoire  de  1830,  ses  insti- 
tutions politiquesont  reçu  en  un  jour  les  principales  réformes 
dont  elles  avaient  besoin.  Une  administration  partout  en  har- 
monie avec  l'état  social  et  la  Charte,  une  constante  appli- 
cation des  principes  consacrés  sans  retour,  tel  est  aujourd'hui 
le  besoin  pressant,  le  vœu  unanime  du  pays.  De  nombreux 
changements  dans  le  personnel  étaient  donc  la  première  né- 
cessité du  gouvernement;  par  là,  il  devait  faire  sentir  en  tous 
lieux  sa  présence,  et  proclamer  lui-même  son  avènement. 
L'œuvre  avance  vers  son  terme.  Le  temps  prononcera  sur  le 
mérite  des  choix.  Mais  on  peut,  dès  aujourd'hui,  se  former 
une  juste  idée  de  l'étendue  et  de  la  célérité  du  travail;  nous 
vous  en  présenterons  rapidement  les  principaux  résultats. 

A  peine  entré  en  fondions,  le  ministre  de  la  guerre  a 
pourvu  au  commandement  des  divisions  et  subdivisions  mi- 
litaires; soixante-quinze  officiers  généraux  en  étaient  investis; 


PIÈCES  HISTORIQUES.  375 

soixante-cinq  ont  été  remplacés;  dix  sont  demeurés  à  leur 
poste;  ils  l'ont  mérité  par  la  promptitude  et  la  franchise  de 
leur  concours. 

En  même  temps,  et  dès  le  8  août,  les  officiers  généraux 
qui  se  trouvaient  chargés  de  l'inspection  ordinaire  destrou[)ep 
ont  été  rappelés,  et  dix  lieutenants  généraux  ou  maréchaux 
de  camp  ont  été  envoyés  auprès  des  corps,  avec  ordre  de 
proclamer  l'avènement  du  roi,  de  prévenir  toute  scission, 
et  de  proposer  parmi  les  officiers  les  remplacements  néces- 
saires. 

Trente-neuf  régiments  d'infanterie  et  vingt-six  régiments 
de  cavalerie  ont  reçu  des  colonels  nouveaux.  Beaucoup  de 
remplacements  ont  eu  lieu  dans  les  grades  inférieurs. 

Des  commandants  nouveaux  ont  été  envoyés  dans  trente- 
une  places  importantes. 

Une  commission  d'officiers  généraux,  en  fonctions  depuis 
le  16  août,  examine  les  titres  des  officiers  qui  demandent  du 
service.  Son  travail  est  fort  avancé. 

Des  mesures  ont  été  prises  dès  les  premiers  jours  du  mois 
d'août  pour  le  licenciement  des  régiments  suisses  de  l'an- 
cienne garde  royale  et  de  la  ligne.  Elles  sont  en  pleine  exé- 
cution. Le  licenciement  des  régiments  français  de  Fex-garde 
et  des  corps  de  la  maison  du  roi  Charles  X  est  accompli. 

Pour  compenser  les  pertes  qu'entraîne  ce  licenciement, 
l'effectif  des  régiments  d'infanterie  de  ligne  sera  porté  à 
1500  hommes,  celui  des  régiments  de  cavalerie  à700  hommes, 
celui  des  régiments  d'artillerie  et  du  génie  à  1,200  et  1,450 
hommes. 

Trois  régiments  nouveaux,  un  de  cavalerie,  sous  le  nom 
de  lanciers  d'Orléans,  deux  d'infanterie,  sous  les  nt^  65 
et  66,  et  six  bataillons  d'infanterie  légère  s'organisent  en  ce 
moment. 


376  PIÈCES  HISTORIQUES. 

Deux  bataillons  de  gendaimerie  à  pied  ont  été  spécialement 

créés  pour  faire  le  service  dans  les  départements  de  lOuest. 

Une  garde  municipale  a  été  instituée  pour  la  ville  de  Paris. 

Plus  de  la  moitié  des  hommes  qui  doivent  la  composer  sont 

prêts  à  entrer  en  activité  de  service. 

Le  général  commandant  l'armée  d'Afrique  a  été  changé. 
Le  drapeau  national  flotte  dans  les  rangs  de  cette  armée  qui 
s'est  montrée  aussi  empressée  de  l'accueillir  que  digne  de  le 
suivre,  et  qui  recevra  les  récompenses  qu'elle  a  si  vaillam- 
ment conquises. 

Ainsi,  au  bout  de  cinq  semaines,  le  personnel  de  l'armée 
est  renouvelé  ou  près  du  terme  de  son  renouvellement. 

La  marine  n'appelait  pas  des  réformes  si  étendues.  l*ar  sa 
nature  même,  ce  corps  exige  la  réunion  de  connaissances 
spéciales  et  d'une  expérience  longue  et  continue.  Aussi  l'an- 
cien gouvernement  avait-il  été  forcé  d'y  conserver  ou  d'y 
admettre  des  officiers  qui  professaient  hautement  les  opinions 
dont  il  poursuivait  la  ruine;  ils  se  sont  hâtés  d'accueillir 
notre  révolution;  elle  accomplissait  leurs  vœux.  Là  peu  de 
changements  étaient  donc  nécessaires.  Cependant  les  abus 
qui  y  avaient  pénétré  ont  été  abolis.  Trois  contre-amiraux, 
douze  capitaines  de  vaisseau,  cinq  capitaines  de  frégate, 
quatre  lieutenants  de  vaisseau  et  un  enseigne  ont  été  admis 
à  la  retiaite.  Une  commission  présidée  par  le  doyen  de 
l'armée  navale  examine  avec  soin  les  réclamations  des  ofll- 
ciers  que  Taiicicn  gouvernement  avait  écartés.  Une  création 
nouvelle,  celle  des  amiraux  de  France,  a  assuré  à  la  marine 
des  récompenses  proportionnées  à  ses  services,  et  l'a  fait 
sortir  de  cette  espèce  d'infériorité  où  elle  était  placée  com- 
parativement à  l'armée  de  terre,  qui  possédait  seule  la  di- 
gnité de  maréchal  de  France.  Enfin  l'illustre  chef  de  l'armée 
navale  en  Afrique  a  reçu  du  Roi,  par  son  élévation  à  ce  grade, 


PIÈCES  HISTORIQUES.  377 

le  juste  prix  de  ses  travaux  ;  et  ses  compagnons  trouveront  à 
leur  arrivée  en  France,  l'avancement  et  les  distinctions  qu'ils 
ont  si  bien  méritées. 

Nulle  part  la  réforme  n'était  plus  nécessaire  et  plus  vive- 
ment sollicitée  que  dans  l'administration  intérieure.  La  plu- 
part de  ses  fonctionnaires,  instruments  empressés  ou  dociles 
d'un  système  de  fraude  et  de  violence,  avaient  encouru  la 
juste  animadversion  du  pays.  Ceux-là  même  dont  les  efforts 
avaient  tendu  à  atténuer  le  mal  s'étaient  usés  dans  cette 
lutte  ingrate,  et  manquaient  aupiès  de  la  population  de  cet 
ascendant  moral,  de  cette  confiance  prompte  et  facile,  pre- 
mière force  du  pouvoir,  surtout  quand  il  vit  en  présence  de 
la  liberté.  76  préfets  sur  80,  196  sous-préfets  sur  277,  53 
secrétaires  généraux  sur  86,  127  conseillers  de  préfecture 
sur  315,  ont  été  changés.  En  attendant  la  loi  qui  doit  régé- 
nérer l'administration  municipale,  393  changements  ont  déjà 
été  prononcés  ;  et  une  circulaire  a  ordonné  aux  préfets  de  faire, 
sans  retard,  tous  ceux  qu'ils  jugeraient  nécessaires,  sauf  à  en 
demander  la  confirmation  définitive  au  ministre  de  l'intérieur. 

Le  ministre  de  la  justice  a  porté  toute  son  attention  sur  la 
composition  des  parquets,  tant  des  cours  souveraines  que  des 
tribunaux  de  première  instance.  Dans  le?  premières,  74  pro- 
cureurs généraux,  avocats  généraux  et  substituts ,  dans  les 
secondes,  254  procureurs  du  Roi  et  substituts  ont  été  renou- 
velés. Dans  la  magistraluic  inamovible,  le  ministère  s'est 
-empressé  de  pourvoir  aux  sièges  vacants,  soit  par  démission, 
soit  par  toute  autre  cause.  A  ce  titre,  ont  déjà  eu  lieu  103  no- 
minations de  présidents,  conseillers  et  juges.  A  mesure  que 
les  occasions  s'en  présentent,  les  changements  continuent. 
Les  justices  de  paix  commencent  à  être  l'objet  d'un  scrupu- 
leux examen. 

Dans  le  conseil  d'Etal,  et  en  attendant  la  réforme  fonda- 


378  PIECES  HISTORIQUES, 

mentale  qui  se  prépare,  le  nombre  des  membres  en  activité 
de  serviceaété  provisoirementréduit  de  55à  38;  sur  ces  38,*20 
ont  été  ebangés.  Le  Conseil  de  Tinstruction  publique  était  com- 
posé de  9  membres;  5  ont  été  écartés.  La  même  mesure  a  été 
prise  à  l'égard  de  5  inspecteurs  généraux  et  de  \A  recteurs 
d'académie  sur  25.  Un  travail  se  prépare  pour  apporter  dans 
les  collèges,  pendant  les  vacances,  les  changements  dont  la 
convenance  sera  reconnue.  Une  commission  est  chargée  de 
faire  un  prompt  rapport  sur  l'École  de  médecine;,  et  d'en 
préparer  la  i-éorganisation. 

Dans  le  département  des  affaires  étrangères,  la  plupart  de 
nos  ambassadeurs  et  ministres  au  deb.ors  ont  été  révoqués, 

La  situation  du  ministre  des  finance?,  quant  au  personnel, 
était  particulièrement  délicate.  Il  n'en  est  pas  des  principaux 
agents  financiers  comme  des  autres  fonctionnaires.  Leurs  af- 
faires sont  mêlées,  enlacées  dans  celles  de  l'Etat,  et  veulent  du 
temps  pours'en  séparer.  Il  faut  plusieurs  mois  pour  qu'unrece- 
veur  général  en  remplace  complètement  un  autre  ;  celui  qui  se 
retire  a  une  liquidation  à  faire;  celui  qui  arrive  a  la  confiance  à 
obtenir.  Au  milieu  d'une  crise  dont  l'ébranlement  ne  pouvait 
manquer  de  se  faire  sentir  dans  les  finances  publiques,  il  y 
eût  eu  péril  à  écarter  brusquement  des  hommes  d'un  crédit 
bien  établi,  et  qui  s'empressaient  de  le  mettre  au  service  du 
Trésor,  Dans  les  autres  parties  de  l'administration,  une  con- 
fusion de  quelques  jours  est  un  mal;  dans  l'administration 
financière,  un  embarras  de  quelques  instants  serait  line  ca- 
lamité. La  réserve  est  donc  ici  commandée  par  la  nature  des 
choses  et  l'intérêt  général.  Le  ministre  des  finances  a  dû  s'y 
conformer.  11  a  commencé,  du  reste,  dans  son  administra- 
tion, une  réforme  qu'il  poursuivra,  de  département  en  dé- 
partement, avec  une  scrupuleuse  attention. 

Vous  voyez^  messieurs;  nous  nous  sommes  bornés  au  plus 


PIÈCES  HI.STORIQUE.S.  379 

simple  exposé  des  faits;  il  en  résulte  clairement  que  le  per- 
sonnel de  radminislralion  de  la  France  a  déjà  subi  un  renou- 
vellement tiès-étendu^  et  que  si,  dans  l'un  des  services  publics, 
le  renouve)lement  n'a  pas  été  aussi  rapide  qu'ailleurs,  ce  mé- 
nagement était  dû  à  l'un  des  |)lus  pressants  intérêts  de  l'Etat. 

En  écartant  les  anciens  fonctionnaires,  nous  avons  cberclié 
pour  les  remplacer  des  hommes  engagés  dans  la  cause  natio- 
nale et  prêts  à  s'y  dévouer;  mais  la  cause  nationale  n'est  point 
étroite  ni  exclusive  j  elle  admet  diverses  nuances  d'opinions; 
elle  accepte  quiconque  veut  et  peut  la  bien  servir.  A  travers 
tant  de  vicissitudes  qui  depuis  quarante  ans  ont  agité  notre 
France,  beaucoup  d'hommes  se  sont  montrés,  dans  des  si- 
tuations différentes,  de  bons  et  utiles  citoyens;  il  n'est  au- 
cune époque  de  notre  histoire  contemporaine  qui  n'ait  à 
fournir  d'habiles  administrateurs,  des  magistrats  intègres, 
de  courageux  amis  de  la  patrie.  Nous  les  avons  cherchés 
partout;  nous  les  avons  })ris  partout  oij  nous  les  avons 
trouvés.  Ainsi,  sur  les  76  préfets  que  le  Boi  a  choisis,  47  n'ont 
occupé  aucune  fonction  administrative  depuis  4814;  29  en 
ont  été  revêtus.  Parmi  ces  derniers,  18  avaient  été  successive- 
ment destitués  depuis  1820.  Parmi  les  premiers,  23  avaient 
occupé  des  fonctions  administratives  avant  1814;  2i  sont 
des  hommes  tout  à  fait  nouveaux  et  portés  aux  affaires  par 
les  derniers  événements.  Le  moment  est  venu  pour  la  France 
de  se  servir  de  toutes  les  capacités,  de  se  parer  de  toutes  les 
gloires  qui  se  sont  formées  dans  son  sein. 

Malgré  son  importance  prédominante  en  des  jours  de 
crise,  le  personnel  n'a  pas  seul  occupé  l'attention  du  gou- 
vernement; il  a  pris  aussi  des  mesures  pour  rendre  promp- 
tement  à  l'administration  des  choses  la  régularité  et  l'en- 
semble dont  elle  a  besoin. 

Dès  le  6  août,  le  ministre  de  la  guerre  a  donné  des  ordres 


380  PIÈCES  HISTORIQUES. 

pour  arrêter  la  désertion  et  faire  rejoindre  les  hommes  qui 
avaient  quitté  leurs  corps.  Il  a  pourvu  au  retrait  des  armes 
et  des  chevaux  abandonnés  par  les  déserteurs. 

De  nombreux  mouvements  de  troupes  ont  été  opérés,  soit 
dans  le  but  de  la  réorganisation  des  corps,  soit  pour  porter 
des  forces  sur  les  points  où  leur  présence  était  jugée 
utile. 

Des  désordres  se  sont  manifestés  dans  quelques  régiments 
de  cavalerie  et  d'artillerie,  et  dans  un  seul  régiment  d'infan- 
terie. Mais  de  promptes  mesures  ont  été  prises  pour  rétablir 
Tordre,  resserrer  les  liens  de  la  discipline,  et  rendre  justice  à 
chacun. 

Tous  les  services  de  l'armée  ont  été  assurés.  Les  corps  de 
l'ancienne  garde  royale  et  les  régiments  suisses  ont  reçu  re- 
ligieusement en  solde,  masses,  etc.,  tout  ce  qu'ils  pouvaient 
prétendre.  Les  approvisionnements  pour  l'armée  d'Afrique 
ont  été  complétés  jusqu'au  l^r  novembre,  en  se  servant,  for- 
cément et  à  cause  de  l'urgence,  du  marché  précédemment 
conclu.  Les  rapports  du  nouvel  intendant  en  chef  de  cette 
armée  amèneront  à  de  meilleurs  moyens  pour  régler  cet  im- 
portant service. 

L'armement  des  gardes  nationales  est  l'un  des  objets  qui 
attirent  spécialement  les  soins  du  ministre.  Des  ordres  sont 
donnés  pour  rassembler  et  fournir  promptement  tous  les 
fusils  dont  on  pourra  disposer;  un  grand  nombre  est  déjà 
délivré. 

L'activité  la  plus  régulière  se  déploie  dans  l'administra- 
tion de  la  marine.  Des  vaisseaux  de  l'Élat  sillonnent  en  ce 
moment  toutes  les  mers  pour  porter  sur  tous  les  points  du 
glubc  nos  grandes  nouvelles.  Us  feront  respecter  pai  tout  les 
couleurs  nationales;  partout  ils  protégeront  le  commerce  et 
rassureront  les  navigateurs  français.  Des  croisières  sont  éta- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  381 

blies  dans  co  but  à  l'entrée  du  détroit  de  Gibraltar  et  sur 
toutes  nos  côtes. 

Notre  escadre  continuera  de  seconder  les  opérations  de 
notre  armée  de  ferre  en  Afrique;  elle  assurera  nos  commu- 
nications entre  Alger  et  la  France,  et  aucun  approvision- 
nement ne  sera  compromis. 

Le  Conseil  d'amirauté  s'occupe  de  réunir  les  matériaux 
d'une  législation  complète  sur  les  colonies  :  une  commission 
sera  chargée  de  mettre  le  gouvernement  en  mesuie  de  la 
présenter  bientôt  aux  Chambres. 

Des  travaux  nouveaux  sont  entrepris  à  Dunkerque  et  dans 
d'autres  ports.  Partout  règne  la  plus  exacte  discipline;  l'ordre 
est  partout  maintenu  sur  les  vaisseaux  comme  sur  terre, 
dans  les  arsenaux  et  dans  les  ateliers. 

L'irrégularité  des  communications,  le  renouvellement  des 
fonctionnaires,  le  nombre  et  la  gravité  des  affaires  géné- 
rales, avaient  pendant  trois  semaines  un  peu  ralenti  les  tra- 
vaux ordinaires  du  ministère  de  l'intérieur.  Non-seulement 
ils  ont  repris  leur  cours,  mais  aucune  trace  de  cet  arriéré 
momentané  ne  subsiste  plus.  Une  organisation  plus  simple 
de  l'administration  centrale  a  permis  de  porter  dans  la  cor- 
respondance une  activité  vraiment  eflicace.  Des  instructions 
ont  été  partout  données  sur  les  affaires  de  l'intérêt  .le  plus 
général  et  le  plus  pressant,  sur  l'organisation  des  gardes  na- 
tionales, sur  la  [)restation  de  serment  des  fonctionnaires,  sur 
la  publication  des  listes  électurales  et  du  jury,  sur  les  pri- 
sons, etc.  Tous  les  préfets  sont  maintenant  à  leur  poste; 
l'autorité  est  partout  reconnue  et  en  vigueur.  Sans  doute  elle 
rencontre  encore  des  obstacles;  quelque  agitation  subsiste 
sur  un  certain  nombre  de  points.  Elle  a  éclaté  à  Nîmes  ;  on 
la  redoute  dans  deux  ou  trois  autres  départements  du  Midi. 
Ceux  de  l'Ouest,  si  longtemps  le  théâtre  des  discordes  civiles. 


382  PIÈCES  HISTORIQUES. 

en  contiennent  encore  quelques  vieux  ferments.  C'est  le  devoir 
du  gouvernement  de  ne  pas  perdre  de  vue  ces  causes  pos- 
sibles de  désordre,  il  n'y  manquera  point;  déjà  il  est  par- 
tout en  mesure;  des  troupes  ont  marché  vers  le  Midi, 
d'autres  sont  cantonnées  dans  l'Ouest,  Une  surveillance  active 
et  inoft'ensive  à  la  fois  est  partout  exercée.  Elle  suffira  pour 
prévenir  un  mal  que  rêvent  à  peine  les  esprits  les  plus  aveu- 
gles. La  promptitude  avec  laquelle  les  troubles  de  Mîmes  ont 
été  réprimés  est  bien  plus  rassurante  que  ces  troubles  mêmes 
ne  peuvent  paraître  inquiétants. 

Une  autre  inquiétude  se  fait  sentir.  On  craint  que  notre 
révolution  et  ses  résultats  ne  rencontrent,  dans  une  partie  du 
clergé  français,  des  sentiments  qui  ne  soient  pas  en  harmonie 
avec  ceux  du  pays.  Le  gouvernement  du  Roi  n'ignore,  mes- 
sieurs, ni  les  imprudentes  déclamations  de  quelques  hommes, 
ni  les  menées  ourdies  à  l'aide  d'associations  ou  de  congréga- 
tions que  repoussent  nos  lois.  Il  les  surveille  sans  les  re- 
douter- Il  porte  à  la  religion  et  à  la  liberté  des  consciences  un 
respect  sincère;  mais  il  sait  aussi  jusqu'où  s'étendent  les 
droits  de  la  puissance  publique,  et  ne  souffrira  pas  qu'ils  re- 
çoivent la  moindre  atteinte.  La  séparation  de  l'ordre  civil  et 
de  l'ordre  spirituel  sera  strictement  maintenue.  Toute  infrac- 
tion aux  lois  du  pays,  toute  perturbation  de  l'ordre  seront 
fortement  réprimées,  quels  qu'on  soient  les  auteurs. 

Le  gouvernement  compte  sur  le  concours  des  bons  citoyens 
pour  porter  remède  à  un  mal  d'une  autre  nature,  dont  la 
gravité  ne  saurait  être  méconnue;  il  s'occupe  avec  assiduité 
de  la  préparation  du  budget,  et  ne  tardera  pas  à  le  présenter 
aux  Chambres.  Mais  la  perception  de  certains  impôts  a  ren- 
contré depuis  six  semaines  d'assez  grands  obstacles  :  ils  ont 
disparu  en  ce  qui  concerne  les  douanes;  leur  service,  un 
moment  interrompu  sur  deux  points  de  la  frontière,  dans 


PIÈCES  HISTORIQUES.  383 

les  départements  des  Pyrénées-Orientales  et  du  Haut-Rhin, 
a  été  promptement  rétabli.  L'impôt  direct  est  partout  payé 
avec  une  exactitude,  disons  mieux,  avec  un  empressement 
admirable.  Mais  des  troubles  ont  eu  lieu  dans  quelques  dé- 
partements à  l'occasion  de  l'impôt  sur  les  boissons,  et  en  ont 
momentanément  suspendu  la  perception.  Aussi,  sur  quinze 
millions  de  produits  qu'on  devait  attendre  des  contributions 
indirectes,  pendant  le  seul  mois  d'août,  y  aura-t-il  perte  de 
deux  millions.  Décidé  à  apporter  dans  cet  impôt  les  réductions 
et  les  moditicatioiis  qui  seront  jugées  nécessaires,  le  gouver- 
nement proposera  incessamment  aux  Chambres  un  projet  de 
loi  concerté  avec  la  Commission  qu'il  a  nommée  à  cet  efTet. 
La  France  peut  compter  aussi  que,  dans  les  divers  services  du 
budget,  il  poussera  l'économie  aussi  loin  que  le  permettra 
l'intérêt  public,  et  qu'il  ne  négligera  aucun  moyen  d'alléger 
les  charges  des  contribuables.  Mais  il  est  de  son  devoir  le 
plus  impérieux,  il  est  de  l'intérèl  public  le  plus  pressant,  que 
rien  ne  vienne  jeter  l'incertitude  et  le  trouble  dans  le  revenu 
de  l'État.  C'est  sur  la  perception  régulière  et  sûre  de  l'impôt 
que  repose  le  crédit;  c'est  sur  l'étendue  et  la  solidité  du 
crédit  que  repose  le  développement  rapide,  facile,  des  res- 
sources de  l'État  et  de  la  prospérité  nationale.  Certes,  le 
crédit  du  Trésor  est  grand  et  assuré,  il  ne  restera  point  au- 
«lessous  de  ses  charges  ;  il  va  suftire  aisément  dans  le  cours 
de  ce  mois  au  payement  de  plus  de  100  millions  qu'exigent  les 
besoins  du  service.  Mais  pour  qu'il  subsiste  et  se  déploie  de 
plus  en  plus,  il  importe  essentiellement  que  ses  bases  ne 
soient  pas  ébranlées. 

Elles  ne  le  seront  point,  messieurs,  pas  plus  que  notre 
ordre  social  ne  sera  compromis  par  la  fermentation  momen- 
tanée qui  s'est  rannifestée  sur  quelques  points,  et  i[uo.  le- 
pousse  de  toutes  pai  Ls  la  sagesse  de  la  France.  Sans  d(}ute. 


284  PIECES  HISTORIQUES. 

dans  son  gouvernement  coaiine  en  toutes  choses,  la  France 
désire  l'amélioration,  le  progrès,  mais  une  amélioration 
tranquille;,  un  progrès  régulier.  Satisfaite  du  régime  qu'elle 
vient  de  conquérir,  elle  aspire  avant  tout  à  le  conserver,  à  le 
consolider.  Elle  veut  jouir  de  sa  victoire,  et  non  entreprendre 
de  nouvelles  luttes.  Elle  saura  bien  mettre  elle-même  le 
temps  à  profit  pour  perfectionner  ses  institutions,  et  elle  re- 
garderait toute  tentative  désordonnée  comme  une  atteinte  à 
ses  droits  aussi  bien  qu'à  son  repos. 

Ce  repos,  messieurs,  le  gouvernement,  fort  de  ses  droits  et 
du  concours  des  Chambres,  saura  le  maintenir,  et  il  sait 
qu'en  le  maintenant  il  fera  prévaloir  le  vœu  national.  Déjà, 
à  la  première  apparence  de  troubles,  les  bons  citoyens  se 
sont  empressés  au-devant  de  l'autorité  pour  l'aider  à  les  ré- 
primer, et  le  succès  a  été  aussi  facile  que  décisif.  Partout 
éclaterait  le  même  résultat.  Les  lois  ne  manquent  point  à  la 
justice;  la  force  ne  manquera  point  aux  lois.  Que  les  amis 
du  progrès  de  la  civilisation  et  de  la  liberté  n'aient  aucune 
crainte  ;  leur  cause  ne  sera  point  compromise  dans  ces  agi- 
tations passagères.  Le  perfectionnement  social  et  moral  est 
le  résultat  naturel  de  nos  institutions  ;  il  se  développera  libre- 
ment et  le  gouvernement  s'empressera  de  le  seconder. 
Chaque  jour,  de  nouvelles  assurances  amicales  lui  arrivent 
de  toutes  parts.  Chaque  jour  l'Europe  reconnaît  et  proclame 
qu'il  est  pour  tous  un  gage  de  sécurité  et  de  paix.  La  paiv 
est  aussi  son  vœu.  Au  dedans  comme  au  dehors,  il  est  fer- 
mement résolu  à  conserver  le  même  caractère,  à  s'acquitter 
de  la  même  mission. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  385 


IV 

(Page  68  ) 

Rapport  présenté  au  Roi  /e2l  oiUobre  \8'S0,par  M.  Gui- 
zol,  minisire  de  iinlérieur,  pour  faire  inslilucr  un 
inspecleur  général  des  monuments  historiques  en 
France. 

Sire, 

Les  monuments  historiques  dont  le  sol  de  la  France  est 
couvert  font  l'admiration  et  l'envie  de  l'Europe  savante. 
Aussi  nombreux  et  plus  variés  que  ceux  de  quelques  pavs 
voisins,  ils  n'appartiennent  pas  seulement  à  telle  ou  telle 
phase  isolée  de  l'histoire,  ils  forment  une  série  complète  et 
sans  lacune;  depuis  les  druides  jusqu'à  nos  jours,  il  n'est 
pas  une  époque  mémorable  de  l'art  et  de  la  civilisation  qui 
n'ait  laissé  dans  nos  contrées  des  monuments  qui  la  repré- 
sentent et  l'expliquent.  Ainsi,  à  côté  de  tombeaux  gaulois  et 
de  pierres  celtiques,  nous  avons  des  temples,  des  aqueducs, 
des  amphithéâtres  et  autres  vestiges  de  la  domination  romaine 
qui  peuvent  le  disputer  aux  chefs-d'œuvre  de  l'Italie:  les 
temps  de  décadence  et  de  ténèbres  nous  ont  aussi  légué  leur 
style  bâtard  et  dégradé  ;  mais  lorsque  le  xi^  et  le  \u^  siècles 
ramènent  en  Occident  la  vie  et  la  lumière,  une  architecture 
nouvelle  apparaît,  qui  revêt  dans  chacune  de  nos  provinces 
une  physionomie  distincte,  quoique  empreinte  d'un  caractère 
commun:  mélange  singulier  de  l'ancien  art  des  Romains,  du 

T.  II.  25 


386  PIÈCES  HISTORIQUES, 

goût  et  du  caprice  oriental,  des  inspirations  encore  confuses 
du  génie  germanique.  Ce  genre  d'architecture  sert  de  tran- 
sition aux  merveilleuses  constructions  gothiques  qui,  pendant 
les  xni",  xiY*  et  xye  siècles,  se  suivent  sans  interruption, 
chaque  jour  plus  légères,  plus  hardies,  plus  ornées,  jusqu'à 
ce  qu'enfin  succombant  sous  leur  propre  richesse,  elles  s'af- 
faissent, s'alourdissent  et  finissent  par  céder  la  place  à  la 
grâce  élégante  mais  passagère  de  la  Renaissance.  Tel  est  le 
spectacle  que  présente  cet  admirable  enchaînement  de  nos 
antiquités  nationales  et  qui  fait  de  notre  sol  un  si  précieux 
objet  de  recherches  et  d'études. 

La  France  ne  saurait  être  indifférente  à  cette  partie  nota- 
ble de  sa  gloire.  Déjà,  dans  les  siècles  précédents,  la  haute 
érudition  des  bénédictins  et  d'autres  savants  avait  montré 
dans  les  monuments  la  source  de  grandes  lumières  histori- 
ques; mais  sous  le  rapport  de  l'art,  personne  n'en  avait 
deviné  l'importance. 

A  l'issue  de  la  Révolution  française,  des  artistes  éclairés, 
qui  avaient  vu  disparaître  un  grand  nombre  de  monuments 
précieux,  sentirent  le  besoin  de  préserver  ce  qui  avait  échappé 
à  la  dévastation  :  le  musée  des  Petits-Augustins,  fondé  par 
M.  Lenoir,  prépara  le  retour  des  études  historiques  et  fit  ap- 
précier toutes  les  richesses  de  l'art  français. 

La  dispersion  fatale  de  ce  musée  reporta  sur  l'étude  des 
localités  l'ardeur  des  archéologues  et  des  artistes;  la  science 
y  gagna  plus  d'étendue  et  de  mouvement;  d'habiles  écrivains 
se  joignirent  à  l'élite  de  notre  École  de  peinture  pour  faire 
connaître  les  trésors  de  Vancienne  France.  Ces  travaux,  mul- 
tipliés pendant  les  années  qui  viennent  de  s'écouler,  n'ont 
pas  tardé  à  produire  d'heureux  résultats  dans  les  provinces. 
Des  centres  d'étude  se  sont  formés;  des  monuments  ont  été 
préservés  de  la  destruction;  des  sommes  ont  été  votées  pour 


PIÈCES  HISTORIQUES.  357 

cet  objet  par  les  conseils  généraux  et  les  communes  :  le 
clergé  a  été  arrêté  dans  les  transformations  fâcheuses  qu'un 
goiU  mal  entendu  de  rénovation  faisait  subir  aux  édifices 
sacrés. 

Ces  efforts  toutefois  n'ont  produit  que  des  résultats  in- 
complets :  il  manquait  à  la  science  un  centre  de  direction  qui 
régularisât  les  bonnes  intentions  manifestées  sur  presque  tous 
les  points  de  la  Francej  il  fallait  que  l'impulsion  partît  de 
l'autorité  supérieure  elle-même,  et  que  le  ministre  de  l'in- 
térieur, non  content  de  proposer  aux  Chambres  une  allocation 
de  fonds  pour  la  conservation  des  monuments  français,  im- 
primât une  direction  éclairée  au  zèle  des  autorités  locales. 

La  création  d'une  place  d'inspecteur  général  des  monu- 
ments historiques  do  la  France  m'a  paru  devoir  répondre  à 
ce  besoin.  La  personne  à  qui  ces  fonctions  seront  confiées 
devra  avant  tout  s'occuper  des  moyens  de  donner  aux  inten- 
tions du  gouvernement  un  caractère  d'ensemble  et  de  régu- 
larité. A  cet  effet,  elle  devra  parcourir  successivement  tous 
les  départements  de  la  France,  s'assurer  sur  les  lieux  de 
l'importance  historique  ou  du  mérite  d'art  des  monuments, 
recueillir  tous  les  renseignements  qui  se  rapportent  à  la  dis- 
persion des  titres  ou  des  objets  accessoires  qui  peuvent  éclai- 
rer sur  l'origine,  les  progrès  ou  la  destruction  de  chaque 
édifice;  en  constater  l'existence  dans  tous  les  dépôts,  archives, 
musées,  bibliothèques  ou  collections  particulières;  se  mettre 
en  rapports  directs  avec  les  autorités  et  les  personnes  qui 
s'occupent  de  recherches  relatives  à  l'histoire  de  chaque  lo- 
calité, éclairer  les  propriétaires  et  les  délenteurs  sur  l'intérêt 
des  édifices  dont  la  conservation  dépend  de  leurs  soins,  et 
stimuler  enfin,  en  le  dirigeant,  le  zèle  de  tous  les  conseils  de 
département  et  de  municipalité,  de  manière  à  ce  qu'aucun 
monument  d'un  mérite  incontestable  ne   périsse  par  cause 


388  PIÈCES  HISTORIQUES, 

d'ignorance  et  de  précipitation,  et  sans  que  les  autorités  com- 
pétentes aient  tenté  tous  les  efforts  convenables  pour  assurer 
leur  préservation,  et  de  manière  aussi  à  ce  que  la  bonne 
volonté  des  autorités  ou  des  particuliers  ne  s'épuise  pas  sur 
des  objets  indignes  de  leurs  soins.  Cette  juste  mesure  dans  le 
zèle  ou  dans  l'indifférence  pour  la  conservation  des  monu- 
ments ne  peut  être  obtenue  qu'au  moyen  de  rapprochements 
multipliés  que  l'inspecteur  général  sera  seul  à  même  defairej 
elle  préviendra  toute  réclamation  et  donnera  aux  esprits  les 
plus  difiiciles  la  conscience  de  la  nécessité  où  le  gouverne- 
ment se  trouve  de  veiller  activement  aux  intérêts  de  l'art  et 
de  l'histoire. 

L'inspecteur  général  des  monuments  historiques  prépa- 
rera, dans  sa  première  et  générale  tournée,  un  catalogue  exact 
et  complet  des  édifices  ou  monuments  isolés  qui  méritent  une 
attention  sérieuse  de  la  part  du  gouvernement j  il  accompa- 
gnera, autant  que  faire  se  pourra,  ce  catalogue  de  dessins  et 
de  plans,  et  en  remettra  successivement  les  éléments  au  mi- 
nistère de  l'intérieur,  où  ils  seront  classés  et  consultés  au 
besoin.  Il  devra  s'attacher  à  choisir  dans  chaque  localité  prin- 
cipale un  correspondant  qu'il  désignera  à  l'acceptation  du 
ministre,  et  se  mettre  lui-même  en  rapport  officieux  avec  les 
autorités  locales.  Communication  sera  donnée  aux  préfets  des 
départements,  d'abord,  des  instructions  de  l'inspecteur  gé- 
néral des  monuments  historiques  de  la  France,  puis  de 
l'extrait  du  catalogue  général  en  ce  qui  concerne  chaque  dé- 
partement. Le  préfet  en  donnera  connaissance  à  tous  les 
conseils  et  autorités  qu'ils  intéressent. 

L'inspecteur  général  des  monuments  historiques  devra 
renouveler  le  plus  souvent  possible  ses  tournées,  et  les  diri- 
ger chaque  année  d'après  les  avis  qui  seront  donnés  par  les 
préfets  et  les  correspondants  reconnus  par  l'administration. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  3S9 

Lorsqu'il  s'agira  d'imputations  à  l'aire  sur  le  fonds  de  la  con- 
servation des  monuments  de  la  Franco,  ou  de  dépenses  ana- 
logues votées  par  les  départements  ou  les  communes,  Tinsjjec- 
teur  général  des  monuments  historiques  sera  consulté. 

Le  traitement  annuel  de  ce  fonctionnaire  est  fixé  à  huit 
mille  francs. 

Le  tarif  des  frais  de  tournée  sera  déterminé  par  une  mesuie 
ultérieure. 

Je  suis  avec  respect, 
Siie, 
de  Voire  Majesté. 
le  très-humble  et  très-lidèle  sujet, 

Le  Ministre  seciélaire  d'État 
au  département  de  l'intérieur, 

GuiZOT. 

Approuvé  :  Au  Palais-Royal, 
le  23  du  mois  d'octobre  1830. 
LOLli-PHlLlPPE. 


390  PIÈCES  HISTORIQUES. 


(Page  72.) 

1°  Décret  de  V empereur  Napoléon  I^^  (20  février  1806), 
qui  règle  la  destination  des  églises  de  Saint-Denis  et 
de  Sainte- Geneviève. 

TITRE  II. 

7.  L'église  de  Sainle-Geneviève  sera  terminée  et  rendue 
au  culte,  conformément  à  l'intention  de  son  fondateur,  sous 
l'invocation  de  Sainte-Geneviève,  patronne  de  Paris. 

8.  Elle  conservera  la  destination  qui  lui  avait  été  donnée 
par  l'Assemblée  constituante,  et  sera  consacrée  à  la  sépulture 
des  grands  dignitaires,  des  grands  officiers  de  l'Empire  et  de 
la  couronne,  des  sénateurs,  des  grands  officiers  de  la  Légion 
d'honneur,  et,  en  vertu  de  nos  décrets  spéciaux,  des  citoyens 
qui,  dans  la  carrière  des  armes  ou  dans  celle  de  l'adminis- 
tration et  des  lettres,  auront  rendu  d'éminents  services  à  la 
patrie  ;  leurs  corps  embaumés  seront  inhumés  dans  l'église. 

9.  Les  tombeaux  déposés  au  Musée  des  monuments  fran- 
çais seront  transportés  dans  cette  église  pour  y  être  rangés 
par  ordre  de  siècles. 

10.  Le  chapitre  métropolitain  de  Notre-Dame,  augmenté 
de  six  membres,  sera  chargé  de  desservir  l'église  de  Sainte- 
Geneviève.  La  garde  de  cette  église  sera  spécialement  confiée 
à  un  archiprêtre  choisi  parmi  les  chanoines. 

11.  Il  y  sera  officié  solennellement  le  3  janvier,  fête  de 


PIÈCES  HISTORIQUES.  391 

Sainte-Geneviève;  le  15 août,  fête  de  Saint-Napoléon,  et  an- 
niversaire de  la  conclusion  du  Concordat;  le  jour  des  Morts, 
et  le  premier  dimanche  de  décembre,  anniversaire  du  cou- 
ronnement et  de  la  bataille  d'Âusterlitz;  et  toutes  les  fois 
qu'il  y  aura  lieu  à  des  inhumations  en  exécution  du  présent 
décret.  Aucune  autre  fonction  religieuse  ne  pourra  être  exer- 
cée dans  ladite  église  qu'en  vertu  de  notre  approbation. 

12.  Nos  ministres  de  l'intérieur  et  des  cultes  sont  chargés 
de  l'exécution  du  présent  décret. 

2»  Ordonnance  du  roi  Louis  XV fil  (12  décembre  1821) 
qui  confirme  et  complète  la  restitution  au  culte  de 
l'église  de  Sainte- Geneviève. 

Louis,  par  la  grâce  de  Dieu,  Roi  de  France  et  de  Navarre, 

A  tous  ceux  qui  ces  présentes  verront,  salut. 

L'église  que  notre  aïeul  le  roi  Louis  XV  avait  commencé 
de  faire  élever  sous  l'invocation  de  Sainte-Geneviève  est 
heureusement  terminée.  Si  elle  n'a  pas  encore  reçu  tous  les 
ornements  qui  doivent  compléter  sa  magnificence,  elle  est 
dans  un  état  qui  permet  d'y  célébrer  le  service  divin.  C'est 
pourquoi,  afin  de  ne  pas  retarder  davantage  l'accomplissement 
des  intentions  de  son  fondateur  et  de  rétablir,  conformément 
à  ses  vœux  et  aux  nôtres,  le  culte  de  la  patronne  dont  notre 
bonne  ville  de  Paris  avait  coutume  d'implorer  l'assistance 
dans  tous  ses  besoins  ; 

Sur  le  rapport  de  notre  ministre  de  l'intérieur  et  notre 
Conseil  entendus, 

Nous  avons  ordonné  et  ordonnons  ce  qui  suit  : 

ARTICLE    PREMIER. 

La  nouvelle  église  fondée  par  le  roi  Louis  XV  sera  inces- 


392  PIÈCES  HISTORIQUES, 

samment  consacrée  à  Texercice  du  culte  divin  sous  l'invoca- 
tion de  celte  sainte  ;  à  cet  effet,  elle  est  mise  à  la  disposition 
de  l'archevêque  de  Paris  qui  la  fera  provisoirement  desservir 
par  des  ecclésiastiques  qu^il  désignera. 

Art.  II 

Il  sera  ultérieurement  statué  sur  le  service  légulier  et  per- 
pétuel qui  devra  y  être  fait^  et  sur  la  nature  de  ce  service. 

Art.  III 

Notre  ministre  secrétaire  d'État  de  l'intérieur  est  chargé 
de  l'exécution  de  la  présente  ordonnance. 

Donné  en  notre  château  des  Tuileries,  le  12  décembre  de 
l'an  de  grâce  mil  huit  cent  vingt-un,  et  de  notre  règne  le 
vingt-septième. 

Signé  ;  LOUIS. 
Par  le  Roi  : 

Le  ministre  secrétaire  d'État  au  département  de  l'intérieur. 


Signé:  Siméon. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  393 


YI 

(Page  101.) 

Circulaire  adressée  aux  préfets  (29  septembre  1830)  par 
M.  Guizot,  ministre  de  l'intérieur^  sur  les  élections  à 
la  Chambre  des  députés. 

Monsieur  le  Préfet,  Par  ordonnances  royales  des  13,  15, 
28  et  29  septembre  1830,  cent  onze  collèges  électoraux  ont 
été  convoqués.  Près  de  60,000  électeurs  e>erceronl  leurs 
droits  ;  plus  d^un  quart  de  la  Chambre  des  députés  doit  sortir 
d'une  élection  nouvelle. 

Cette  élection,  quoique  partielle,  suffira  pour  indiquer  l'état 
général  de  la  France.  Elle  est  attendue  comme  un  événement 
grave;  elle  contribuera  puissamment  à  déterminer  le  carac- 
tère de  notre  l'évolution;  elle  présagera  notre  avenir. 

Dans  une  circonstance  si  importante,  monsieur  le  préfet, 
vous  ne  serez  pas  surpris  que  je  vous  entretienne  plus  spé- 
cialement des  devoirs  de  l'administration.  Ses  intentions  ne 
sauraient  être  que  conformes  à  ses  devoirs. 

Ces  devoirs  sont  simples.  La  mauvaise  politique  d'un  pou- 
voir trop  faible  pour  se  passer  d'artifices  les  compliquait  en 
les  défigurant.  Un  gouvernement  national  se  lie  à  la  France 
du  choix  de  ses  députés.  Il  ne  rend  pas  Tadminislration 
responsable  des  votes  que  récèle  l'urne  électorale.  Assurer 
l'entière  liberté  des  suffrages  en  maintenant  sévèrement  l'or- 


394  PIÈCES  HISTORIQUES. 

dre  légal,  voilà  toute  son  ambition.  Comme  la  Charte,  les 

élections  désormais  doivent  être  une  vérité. 

Vous  sentez,  monsieur  le  préfet,  quelle  scrupuleuse  im- 
partialité vous  est  imposée.  Le  temps  n'est  pas  si  éloigné 
où  la  puissance  publique,  se  plaçant  entre  les  intérêts  et  les 
consciences,  s'etîorçait  de  faire  mentir  le  pays  contre  lui- 
même,  et  de  le  suborner  comme  un  faux  témoin.  En  dénatu- 
rant sa  mission,  en  excédant  ses  droits,  elle  a  compromis  ainsi 
même  sa  légitime  influence.  Ce  n'est  que  par  une  réaction 
de  justice,  de  probité,  de  modération,  que  l'administration 
peut  reconquérir  cette  autorité  morale  qui  lui  est  si  néces- 
saire, et  qui  fait  sa  principale  force.  Il  faut  que  les  pouvoirs 
s'honorent  pour  s'affermir. 

Ainsi,  monsieur  le  préfet,  quelque  importance  que  le 
gouvernement  attache  au  résultat  des  élections,  n'oublie.: 
jamais  qu'il  l'attend  avec  trop  de  sécurité  pour  prétendre, 
même  indirectement,  à  les  dominer.  C'est  par  votre  ad- 
ministration seule  que  vous  devez  influer  sur  l'opinion  pu- 
blique. 

La  France,  d'ailleurs,  ne  connaît-elle  pas  sa  situation? 
Heureuse  et  fière  d'une  révolution  qu'elle  a  faite,  elle  n'aspire 
qu'à  en  recueillir  les  fruits;  elle  ne  veut  que  jouir  en  paix  de 
sa  conquête.  La  liberté  dans  l'ordre,  le  progrès  dans  le  repos, 
le  perfectionnement  sans  combat,  voilà  ce  qu'elle  ne  pouvait 
obtenir  du  gouvernement  qui  n'est  plus;  voilà  ce  qu'elle  es- 
père du  gouvernement  qu'elle  s'est  donné.  Sa  longue  persé- 
vérance, sa  générosité  dans  la  victoire,  lui  semblent  des 
droits  à  tous  les  biens  d'une  civilisation  croissante  et  d'une 
constitution  réglée.  Mais  elle  n'entend  pas  que  ces  biens  soient 
ajournés  par  la  faiblesse,  compromis  par  l'imprudence,  dé- 
truits par  les  passions.  Elle  a  mis  toute  sa  force  aux  ordres 
de  sa  sagesse. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  395 

Les  élections  en  feront  foi,  monsieur  le  préfet;  telle  est 
ma  conviction.  Celles  qui  présagèrent,  il  y  a  trois  mois,  la 
chute  (lu  pouvoir  absolu  élevèrent  la  France  bien  haut  dans 
l'opinion  des  peuples.  Celles  qui  se  préparent,  moins  difficiles, 
moins  laborieuses,  attesteront  encore,  après  le  triomphe,  tout 
ce  que  quinze  années  d'amélioration  lente,  de  liberté  com- 
battue, donnent  aux  peuples  d'expérience,  de  prudence  et  de 
fermeté. 

La  France  agira,  monsieur  le  préfet,  et  l'administration 
veillera  pour  elle.  Votre  tâche  est  de  maintenir  liberté  aux 
opinions  et  force  à  la  loi.  En  l'accomplissant,  vous  aurez 
aussi  une  part  honorable  dans  le  résultat  des  élections. 

Les  lois  qui  règlent  parmi  nous  les  questions  électorales 
ont  été  éclaircies,  complétées  par  l'expérience  et  la  discus- 
sion. Les  modifications  que  la  loi  transitoire  du  12  septembre 
a  dû  apporter  à  cette  législation  ne  sauraient  amener  de 
difficultés  essentielles.  Si  toutefois  quelques  questions  vous 
semblaient  encore  obscures  et  incertaines,  ne  craignez  pas  de 
me  consulter;  je  vous  ferai  connaître  les  précédents  et  mon 
opinion.  Vous  saurez  cependant  que  la  règle,  en  ces  sujets, 
réside  dans  le  texte  des  lois  et  la  jurisprudence  des  cours 
royales.  Vous  demeurerez  donc  responsable  des  décisions  que 
vous  aurez  à  prendre  ;  les  tribunaux  les  jugeraient,  et  ce  n'est 
pas  le  ministre  de  l'intérieur  que  les  lois  ont  constitué  le 
gardien  de  l'unité  de  jurisprudence,  c'est  la  Cour  de  cassation . 

Vous  le  voyez,  monsieur  le  préfet,  le  gouvernement  n'exige 
de  vous  que  l'observation  religieuse  des  lois;  il  n'attend  de 
vous  que  ce  que  lui  offrent  déjà  votre  loyauté  et  votre  pa- 
triotisme. Vous  pouvez  dire  à  tous  quelle  est  sa  pensée,  il  ne 
la  cache  ni  ne  l'impose.  Venu  de  la  nation,  il  ne  la  redoute 
pas;  il  compte  sur  elle  comme  elle  peut  compter  sur  lui. 
Imitez-le,   monsienr  le   préfet;   que    l'administration  soit 


396  PIÈCES  HISTORIQUES, 

consciencieuse  pour  que  l'élection  le  soit  aussi.  Le  gouver- 
nement n'en  sera  pas  moins  puissant.  Sous  l'heureuse  consti- 
tution que  nous  possédons,  l'autoiité  doit  s'appuyer  sur  la 
liberté  même  et  se  relever  en  la  protégeant. 

Recevez,   monsieur  le  préfet,  l'assurance  de  ma  parfaite 
considération. 

Le  ministre  secrétaire  d'État  au  département 
de  rintérieui', 

GuizoT. 


PIECES  HISTORIQUES.  397 


VII 

(Page  242.) 

Notice  sur  madame  de  Rumford  par  M.  Guizot. 

{Ecrite  en  18iJ.) 

Il  y  a  cinq  ans,  dans  une  bonne  et  agréable  maison  qui 
n'existe  plus,  située  au  milieu  d'un  beau  jardin  qu'a  rem- 
placé une  rue,  se  réunissait  deux  ou  trois  fois  par  semaine 
une  société  choisie  et  variée;  des  gens  du  monde,  des  savants, 
des  lettrés,  des  étrangers  et  des  nationaux  ;  des  hommes 
d'autrefois  et  des  hommes  d'aujourd'hui  ;  des  vieillards  et 
des  jeunes  gens  ;  des  membres  du  gouvernement  et  de  l'op- 
position. Parmi  les  personnes  qui  se  voyaient  là,  beaucoup 
ne  se  rencontraient  point  ailleurs  ;  et  ailleurs,  si  elles  s'é- 
taient rencontrées,  elles  se  seraient  probablement  mal  accueil- 
lies, peut-être  même  à  peine  tolérées.  Mais  là,  tous  se  trai- 
taient avec  une  extrême  politesse,  presque  avec  bienveillance. 
Non  que  personne  y  fût  attiré  par  quelque  intérêt,  quelque 
dessein  qui  le  contraignît  de  dissimuler  ses  sentiments;  ce 
n'était  pas  une  maison  de  patronage  politique  ou  littéraire, 
où  l'on  vînt  pour  pousser  sa  fortune  ou  préparer  son  succès. 
Le  goût  de  la  bonne  compagnie,  les  plaisirs  de  l'esprit  et  de 
la  conversation,  le  désir  de  prendre  sa  part  dans  ces  incidents 
journaliers  de  la  vie  sociale  qui  font  l'amusement  du  monde 
poli  el  le  délassement  du  monJe  occupé,  c'était  là  le  seul 


398  PIÈCES  HISTORIQUES. 

motif,  c'était  l'attrait  qui  réunissait  chez  madame  de  Rum- 
ford  une  société  si  empressée,  et,  dans  cette  société,  tant 
d'hommes  distingués  et  si  divers. 

Fontenelle,  Montesquieu,  Voltaire,  Tuigot,  d'Alemhert, 
s'ils  revenaient  parmi  nous,  seraient  bien  surpris  de  nous 
voir  remarquer  une  telle  maison  et  ses  habitudes  comme 
quelque  chose  de  singulier  et  de  rare.  C'était  l'esprit  général, 
la  vie  habituelle  de  leur  temps  :  temps  de  noble  et  libérale 
sociabilité,  qui  a  remué  de  bien  grandes  questions  et  de  bien 
grandes  choses,  et  n'en  a  pris  que  ce  qu'elles  ont  de  doux, 
le  mouvement  de  la  pensée  et  de  l'espérance,  laissant  à  ses 
héritiers  le  fardeau  de  l'épreuve  et  de  l'action. 

Quand  l'héritage  s'est  ouvert,  quand  notre  génération,  au 
début  de  l'Empire,  est  entrée-  en  possession  de  la  scène  du 
monde,  le  xvme  siècle,  clos  la  veille,  était  déjà  loin,  bien 
loin  de  nous.  Un  abîme  immense,   la  Révolution,  nous  en 
séparait.  Le  passé  tout  entier,  un  passé  de  plusieurs  siècles, 
et  le  xvni«  siècle  comme  les  autres,  s'y  était  englouti. Aucun 
des  grands  hommes  qui  avaient  fait  la  force  et  la  gloire  de 
cette  grande  époque  ne  vivait  plus.   Ces  salons  de  Paris, 
théâtre  et  instrument  de  leurs  succès,  cette  société  si  bril- 
lante,   si   passionnément  adonnée  aux  plaisirs  de  l'esprit, 
avaient  disparu  comme  eux.  Au  lieu  de  se  chercher  et  de  se 
réunir,  comme  naguère,  pour  s'animer  ensemble  du  même 
mouvement,  la  noblesse,  l'Église,  la  robe,  les  hommes  diaf- 
faires,  les  lettrés,  toutes  les  classes  de  l'ancien  régime,  ou 
plutôt  leurs  débris,  car  de  toutes  choses  il  ne  restait  que  des 
débris,  se  séparaient,  s'évitaient  presque,  rentraient  chacune 
dans  les  habitudes  et  les  intérêts  de  leur  situation  spéciale. 
A  l'élan  commun  des  idées  succédaient  la  dispersion  et  l'iso- 
lement des  coteries.  Émigrés,  constituants,  conventionnels, 
fonctionnaires  impériaux,  savants,  gens  de  lettres,  autant  de 


PIÈCES  HISTORIQUES.  399 

coteries  pensant  et  vivant  chacune  à  part,  indifférentes  ou 
malveillantes  Tune  pour  Tautre. 

Le  xvni*  siècle  avait  aussi  la  sienne  j  pure  coterie  comme 
les  autres,  mais  seule  héritière  du  caractère  dominant  de 
l'époque,  seule  fidèle  aux  mœurs  et  aux  goûts  de  cette  société 
philosophique  qui  a\ait  péri  elle-même  dans  la  ruine  de  la 
grande  société  qu'elle  avait  démolie. 

Une  femme  de  soixante-dix-neuf  ans,  deux  académiciens, 
l'un  de  quatre-vingt-deux  ans,  l'autre  de  soixante-seize,  voilà 
quels  centres  restaient,  en  d809,  à  cette  société  qu'en  1769 
tant  de  gens,  et  de  si  puissants,  s'empressaient  d'attirer  et  de 
grouper  autour  d'eux.  Le  salon  de  madame  d'Houdetot,  celui 
de  M.  Suard,  celui  de  l'abbé  Morellel,  étaient  presque  les 
seuls  asiles  où  l'esprit  du  vieux  siècle  se  déployât  encore  à 
l'aise  et  avec  vérité.  Non  que  sa  mémoire  ne  fût  en  grand 
honneur  ailleurs,  et  que  beaucoup  de  gens  ne  fissent  profes- 
sion de  lui  appartenir  ;  comment  les  hommes  nouveaux,  les 
enfants  de  la  Révolution  et  de  l'Empire,  auraient-ils  renié 
le  xvin«  siècle?  Mais  qu'ils  étaient  loin  de  lui  ressembler  ! 
La  politique  les  absorbait,  la  politique  pratique,  réelle;  toutes 
leurs  pensées,  toutes  leurs  forces  étaient  incessamment  ten- 
dues, soit  vers  les  affaires  du  maître,  soit  vers  leurs  propres 
affaires  j  point  de  méditation,  point  de  loisir  j  du  mouvement, 
du  travail,  puis  encore  du  travail  et  du  mouvement.  Le 
xvnie  siècle  aussi  s'occupait  fort  de  politique,  mais  par  goût, 
non  par  nécessité  ;  elle  tenait  beaucoup  de  place  dans  les 
esprits,  peu  dans  la  viej  on  réfléchissait,  on  dissertait,  on 
projetait  beaucoup;  on  agissait  peu.  En  aucun  temps  les 
matières  politiques  n'ont  été  l'objet  d'une  préoccupation  in- 
tellectuelle si  générale  et  si  féconde;  aucun  temps  peut-être 
n'a  été  plus  étranger  à  l'esprit  politique  proprement  dit,  à 
cet  esprit  simple,  prompt,  judicieux,  résolu,  léger  dans  la 


400  PIÈCES  HISTORIQUES. 

pensée,  sérieux  dans  l'action,  qui  ne  voit  que  les  faits  et  ne 

s'inquiète  que  des  résultais. 

A  part  même  celte  opposition  de  la  science  et  de  la  prati- 
que, quel  abîme  entre  la  politique  qu'on  faisait  il  y  a  trente 
ans,  et  celle  que,  cinquante  ans  plus  tôt,  on  aurait  voulu 
faire!  Qu'étaient  devenues  les  doctrines,  les  espérances  qui 
avaient  enchanté  et  remué  tout  un  peuple,  tous  les  peuples? 
Comment  les  hommes  d'affaires  du  xix*  siècle  tenaient-ils 
les  promesses  des  philosophes  du  xvm®?  Les  uns  hardiment, 
les  autres  timidement  et  avec  embarras,  désertaient  les  idées  et 
les  institutions  dont  le  nom  seul,  la  seule  perspective  avaient 
fait  leur  fortune.  Le  despotisme,  un  despotisme  savant,  rai- 
sonneur, et  qui  prétendait  s'ériger  en  système, voyait  à  son  ser- 
vice les  enfants  des  plus  doctes  théories  de  liberté.  Plusieurs, 
sens  d'honneur  et  de  cœur,  attachés  dans  l'âme  à  leur  an- 
ciennefoi,  protestaient  de  temps  en  temps,  mais  sans  consé- 
quence, contre  les  insultes  et  les  coups  qu'on  lui  portait  au- 
tour d'eux.  La  plupart,  en  défendant  Voltaire  contre  Geoffroi 
et  les  incrédules  contre  les  dévots,  se  jugeaient  quittes  envers 
la  philosophie  et  la  liberté.  Mais  qu'auraient  dit  les  philoso- 
phes, qu'aurait  dit  Voltaire  lui-même,  malgré  ses  dédains 
pour  la  métaphysique  et  ses  complaisances  pour  le  pouvoir, 
s'ils  avaient  assisté  à  un  dîner  de  l'archichancelier,  ou  à  une 
séance  du  Conseil  d'Etat  impérial  ?  Croit-pn  que  le  xvni^  siècle 
se  fût  reconnu  là,  qu'il  eût  accepté  ses  héritiers  pour  repré- 
sentants ? 

Ils  ne  lui  ressemblaient  pas  davantage  pour  les  manières,  le 
tour  d'esprit,  le  ton,  les  habitudes  et  les  formes  extérieures. 
Hommes  du  monde  autant  que  lettrés,  les  philosophes  du 
xviiie  siècle  avaient  passé  leur  vie  dans  les  plus  douces  et 
plus  brillantes  régions  de  cette  société  par  eux  tant  attaquée. 
Elle  les  avait  accueillis,  célébrés;  ils  s'étaient  mêlés  à  tous 


PIÈCES  HISTORIQUES.  401 

les  plaisirs  de  son  élégante  et  agréable  existence;  ils  parta- 
geaient ses  goûts,  ses  mœurs,  toutes  ses  finesses,  toutes  les 
susceptibilités  d'une  civilisation  à  la  fois  vieillie  et  rajeunie, 
aristocratique  et  littéraire;  ils  étaient  de  cet  ancien  régime 
démoli  par  leurs  mains.  .Mais  les  philosophes  de  la  seconde 
génération,  les  vrais  (ils  de  la  Révolution  et  de  l'Empire,  n'é- 
taient point  de  l'ancien  régime,  et  ne  l'avaient  connu  que 
pour  le  renverser.  Enire  ceux-ci  et  la  bonne  compagnie  du 
xvni^  siècle,  aucun  lien,  rien  de  commun;  au  lieu  des  salons 
de  madame  Geoffrin,  de  mademoiselle  de  Lespinasse,  de 
madame  Trudaine,  de  la  maréchale  de  Beauvau,de  madame 
Necker,  ils  avaient  vécu  dans  les  assemblées  publiques,  les 
clubs  et  les  camps.  Des  événements  immenses,  terribles, 
avaient  remplacé  pour  eux  les  plaisirs  de  société  et  les  succès 
d'Académie.  Bien  loin  d'être  façonnés  pour  l'agrément  des 
relations  sociales  dans  une  vie  oisive  et  facile,  tout  en  eux 
portait  l'empreinte  des  temps  si  actifs  et  si  lourds  qu'ils 
avaient  eu  à  traverser.  Leurs  manières  n'étaient  ni  élégantes, 
ni  douces;  ils  parlaient  et  traitaient  brusquement,  rudement, 
comme  toujours  pressés  et  n'ayant  pas  le  loisir  de  songer  à 
tout  et  de  tout  ménager.  Corrompus,  ils  s'établissaient  sè- 
chement dans  un  égoïsme  grossier  et  cynique;  honnêtes  gens, 
il  manquait  aux  formes  de  leDr  conduite,  aux  dehors  de  leurs 
vertus,  ce  fini,  cette  harmonie  qui  semblent  n'appartenir  qu'à 
la  longue  et  paisible  possession  d'une  situation  ou  d'un  senti- 
ment. Peu  de  goût  pour  la  conversation,  les  lectures,  les  vi- 
sites, toutes  ces  occupations  sans  but,  ces  délassements  sans 
nécessité,  où  naguère  tant  de  gens  trouvaient  un  emploi  demi- 
sérieux,  demi-frivole,  de  leur  esprit  et  de  leur  temps.  Pour 
eux,  leur  temps  et  leur  esprit  étaient  absorbés  parleurs  af- 
faires et  leurs  intérêts;  leur  plaisir,  c'était  le  repos. 

Parmi  ces  hommes  du  régime  nouveau,  quelques  philoso- 
T.  II.  26 


402  PIÈCES  HISTORIQUES, 

plies,  quelques  écrivains,  la  plupart  sans  fonctions  et  suspects 
à  l'Empire,  avaient  presque  seuls  quelque  besoin  et  quelque 
habitude  de  se  réunir,  de  causer,  de  rechercher  et  de  goûter 
en  commun  quelques  jouissances  intellectuelles.  Ils  formaient 
une  coterie  libérale,  grande  admiratrice  du  xvnie  siècle,  et 
qui  se  flattait  bien  de  le  continuer.  Mais,  née  surtout  de  la 
Révolution,  elle  en  portait  le  sceau  bien  plus  que  celui  de 
l'époque  antérieure.  Quoique  des  hommes  fort  étrangers  à 
tout  acte  révolutionnaire  y  fussent  mêlés,  à  tout  prendre, 
l'esprit  révolutionnaire  y  dominait  avec  ses  mérites  et  ses  dé- 
fauts, plus  d'indépendance  que  d'élévation,  plus  d'âpreté  que 
d'indépendance,  ami  de  l'humanité  et  de  ses  progrès,  mais 
méfiant,  envieux,  insociable  pour  quiconque  n'acceptait  pas 
son  joug,  unissant  aux  préjugés  de  coterie  les  haines  de  fac- 
tion. La  coterie  était  d'ailleurs  fort  concentrée  en  elle-même  ; 
peu  de  mélange  des  classes  et  des  habitudes  diverses;  peu  de 
familiarité  avec  les  gens  du  monde  proprement  dit  ;  rien  qui 
rappelât  la  composition  et  le  mouvement  de  l'ancienne  société 
philosophique  ;  toutes  les  petites  manies  des  lettrés  de  pro- 
fession vivant  seuls  et  entre  eux;  sans  parler  de  je  ne  sais  quelle 
discordance  dans  les  manières,  tour  à  tour  familières  et  ten- 
dues, également  dépourvues  de  réserve  et  d'abandon.  Ou  je 
me  trompe  fort,  ou  dans  les  réunions  de  la  Décade  philoso- 
phique, et  malgré  la  communauté  de  beaucoup  d'idées,  les 
maîtres  du  xYiii^  siècle  que  je  nommais  tout  à  l'heure,  Mon- 
tesquieu, Voltaire,  Buffon,  Turgot,d'Alembert,  Diderot  même 
et  Rousseau,  les  moins  mondains  de  leur  temps,  se  seraient 
quelquefois  sentis  dépaysés  et  étrangers. 

Dans  des  salons  bien  différents,  au  faubourg  Saint-Germain, 
au  milieu  des  restes  de  l'aristocratie,  remise,  ou  à  peu  près, 
de  ses  désastres,  ils  n'auraient  pas,  au  premier  abord,  éprouvé 
la  même  surprise;  ils  auraient  reconnu  les  manières,  le  ton. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  403 

toutes  les  formes  et  les  apparences  sociales  de  leur  époque. 
Peut-être  même  auraient-ils  pris  plaisir  à  retrouver  certaines 
traditions  de  l'ancien  régime,  et  ce  lien  des  souvenirs  com- 
muns, si  puissant  entre  les  hommes  même  les  plus  divers. 
Mais  en  revanche^  que  de  choses  plus  graves  les  auraient 
bientôt  repoussés  !  Quelle  profonde  opposition  de  sentiments 
et  d'idées!  En  vain  auraient-ils  cherché  là  quelque  trace  de 
cette  ouverture  d'esprit,  de  cette  libéralité  de  cœur,  de  ce 
goût  pour  les  plaisirs  et  les  progrès  intellectuels  qui  distin- 
guaient, cinquante  ans  auparavant,  une  si  notable  portion  de 
l'aristocratie  française,  et  avaient  si  puissamment  concouru 
au  mouvement  du  siècle.  Au  lieu  de  cela,  le  retour  de  toutes 
les  prétentions,  de  toutes  les  pédanteries  aristocratiques;  un 
repentir  amer  de  s'en  être  un  moment  départi;  un  puéril 
empressement  à  rentrer  sous  le  joug,  à  reprendre  du  moins 
la  livrée  des  vieilles  habitudes,  des  vieilles  maximes;  une  ar- 
rogante antipathie  pour  les  lumières,  l'esprit,  les  philoso- 
phes, et  tout  ce  qui  pouvait  leur  ressembler. 

Dans  quelques  coins  pourtant  de  ce  camp  de  l'ancien  ré- 
gime, l'opposition  au  gouvernement  impérial,  l'influence  de 
M.  de  Chateaubriand,  le  seul  fait  de  l'indépendance  envers 
un  despote  et  de  l'enthousiasme  pour  un  grand  écrivain,  ra- 
menaient du  mouvement  moral,  de  la  générosité  politique, 
et  devenaient  même  çà  et  là,  entre  les  débris  de  l'aristocratie 
et  ceux  de  la  philosophie  du  dernier  siècle,  une  source  de 
sympathie.  A  coup  sûr  Montesquieu  et  Voltaire  se  seraient 
trouvés  plus  à  l'aise  dans  le  salon  de  madame  de  Duras  que 
dans  celui  de  l'archichancelier  ;  et  M.  Suard  causait  plus 
librement,  plus  sympathiquementavec  M.  de  Chateaubriand 
qu'avec  Chénier.  Mais  cette  petite  coterie,  plus  animée,  plus 
libérale,  était  alors  comme  perdue  dans  la  grande  coterie 
aristocratique;  les  idées  religieuses  la  séparaient  des  philo- 


404  PIÈCES  HISTORIQUES, 

sophes  dont  les  idées  politiques  l'auraient  rapprochée;  et 
malgré  quelques  points  de  contact  avec  eux,  malgré  une  assez 
fréquente  similitude  de  sentiments,  de  vœux,  de  goûts,  de 
mœurs,  en  somme  elle  leur  paraissait  plus  opposée  que  favo- 
rable, et  se  livrait  au  mouvement  de  réaction  dont  le 
xvni^  siècle  était  l'objet. 

Une  autre  coterie,  plus  restreinte  encore,  il  est  vrai,  tenait 
de  plus  près  à  ce  siècle,  et  semblait  devoir  en  reproduire  assez 
bien  l'image.  Elle  ralliait  les  débris  de  cette  portion  du  côté 
gauche  de  l'Assemblée  constituante  qui  voulait,  en  1789,  la 
monarchie  constitutionnelle,  rien  de  moins,  rien  de  plus,  et 
où  siégeaient  MM.  de  Clermont-Tonnerre,  de  La  Rochefou- 
cauld, de  Broglie,  Mounier,  Malouet,  etc.  :  pur  et  patriotique 
parti,  dont  les  idées  devaient  ouvrir  et  clore  notre  révolution, 
mais  ne  suffisaient  pas  à  l'accomplir.  Parmi  ces  hommes  de 
sens  et  de  bien,  ceux  qui  restaient,  la  plupart  du  moins,  fi- 
dèles à  leurs  principes  et  à  leur  cause,  étrangers  au  gouver- 
nement impérial,  ou  ne  le  servant  qu'avec  réserve  et  dignité, 
formaient  chez  madame  de  Tessé,  chez  la  princesse  d'Hé- 
nin,  etc.,  une  petite  société  de  mœurs  élégantes,  d'opinions 
libérales,  étrangère  à  la  sottise  aristocratique,  à  la  rancune 
révolutionnaire,  liée  par  ses  habitudes  à  l'ancien  régime,  par 
ses  sentiments  au  nouvel  état,  aux  besoins  nouveaux  du  pays. 

Il  semble  que  là  fût  aussi  la  place  des  débris  philosophi- 
ques du  xvni*  siècle,  et  que  les  hommes  si  peu  nombreux 
qui  en  restaient  se  dussent  fondre  dans  cette  coterie,  où 
plusieurs  d'entre  eux  allaient  en  effet  souvent  et  avaient  des 
amis.  Mais  une  différence  réelle  les  en  séparait  et  ne  per- 
mettait pas  que  la  société  du  wni*  siècle  se  trouvât  là  vrai- 
ment représentée.  La  politique  avait  été  la  principale,  pres- 
que l'unique  affaire  des  Constituants;  elle  était  le  lien,  le 
caractère  dominant  de  leur  coterie.  Issus  de  la  philosophie  el 


PIÈCES  HISTORIQUES.  405 

de  la  littérature  de  leur  temps,  ils  n'étaient  cependant  ni 
lettrés  ni  philosophes  ;   ils  honoraient  les  doctrines  et  les 
lettres,  mais  en  gens  qui  les  tiennent  de  la  seconde  main,  et 
n'en  font  ni  leur  affaire  ni   leur  plaisir.   Or,  l'école  du 
xviiie  siècle,  sa  véritable  école,  celle  qui  lui  servait  de  centre 
et  lui   donnait  l'impulsion,  était  essentiellement  philoso- 
phique et  littéraire  :  la  politique  l'intéressait,  mais  comme 
l'un  des  objets  de  sa  méditation,  comme  une  application 
d'idées  qui  venaient  de  plus  loin  et  s'étendaient  fort  au  delà. 
De  nos  jours,  purs  politiques  que  nous  sommes,  nous  nous 
figurons  que  c'est  là  la  plus  attrayante,  la  première  préoc- 
cupation de  l'esprit,  et  c'est  presque  uniquement  pour  avoir 
enfanté  des  constitutions  et  rappelé  les  peuples  à  la  liberté 
que  le  xviiie  siècle  nous  paraît  grand.  Etroite  présomption  ! 
Un  champ  bien  plus  vaste,  bien  plus  varié  que  la  société  hu- 
maine, s'ouvre  devant  l'esprit  humain;  et  dans  ses  jours  de 
force  et  d'éclat,  il  est  loin  de  se  satisfaire  et  de  s'épuiser  dans 
l'étude  des  relations  des  hommes.  Politique  sans  doute  dans 
ses  vœux  et  ses  résultats,  le  xvinf  siècle  était  bien  autre  chose 
encore,  et  prenaitàses  idées,  à  leur  vérité,  à  leur  manifesta- 
tion, un  plaisir  tout  à  fait  indépendant  de  l'emploi  qu'en 
pourraient  faire  des  publicistes  ou  des  législateurs.  C'est  là 
le  caractère  de  l'esprit  philosophique,  bien  différent  de  l'es- 
prit politique  qui  ne  s'attache  aux  idées  que  dans  leur  rapport 
avec  les  faits  sociaux  et  pour  les  appliquer.  Certaines  frac- 
tions, certaines  coteries  du  xvnie  siècle,  les  économistes,  par 
exemple,   s'occupaient  spécialement  de  politique;  mais  le 
siècle  en  général,  la  société  du  siècle  dans  son  ensemble 
aspirait  surtout  aux  conquêtes  et  aux  jouissances  intellec- 
tuelles de  tout  genre,  en  tout  sens,  à  toutprixj  et  la  pen- 
sée de  Voltaire,  de  Rousseau,  de  Diderot,  se  fût  trouvée 
en  prison    si  on  l'eût  astreinte  à   ne   s'exercer   que  sur 


406  PIÈCES  HISTORIQUES, 

les  formes  de  gouvernement  et  la  destinée  des  nations. 
Les  derniers  contemporains  de  ces  grands  hommes,  les 
survivants  de  Técole  philosophique,  M.  Suard  et  M.  l'abbé 
Morellet  n'étaient  pas  doués  à  coup  sûr  d'une  pensée  si  active 
et  si  étendue.  M.  Suard  n'avait  aucun  vif  désir  de  savoir  ni 
de  produire;  quoique  la  littérature  lui  eût  seule  ouvert  les 
portes  du  monde,  il  était  bien  plus  homme  du  monde 
qu'homme  de  lettres.  Esprit  diflicile,  paresseux,  d'une  élé- 
gance et  d'un  dédain  aristocratique,  pourvu  qu'il  menât  une 
■vie  honorable,- semée  d'intérêts  doux  et  de  relations  agréa- 
bles, peu  lui  importait  de  déployer  ses  facultés  et  de  se  faire 
un  nom.  Depuis  que  le  travail  n'était  plus  pour  lui  une  né- 
cessité, il  le  prenait  et  le  quittait  comme  un  passe-temps^ 
lisant  et  écrivant  à  loisir,  sans  but,  pour  son  seul  plaisir, 
avec  une  sorte  d'épicurisme  intellectuel  qui  n'avait  pourtant 
rien  d'égoïste  ni  d'indifférent.  Les  études  de  l'abbé  Mo- 
rellet avaient  été  plus  sérieuses,  plus  patientes,  mais  très-spé- 
ciales j  l'économie  politique  et  quelques  applications  de  ce  qu'il 
avait  appris  en  Sorbonne  l'avaient  presque  exclusivement 
occupé.  Il  semble  qu'à  l'un  et  à  l'autre  de  ces  deux  hommes 
la  société  des  Constituants,  avec  les  traditions  de  leur  temps, 
ses  habitudes  élégantes,  son  estime  des  lettres  et  ses  prin- 
cipes politiques,  dût  pleinement  suffire.  Pourtant  il  n'en 
était  rien;  à  l'exemple  de  leurs  maîtres,  ils  avaient  tous  deux 
des  besoins  intellectuels  plus  variés  ;  ils  prenaient  aux  idées, 
aux  mouvements  de  l'esprit  humain,  un  intérêt  plus  désin- 
téressé, si  je  puis  ainsi  parler,  plus  exempt  de  toute  direc- 
tion particulière,  de  toute  application  prochaine.  Et  séparés, 
comme  on  vient  de  le  voir,  de  toutes  des  coteries  que  j'ai 
nommées  d'abord,  ils  ne  sympathisaient  qu'à  demi  avec  celle- 
là  même  qui  tenait  de  plus  près  à  leurs  opinions,  à  leurs 
souvenirs;  il  leur  en  fallait  une  qui  fût  une  image  plus  com- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  407 

plète,  plus  fidèle,  de  leur  temps  et  de  la  société  au  sein  de  la- 
quelle ils  s'étaient  formés. 

Telle  était,  en  effet,  la  leur.  D'anciennes  relations  de  môme 
origine  et  de  même  goût,  M,  de  Boufflers,  M.  Dupont  de 
Nemours,  M.   Gallois,    etc. ,    quelques   académiciens  dont 
M.  Suard  avait  appuyé  la  candidature,  et  qui  lui  formaient 
un  petit  parti  dans  l'Académie ,  quelques  jeunes  gens  dont 
il  encourageait  le  talent  avec  une  bienveillance  qui  n'avait 
rien  de  banal ,  quelques  membres  du   Sénat  ou  d'auli-es 
corps,    qui   faisaient    profession  d'indépendance,   quelques 
étrangers  qui  ne  se  seraient  pas  pardonné  de  quitter  Paris 
sans  avoir  connu  les  derniers  contemporains  de  Voltaire  et 
de  ce  siècle  dont  la  gloire  a  pénétré  plus   loin  que  celle 
d'aucun  autre,  voilà  de  quoi  cette  société  se  composait.  On 
se  réunissait  le  jeudi  chez  l'abbé  Morellet,  le  mardi  et  le  sa- 
medi chez  M.   Suard 3   quelquefois  plus  souvent   pour  un 
cercle  choisi.  Les  mercredis,  madame  d'Houdetot  donnait  à 
dîner  à  un  certain  nombre  de  personnes  invitées  une  fois 
pour  toutes,  et  qui  pouvaient  y  aller  quand  il  leur  plaisait. 
Elles  s'y  trouvaient  en  général  huit,  dix,  quelquefois  davan- 
tage. Point  de  recherches,  point  de  bonne  chère;  le  dîner 
n'était  qu'un  moyen,  nullement  un  but  de  réunion.  Après 
le  dîner,  assise  au  coin  du  feu,  dans  son  grand  fauteuil,  le 
dos  voûté,  la  tête  inclinée  sur  la  poitrine,  parlant  peu,  bas, 
remuant  à  peine,  madame  d'Houdetot  assistait  en  quelque 
sorte  à  la  conversation,  sans  la  diriger,  sans  l'exciter,  point 
gênante,  point  maîtresse  de  maison,  bonne,  facile,  mais 
prenant  à  tout  ce  qui  se  disait,  aux  discussions  littéraires, 
aux  nouvelles  de  société  ou  de  spectacle,  au  moindre  inci- 
dent, au  moindre  mot  spirituel,  un  intérêt  vif  et  curieux  ; 
mélange  piquant  et  original  de  vieillesse  et  de  jeunesse,  de 
tranquillité  et  de  mouvement. 


408  PIÈCES  HISTORIQUES. 

On  trouvait  chez  M.  Suard  moins  de  facilité,  moins  de 
laisser-aller  ;  là,  peu  d'à  parte  entre  les  voisins,  peu  d'inter- 
ruptions au  gré  de  telle  ou  telle  fantaisie,  une  conversation 
presque  toujours  générale  et  suivie.  C'était  Tusage  de  la 
maison  et  on  y  tenait;  il  en  résultait  quelquefois,  surtout  au 
commencement  de  la  soirée,  un  peu  de  gêne  et  de  froideur. 
Mais  en  revanche,  là  régnaient  une  liberté  plus  sérieuse  et 
bien  plus  de  variété  réelle.  M.  Suard  ne  craignait  d'aborder 
ni  de  voir  aborder  chez  lui  aucun  sujet.  Nulle  part  la  franchise 
de  la  pensée  et  du  langage  n'était  aussi  grande,  aussi  ouver- 
tement autorisée,  provoquée  par  le  maître  de  la  maison.  Les 
hommes  qui  ne  l'ont  pas  vu  ne  sauraient  se  figurer,  et  bien 
des  hommes  qui  l'ont  vu  ont  oublié  quelle  était  alors  la  timi- 
dité des  esprits,  la  retenue  des  entretiens;  à  quel  point, 
dès  que  le  moindre  contact  avec  la  politique  se  laissait  entre- 
voir, les  figures  devenaient  froides  et  les  paroles  officielles. 
Un^censeur  de  cette  époque  montrait  à  quelqu'un  de  ses  amis 
certains  passages  d'une  pièce  de  théâtre  qu'il  était  chargé 
d'examiner:  «  Vous  ne  voyez  là  point  d'allusions,  lui  disait- 
«  ilj  le  public  n'en  verra  point;  eh  bien!  monsieur,  il  y  en  a, 
«  et  je  me  garderai  bien  de  les  autoriser.  »  De  1809  à  1814^, 
tous  étaient  à  peu  près  comme  le  censeur  ;  tous  se  condui- 
saient comme  s'il  y  eût  eu  des  allusions  là  où  personne  n'en 
eût  pu  voir;  et  sur  tout  sujet  politique,  ou  seulement  philo- 
sophique, toute  conversation  un  peu  sérieuse  en  était  frappée 
de  mort.  M.  Suard  n'avait  jamais  souffert  que  cette  mort 
pénétrât  chez  lui  :  nul  homme  n'était  plus  étranger  à  toute 
menée,  à  toute  intention  politique,  plus  modéré  au  fond  dans 
ses  opinions  et  ses  désirs;  il  n'avait  même,  pour  l'action  et 
les  affaires,  ni  goût  ni  talent.  Mais  la  liberté  de  la  pensée  et 
de  la  parole  était  sa  vie,  son  honneur;  il  se  fût  senti  avili  à 
ses  propres  yeux  d'y  renoncer,  et  il  la  maintenait  au  profit  de 


PIÈCES  HISTORIQUES.  409 

tous.  La  conversation  ne  manquait  pas  d'ailleurs  chez  lui  d'é- 
tendue et  de  variété  ;  aucune  habitude,  aucune  préoccupation 
spéciale  n'en  rétrécissait  le  champ  ;  philosophie,  littérature, 
histoire,  arts,  antiquité,  temps  modernes,  pays  étrangers,  tous 
les  sujets  y  étaient  accueillis  avec  faveur.  Les  idées  jeunes  et 
nouvelles,  fussent-elles  même  peu  en  accord  avec  les  traditions 
du  xvjn«  siècle,  n'y  rencontraient  point  une  hostilité  repous- 
sante; on  leur  pardonnait  de  déplaire  en  faveur  du  mouve- 
ment d'esprit  qu'excitait  leur  nouveauté  j  car  on  avait  besoin 
surtout  de  ce  mouvement  ;  on  vivait,  en  fait  d'idées  et  de 
connaissances,  sur  un  fonds  depuis  longtemps  exploité;  ainsi 
que  les  mêmes  personnes,  les  mômes  réflexions,  les  mêmes 
anecdotes  revenaient  souvent;  et  l'activité,  bien  que  réelle, 
n'était  ni  féconde  ni  progressive.  Mais  on  y  sentait  incessam- 
ment cette  sincérité,  ce  désintéressement  de  l'esprit  qui  font 
peut-être  le  plus  grand  charme  de  la  pensée  et  de  la  conver- 
sation. On  se  réunissait,  on  causait  sans  nécessité,  sans  but, 
par  le  seul  attrait  dos  communications  intellectuelles.  Ce 
n'était  pas  sans  doute  le  sérieux  d'amis  passionnés  de  lavéïilé 
et  de  la  science;  mais  c'était  encore  moins  l'étroit  cgoïsme 
ou  le  mesquin  travail  des  gens  qui  ne  font  cas  que  de  l'utile 
et  n'agissent  ou  ne  parlent  qu'avec  un  dessein  spécial,  en  Aue 
de  quelque  résultat  déterminé.  On  ne  recherchait  pas,  il  est 
vrai,  on  ne  reproduisait  pas  les  idées  pour  elles-mêmes  et 
pour  elles  seules;  on  leur  demandait  quelque  chose  au  delà, 
un  plaisir  social,  mais  rien  de  plus, 

Etc'était  précisément  là  ce  qui  distinguait,  il  y  a  trente  ans, 
cette  coterie  de  toutes  les  autres,  ce  qui  en  faisait  l'image  la 
plus  vraie,  la  seule  image  de  la  société  qui, cinquante  ans  au- 
paravant, avait  animé  Paris,  et  l'Europe  au  nom  de  Paris. 

Image  bien  froide  sans  doute,  bien  pâle.  Cinquante  ans 
auparavant,  la  coterie  philosophique  ne  se  resserrait  pas  au- 


410  PIÈCES  HISTORIQUES, 

tour  de  deux  vieillards  ;  elle  était  partout^  chez  les  gens  de 
cour,  d'église,  de  robe,  de  finance;  hautaine  ici,  complai- 
sante là,  tantôt  endoctrinant,  tantôt  divertissant  ses  hôtes, 
mais  partout  jeune,  active,  confiante,  recrutant  et  guerroyant 
partout,  pénétrant  et  entraînant  la  société  tout  entière.  Et  le 
mouvement  ne  se  renfermait  pas  dans  Paris;  il  en  partait 
pour  se  répandre  en  tous  sens  et  y  revenir  plus  vif,  plus  gé- 
néral. Grimm  adressait  sa  correspondance  à  l'impératrice  de 
Russie,  à  la  reine  de  Suède,  au  roi  de  Pologne,  à  huit  ou  dix 
princes  souverains  tous  avides  des  moindres  faits,  des  moin- 
dres bruits  venus  de  ce  grand  atelier  de  travail  et  de  plaisir 
intellectuel.  Il  n'était  pas  besoin  d'être  prince  souverain  pour 
entretenir  à  Paris  un  correspondant  :  en  Allemagne,  en  Italie, 
en  Angleterre,  de  simples  particuliers,  riches  et  curieux, 
voulaient  avoir  le  leur,  et  de  mois  en  mois,  de  semaine  en 
semaine,  être  tant  bien  que  mal  informés  de  tout  ce  qu'on 
faisait,  disait  ou  pensait  à  Paris.  On  s'adressait  à  d'Alembert, 
à  Diderot,  à  Grimm  lui-même  pour  leur  demander  des  cor- 
respondants de  moindre  figure;  et  des  jeunes  gens  sans  for- 
tune, sans  nom,  à  leur  début  dans  les  lettres,  trouvaient  là 
un  moyen  d'existence,  comme  ils  en  trouvent  maintenant 
dans  les  journaux. 

Certes,  c'était  là  une  autre  société  que  cette  petite  coterie 
philosophique  de  1800,  si  faible,  si  isolée.  C'était  un  autre 
état  intellectuel  que  celui  dont  le  salon  de  M.  Suard  pouvait 
donner  l'idée.  Cependant  le  fond,  sinon  l'éclat,  la  direction, 
sinon  le  mouvement,  étaient  les  mêmes*  c'était  le  même 
goût  des  plaisirs  et  des  progrès  de  l'esprit,  également  éloigné 
de  la  méditation  pure  et  de  l'application  intéressée;  le  même 
mélange  de  sérieux  et  de  légèreté  ;  le  même  besoin  de  nou- 
veauté pour  la  pensée  sans  désir  bien  vif  d'innovation  dans 
les  situations  sociales  et  la  vie;  le  même  penchant  à  s'occu- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  411 

per  des  questions  et  des  intérêts  politiques,  avec  la  même 
pre'pondérance  de  l'esprit  philosophique  et  littéraire  sur  l'es- 
prit politique.  Le  grand  tableau  n'existait  plus;  le  dessin  qui 
en  restait  était  fidèle  et  pur. 

Madame  de  Rumford  avait  été  élevée  au  milieu  de  ce  monde 
dont  les  diverses  coteries  que  je  viens  de  rappeler  étaient^ 
en  1809,  les  derniers  débris.  Son  père,  M.  Paulze,  d'abord 
receveur  général,  ensuite  fermier  général  des  finances,  homme 
très-éclairé  dans  la  science  et  très-habile  dans  la  pratique  de 
son  état,  avait  épousé  une  nièce  du  fameux  contrôleur  géné- 
ral, l'abbé  Terrai.  Celui-ci  faisait  grand  cas  des  lumières  et 
de  l'expérience  de  son  neveu,  qui  donnait  souvent  à  son  on- 
cle, sur  l'administration  des  finances,  d'excellents  conseils, 
fort  bien  compris,  car  l'abbé  Terrai  était  homme  de  beau- 
coup d'esprit,  et  assez  mal  suivis,  comme  il  devait  arriver  à 
un  ministre  qui  ne  voulait  se  brouiller  avec  personne  à  la 
cour,  et  qui  ne  recevait  pas  du  pays  de  quoi  suffire  en  même 
temps  aux  besoins  de  l'État  et  aux  fantaisies  de  tout  le  monde. 
Une  longue  correspondance,  entre  l'abbé  Terrai  et  M.  Paulze, 
a  été  conservée,  en  grande  partie  du  moins,  dans  la  famille 
du  fermier  général,  et  contient,  sur  les  mesures  financières 
de  ce  temps,  des  renseignements  fort  curieux. 

L'administration  comple  en  France  trois  grandes  époques. 
Elle  a  été  créée  au  xvn®  siècle  sous  Louis  XIV.  Au  xvin^,  de 
1750  à  1789,  elle  est  entrée  dans  les  voies  du  progrès  scien- 
tifique et  de  la  civilisation  universelle.  C'est  de  nos  jours,  et 
d'abord  par  l'impulsion  de  l'Assemblée  constituante,  qu'elle 
a  reçu  sa  forme  systématique,  et  pris  dans  la  société,  aussi 
bien  que  dans  le  gouvernement,  une  influence  destinée,  si 
je  ne  me  trompe,  à  s'accroître  encore,  en  se  combinant  avec 
les  institutions  libres. 

La  seconde  de  ces  époques  a  rendu  à  la  France  des  services 


412  PIÈCES  HISTORIQUES. 

à  mon  avis,  trop  peu  connus  et  mal  appréciés.  Aux  grandes 
questions  de  l'ordre  moral  appartient  la  prééminence.  Je  ne 
m'en  étonne  ni  ne  m'en  plains.  Ces  questions,  soulevées  alors 
avec  tant  d'éclat  et  d'effet,  ont  éclipsé  toutes  les  autres. 
L'administration  s'est  etïacée  devant  la  politique;  ses  travaux, 
ses  projets  étaient  modestes  au  milieu,  selon  les  uns,  du 
boulversement,  selon  les  autres,  de  la  régénération  de  la  so- 
ciété. Un  grand  fait  pourtant  date  de  ce  temps,  la  création 
des  sciences  qui  planent  au-dessus  de  l'administration  et  lui 
révèlent  les  lois  des  faits  qu'elle  est  appelée  à  régir.  Personne 
n'a  encore  entrevu,  et  peut-être  ne  saurait  encore  entrevoir 
le  rôle  que  ces  sciences  sont  destinées  à  jouer  dans  le  monde- 
Rôle  immense,  quoiqu'il  ne  doive  et  ne  puisse  jamais  être 
le  premier.  Au  xvni*^  siècle  en  appartiendra  le  principal  hon- 
nem"  :  c'est  là  son  œuvre  la  plus  originale. 

La  partie  théorique  de  cette  œuvre  n'a  point  à  se  plaindre 
de  la  renommée.  Elle  fit  grand  bruit  en  naissant.  Les  diverses 
écoles  économistes,  leurs  systèmes,  leurs  débats  n'ont  jamais 
cessé  d'attirer  puissamment  l'attention  publique.  Mais  la  par- 
tie pratique  de  l'administration  française  dans  la  seconde 
moitié  du  xvuie  siècle,  l'esprit  général  qui  y  présidait,  son 
respect  pour  la  science  et  pour  l'humanité,  ses  efforts,  d'une 
part  pour  assurer  l'empire  des  principes  sur  les  faits,  de 
l'autre  pour  diriger  les  faits  et  les  principes  vers  le  bien  de  la 
société  tout  entière,  les  résultats  positifs  de  ces  efforts,  les 
innombrables  et  inappréciables  améliorations  accomplies,  ou 
commencées,  ou  préparées,  ou  méditées  à  cette  époque  dans 
tous  les  services  publics,  les  travaux,  en  un  mot,  et  les  mé- 
rites des  administrateurs  de  tout  genre  et  de  tout  rang  qui 
ont  eu  alors  en  main  les  affaires  du  pays,  c'est  ce  qu'ont  trop 
effacé  les  orages  et  les  triomphes  de  la  politique,  ce  qui  n'a 
pas  obtenu  sa  juste  part  de  reconnaissance  et  de  célébrité. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  413 

La  maison  de  M.  Paulze  était  l'un  des  foyers  de  ces  utiles 
études,  de  ces  salutaires  réformes.  Là  se  réunissaient  Turgot, 
Malesherbes,  Trudaine^  Condorcet^  Dupont  de  Nemours;  là 
dans  des  conversations  à  la  fois  sérieuses  et  faciles^  sans 
préméditation  savante,  sans  autre  but  que  la  vérité,  les 
questions  étaient  posées,  les  faits  rapportés,  les  idées  débat- 
tues. M.  Paulze  n'y  fournissait  pas  seulement  le  tribut  de 
ses  lumières  personnelles;  il  avait  institué  à  la  ferme  générale 
un  bureau  chargé  de  recueillir,  sur  l'impôt  et  le  commerce 
de  la  France,  sur  le  mouvement  des  ports,  sur  tout  ce  qui 
intéresse  la  richesse  nationale,  tous  les  renseignements  sta- 
tistiques. Il  entretenait,  dans  le  même  dessein,  avec  un  grand 
nombre  de  négociants  et  de  banquiers  étrangers,  une  cor- 
respondance assidue.  Ces  documents  étaient  libéralement 
communiqués  aux  hommes  éclairés  qui  fréquentaient  sa  mai- 
son. L'abbé  Raynal, entre  autres,  ami  particulier  de  M. Paulze, 
y  puisa  la  plupart  des  faits  et  des  détails  qu'il  a  consignés 
dans  son  Histoire  philosophique  des  deux  Indes,  et  qui  en  sont 
la  seule  partie   encore  importante  aujourd'hui. 

Cette  société,  ces  conversations,  n'avaient  rien  qui  pût 
entrer  dans  l'éducation  de  mademoiselle  Paulze,  ni  influer 
directement  sur  elle.  Mais,  à  vivre  et  à  se  développer  dans 
une  telle  atmosphère,  elle  apprit  deux  choses,  le  plus  salu- 
taire enseignement  que  l'enfance  puisse  recevoir  et  léguer  à 
toute  la  vie,  l'estime  des  études  sérieuses  et  le  respect  du 
mérite  personnel. 

Elle  avait  à  peine  treize  ans  quand  Tabbé  Terrai  voulut  la 
marier  à  la  cour.  Son  père,  peu  touché  de  celle  fantaisie, 
préféra  un  de  ses  collègues  dans  la  ferme  générale,  M.  La- 
voisier,  et  l'abbé  Terrai  n'en  prit  point  d'humeur.  Le  mariage 
fut  célébré  dans  la  chapelle  de  l'hôtel  du  contrôleur  général, 
le  16  décembre  1771. 


414  PIÈCES  HISTORIQUES. 

En  passant  de  la  maison  de  son  père  dans  celle  de  son 
mari,  madame  Lavoisiei»  changea  d'horizon  sans  changer 
d'habitudes.  Au  mouvement  des  sciences  économiques  suc- 
céda celui  des  sciences  physiques,  et  la  société  des  savants  à 
celle  des  administrateurs.  Les  hommes  spéciaux  témoignent 
quelquefois  un  grand  dédain  pour  l'intérêt  que  les  gens  du 
monde  peuvent  porter  à  leurs  travaux  ;  et  s'il  s'agissait  en 
effet  d'en  juger  le  mérite  scientifique,  ils  auraient  pleinement 
raison.  Mais  l'estime,  le  goût  .du  public  pour  la  science,  et 
la  manifestation  fréquente,  vive,  de  ce  sentiment,  sont  pour 
elle  d'une  haute  importance,  et  jouent  un  grand  rôle  dans 
l'histoire.  Les  temps  de  cette  sympathie,  un  peu  fastueuse 
et  frivole,  ont  toujours  été  pour  les  sciences,  des  temps  d'élan 
et  de  progrès  ;  et  à  considérer  les  choses  dans  leur  ensemble, 
l'histoire  naturelle  et  la  chimie  ont  profité  de  l'existence 
sociale  de  M.  de  Buffon  et  de  M.  Lavoisier,  aussi  bien  que 
de  leurs  découvertes. 

Soit  affection  pour  son  mari,  soit  disposition  naturelle, 
madame  Lavoisier  s'associa  à  ses  travaux  comme  un  compa- 
gnon ou  un  disciple.  Ceux-là  môme  qui  ne  l'ont  connue  que 
bien  loin  de  la  jeunesse  ont  pu  démêler  que,  sous  une  appa- 
rence un  peu  froide  et  rude,  et  presque  uniquement  préoc- 
cupée de  sa  vie  de  société,  c'était  une  personne  capable  d'être 
fortement  saisie  par  un  sentiment,  par  une  idée,  et  de  s'y 
adonner  avec  passion.  Elle  vivait  dans  le  laboratoire  de 
M.  Lavoisier,  l'aidait  dans  ses  expériences,  écrivait  ses  ob- 
servations sous  sa  dictée,  traduisait,  dessinait  pour  lui.  Elle 
apprit  à  graver  pour  qu'il  fût  sûr  d'un  ouvrier  exact  jusqu'au 
scrupule,  et  les  planches  du  Traité  de  Chimie  furent  bien 
réellement  l'œuvre  de  ses  mains.  Elle  publia,  parce  qu'il  le 
désirait,  la  traduction  d'un  ouvrage  du  chimiste  anglais 
Kirwan    «  sur  la  force    des  acides  et  la   proportion  des 


PIÈCES  HISTORIQUES.  415 

substances  qui  composent  les  sels  neutres  :  »  et  elle  avait 
acquis,  de  la  science  qu'ils  cultivaient  ensemble,  une  intelli- 
gence si  complète  que  lorsque,  en  1805,  onze  ans  après  la 
mort  de  Lavoisier,  elle  voulut  réunir  et  publier  ses  mémoires 
scientifiques,  elle  put  se  charger  seule  de  ce  travail,  et  l'ac- 
complit en  etïet,  en  y  joignant  une  préface  parfaitement 
simple,  où  ne  se  laisse  entrevoir  aucune  ombre  de  prétention. 

Un  intérieur  ainsi  animé  par  une  affection  réciproque  et 
des  occupations  favorites,  une  grande  fortune,  beaucoup  de 
considération,  une  bonne  maison  à  l'Arsenal,  recherchée  par 
les  hommes  les  plus  distingués,  tous  les  plaisirs  de  l'esprit, 
de  la  richesse,  de  la  jeunesse,  c'était  là,  à  coup  sûr,  une 
existence  brillante  et  douce.  Cette  existence  fut  frappée, 
foudroyée  par  la  Révolution,  comme  toutes  celles  qui  l'en- 
touraient. En  il9A,  madame  Lavoisier  vit  monter  le  même 
jour  sur  l'échafaud  son  père  et  son  mari,  et  n'échappa  elle- 
même,  après  un  emprisonnement  assez  court,  qu'en  se  plon- 
geant, avec  la  patience  la  plus  persévérante,  dans  la  plus 
complète  et  silencieuse  obscurité.  ^ 

Dès  Je  début  de  la  Révolution,  M.  Lavoisier,  quelque  favo- 
rables que  fussent  ses  idées  à  la  réforme  de  l'État,  avait 
considéré  l'avenir  avec  effroi.  C'était  un  homme  d'un  esprit 
juste  et  calme,  d'un  caractère  doux  et  modeste,  qui  poursui- 
vait avec  désintéressement,  au  sein  d'une  vie  heureuse,  de 
nobles  et  utiles  travaux,  et  que  les  orages  politiques  déran- 
geaient beaucoup  trop  pour  qu'il  y  plaçât  ses  espérances.  En 
juin  1792,  le  roi  lui  fit  offrir  le  ministère  des  contributions 
publiques.  M.  Lavoisier  le  refusa  par  cette  lettre  pleine  d'élé- 
vation, de  simplicité  et  de  droiture  : 

«  Sire, 
«  Ce  n'est  ni  par  une  crainte  pusillanime,  bien  éloignée 


41(i  PIÈCES  HISTORIQUES, 

de  mon  caractère,  ni  par  indifTérence  pour  la  chose  publi- 
que, ni,  je  l'avouerai  même,  par  le  sentiment  de  l'insuffi- 
sance de  mes  forces  que  je  suis  contraint  de  me  refuser  à  la 
marque  de  confiance  dont  Votre  Majesté  veut  bien  m'hono- 
rer  en  me  faisant  olTrir  le  ministère  des  contributions  publi- 
ques. Témoin,  pendant  que  j'ai  été  attaché  à  la  trésorerie 
nationale,  des  sentiments  patriotiques  de  Votre  Majesté,  de 
ses  tendres  sollicitudes  pour  le  bonheur  du  peuple,  de  son 
inflexible  sévérité  de  principes,  de  son  inaltérable  probité,  je 
sens,  plus  vivement  que  je  ne  puis  l'exprimer,  ce  à  quoi  je 
renonce  en  perdant  l'occasion  de  devenir  l'organe  de  ses 
sentiments  auprès  de  la  nation. 

«  Mais,  Sire,  il  est  du  devoir  d'un  honnête  homme  et 
d'un  citoyen  de  n'accepter  une  place  importante  qu'autant 
qu'il  a  l'espérance  d'en  remplir  les  obligations  dans  toute 
leur  étendue. 

«  Je  ne  suis  ni  jacobin,  ni  feuillant.  Je  ne  suis  d'aucune 
société,  d'aucun  club.  Accoutumé  à  peser  tout  au  poids  de  ma 
conscience  et  de  ma»raison,  jamais  je  n'aurais  pu  consentir  à 
aliéner  mes  opinions  à  aucun  parti.  J'ai  juré,  dans  la  sincé- 
rité de  mon  cœur,  fidélité  à  la  Constitution  que  vous  avez 
acceptée,  aux  pouvoirs  constitués  par  le  peuple,  à  vous, 
Sire,  qui  êtes  le  Roi  constitutionnel  des  Français,  à  vous  dont 
les  vertus  et  les  malheurs  ne  sont  pas  assez  sentis.  Convaincu, 
comme  je  le  suis,  que  le  Corps  législatif  est  sorti  des  limites 
que  la  Constitution  lui  avait  tracées,  que  pourrait  un  minis- 
tre constilutionnaire  ?  Incapable  de  composer  avec  ses  prin- 
cipes et  avec  sa  conscience,  il  réclamerait  en  vain  l'autorité 
de  la  loi  à  laquelle  tous  les  Français  se  sont  liés  par  le  serment 
le  plus  imposant.  I.a  résistance  qu'il  pourrait  conseiller,  par 
les  moyens  que  la  Constitution  donne  à  Votre  Majesté,  serait 
présentée  comme  un  crime  ;  il  périrait  victime  de  ses  devoirs 


I 


PIÈCES  HISTORIQUES.  417 

et  l'inflexibilité  même  de  son  caractère  deviendrait  la  source 
de  nouveaux  malheurs, 

«  Sire,  permettez  que  je  continue  de  consacrer  mes  veil- 
les et  mon  existence  au  service  de  l'État  dans  des  postes 
moins  élevés,  mais  où  je  pourrai  rendre  des  services  peut- 
être  plus  utiles,  et  probablement  plus  durables.  Dévoué  à 
l'instruction  publique,  je  chercherai  à  éclairer  le  peuple  sur 
ses  devoirs.  Soldat  citoyen,  je  porterai  les  armes  pour  la  dé- 
fense de  la  patrie,  pour  celle  de  la  loi,  pour  la  sûreté  du 
représentant  inamovible  du  peuple  français. 

«  Je  suis  avec  un  profond  respect,  de  V^otre  Majesté  , 
«  Sire,  le  très-humble,  etc.,  etc.  » 

L'illustre  savant  prétendait  trop  quand  il  demandait  la 
permission  d'employer  sa  vie  «  à  éclairer  le  peuple  »  On 
l'envoya  à  la  mort,  au  nom  du  peuple  ignorant  et  opprimé. 

Il  légua  à  sa  veuve  toute  sa  fortune,  et  elle  en  dut  en  par- 
tie la  conservation  au  dévouement  habile  d'un  serviteur 
iidèle,  à  qui  elle  témoigna  à  son  tour,  jusqu'à  son  dernier 
moment,  la  plus  fidèle  reconnaissance. 

En  1798,  lorsqu'une  proscription  à  la  fois  cruelle  et  hon- 
teuse d'elle-même  frappa  quelques-uns  de  ses  amis,  entre 
autres  l'un  des  plus  intimes,  M.  de  Marbois,  une  lettre  de 
crédit  de  madame  Lavoisier,  sur  son  banquier  de  Londres, 
alla  les  chercher  dans  les  déserts  de  Sinamary. 

Quand  les  proscriptions  cessèrent,  quand  l'ordre  et  la  jus- 
tice revinrent  apaiser  et  ranimer  en  même  temps  la  société, 
madame  Lavoisier  reprit  sa  place  dans  le  monde,  entourée 
de  toute  une  génération  de  savants  illustres,  les  amis,  les 
disciples,  les  successeurs  de  Lavoisier,  Lagrange,  Laplace, 
Berthollet,  Cuvier,  Prony,  Humboldt,  Arago,  charméS;  en 
honorant  sa  veuve,  de  trouver  dans  sa  maison,  en  retour  de 
T.  II.  27 


418  PIÈCES  HISTORIQUES, 

l'éclat  qu'ils  y  répandaient,  les  agréments  d'une  hospitalité 
élégante.  M.  de  Rumford  arriva  parmi  eux.  11  était  alors  au 
service  du  roi  de  Bavière,  et  jouissait  dans  le  public  d'une 
grande  popularité  scientifique.  Son  esprit  était  élevé,  sa  con- 
versation pleine  d'intérêt,  ses  manières  empreintes  de  bonté. 
Il  plut  à  madame  Lavoisier.  Il  s'accordait  avec  ses  habitudes, 
ses  goûts,  on  pourrait  presque  dire  avec  ses  souvenirs.  Elle 
espéra  recommencer  en  quelque  sorte  son  bonheur.  Elle 
l'épousa  le  22  octobre  1805,  heureuse  d'offrir  à  un  homme 
distingué  une  grande  fortune  et  la  plus  agréable  exis- 
tence. 

Leurs  caractères  ne  se  convinrent  point.  A  la  jeunesse 
seule  il  est  facile  d'oublier,  au  sein  d'un  tendre  bonheur,  la 
perte  de  l'indépendance.  Des  questions  délicates  furent  éle- 
vées; des  susceptibilités  s'éveillèrent.  Madame  de  Rumford, 
en  se  remariant,  avait  formellement  stipulé  dans  son  contrat 
qu'elle  se  ferait  appeler  m«c?aj7îe  Lavoisier  de  Rtim,ford.  M.  de 
Rumford,  qui  y  avait  consenti,  le  trouva  mauvais.  Elle  per- 
sista :  «  J'ai  regardé  comme  un  devoir,  comme  une  religion, 
écrivait-elle  en  1808,  de  ne  point  quitter  le  nom  de  Lavoi- 
sier... Comptant  sur  la  parole  de  M.  de  Rumford,  je  n'en 
aurais  pas  faitiui  article  de  mes  engagements  civils  avec  lui 
si  je  n'avais  voulu  laisser  un  acte  public  de  mon  respect  pour 
M.  Lavoisier  et  une  preuve  de  la  générosité  de  M.  de 
Rumford.  C'est  un  devoir  pour  moi  de  tenir  à  une  détermi- 
nation qui  a  toujours  été  une  des  conditions  de  notre  union; 
et  j'ai  dans  le  fond  de  mon  âme  l'intime  conviction  que 
M.  de  Rumford  ne  me  désapprouvera  pas,  et  qu'après  avoir 
pris  le  temps  d'y  réfléchir...  il  me  permettra  de  continuer  à 
remplir  un  devoir  que  je  regarde  comme  sacré.  » 

Ce  fut  encore  là  une  espérance  trompée.  Après  des  agita- 
tions domestiques  que  M.  de  Rumford,  avec  plus  de  tact,  eût 


PIECES  HISTORIQUES.  419 

rendues  moins  bruyantes,  la  séparation  devint  nécessaire,  et 
elle  eut  lieu  à  l'amiable  le  30  juin  1800. 

Depuis  cette  époque,  et  pendant  vingt-sept  ans,  aucun 
événement,  on  pourrait  dire  aucun  incident  ne  dérangea  |)lus 
madame  de  Rumford  dans  sa  noble  et  agréable  façon  de 
vivre.  Elle  n'appartint  plus  qu'à  ses  amis  et  à  la  société, 
tantôt  étendue,  tantôt  resserrée,  qti'elle  recevait  avec  un 
mélange  assez  singulier  de  rudesse  et  de  politesse,  toujours 
de  très-bonne  compagnie  et  d'une  grande  intelligence  du 
monde,  même  dans  ses  brusqueries  de  langage  et  ses  fantai- 
sies d'autorité.  Tous  les  lundis  elle  donnait  à  dîner,  rare- 
ment à  plus  de  dix  ou  douze  personnes,  et  c'était  ce  jour-Kà 
que  les  hommes  distingués,  français  ou  étrangers,  habitués 
de  la  maison  ou  invités  en  passant,  se  réunissaient  chez  elle 
dans  une  sorte  d'intimité  momentanée  promptement  éta- 
blie, entre  des  esprits  si  cultivés,  par  le  plaisir  d'une  conver- 
sation sérieuse  ou  piquante,  toujours  variée  et  polie,  dont 
madame  de  Rumford  jouissait  elle-même  plus  qu'elle  n'en 
prenait  soin.  Ix  mardi,  elle  recevait  tous  ceux  qui  venaient 
la  voir.  Pour  le  vendredi  étaient  les  réunions  nombreuses, 
composées  de  personnes  fort  diverses,  mais  appartenant 
toutes  à  la  meilleure  compagnie  de  leur  sorte,  et  venant 
toutes  avec  un  grand  plaisir  entendre  là  l'excellente  musique 
que  faisaient  ensemble  les  artistes  les  plus  célèbres  et  les 
plus  habiles  amateurs. 

Sous  l'Empire,  outre  son  agrément  général,  la  maison  de 
madame  de  Rumford  avait  un  mérite  particulier;  la  pensée 
et  la  parole  n'y  étaient  pas  officielles;  une  certaine  liberté 
d'esprit  et  de  langage  y  régnait,  sans  hostilité,  sans  arrière- 
pensée  politique  ;  uniquement  de  la  liberté  d'esprit,  l'habi- 
tude de  penser  et  de  parler  à  l'aise  sans  s'inquiéter  de  ce 
qu'en  saurait  et  dirait  l'autorité.  Précieux  mérite  alors,  plus 


420  PIECES  HISTORIQUES, 

précieux  qu'on  ne  peut  le  supposer  aujourd'hui.  Il  faut  avoir 
vécu  sous  la  machine  pneumatique  pour  sentir  tout  le 
charme  de  respirer. 

Quand  la  Restauration  fut  venue,  au  milieu  du  mouve- 
ment des  partis  et  des  débals  parlementaires,  ce  ne  fut  plus 
la  liberté  qui  manqua  aux  hommes  de  sens  et  de  goût  :  un 
autre  mal  pesa  sur  eux  :  le  mal  de  l'esprit  de  parti,  des  pré- 
ventions et  des  animosités  de  parti  ;  mal  incommode  et 
funeste,  qui  rétrécit  tous  les  horizons,  répand  sur  toutes 
choses  un  faux  jour,  roidil  l'intelligence,  aigrit  le  cœur,  fait 
perdre  aux  hommes  les  plus  distingués  cette  étendue  d'idées, 
cette  générosité  de  sentiments  qui  leur  conviendraient  si 
bien,  et  enlève  autant  d'agrément  à  leur  vie  que  de  richesse 
à  leur  nature  et  de  charme  à  leur  caractère.  Ce  fléau  de  la 
société,  dans  les  pays  libres,  pénétra  peu,  très-peu  dans  la 
maison  de  madame  de  Rumford  ;  comme  naguère  la  liberté, 
l'équité  ne  s'en  laissa  point  bannir.  Non-seulement  les 
hommes  des  partis  les  plus  divers  continuèrent  de  s'y  ren- 
contrer, mais  l'urbanité  y  régnait  entre  eux  :  il  semblait  que, 
par  une  convention  tacite,  ils  laissassent  à  la  porte  de  ce  salon 
leurs  dissentiments ,  leurs  antipathies,  leurs  rancunes,  et 
qu'évitant  de  concert  les  sujets  de  conversation  qui  les 
auraient  contraints  de  se  heurter,  ils  eussent  d'ailleurs  l'es- 
prit aussi  libre,  le  cœur  aussi  tolérant  que  s'ils  ne  se  fussent 
jamais  enrôlés  sous  le  joug  des  partis. 

Ainsi  se  perpétuait ,  dans  la  maison  de  madame  de  Rum- 
ford et  selon  son  désir,  l'esprit  social  de  son  temps  et  du 
monde  où  elle  s'était  formée.  Je  ne  sais  si  nos  neveux  rever- 
ront jamais  une  société  semblable,  des  mœurs  si  nobles  et  si 
gracieuses,  taui  de  mouvement  dans  les  idées  et  de  facilité 
dans  la  vie,  un  goût  si  vif  pour  le  progrès  de  la  civilisation, 
pour  l'exercice  de  l'esprit,  sans  aucune  de  ces  passions  âpres, 


à 


PIÈCES  HISTORIQUES.  421 

de  ces  habitudes  inélégantes  et  dures  qui  raccompagnent 
souvent,  et  rendent  pénibles  ou  impossibles  les  relations 
les  plus  désirables.  Ce  qui  manquait  au  xvin*  siècle,  ce  qu'il 
y  avait  de  superficiel  dans  ses  idées  et  de  caduc  dans  ses 
mœurs,  d'insensé  dans  ses  prétentions  et  de  vain  dans  sa 
puissance  créatrice  ,  l'expérience  l'a  révélé  avec  éclat;  nous 
l'avons  appris  à  nos  dépens.  Nous  savons,  nous  sentons  le 
mal  que  nous  a  légué  cette  époque  mémorable.  Elle  a  prêché 
le  doute,  l'égoïsme,  le  matérialisme.  Elle  a  touché  d'une 
main  impure,  et  flétri  pour  quelque  temps  de  nobles  et  beaux 
côtés  de  la  nature  humaine.  Mais  si  le  xvnf  siècle  n'eût 
fait  que  cela,  si  tel  eût  été  seulement  son  principal  caraclère, 
croit-on  qu'il  eût  amené  à  sa  suite  tant  et  de  si  grandes  cho- 
ses, qu'il  eût  à  ce  point  remué  le  monde?  11  était  bien  supé- 
rieur à  tous  ses  sceptiques,  à  tous  ses  cyniques.  Que  dis-je, 
supérieur?  Il  leur  était  essentiellement  contraire,  et  leur 
donnait  un  continuel  démenti.  En  dépit  de  la  faiblesse  de  ses 
mœurs,  de  la  frivolité  de  ses  formes,  de  la  sécheresse  de  telle 
ou  telle  doctrine  ;  en  dépit  de  sa  tendance  critique  et  des- 
tructive, c'était  un  siècle  ardent  et  sincère,  un  siècle  de  foi  et 
de  désintéressement.  11  avait  foi  dans  la  vérité,  car  il  a  ré- 
clamé pour  elle  le  droit  de  régner  en  ce  monde.  Il  avait  foi 
dans  l'humanité,  car  il  lui  a  reconnu  le  pouvoir  de  se  per- 
fectionner et  a  voulu  qu'elle  l'exeiçàt  sans  entrave.  11  s'est 
abusé,  égaré  dans  cette  double  conliance;  il  a  tenté  bien  au 
delà  de  son  droit  et  de  sa  force.  Il  a  mal  jugé  la  nature  mo- 
rale de  l'homme  et  les  conditions  de  l'état  social.  Ses  idées 
comme  ses  œuvres  ont  contracté  la  souillure  de  ses  vices. 
Mais,  cela  reconnu,  la  pensée  originale,  dominante,  du  xviu^ 
siècle,  la  croyance  que  l'homme,  la  vérité,  la  société  sont 
faits  l'un  pour  l'autre,  dignes  l'un  de  l'autre  et  appelés  à 
s'unir,  cette  juste  et  salutaire  croyance  s'élève  et  surmonte 


422  PIÈCES  HISTORIQUES, 

toute  son  histoire.  Le  premier^  il  Ta  proclame'e  et  a  voulu  la 
réaliser.  De  là  sa  puissance  et  sa  popularité  sur  toute  la  face  de 
la  terre. 

De  là  aussi,  pour  descendre  des  grandes  choses  aux  petites 
et  de  la  destinée  des  hommes  à  celle  des  salons,  de  là  la  séduc- 
tion de  cette  époque  et  Tagrément  qu'elle  répandait  sur  la  vie 
sociale.  Jamais  on  n'avait  vu  toutes  les  conditions^  toutes  les 
classes  qui  forment  l'élite  d'un  grand  peuple,  quelque  diver- 
ses qu'elles  eussent  été  dans  leur  histoire  et  fussent  encore 
par  leurs  intérêts,  oublier  ainsi  leur  passé,  leur  personnalité, 
se  rapprocher,  s'unir  au  sein  des  mœurs  les  plus  douces,  et 
uniquement  occupées  de  se  plaire,  de  jouir  et  d'espérer 
ensemble  pendant  cinquante  ans,  qui  devaient  finir  entre 
elles  par  les  plus  terribles  combats. 

C'est  là  le  fait  rare,  le  fait  charmant  que  j'ai  vu  survivre 
encore  et  s'éteindre  dans  les  derniers  salons  du  xvnie  siècle. 
Celui  de  madame  de  Uumford  s'est  fermé  le  dernier. 

Il  s'est  fermé  avec  une  parfaite  convenance,  sans  que  le 
découragement  y  eût  pénétré,  sans  avoir  accepté  aucune 
métamorphose,  en  demeurant  constamment  semblable  à  lui- 
même.  Les  hommes  ont  leur  caractère  original  qu'ils  tiennent 
à  garder  jusqu'au  bout,  leur  brèche  où  ils  veulent  mourir. 
Le  maréchal  de  Villars  enviait  au  maréchal  de  Berwick  le 
coup  de  canon  qui  l'avait  tué.  Le  parlement  britannique  n'a- 
vait point  d'orateur  qui  ne  vît  d'un  œil  jaloux  lord  Chatham 
tombant  épuisé  dans  les  bras  de  ses  voisins,  au  milieu  d'un 
sublime  accès  d'éloquence.  Le  président  Mole  eût  tenu  à  grand 
honneur  de  finir  ses  jours  sur  son  siège,  en  rendant  justice 
à  l'Etat  contre  les  factieux.  Vespasien  disait:  «  Il  faut  qu'un 
empereur  meure  debout,  w  Madame  de  Rumford  avait  passé 
sa  vie  dans  le  monde,  à  rechercher  pour  elle-même  et  à  of- 
frir aux  autres  les  plaisirs  de  la  société.  Non  que  le  monde 


PIÈCES  HISTORIQUES.  423 

l'absorbât  tout  entière,  et  qu'elle  n'eût,  dans  l'occasion,  les 
plus  sense's  et  les  plus  sérieux  conseils  à  donner  à  ses  amis, 
les  bienfaits  les  plus  abondants  et  les  plus  soutenus  à  répan- 
dre sans  bruit  sur  le  malheur.  Mais  enfin  le  monde,  la  société 
étaient  sa  principale  affaire;  elle  vivait  surtout  dans  son  salon. 
Elle  y  est  morte  en  quelque  sorte  debout,  le  10  février  1836, 
entourée,  la  veille  encore,  de  personnes  qu'elle  se  plaisait  à 
y  réunir,  et  qui  n'oublieront  jamais  ni  l'agrément  de  sa  mai- 
son, ni  la  solidité  de  ses  amitiés. 


424  PIECES  HISTORIQUES. 


VIII 

(Page  264.) 

Procès-verbal  de  l' audience  doïinée  et  de  la  répoiue  faite, 
le  17  février  1831,  parle  roi  Louis- Philippe  aux  dé - 
jmtés  du  Congrès  national  de  la  Belgique  venus  à 
Paris  pour  lui  annoncer  l  élection  de  S.  A.  R.Mgr 
le  duc  de  Nemours,  comme  roi  des  Belges. 

Paris,  le  17  février  1834. 

Aujourd'hui,  à  midi,  la  députation  du  congrès  national  de 
la  Belgique  s'est  rendue  au  Palais-Royal  ;  deux  aides  de  camp 
de  Sa  Majesté  Tont  reçue  au  haut  du  grand  escalier  pour  la 
conduire  dans  le  premier  salon,  où  l'attendait  M.  le  ministre 
des  alfaires  étiangèrcs  qui  l'a  introduite  dans  la  salle  du 
trône.  Le  Roi  Ta  reçue,  étant  placé  sur  son  tiône,  ayant  à  sa 
dioite  monseigneur  le  duc  d'Orléans,  et  à  sa  gauche  mon- 
seigneur le  duc  de  Nemours.  Sa  Majesté  la  Reine  était  pré- 
sente, ainsi  que  LL.  AA..  RR.  les  princes  ses  lils,  les  princesses 
ses  iiUes,  et  la  princesse  Adélaïde,  sœur  du  Roi.  Les  ministres 
et  les  aides  de  camp  du  Roi  entouraient  le  trône.  M.  le  prési- 
dent du  congrès  a  prononcé  le  discours  suivant  : 

«  Sire, 

((  Organe  légal  du  peuple  belge,  le  congrès  souverain,  dans 
sa  séance  du  3  février,  a  élu  et  proclamé  roi  S.   A.  R.  Louis 


PIÈCES  HISTORIQUES.  425 

Charles-Philippe  d'Orléans,  duc  de  Nemours,  fils  puîné  de 
Votre  Majesté, et  nous  a  confié  la  mission  d'olFiir  la  couronne 
à  S.  A.  Pi.  dans  la  personne  de  Votre  Majesté,  son  tuteur  et 
son  roi. 

«  Cette  élection,  qu'ont  accueillie  les  acclamations  d'un 
peuple  libje,  est  un  hommage  rendu  à  la  royauté  populaire 
de  la  France  et  aux  vertus  de  votre  famille  :  elle  cimente 
l'union  naturelle  des  deux  nations  sans  les  confondre  ;  elle 
concilie  leurs  vœux  et  leurs  intérêts  naturels  avec  les  intérêts 
et  la  paix  de  l'Europe,  et  donnant  à  l'indépendance  de  la 
Belgique  un  nouvel  appui,  celui  de  l'honneur  français,  elle 
assure  aux  autres  États  un  nouvel  élément  de  force  et  de 
tranquillité. 

«  Le  pacte  constitutionnel  sur  lequel  repose  la  couronne  de 
la  Belgique  est  achevé.  La  nation,  reconnue  indépendante, 
attend  avec  impatience  et  le  chef  de  son  choix  et  les  bienfaits  de 
la  constitution  qu'il  aura  juiée.  La  réponse  de  Votre  Majesté 
comblera  son  attente  fondée,  et  notre  juste  espoir.  Son  avène- 
ment a  prouvé  qu'elle  connaît  toute  la  puissance  d'un  vœu 
véritablement  national,  et  la  sympathie  de  la  France  nous  est 
un  gage  de  sa  vive  adhésion  aux  sulfiagcs  de  la  Belgique. 

«  ISous  remettons  en  vos  mains,  sire,  le  décret  officiel  de 
l'élection  de  S.  A.  Pi.  le  duc  de  Nemours,  et  une  expédition 
de  l'acte  constitutionnel  arrêté  par  le  congrès.» 

M.  le  président  du  congrès  a  ensuite  donné  lecture  de  l'acte 
du  congrès  ainsi  conçu  : 

Au  nom  du  peuple  belge. 

Le  congrès  national  décrète  : 

Article  l^r.  Son  Altesse  Royale  Louis-Charles-i*hilip[)e 
d'Orléans,  duc  de  Nemours,  est  proclamé  loi  des  Belges,  à 


426  PIÈCES  HISTORIQUES, 

la  condition  d'accepter  la  constitution  telle  qu'elle  sera  dé- 
crétée par  le  congrès  national. 

Art.  2.  H  ne  prend  possession  du  trône  qu'après  avoir 
solennellement  prêté,  dans  le  sein  du  congrès,  le  serment 
suivant  : 

(i  Je  jure  d'obsej'ver  la  constitution  et  les  lois  du  peuple 
«  belge,  de  maintenir  l'indépendance  nationale  et  l'intégrité 
«  du  territoire.  » 

Bruxelles,  palais  de  la  nation,  le  3  février  1831. 

Le  président  du,  congrès,  E.  Surlet  Chokier. 

Les  secrétaires  membres  du  congrès,  le  vicomte  Vilain  xiv, 
LiEDTz,  Henri  ue  Brolckère,  Nothomb. 

Le  Roi  a  répondu  à  la  députation  : 

c(  Messieurs, 

«  Le  vœu  que  vous  êtes  chargés  de  m'apporter  au  nom  du 
«  peuple  belge,  en  me  présentant  Tacte  de  Télection  que  le 
«  congrès  national  vient  de  faire  de  mon  second  fils,  le  duc  de 
«  Nemours,  pour  roi  des  Belges,  me  pénètre  de  sentiments 
«  dont  je  vous  demande  d'être  les  organes  auprès  de  votre 
«  généreuse  nation.  Je  suis  profondément  touché  que  mon 
«  dévouement  constant  à  ma  patrie  vous  ait  inspiré  ce  désir, 
«  et  je  m'enorgueillirai  toujours  qu'un  de  mes  fils  ait  été 
«  l'objet  de  votre  choix. 

«  Si  je  n'écoutais  que  le  penchant  de  mon  cœur  et  ma  dis- 
«  position  bien  sincère  à  déférer  au  vœu  d'un  peuple  dont  la 
«  paix  et  la  prospérité  sont  également  chères  et  importantes 
«  à  la  France,  je  m'y  rendrais  avec  empressement.  Mais 
«  quels  que  soient  mes  regrets,  quelle  que  soit  l'amertume 
«  que  j'éprouve  à  vous  refuser  mon  fils,  la  rigidité  des  de- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  427 

«  voirs  que  j'ai  à  remplir  m'en  impose  la  pénible  obligation, 
«  et  je  dois  déclarer  que  je  n'accepte  pas  pour  lui  la  couronne 
«  que  vous  êtes  chargés  de  lui  offrir. 

«  Mon  premier  devoir  est  de  consulter  avant  tout  les  intc- 
«  rets  de  la  France,  et  par  conséquent,  de  ne  point  compro- 
«  mettre  cette  paix  que  j'espère  conserver  pour  son  bonheur, 
«  pour  celui  de  la  Belgique  et  pour  celui  de  tous  les  Etats  de 
«l'Europe,  auxquels  elle  est  si  précieuse  et  si  nécessaire. 
«  Exempt  moi-même  de  toute  ambition,  mes  vœux  person- 
«  nels  s'accordent  avec  mes  devoirs.  (]e  ne  sera  jamais  la 
«  soif  des  conquêtes  ou  Thonneur  de  voir  une  couronne  pla- 
ce cée  sur  la  tète  de  mon  fils  qui  m'entraîneront  à  exposer 
«  mon  pays  au  renouvellement  des  maux  que  la  guerre 
«  amène  à  sa  suite,  et  que  les  avantages  que  nous  pourrions 
«  en  retirer  ne  sauraient  compenser,  quelque  grands  qu'ils 
«  fussent  d'ailleurs.  Les  exemples  de  Louis  XIV  et  de  INapo- 
«  léon  suffiraient  pour  me  préserver  de  la  funeste  tentation 
«  d'ériger  des  trônes  pour  mes  fils,  et  pour  me  faire  préférer 
«  le  bonheur  d'avoir  maintenu  la  paix  à  tout  l'éclat  des  vic- 
«  toires,  que,  dans  la  guerre,  la  valeur  française  ne  manque- 
«  rait  pas  d'assurer  de  nouveau  à  nos  glorieux  drapeaux. 

«  Que  la  Beli;ique  soit  libre  et  heureuse!  qu'elle  n'oublie 
«  pas  que  c'est  au  concert  de  la  France  avec  les  grandes  puis- 
ce  sances  de  l'Europe  qu'elle  a  dû  la  prompte  reconnaissance 
«  de  son  indépendance  nationale  1  et  qu'elle  compte  toujours 
«  avec  confiance  sur  mon  appui  pour  la  préserver  de  toute 
«  attaque  extérieure  ou  de  toute  intervention  étrangère  !  iMais 
c(  que  la  Belgique  se  garantisse  aussi  du  fléau  des  agitations 
«  intestines,  et  qu'elle  s'en  préserve  par  l'organisation  d'un 
«  gouvernement  constitutionnel  qui  maintienne  la  bonne  in- 
cc  telligence  avec  ses  voisins,  et  protège  les  droits  de  tous,  en 
«  assurant  la  fidèle  et  impartiale  exécution  des  lois  !  Puisse 


428  PIÈCES  HISTORIQUES. 

«  le  souverain  que  vous  élirez  consolider  votre  sûreté  inté- 
«  rieure,  et  qu'en  même  temps  son  choix  soit  pour  toutes 
«  les  puissances  un  gage  de  la  continuation  de  la  paix  et  de 
«la  tranquillilé  générale!  Puisse-t-il  se  bien  pénétrer  de 
«  tous  les  devoirs  qu'il  aura  à  remplir,  et  qu'il  ne  perde  ja- 
«  mais  de  vue  que  la  liberté  publique  sera  la  meilleure  base 
«  de  son  trône,  comme  le  respect  de  vos  lois,  le  maintien  de 
«  vos  institutions  et  la  fidélité  à  garder  ses  engagements  se- 
«  ronl  les  meilleurs  moyens  de  le  préserver  de  toute  atteinte, 
«  et  de  vous  affranchir  du  danger  de  nouvelles  secousses! 

«  Dites  à  vos  compatriotes  que  tels  sont  les  vœux  que  je 
«  forme  pour  eux,  et  qu'ils  peuvent  compter  sur  toute  l'affec- 
«  tion  que  je  leur  porte.  Ils  me  trouveront  toujours  empressé 
«  de  la  leur  témoigner,  et  d'entretenir  avec  eux  ces  relations 
«  d'amitié  et  de  bon  voisinage  qui  sont  si  nécessaires  à  la 
«  prospéiité  des  deux  Etats.  » 


PIECES  HISTORIQUES.  WJ 


IX 

(Page  278.) 

Lettre    du    général    Chlopicki  à   l'empereur    Nicolas 
{décembre  1830). 

«Sire, 

«  L'assemblée  délibérante  (la  Diète),  malgré  le  talent  ci 
même  la  popularité  de  ses  membres,  est  trop  faible  pour 
pouvoir  ramener  la  tranquillité  au  milieu  de  l'orage.  Con- 
vaincu de  cette  vérité,  d'autant  plus  que  j'ai  devant  les  yeux 
l'expérience  des  jours  de  terreur  qui  viennent  de  s'écouler, 
j'ai  résolu  de  réunir  en  ma  personne  le  pouvoir  exécutif 
dans  toute  son  étendue,  afin  qu'il  ne  devînt  pas  la  proie  d'une 
foule  d'agents  provocateurs  et  de  pertuibateurs  qui,  timides 
à  l'heure  du  danger,  possèdent  cependant  l'arl  de  tromper 
les  masses  par  des  mensonges,  et  de  faire  tourner  à  leur  prulit 
les  nobles  sentiments  du  peuple.  Ennemi  de  l'anarchie,  après 
avoir  vu  renverser  par  elle  trois  sortes  de  gouvernements,  je 
me  suis  proposé  d'appuyer  le  gouvernement  provisoire  par 
une  force  organisée,  et  de  rendre  l'autorité  à  un  seul  homme, 
en  l'entourant  du  secours  de  l'armée  et  de  l'obéissance  du 
peuple. 

«  Cette  mesure.  Sire,  a  déjà  rétabli  la  tranquillité  dans 
les  esprits 5  le  soldat  observe  la  discipline  militaire;  la  j)0[)u- 
lace  retourne  à  ses  occupations  habituelles;  tous  confient 
sans  crainte  ce  qu'ils  ont  de  plus  cher  à  une  autorité  qui 


430  PIÈCES  HISTORIQUES. 

déijire  le  bien  public,  et  qui  atteindra  désormais  ce  noble  but. 

En  un  mot,  les  troubles  ont  cessé  et  les  traces  de  désordre 

s'effacent. 

«  Mais,  Sire,  ces  sentiments  qui,  dans  le  cours  de  quelques 
licurcs,  ont  armé  toute  la  capitale,  qui  ont  réuni  louie 
l'armée  sous  un  même  étendard,  ces  sentiments  qui,  comme 
une  étincelle  électrique,  pénètrent  tous  les  palatinats,  et  y 
produisent  les  mêmes  effets,  ces  sentiments,  dis-je,  brûlent 
dans  tons  les  cœurs,  et  ne  s'éteindront  qu'avec  leur  dernier 
soupir, 

«  Il  en  est  ainsi,  Sire;  la  nation  veut  une  liberté  modérée; 
elle  ne  veut  point  en  abuser;  mais  par  cela  même,  elle  veut 
qu'elle  soit  à  l'abri  de  toute  violation  et  de  toute  agression  ; 
elle  veut  une  constitution  applicable  à  la  vie  pratique.  Par 
un  concouis  inouï  de  cnxonslances,  se  trouvant  dans  une 
position  peut-être  trop  hardie,  elle  n'en  est  pas  moins  prête 
à  tout  sacrifier  pour  la  plus  belle  des  causes,  pour  son  indé- 
pendance nationale.  Cependant,  Sire,  loin  d'elle  est  la  pensée 
de  rompre  les  liens  qui  l'unissent  à  votre  auguste  volonté. 
Le  gouvernement  provisoire  a  déjà  reconnu  la  nécessité  d'en- 
voyer à  Saint-Pétersbourg  deux  députés  qui  ont  été  chargés  de 
déposer  au  pied  du  trône  de  Votre  Majesté  Impériale  et  Royale 
l'expression  des  volontés  et  des  désirs  de  la  nation,  que  les  pro- 
vinces polonaises,  anciennement  incorporées  à  l'Empire,  fus- 
sent admises  à  la  jouissance  des  mêmes  libertés  que  le  royaume. 

«  Daignez,  Sire,  par  humanité  et  par  égard  pour  les  bien- 
faits que  vous  avez  répandus  sur  nous  au  commencement  de 
votre  règne,  accueillir  avec  bonté  les  prières  dont  ils  sont 
l'interprète!  Que  la  Pologne,  déjà  reconnaissante  à  Votre  Ma- 
jesté Impériale  et  Royale  pour  les  bonnes  intentions  que  vous 
lui  avez  loujours  montrées,  que  cette  Pologne,  dis-je,  puisse 
vous  cntouier.  Sire,  de  cet  amour  (ju'elle  conserve  dans  son 


p:èces  historiques.  431 

cœur  pour  son  auguste  régénéi'atcor  !  Que  notre  destinée 
s'accomplisse  !  Et  vous.  Sire,  remplissant  à  notre  égard  les 
promesses  de  votre  prédécesseur,  prouvez-nous  par  de  nou- 
veaux bienfaits  que  votre  règne  n'est  qu'une  suite  non  in- 
terrompue du  règne  de  celui  qui  a  rendu  l'existence  à  une 
partie  de  l'ancienne  Pologne.  Du  reste,  la  jouissance  des  li- 
beités  qui  nous  sont  assurées  par  la  Charte  n'est  point  une 
concession  que  le  trône  nous  fera;  ce  ne  sera  que  la  simple 
exécution  d'un  contrat  passé  entre  le  roi  et  la  nation,  et  con- 
firmé par  un  serment  réciproque. 

«  Connaissant,  Sire,  votre  magnanimité,  je  dois  espérer 
qu'une  députation,  qui  n'a  pour  but  que  la  paix,  obtiendra 
l'effet  qu'elle  se  propose;  les  travaux  du  gouvernement  pro- 
visoire sont  consacrés  à  l'organisation  intérieure  du  pays: 
ses  ordonnances  seront  respectées,  comme  les  miennes  pro- 
pres, jusqu'au  moment  de  la  réunion  du  sénat  et  de  la  cham- 
bre des  nonces,  auxquels  il  appartiendra  de  prendre  des 
mesures  ultérieures. 

«  Sire,  en  ma  qualité  d'ancien  soldat  et  de  bon  Polonais, 
j'ose  vous  faire  entendre  la  vérité  ;  car  je  suis  persuadé  que 
Votre  Majesté  Impériale  et  Pioyale  daignera  l'écouter.  Vous  te- 
nez, Sire,  dans  votre  main  les  destinées  de  toute  une  nation  : 
d'un  seul  mot,  vous  pouvez  la  mettre  au  comble  du  bonheur; 
d'un  seul  mot,  la  précijiiter  dans  un  abîme  de  maux. 

«  Plein  de  confiance  dans  la  magnanimité  de  votre  cœur, 
Sire,  j'ose  espérer  qu'une  effusion  de  sang  n'aura  pas  lieu, 
et  je  me  regarderai  comme  le  plus  heureux  des  hommes  si  je 
puis  atteindre  au  but  que  je  me  propose  par  la  réunion  intime 
de  tous  les  éléments  de  bon  ordre  et  de  force.  » 


432  PIECES  HISTORIQUES. 


(Page  293.) 

Mémorandum  pressente  le  21  mai  4831,  par  la  Con- 
férence de  Rome,  au  pape  Grégoire  XVI. 

I 

«  Il  paraît  aux  représentants  des  cinq  puissances  que,  quant 
à  l'État  de  l'Église,  il  s'agit,  dans  l'intérêt  général  de  l'Eu- 
rope, de  deux  points  principaux  : 

«  1«  Que  le  gouvernement  de  cet  État  soit  assis  sur  des 
bases  solides  par  des  améliorations  méditées  et  annoncées 
par  Sa  Sainteté  elle-même,  dès  le  commencement  de  son 
règne  ; 

«  2°  Que  ces  améliorations,  lesquelles,  selon  l'expression 
de  l'édit  de  S.  E,  Mgr  le  cardinal  Bernetti,  fonderont  une 
ère  nouvelle  pour  les  sujets  de  Sa  Sainteté,  soient,  par  une 
garantie  intérieure,  mises  à  l'abri  des  changements  inhérents 
à  la  nature  de  tout  gouvernement  électif. 

II 

«  Pour  atteindre  ce  but  salutaire,  ce  qui,  à  cause  de  la  po- 
sition géographique  et  sociale  de  l'État  de  l'Église,  est  d'un 
intérêt  européen,  il  paraît  indispensable  que  la  déclaration 
organique  de  Sa  Sainteté  parte  de  deux  principes  vitaux  : 


PIÈCES  HISTORIQUES.  433 

«  i"  De  l'application  des  améliorations  on  question,  non- 
seulement  aux  provinces  où  la  révolution  a  éclaté,  mais  aussi 
à  celles  qui  sont  restées  fidèles  et  à  la  capitale  ; 

«  2"  De  l'admissibilité  des  laïques  aux  fonctions  admini- 
stratives et  judiciaires. 


III 


«  Les  améliorations  mémos  paraissent  devoir  embrasser  le 
système  judiciaire  et  celui  de  l'administration  municipale  et 
provinciale. 

A.  —  Quant  à  l'ordre  judiciaire,  il  parait  que  l'exécution 
entière  et  le  développement  conséquent  des  promesses  et 
principes  du  motu  proprio  de  1816  présentent  les  moyens  les 
plus  sûrs  et  les  plus  efficaces  de  redresser  les  griefs  assez  gé- 
néraux relatifs  à  celte  partie  si  intéressante  de  l'organisation 
sociale. 

B.  —  Quant  à  l'administration  locale,  il  paraît  que  le 
rétablissement  et  l'organisation  générale  des  municipalités 
élues  par  la  population  et  la  fondation  de  francbises  munici- 
pales pour  régler  l'action  de  ces  municipalités,  dans  les  inté- 
rêts locaux  des  communes,  déviaient  être  la  base  indispen- 
sable de  toute  amélioration  administrative. 

C.  —  En  second  lieu,  l'organisation  des  conseils  pio\in- 
ciaux,  soit  d'un  conseil  administratif  permanent,  destiné  à 
aider  le  gouverneur  de  la  province  dans  l'eNécution  do  ses 
fonctions  avec  des  attributions  convenables,  soit  d'une  réu- 
nion plus  nombreuse,  prise  surtout  dans  le  sein  des  nouvelle? 
municipalités  et  destinée  à  être  consultée  sur  les  intérêts  les 
plus  importants  de  la  province,  parait  extrêmement  utile 
pour  conduire  à  l'amélioration  et  à  la  simplification  de  l'ad- 
minisUation  provinciale  ,   pour  contrôler   l'administration 

T.  II.  28 


434  PIÈCES  HISTORIQUES, 

communale,  pour  répartir  les  impôts  et  pour  éclairer  le  gou- 
vernement sur  les  véritables  besoins  de  la  province. 


IV 


L'importance  immense  d'un  état  réglé  des  finances  et 
d'une  telle  administration  de  la  dette  publique  qui  donne- 
rait la  garantie  si  désirable  pour  le  crédit  financier  du  gou- 
vernement, et  contribuerait  essentiellement  à  augmenter  ses 
ressources  et  à  assurer  son  indépendance,  paraît  rendre  indis- 
pensable un  établissement  central  dans  la  capitale,  chargé, 
comme  Cour  suprême  des  comptes,  du  contrôle  de  la  compta- 
bilité du  service  annuel  dans  chaque  branche  de  l'admini- 
stration civile  et  militaire,  et  de  la  surveillance  de  la  dette 
publique  avec  les  attributions  correspondantes  au  but  grand 
et  salutaire  qu'on  se  propose  d'atteindre.  —  Plus  une  telle 
institution  portera  le  caractère  d'indépendance  et  l'empreinte 
de  l'union  intime  du  gouvernement  et  du  pays,  plus  elle  ré- 
pondra aux  intentions  bienfaisantes  du  souverain  et  à  l'at- 
tente générale. 

Il  paraît  que,  pour  atteindre  ce  but,  des  personnes  de- 
vraient y  siéger  choisies  parmi  les  conseils  locaux  et  formant, 
avec  des  conseillers  du  gouvernement,  une  junte  ou  consulte 
administrative.  Une  telle  junte  formerait  ou  non  partie  d'un 
conseil  d'État,  dont  les  membres  seraient  nommés  par  le  sou- 
verain parmi  les  notabilités  de  naissance,  de  fortune  et  de 
talent  du  pays. 

Sans  un  ou  plusieurs  établissements  centraux  de  cette  na- 
ture, intimement  liés  aux  notabilités  d'un  pays  si  riche  en 
éléments  aristocratiques  et  conservateurs,  il  paraît  que  la 
nature  d'un  gouvernement  électif  ôterait  nécessairement,  aux 
améliorations  qui  formeront  la  gloire  éternelle  du  Pontife 


PIECES  HISTORIQUES.  435 

régnant,  cette  stabilité  dont  le  besoin  est  généralement  et 
puissamment  senti,  et  le  sera  d'autant  plus  vivement  que  les 
fcienfaitsdu  Pontife  seront  grands  et  précieux. 

Rome,  21  mai  1831. 


436  PIECES  HISTORIQUES. 


XI 

[Page  296  ) 

1"  Je  n'insère  pas  ici  le  texte  même  des  cinq  édits  du 
pape  Grégoire  XVI  qui  forment  plus  de  200  pages  in-4", 
et  entrent  dans  des  détails  peu  intéressants  et  peu 
clairs  pour  le  public  français;  mais  je  donne  un  ré- 
sumé exact  de  leurs  dispositions  essentielles,  résumé 
fait  sur  les  lieux  mômes  et  au  moment  de  leur  publi- 
cation. 

L'édit  ilu  pape  Grégoire  XVI  en  date  du  5  juillet  1831 
était  divisé  en  trois  titres.  Le  premier  réglait  l'admini- 
stration des  communes,  le  second  celle  des  provinces,  le 
troisième  confirmait,  en  les  améliorant,  certaines  disposi- 
tions qui  avaient  été  établies  par  le  motu  proprio  du  pape 
Pie  VII,  du  6  juillet  1816,  et  qui  étaient  depuis  tombées  en 
désuétude. 

L'ancienne  division  du  territoire  en  dix-sept  délégations 
de  première,  deuxième  et  troisième  classe  était  provisoire- 
ment maintenue. 

Rome  et  ses  dépendances  (la  Comarque)  restant  soumises 
à  un  régime  particulier,  un  chef,  dont  les  attributions  étaient 
analogues  à  celles  de  nos  préfets,  administrait,  sous  le  nom 
de  prolégaf,  chacune  des  provinces.  En  fait,  ces  magistrats 
étaient  tous  laïques.  L'édit  prévoyait,  comme  mesure  ex- 
ceptionnelle, que  des  cardinaux  pourraient  être  mis  à  la  tête 


PIÈCES  HISTORIQUES.  437 

des  délégations  de  première  classe.  Une  congrégation  gaver- 
native  composée  de  quatre  propriétaires  nés  ou  domiciliés 
dans  la  province,  y  ayant  exercé  des  emplois  administratifs 
ou  la  profession  d'avocat,  siégeait  auprès  du  prolégat  et  dé- 
libérait sur  toutes  les  affaires.  Celles  qui  touchaient  aux 
finances  locales  se  décidaient  à  la  majorité  des  voix.  Pour 
celles  qui  touchaient  à  l'administration  géne'rale,  la  congré- 
gation governaf.ive  n'avait  que  voix  consultative  ;  mais  les 
avis  de  ses  membres,  quand  ils  étaient  contraires  à  celui  du 
prolégat,  devaient  être  visés,  enregistrés  et  transmis  à  l'au- 
torité supérieure. 

Chaque  délégation  était  divisée  en  districts,  et  à  la  tète  de 
chaque  district  des  gouverneurs  remplissaient  des  fonctions 
analogues  à  celles  de  nos  sous-préfets,  et  servaient  d'intermé- 
diaires pour  la  correspondance  entre  le  prolégat  et  les  gon~ 
falonieri  ou  maires  des  communes. 

Dans  chaque  chef-lieu  de  délégation ,  sous  la  présidence 
du  prolégat,  un  conseil  provincial  se  réunissait  à  des  époques 
déterminées  ;  le  nombre  des  membres  de  ces  conseils  était 
proportionné  à  la  population  des  provinces.  Aucun  ne  pou- 
vait être  composé  de  moins  de  dix  membres  ;  les  con- 
seillers étaient  nommés  par  le  souverain,  mais  sur  une 
liste  de  candidats  présentés  en  nombre  triple  par  des  élec- 
teurs choisis  librement  par  les  conseils  municipaux. 

Les  conseils  provinciaux  réglaient  le  budget,  assuraient 
les  comptes  des  dépenses  de  la  province,  faisaient  la  ré- 
partition des  impôts  entre  les  districts,  ordonnaient  les 
travaux  publics,  en  adoptaient  les  plans  et  en  faisaient  suivre 
l'exécution  par  des  ingénieurs  placés  dans  leur  dépendance. 
Dans  l'intervalle  de  leurs  sessions,  une  commission  de  trois 
membres  nommés  par  la  majorité  restait  en  permanence, 
pourvoyait  à  l'exécution  des  mesures  arrêtées  par  les  conseils, 


438  PIÈCES  HISTORIQUES. 

et  exerçait  son  contrôle  sur  les  actes  du  prolégat  et  de 

la  congrégation  yovernative. 

Le  titre  II  de  l'édit  du  5  juillet  1831  réglait,  d'après 
des  principes  analogues,  l'administration  des  communes. 
Toutes  recevaient  des  conseils  municipaux  de  quarante-huit, 
Irente-six  et  vingt-quatre  membres.  Ce  dernier  nombre  s'ap- 
pliquait aux  villes  d'une  population  de  mille  habitants. 
Les  bourgs  et  les  moindres  villages  avaient  aussi  des  con- 
seils composés  de  neuf  membres  ,  et  les  vacances  survenues 
par  cause  de  mort  ou  autrement  étaient  remplies  par 
les  conseils  se  recrutant  ainsi  librement  eux-mêmes. 

Des  combinaisons  habiles  et  conformes  à  l'esprit  des 
localités  réglaient  le  mode  d'élection  des  conseils  muni- 
cipaux. On  n'avait  point  visé  à  l'uniformité,  à  faire  peser 
partout  le  même  niveau.  S'il  arrivait  que,  dans  quelques 
communes,  les  anciennes  franchises  parussent,  à  la  majorité 
des  habitants,  préférables  à  la  législation  nouvelle,  il  était 
loisible  de  réclamer  le  maintien  ou  la  remise  en  vigueur  des 
statuts  antérieurs. 

La  réunion  des  conseils  avait  lieu  toutes  les  fois  que  les 
besoins  de  la  commune  le  requéraient  et  sur  la  convocation 
d'un  membre,  tenu  seulement  à  mentionner  l'objet  de 
la  détermination  à  intervenir.  Le  gonfalonier  et  les  anciens 
(maire  et  adjoints)  étaient  nommés  par  le  souverain,  mais 
parmi  les  candidats  présentés  sur  une  liste  triple  dressée  par 
les  conseils  municipaux. 

Enfin  le  cardinal  Bernelti ,  en  envoyant  l'édit  du  5  juil- 
let 1831  dans  les  provinces,  invitait  expressément  les  con- 
grégations governatives  à  lui  faire  connaître  les  vœux  des 
habitants  sur  les  améliorations  à  apporter  dans  les  diverses 
branches  des  services  publics.  Il  annonçait  l'intention  de 
Sa  Sainteté  d'y  avoir  égard.  Une  voie  était  ainsi  ouverte  aux 


PIÈCES  HISTORIQUES.  43» 

progrès  ultérieurs  que  les  habilants  voudraient  poursuivre 
légalement. 

Les  édits  réformateurs  de  l'ordre  judiciaire  furent  conçus 
dans  le  même  esprit  que  cet  édit  du  5  juillet  sur  la  réforme 
de  l'ordre  administratif.  Un  règlement  organique  de  la 
justice  civile  parut  le  5  octobre  et  fut  suivi,  le  31  du 
même  mois,  d'un  autre  édit  beaucoup  plus  développé  qui 
établissait  sur  des  bases  toutes  nouvelles  Tinstruction  des 
affaires  criminelles,  la  hiérarchie  et  la  compétence  des  tribu- 
naux. Ces  deux  actes  législatifs,  les  plus  importants  du  pon- 
tificat de  Grégoire  XVI,  opéraient  dans  l'ordre  judiciaire 
une  réforme  fondamentale,  et  faisaient  disparaître  les  griefs 
les  plus  généralement  imputés  au  gouvernement  ponti- 
fical. 

Le  reproche  le  plus  grave  adressé  au  système  en  vigueur 
dans  l'État  Romain  pour  l'administration  de  la  justice  était 
la  multiplicité  des  tribunaux  exceptionnels.  Dans  la  seule 
ville  de  Rome,  il  n'existait  pas  moins  de  quinze  juridictions 
diverses  dont  la  compétence  et  les  formes  de  procédure 
arbitraires  jetaient  les  plaideurs  dans  un  labyrinthe  inex- 
tricable, et  remettaient  indéfiniment  en  question  l'autorité  de 
la  chose  jugée.  Entre  ces  tribunaux  d'exception,  celui  de 
l'auditeur  du  pape  [Uditore  sanlissimo)  subsistait  encore 
en  4831,  comme  un  monument  monstrueux  d'injustice  et 
d'absurdité,  La  juiidiction  de  l'auditeur  du  pape  au  civil  et 
au  criminel  n'avait  pas  de  limites  ;  il  pouvait  à  volonté  in- 
terrompre le  cours  de  toute  procédure  à  un  degré  quel- 
conque, casser,  réformer  les  jugements  rendus  en  dernier 
ressort.  Ce  droit  ne  périssait  jamais.  Les  plus  vieilles  contes- 
tions pouvaient  être  renouvelées,  et  sans  instruction  dans 
la  procédure,  sans  motif  dans  le  jugement,  une  famille 
se  voyait  journellement  privée  de  ses  propriétés  les  mieux 


440  PIECES  HISTORIQUES, 

acquises.  Et  comme  si  un  tel  instrument  d'arbitraire  n'était 
pas  suffisant,  les  papes  se  réservaient  le  droit  personnel  d'é- 
voquer toutes  les  causes  et  de  les  renvoyer  à  des  com- 
missions extraordinaires  créées  ad  hoc.  Les  familles  puissan- 
tes pouvaient  ainsi  se  faire  donner  des  juges  complaisants, 
choisis  sans  égard  à  leur  capacité,  à  leur  instruction^  et 
les  habitants  des  provinces,  enlevés  à  leurs  magistrats  natu- 
rels, pouvaient  être  trahies  à  Rome  pour  y  défendre  leur 
fortune  contre  des  attaques  inattendues.  Cet  incroyable 
abus  trouvait  des  défenseurs  parmi  les  gens  de  loi  ré- 
sidant à  Rome.  Il  assurait  la  fortune  et  l'importance  de 
cette  classe  dans  laquelle  se  trouvaient  les  libéraux  les  plus 
accrédités,  et  ne  pouvait  cesser  sans  provoquer  des  clameurs 
intéressées. 

L'édit  du  5  octobre  1831  supf)rima  la  juridiction  de 
VUditore  santissimo  et  l'intervention  personnelle  du  pape 
dans  les  causes  civiles,  qui  toutes  furent  renvoyées  à  leurs 
juges  naturels  dans  l'ordre  établi  par  le  droit  commun. 
11  supprima  pareillement  les  tribunaux  d'exception  et  ne 
permit  d'appel  contre  la  chose  jugée  que  pour  vice  de  forme 
ou  fausse  ap[dication  de  la  loi. 

En  France  la  vérité  légale  sort  de  l'ordre  des  juridictions, 
et  la  décision  des  juges  d'appel  est  considérée  comme  ayant 
une  valeur  supérieure  à  celle  des  juges  de  première  in- 
stance. A  Rome  la  vérité  légale  sort  de  la  majorité  des 
jugements.  Il  y  a  trois  degrés  de  juridiction,  et  deux  ju- 
gements conformes  font  la  chose  jugée;  si  un  second  tribunal 
confirme  la  sentence  rendue  par  le  premier,  elle  devient 
définitive;  s'il  l'infirme,  l'une  ou  l'autre  des  parties  peut 
faire  appel  à  un  troisième  tribunal  auijuel  appartient  la  so- 
lution définitive  du  litige,  à  moins  que  les  formes  de  la  pro- 
cédure n'aient  été  violées.  En  ce  cas,  il  y  a  recours  de- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  441 

vanl  le  tribunal  de  la  siijnaturc,  dont  les  attributions  sont 
analogues  à  celles  de  notre  cour  de  cassation  et  qui  couronne 
Tédifice  judiciaire  depuis  qu'on  ne  voit  plus  s'élever  au- 
dessus  de  lui  la  monstrueuse  puissance  de  VUditore  san,' 
tissimo. 

Dans  les  provinces,  les  trois  degrés  de  juridiction,  établis 
par  le  nouveau  règlement  organique  du  5  octobre  1831^ 
étaient  : 

1°  Les  gouverneurs,  magistrats  locaux  qui  correspondent 
à  nos  juges  de  paix  avec  des  attributions  plus  étendues  ; 

■2"  Les  tribunaux  civils  établis  dans  cbaque  cbef-liou  de 
délégation  ;  ils  devaient  être  composés  de  cinq  juges  et  rem- 
plaçaient les  préteurs,  qui  précédemment  jugeaient  seuls  en 
seconde  instance.  Dans  un  pays  où  malheureusement  la  cor- 
ruption est  fréquente,  c'était  un  grand  bienfait  que  l'organi- 
sation collégiale  des  tribunaux.  L'obligation  fut  imposée  aux 
juges  de  tous  les  degrés  de  ne  prononcer  leurs  jugements 
qu^après  discussion,  de  les  motiver  et  aussi  de  les  rédiger  eu 
langue  vulgaire;  jusqu'alors,  deux  mots  latins,  obtinuit  et  pe- 
tiit,  inscrits  sur  la  requête  des  parties,  avaient  formé  tout  le 
libellé  des  sentences,  rendues  sans  publicité  et  sans  être  pré- 
cédées de  plaidoiries  ; 

3»  Deux  tribunaux  supérieurs,  dits  tribunaux  d'appel  , 
composés  chacun  d'un  président  et  de  six  juges,  étaient  éta- 
blis l'un,  à  Bologne,  pour  les  Légations;  l'autre,  à  Macerata, 
pour  la  Romagne  et  pour  les  Marches.  Les  habitants  de  ces 
provinces  ne  devaient  plus,  comme  par  le  passé,  porter  à 
Rome  l'appel  de  leurs  procès.  C'était  pour  eux  un  fort  grand 
avantage  qu'ils  ne  pouvaient  manquer  de  sentir  vivement, 
mais  qui  devait  naturellement  causer  des  sentiments  con- 
traires parmi  les  gens  de  loi  de  la  métropole. 


442  PIÈCES  HISTORIQUES. 

Les  tribunaux  de  province,  à  lousles  degrés  de  juridiction, 
n'étaient  composés  que  de  laïques. 

A  Rome  et  dans  la  Comarque,  l'administration  de  la  jus- 
tice ne  recevait  pas  des  améliorations  moins  importantes.  Par 
le  règlemenl  organique  du  5  octobre  1831,  douze  juridic- 
tions, composées  presque  exclusivement  de  prélats,  étaient 
supprimées.  Il  ne  restait  plus  en  exercice  que  le  tribunal  du 
Capitole,  celui  de  l'A.  C.  et  celui  de  la  Rote. 

Le  tribunal  du  Capitole,  magistrature  municipale,  était 
présidé  par  le  sénateur  de  Rome  et  composé  de  trois  avo- 
cats. Il  jugeait  cumulativement,  en  première  instance,  avec 
le  tribunal  de  l'A.  C,  toutes  les  causes  où  des  laïques  étaient 
intéressés.  Le  demandeur  pouvait  à  son  cboix  porter  sa  cause 
devant  l'une  ou  l'autre  des  juridictions.  Le  tribunal  de  l'A.  C. 
(ainsi  nommé  par  contraction  de  Auditor  Camerœ)  était  com- 
posé de  cinq  avocats  et  trois  prélats^  divisés  en  deux  sessions. 
L'appel  au  premier  degré  était  porté  de  l'une  à  l'autre.  Si 
les  jugements  étaient  conformes,  il  n'y  avait  point  lieu  à 
procédure  ultérieure  ;  en  cas  de  dissentiment,  la  cause  arri- 
vait devant  le  tribunal  de  la  Rote,  cour  d'appel  pour  Rome 
et  la  Comarque.  La  Rota  Romana  restait,  comme  par  le 
passé,  composée  exclusivement  de  prélats,  et  elle  continuait 
à  rendre  ses  arrêts  en  langue  latine.  Les  formes  de  la  procé- 
dure étaient  cependant  simplifiées  et  améliorées.  L'autorité 
suprême  ne  pouvait  plus  choisir  arbitrairement  parmi  ses 
membres  ceux  qui  connaîtraient  de  telle  ou  telle  cause,  et 
former  ainsi  des  commissions  particulières.  Toutes  les  causes 
devaient  arriver  aux  diverses  chambres  par  la  voie  régulière, 
et  y  être  jugées  collégialement. 

L'ancienne  réputation  de  lumière  et  d'intégrité  de  la 
Sacra  Rota  Romana  n'avait  souffert  aucune  atteinte.  Cette 
cour  jouissait  d'une  considération  générale  en  Italie  et  à  l'é- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  443 

tranger.  L'Europe  catholique  prenait  part  à  sa  composition  : 
l'Allemagne,  l'Espagne,  le  Milanais,  la  Toscane  nommaient 
dos  auditeurs  de  Rote,  et,  après  la  révolution  de  1830, 
Mgr  Isoard  continuait  à  y  représenter  la  France. 

Le  tribunal  suprême  de  la  Signature  couronnait  l'édifice 
de  l'ordre  judiciaire  romain,  et,  comme  nous  l'avons  dit,  ses 
attributions  étaient  analogues  à  celles  de  la  Cour  de  cassa- 
tion en  France. 

Si  à  toutes  ces  améliorations  on  ajoute  la  suppression  des 
droits  que,  dans  tous  les  tribunaux,  les  plaideurs  étaient  te- 
nus de  payer  aux  juges,  à  leurs  secrétaires,  à  leurs  domes- 
tiques, et  l'obligation  aux  procureurs  et  aux  avocats  de  rédi- 
ger en  langue  vulgaire  des  actes  de  procédure,  on  ne  pourra 
contester  que  la  réforme  ne  fût,  sinon  complète^  au  moins 
très-profonde,  et  que  le  pape  Grégoire  XVI  et  son  minisire  le 
cardinal  Bernetti  ne  fussent  entrés  résolument  dans  la  voie 
que  le  mémorandum  du  21  mai  avait  ouverte. 

L'organisation,  le  nombre,  la  compétence  et  la  hiérarchie 
des  tribunaux  étant  déterminés  par  l'édit  du  o  octobre,  un 
autre  édit  du  31  régla  la  manière  de  procéder  devant  eux. 
L'article  1er  remettait  en  vigueur  le  code  de  procédure  de 
Pie  VII,  œuvre  de  sagesse  qui  avait  illustré  son  pontiticatet 
que  son  successeur  avait  malheureusement  laissé  tomber  en 
désuétude.  Depuis  1816,  l'expérience  avait  suggéré  quelques 
améliorations  qui  trouvèrent  place  dans  l'édit  du  31  octobre. 
Cet  important  travail  était  le  résultat  des  délibérations,  con- 
tinuées pendant  plusieurs  mois,  des  jurisconsultes  les  plus 
éclairés  de  l'État  romain  ;  et  dans  uue  telle  matière,  il  est 
difficile  de  comprendre  qu'ils  n'eussent  pas  eherché  à  faire 
le  mieux  possible.  Le  pape  et  son  ministre,  loin  de  repousser 
les  lumières  et  l'action  de  l'opinion  publique,  les  appelaient 
au  contraire,  et  l'article  qui  terminait  le  nouvel  éditenjoi- 


444  PIÈCES  HISTORIQUES, 

gnail  expressément  à  tous  les  tribunaux  de  faire  connaître 
officiellement  leurs  vues  à  la  secrétairerie  d'État,  sur  les  ré- 
formes et  les  améliorations  dont  leur  paraîtrait  encore  suscep- 
tible le  système  de  la  procédure. 

Cinq  jours  après  la  publication  du  code  de  procédure  ci- 
vile, le  gouvernement  pontilical  promulgua  un  règlement  or- 
ganique de  la  procédure  criminelle  (5  novembre  4 831),  travail 
plus  considérable  encort  que  le  précédent.  Pour  la  première 
fois,  par  cet  édit,  des  règles  fixes  et  invariables  étaient  éta- 
blies pour  l'instruction  et  le  jugement  des  causes  criminelles. 
Les  accusés  ne  pouvaient  plus  être  soustraits  à  leurs  juges 
naturels.  Des  formes  substantielles,  ennemies  de  l'arbitraire, 
réglaient  avec  précision  tout  ce  qui  regarde  les  juges,  les  tri- 
bunaux, l'instruction  des  procès,  les  preuves  du  crime  ou  du 
délit,  l'interrogatoire  des  accusés,  le  récolement  des  témoins. 
Jadis  les  procès  s'instruisaient  à  huis-clos  en  l'absence  du 
prévenu  j  il  avait  un  défenseur  qui  n'assistait  ni  aux  débats, 
ni  à  l'audition  des  témoins,  et  qui  devait  seulement  fournir 
des  mémoires  dans  l'intérêt  de  son  client.  Pie  YII  avait  or- 
donné en  18J6  que  les  sentences  fussent  motivées  et  que  les 
juges  ne  prononçassent  que  des  peines  prescrites  parla  loi. 
Ces  dispositions,  oubliées  sous  Léon  XII,  furent  remises  en 
vigueur  par  l'édit  du  5  novembre. 

Si  la  publicité  des  débals  n'était  pas  complète,  au  moins 
l'accusé  et  son  défenseur  prenaient  connaissance  de  toutes 
les  pièces  de  l'instruction,  communiquaient  librement  en- 
semble, et  faisaient  appeler  à  l'audience  tous  les  témoins  né- 
cessaires à  la  défense  (art.  386 ,  389  et  394).  Au  jugement 
de  la  cause,  l'accusé  comparaissait  devant  ses  juges,  assisté 
d'un  ou  de  plusieurs  conseils  (art.  406).  Il  était  mis  en 
présence  de  la  partie  plaignante,  de  son  dénonciateur  et  des 
témoins  dont  il  discutait  les  dépositions  (art.  417).  L'avocat 


PIÈCES  HISTORIQUES.  445 

de  l'accusé  résumait  sa  défense  et  parlait  le  dernier  (art.  431). 
L'accusé  déclaré  innocent  était  mis  de  suite  en  liberté  et  ne 
pouvait  être  poursuivi  de  nouveau  pour  la  même  cause 
(art.  445).  Toute  condamnation  au  grand  ou  petit  criminel 
était  sujette  à  l'appel.  L'instruction  se  devait  faire  dans  les 
mêmes  formes  qu'en  première  instance.  Les  mêmes  tribu- 
naux, tant  à  Rome  que  dans  les  provinces,  connaissaient  des 
causes  civiles  et  criminelles. 

Ainsi,  la  Conférence  de  Rome  avait  prétendu  seulement, 
par  son  mémorandum  du  21  mai,  obtenir  du  saint  père  en 
faveur  de  ses  sujets  ri»  La  sécularisation  de  son  gouver- 
nement, 2"  des  institutions  municipales  et  provinciales  pro- 
tectrices des  intérêts  locaux,  3°  des  réformes  judiciaires  fa- 
vorables à  la  liberté  ;  et  sur  ces  trois  points  les  édits 
pontificaux  du  5  juillet,  des  5  et  31  octobre,  et  du  5  no- 
vembre, donnaient  plus  que  les  puissances  n'avaient  dû 
espérer  après  le  refus  du  pape  de  prendre  aucun  enga- 
ment  envers  elles.  Il  semblait  même  que  Sa  Sainteté  eût 
l'intention  de  tenir  compte  de  la  quatrième  demande  du 
mémorandum  touchant  la  junte  centrale  à  établir  à  lîome 
pour  y  maintenir  l'ordre  dans  les  finances ,  et  la  régularité 
dans  les  diverses  branches  de  l'administration.  Un  édit  du 
21  novembre  1831  institua  une  commission  permanente 
pour  le  contrôle  des  comptes  des  diverses  administrations; 
celte  commission  ,  sous  le  titre  de  Congrégation  de  révi- 
sion, fut  composée  d'un  cardinal  président,  de  quatre  pré- 
lats et  de  quatre  députés  laïques,  choisis  à  Rome  ou  dans 
les  provinces.  Les  affaires  devaient  y  être  discutées  libre- 
ment et  votées  à  la  majorité  dos  voix.  La  surveillance  géné- 
rale des  recettes  et  des  dépenses  de  l'État,  la  lédattion  des 
budgets,  l'apurement  des  comptes  étaient  dans  ses  attribu- 
tions ;  elle  devait  aussi  s'occuper  de  la  liquidation  et  de  l'a- 


446  PIÈCES  HISTORIQUES, 

mortissemenl  de  la  dette  publique,  et  généralement  de  toutes 
les  fonctions  de  notre  Cour  des  comptes;  et  dans  l'article  23 
de  cet  édit,  la  Congrégation  de  révision  était  mise  en  de- 
meure de  rechercher  et  de  soumettre  directement  à  Sa 
Sainteté  toutes  les  réformes  qui  sembleraient  nécessaires 
dans  le  système  général  des  finances,  comme  les  congréga- 
tions provinciales  et  les  corps  judiciaires  y  avaient  été  invi- 
tés, chacun  selon  sa  compétence. 


2°  Lettre  de  M.  Rossi  à  M.  Guizot. 


10  avril  1832. 

((  Mon  cher  ami,  je  ne  saurais  vous  dire  tout  le  plaisir  que 
m'a  fait  votre  lettre,  quoique  déjà  l'arrivée  de  votre  beau 
discours  sur  les  affaires  extérieures  de  la  France  m'eût  prouvé 
que  vous  ne  m'aviez  pas  complètement  oublié.  J'ai  cherché 
une  occasion  pour  vous  répondre  ;  mais  grâce  au  choléra,  on 
revient  de  Paris,  on  n'y  va  pas. — Vous  pensiez  à  moi,  et  vous 
ne  vous  trompiez  pas  en  pensant  que  c'était  de  l'Italie  que  je 
m'occupais;  c'est  ma  pensée,  ma  pensée  de  tous  les  jours; 
elle  le  sera  tant  que  j'aurai  un  souffle  de  vie.  J'ai  compris 
votre  système,  comme  vous  avez  compris  mon  chagrin.  On 
ne  saurait  empêcher  le  malade  qui  a  faim  de  se  plaindre, 
lors  même  que  le  médecin  est  obligé  d'être  inexorable.  Mais 
assez  du  passé.  Vous  me  demandez  quels  sont  mes  rêves  et 
mes  espérances  raisonnables.  Laissons  les  rêves  de  côté.  Tout 
le  monde  en  fait;  y  croire  c'est  autre  chose;  les  coucher  sé- 
rieusement par  écrit,  c'est  encore  pis.  Ils  sont  bons  tout  au 


PIÈCES  HISTORIQUES.  447 

plus  pour  passer  une  soirée  au  coin  du  feu  quand  on  n'a 
rien  de  mieux  à  faire. — Mes  espérances  de  bon  sens  sont 
plus  faciles  à  dire.  J'espérais  que,  tout  en  conservant  la  paix, 
la  France  exercerait  sur  certaines  parties  de  la  péninsule  une 
intervention  diplomatique,  propre  à  préparer  à  ce  malheu- 
reux pays  un  meilleur  avenir,  à  cicatriser  un  grand  nombre 
de  plaies,  à  faire  cesser  beaucoup  d'infortunes  et  de  souffran- 
ces, et  à  y  assurer  à  la  France  elle-même  une  influence  plus 
solide  et  plus  profonde  que  celle  de  cent  mille  baïonnettes. 
J'espérais  que,  grâce  à  la  France,  il  se  formerait  du  moins  en 
Italie  quelques  oasis  où  deshommesqui  se  respectent  pussent 
vivre,  et  respirer,  et  attendre  sans  trop  d'impatience  un  ave- 
nir plus  complet  pour  eux  et  pour  leurs  enfants.  Les  pays 
où  cela  me  paraissait  possible  étaient  plus  particulièrement 
le  Piémont,  les  États  Romains,  et  même  le  royaume  de  Na- 
ples.  Mais  ne  parlons  pas,  ce  serait  trop  long,  de  ce  dernier. 
Laissez-moi  vous  dire  quelques  mots  des  deux  autres.  Quant 
au  Piémont,  mes  espérances  sont  presque  évanouies.  J'ai  par 
devers  moi  des  preuves  de  fait  qui  ne  me  laissent  guère  de 
doute  sur  le  système  qui  a  prévalu  dans  ce  pays-là  :  c'est  le 
système  jésuitique,  anti-italien,  anti-français,  comme  on 
voudra  l'appeler.  Si  quelqu'un  croit  le  contraire,  il  se  paye 
de  paroles.  Encore  une  fois,  j'ai  là-dessus  des  renseignements 
positifs.  Le  gouvernement  de  Piémont  est  de  l'autre  côté. 
Au  surplus  le  pays  entier  le  sait,  le  voit,  le  touche  avec  la 
main.  Ce  qu'on  a  eu  l'air  de  faire,  ce  sontde  pures  simagrées 
dont  il  serait  ridicule  de  parler.  Maintenant  comment  cela 
est-il  arrivé?  n'a-t-on  pas  eu  les  moyens  de  l'empêcher? 
ou  bien  s'est-on  abstenu  par  crainte  de  dé[)laire  trop  au  gros 
voisin,  de  réveiller  sa  jalousie  ?  Inutile  de  le  dire.  Ainsi  les 
choses  restant  coninie  elles  sont,  les  Etats  sardes  restent  sous 
le  coup  d'une  révolution  future.  Quand?  comment?  avec  quel 


448  PIÈCES  HISTORIQUES, 

succès?  Dieu  le  sait:  mais  les  conditions  y  sont,  et  leur 
énergie  va  crescendo.  Aujourd'hui  que  le  système  français  est 
mieux  assis  à  l'extérieur  et  même  à  l'intérieur,  veut-il,  peut- 
il  reprendre  ce  travail  sous  œuvre  et  essayer  de  faire  modifier 
le  système  piémontais?  C'est  à  vous  que  je  le  demanderai. 
Mais  puisque  vous  me  demandez  mes  espérances,  je  vous 
dirai  que  je  l'espère  peu,  très-heureux  cependant  si  je  me 
trompe.  Car  je  suis,  mon  cher  ami,  tout  aussi  peu  jacobin 
que  vous  ;  seulement  vous  avez  le  sang-froid  d'un  homme 
qui  est  arrivé;  moi,  l'impatience  d'un  homme  qui  veut  par- 
tir. Et  malgré  cela,  c'est  avec  un  profond  chagrin  que  je 
vois,  grâce  aux  obstacles  croissants,  se  développer  au  delà  des 
Alpes,  des  opinions  que  je  ne  professe  pas.  C'est  encore  un 
fait  bien  positif,  et  croyez-moi,  plus  étendu  qu'on  ne  pourrait 
le  penser.  Je  connais  le  pays.  Je  disais  en  septembre  1830, 
à  Paris,  à  MM...  et  plus  tard  ici  à  B...  que  je  ne  croyais  pas 
qu'il  se  passerait  six  mois  sans  quelque  éclat  en  Italie.  Je 
ne  me  trompais  point,  et  certes  je  n'étais  point  dans  le  secret, 
si  secret  il  y  avait.  Malgré  ce  qu'il  y  avait  de  sérieux  dans 
certaines  assurances,  ce  n'est  pas  moi  qui  aurais  donné  le  con- 
seil ;  je  ne  suis  pas  assez  enfant. 

«Venons  aux  États  Romains.  Je  n'ai  pas  approuvé  la  pre- 
mière révolution,  quoique  légitime,  très-légitime  daus  son 
principe.  Une  fois  opérée,  j'aurais  voulu  la  diriger  autrement. 
Mais  que  peut  un  homme  à  deux  cents  lieues  de  dislance? 
Mettons  de  côté  le  passé.  Je  vous  dirai  aussi,  comme  preuve 
de  ma  franchise,  que  le  ton  de  la  première  intervention  di- 
plomatique de  la  France  me  déplut  souverainement.  Au- 
jourd'hui, je  vois  les  choses  autrement.  Je  retrouve  la  France, 
sa  dignité,  son  poids,  ses  principes.  Je  ne  me  fais  point  d'il- 
lusion sur  ce  qui  vous  est  possible.  Je  crois  en  entrevoir  la 
mesure,  et  cependant  je  ne  suis  nullement  au  nombre  de 


PIÈCES  HISTORIQUES.  449 

ceux  qui  ne  vous  savent  pas  gré  de  votre  intervention,  moins 
encore  de  ceux  qui  la  maudissent.  Ainsi  de  ce  côté-là,  au 
lieu  de  s'affaiblir,  mes  espérances  se  sont  confirmées.  Qu'est- 
ce  que  j'espère? 

«J'espère  qu'on  est  bien  convaincu  que  la  révolution,  dans 
le  sens  d'une  profonde  incompatibilité  entre  le  système  actuel 
du  gouvernement  romain  et  la  population,  a  pénétré  jusque 
dans  les  entrailles  du  pays.  Toute  opinion  contraire  serait 
une  pure  illusion.  Qu'on  évacue  demain  en  laissant  les  choses 
à  peu  près  comme  elles  sont,  et  on  le  verra  après-demain. 
Mais  la  chose  ne  se  bornera  plus  au  territoire  des  Légations 
et  des  Marches. 

«  J'espère  qu'en  partant  de  là  on  insistera  fortement  sur  des 
changements  sincèremeqt  proportionnés  au  besoin. 

«J'espère  qu'au  nombre  de  ces  changements  il  y  aura  une 
administration  générale,  sinon  exclusivement,  du  moins  es- 
sentiellement laïque;  une  administration  communale  et 
provinciale  qui  ne  soit  pas  une  dérision  ;  un  conseil  central 
au  siège  du  gouvernement  composé,  en  partie  du  moins, 
d'hommes  envoyés  par  les  provinces  et  dont  le  préavis  soit 
nécessaire,  du  moins  pour  les  affaires  intérieures,  la  législa- 
tion, les  impôts,  etc.;  un  changement  radical  dans  l'admi- 
nistration de  la  justice,  changement  dont  les  effets  seraient 
immenses  sur  l'esprit  public  et  pourraient  seuls  réconcilier 
la  population  avec  le  gouvernement  papal;  une  commission 
législative  chargée  de  préparer,  sans  retard,  la  réforme  des 
lois  civiles,  criminelles  et  commerciales  ;  c'est  encore  un  de 
ces  besoins,  de  ces  nécessités  sur  lesquelles  la  population  ne 
transigera  pas;  enfin  un  système  de  force  publique  qui  ne 
soit  ni  écrasant  pour  le  pays  ni  propre  à  le  li\rer  soit  à 
l'anarchie,  soit  à  la  fureur  d'une  soldatesque  vendue  et  dé- 
hontée.  Je  n'ignore  pas  les  difficultés  de  ce  dernier  arrange- 
X.  II.  29 


450  PIÈCES  HISTORIQUES, 

ment.  Il  y  a  cependant  moyen  de  les  lever  par  l'organisation 
d'une  milice  qui  offrirait  toutes  les  garanties  désirables  au 
gouvernement  et  au  pays.  Les  éléments  existent;  il  s'agit  de 
savoir  les  mettre  en  œuvre.  Il  est  impossible  d'expliquer  la 
cbose  en  détail  dans  une  lettre  qui  n'est  déjà  que  trop  longue. 
«Je  voudrais  entin  espérer,  mais  je  n'espère  guère,  qu'on 
trouvera  moyen  de  garantir  au  pays  ces  concessions.  Ne 
nous  faisons  pas  d'illusion.  Rome  est  toujours  Rome.  Tant 
que  vous  serez  en  Italie,  c'est  bon;  mais  après?  De  vérita- 
bles garanties  constitutionnelles,  directes,  positives,  vous  en 
voudrez  et  vous  ne  pourrez  en  obtenir.  Le  pape  ne  voudra 
pas,  l'Autriche  non  plus.  Dès  lors  que  restera-t-il  ?  L'in- 
fluence française,  les  stipulations,  l'ambassade  du  roi  à 
Rome;  c'est  sans  doute  quelque  cbose;  mais  sérieusement, 
est-ce  tout,  une  fois  que  vos  troupes  n'y  seront  plus,  et  que 
le  parti  apostolique  nombreux,  puissant,  irrité,  aura  ou 
croira  avoir  le  champ  libre?  Quand  la  garantie  des  choses 
manque,  il  faut  au  moins  celle  des  hommes,  de  leur  carac- 
tère, de  leurs  opinions,  de  leurs  affections.  Les  uns,  Rome  ne 
voudra  pas  les  employer  ;  elle  dira  qu'ils  sont  ses  ennemis, 
qu'ils  viennent  d'agir  contre  elle.  Les  autres  (ceux-là  elle 
saura  les  trouver)  seront  ennemis  apparents  ou  cachés  du 
nouveau  système  et  de  la  France.  Au  fait,  de  quoi  s'agil-il  ? 
de  faire  marcher  d'accord  un  gouvernement  qui  cédera  à 
contre-cœur  et  un  pays  qui  pendant  longtemps  se  méfiera  du 
gouvernement.  Il  faudrait  pour  cela  des  hommes  acceptés 
d'un  côté  par  le  gouvernement  et  de  l'autre  bien  vus  du 
pays,  également  propres  à  modérer  les  uns,  à  se  tenir  en 
garde  contre  les  autres  et  à  faire  marcher  le  système  sans 
secousses,  avec  bonne  foi,  et  sans  alarmer  aucune  opinion, 
des  hommes  à  qui  le  pays  puisse  en  quelque  sorte  confier  ses 
secrets  sans  craindre  qu'ils  en  abusent,  et  la  cour  de  Rome 


PIÈCES  HISTORIQUES.  451 

ses  alarmes  sans  craindre  de  les  confier  à  Tennemi,  Encore 
une  fois,  où  ]cs  prendra-t-on? 

«  N'oublions  pas  que  si  le  pays,  se  croyant  joué,  e'clale  de 
nouveau  après  le  départ  des  Français,  le  mouvement  sera  de 
plus  en  plus  général  et  sérieux,  car  on  n'ôtera  de  la  tête  de 
personne  que  le  drapeau  tricolore  s'est  déployé  en  Italie  en 
faveur  du  pays,  et  qu'au  besoin  il  y  reparaîtrait  suivi  de  foi- 
ces  plus  nombreuses.  Toutes  les  déclaralions  et  toutes  les 
protestations  n'y  feraient  rien.  Quant  aux  conséquences,  je 
n'ai  pas  besoin  de  les  dire.  Reste  à  savoir  si  elles  seraient 
dans  les  convenances  de  la  France. — Mon  cher  ami,  je  ter- 
mine par  un  mot.  Si  on  vous  dit  qu'en  Italie  il  peut  naître 
des  faits  qui  ne  seraient  pas  bien  liés,  qui  n'amèneraient  pas 
un  résultat  heureux  pour  l'Italie,  vous  pouvez  le  croire.  C'est 
peut-être  la  vérité.  Mais  si  on  vous  dit  que  des  faits  il  ne 
peut  plus  en  éclater,  qu'il  n'y  a  pas  ou  qu'il  n'y  a  plus 
d'éléments,  qu'il  n'y  existe  pas  de  matières  auxquelles  il  suf- 
fit qu'un  homme,  le  jour  qu'il  voudra,  approche  une  mèche 
pour  exciter  un  embrasement  quelconque,  utile,  pernicieux, 
durable,  passager,  partiel,  général,  peu  importe,  mais  tou- 
jours embarrassant  pour  le  système  de  la  paix,  n'en  croyez 
rien. 

tt  Vous  le  voyez  ;  mes  espérances  sont  tellement  raisonna- 
bles qu'en  vérité  vous  les  devez  trouver  timides  et  au-dessous 
de  ce  qu'on  doit  espérer  de  l'intluence  que  la  France  a  le 
droit  et  la  puissance  d'exercer. 

«Car  enfin,  si  je  vous  avais  dit,  à  côlé  de  l'exemple  de  la 
Belgique,  que  j'espérais  voir  les  Marches  et  les  Légations 
former  un  pays  se  gouvernant  par  lui-même,  sous  la  suze- 
raineté du  pape  et  en  lui  payant  un  tribut  annuel  garanti 
parla  France,  l'Angleterre  et  l'Autriche,  qu'y  aurait-il  là 


452  PIÈCES  HISTORIQUES, 

de  si  étrange  ?  Ce  serait  peut-être  le  seul  moyen  raisonnable 
de  faire  cesser  un  état  de  choses  qui  peut  devenir  de  jour  en 
jour  plus  sérieux  et  plus  dangereux.  Mais  je  ne  vais  pas  si 
loin.  Heureux  si  j'apprends  que  le  peu  que  j'espère  sera 
accompli  !  » 


PIÈCES  HISTORIQUES.  453 


XII 

(Page  304.) 
\o  M.  Casimir  Périer  à  M.  le  comte  de  Sainte-Aulaire. 

Février  1832. 
Monsieur  le  comte, 

En  répondant  à  la  lettre  que  vous  m'avez  écrite  pour  me 
recommander  M.  votre  fils,  et  bien  qu'elle  n'ajoutât  rien 
à  ce  que  me  disaient  vos  dépêches,  je  veux  joindre  à  ma 
lettre  officielle  de  ce  matin  quelques  considérations  plus  in- 
times, quelques  instructions  plus  particulières. 

Je  vous  avouerai  que  j'ai  été  surpris  que  vous  ayez  cru  voir, 
dans  les  intentions  du  gouvernement  du  Roi,  l'idée  d'une 
collision  qu'il  a  constamment  cherché  à  éviter  de  tous  ses 
eirorts.  Rien  ne  serait  plus  opposé  à  nos  vues  ;  et  en  occu- 
pant aujourd'hui  une  partie  du  nord  de  l'Italie,  nous  ne 
formons  pas  d'autres  vœux  que  de  pouvoir  le  plus  tôt  pos- 
sible retirer  nos  troupes.  Mais  cela,  nous  ne  voulons  le  faire 
que  le  jour  où  l'honneur  de  la  France  et  sa  dignité  le  per- 
mettront. Nous  sommes  entrés  en  Italie  parce  que,  du  mo- 
ment où  les  Autrichiens  y  paraissaient,  nos  intérêts  autant 
que  l'amour-propre  national  étaient  exposés  ;  nous  ne  pou- 
vons avoir  la  pensée  de  favoriser  des  rébellions  que  nous 
avons  toujours  désapprouvées  ;  mais  nous  devons  faire  res- 
pecter un  territoire  sur  lequel  nous  ne  saurions  souffrir,  de  la 


454  PIÈCES  HISTORIQUES, 

part  de  l'Autriche,  une  occupation,  même  momentanée.  L'oc- 
cupation simultanée  de  nos  troupes  remédie  jusqu'à  un  cer- 
tain point  au  mal  que  nous  voulons  éviter  ;  mais  nous  espérons 
que  le  saint-siége  comprendra  ce  qu'une  pareille  position  a 
de  difficile,  et  que,  malgré  l'espèce  de  refus  que  vous  nous 
avez  transmis,  il  ne  croira  pas  devoir  s'opposer  davantage  à 
une  mesure  que  le  gouvernement  du  Roi,  parfaitement 
d'accord  avec  l'Angleterre,  regarde  comme  indispensable. 

Il  faut  bien  le  dire  aussi  :  si  les  puissances  désirent  la  paix 
comme  elles  nous  l'assurent,  elles  doivent  faire  quelque 
chose  pour  le  prouver,  et  ne  pas  créer  des  embarras  à  une 
administration  qui  leur  offre  seule  peut-être  des  garanties  et 
qui,  si  elle  a  des  chances  de  succès,  a  des  ennemis  actifs, 
prêts  à  profiter  de  ses  embarras  passagers  pour  essayer  de 
la  renverser. 

Je  vous  le  répèle  donc,  Monsieur,  faites  valoir  de  toutes 
vos  forces  ces  raisons  auprès  du  saint-siége  ;  montrez-lui  ses 
véritables  intérêts.  Travaillez  enfin  avec  constance  et  fermeté 
dans  le  sens  des  instructions  que  le  gouvernement  du  Roi 
vous  transmet  aujourd'hui,  et  sur  le  but  desquelles  son  opi- 
nion et  sa  volonté  ne  sauraient  changer.  Nous  avons  jusqu'ici 
beaucoup  fait  pour  éviter  la  guerre,  mais  il  nous  faut  trou- 
ver chez  nos  alliés  loyauté  et  franchise.  Nous  comptons. 
Monsieur  le  comte,  sur  votre  bonne  et  utile  coopération  dans 
celte  circonstance,  et  le  succès  que  nous  en  attendons  ajou- 
tera aux  obligations  que  le  gouvernement  du  Roi  vous  a  déjà. 

Je  vous  renvoie  M.  votre  fils  qui  m'a  témoigné  le  désir 
de  vous  rejoindre  immédiatement,  et  qui  vous  répétera 
encore  tout  ce  que  je  vous  ai  déjà  marqué. 

Agréez,  Monsieur  le  comte,  les  assurances  de  ma  haute 
considération. 


PIECES  HISTORIQUES.  455 

^o  M.  Casimir  Périer  à  M.  le  prince  de  Talleyrand, 

Février  1832. 
Prince, 

J'ai  tardé  plus  que  je  ne  l'aurais  voulu  à  répondre  aux 
deux  lettres  particulières  que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de 
m'écrire,  car  les  premières  discussions  du  budget  ont  été 
pour  nous  pénibles  et  laborieuses.  Nous  avons  jusqu'ici  ga- 
gné toutes  les  questions  importantes.  Nous  avons  surtout  à 
combattre  la  Chambre  sur  des  retranchements  et  des  écono- 
mies qui  pourraient  devenir  embarrassantes  pour  le  gouver- 
nement. Au  reste,  nous  sommes  toujours  décidés  à  lutter 
jusqu'au  bout,  à  ne  pas  faire  des  questions  ministérielles  de 
celles  qui  ne  seront  que  purement  financières,  et  nous  con- 
tinuerons de  faire  tous  nos  efforts  pour  consolider  au  dedans 
ce  système  politique  à  l'affermissement  duquel  vous  avez, 
Prince,  si  puissamment  contribué  au  dehors. 

J'ai  reçu  hier,  Prince,  avec  les  ratifications  belges  que  vous 

m'avez  envoyées,  votre  dépêche  du J'y  ai  vu  avec 

la  plus  grande  satisfaction  ce  que  vous  me  dites  du  dis- 
cours de  lord  Palmerston  que  je  me  suis  fait  représenter  ce 
matin.  Le  gouvernement  du  Roi  s'applaudit  vivement  de 
cette  conformité  de  vues  et  de  sentiments  dont  les  deux  pays 
peuvent  attendre  de  si  heureux  résultats.  Celte  manifesta- 
tion franche  et  sincère  peut  répondre  à  bien  des  choses  et 
nous  être  véritablement  utile.  Nous  y  trouvons  un  gage  nou- 
veau de  cet  accord  de  la  France  et  de  l'Angleterre  que  nous 
nous  efforcerons  toujours  de  fonder  sur  des  bases  solides  ; 
nous  y  trouvons  une  confirmation  do  notre  système  de  poli- 
tique étrangère  justifié  par  un  aussi  heureux  succès  dans 
son  but  le  plus  important. 


45()  PIÈCES  HISTORIQUES. 

Ma  première  dépêche  officielle,  Prince^  vous  donnera  des 
détails  clendus  sur  les  affaires  d'Italie;  mais  pour  répondre 
à  votre  désir  je  m'empresse  de  vous  informer  aujourd'hui 
que  nous  avons  lieu  d'espérer  que  Sa  Sainteté  cédera  aux 
pressantes  instances  que  nous  lui  avons  fait  faire,  et  sera  dé- 
terminée par  elles  à  ne  pas  laisser  subsister  définitivement 
l'espèce  de  refus  de  nous  permettre  d'occuper  Ancône,  refus 
dont  M.  de  Sainte-Aulaire  fils  nous  avait  apj)orté  la  nouvelle. 

Nos  troupes  ont  reçu  provisoirement  l'ordre  d'entrer  à 
Ancône,  le  seul  cas  excepté  où  les  Autrichiens  les  y  auraient 
devancées.  Dans  cette  supposition,  elles  se  porteraient  sur 
Civita-Vecchia  qu'elles  occuperaient. 

Nous  ne  varierons  pas  du  but  que  nous  nous  proposons  : 
montrer  à  TAutriclie  que  nous  ne  pouvons  consentir  à  l'oc- 
cupation de  la  Romagne  qu'autant  qu'elle  ne  sera  que  de 
courte  durée  ;  montrer  au  saint-siége  que  nous  voulons  ob- 
tenir de  lui  les  concessions  qu'il  a  solennellement  promises 
aux  puissances. 

Du  reste,  sans  nous  départir  en  rien  de  cette  volonté  bien 
constante,  nous  ne  comptons  pas  non  plus  nous  éloigner  de 
notre  système  politique  que  nous  avons  voulu  rendre  modéré 
cl  juste  en  même  temps  que  ferme  et  digne  de  la  France, 
et  nous  éviterons,  aussi  longtemps  que  nous  le  pourrons,  une 
collision  contre  laquelle  ont  toujours  été  dirigés  nos  efforts. 


PIECES  HISTORIQUES.  âïri 


XIII 


(Page  317.) 

De  la  charilé  et  de  sa  place  dans  la  vie  des  femmes, 
par  madame  Eliza  Guizol  \ 

On  entend  souvent  les  femmes  se  plaindre  des  étroites 
limites  où  leur  vie  est  renfermée;  elles  la  comparent  à  l'exis- 
tence si  vaste  et  si  variée  des  hommes;  elles  accusent  les  lois 
de  la  société  et  presque  celles  de  la  Providence,  qui  les  vouent 
à  l'inaction  et  à  l'obscurité. 

De  quelles  classes  de  la  société  partent  ces  plaintes ,  ces 
reproches?  Est-ce  de  celles  où  les  femmes  ont  le  plus  à  souf- 
frir, où  la  brutalité  d'un  mari  met  quelquefois  leurs  jours  en 
péril,  où  son  inconduite  expose  à  la  plus  affreuse  misère  de 
pauvres  enfants  qui  ne  savent  que  pleurer,  où  sa  perte  plonge 
dans  un  complet  dénùment  sa  famille  entière?  Non;  les 
femmes  qui  ont  à  porter  un  tel  fardeau  ne  déplorent  point 
avec  amertume  la  condition  de  leur  sexe  ;  leur  esprit  n'a  pas 
assez  d'oisive  liberté  pour  se  sentir  à  l'éti'oit  dans  la  sphère 
que  lui  assigne  la  volonté  de  Dieu;  et  lorsqu'elles  peuvent 
réfléchir  un  moment  sur  leur  destinée,  c'est  du  repos  et  non 
du  mouvement  qu'elles  invoquent. 

Nous  seules,  heureuses  du  siècle,  nous  seules  élevons  ces 
réclamations  contre  la  condition  des  femmes  telle  que  la  font 
les  lois  divines  et  humaines.  Et  cependant  en  quel  temps,  en 

»  Écrit  en  1828. 


458  PIÈCES  HISTORIQUES, 

quel  lieu  cette  condition  a-t-elle  jamais  été  ce  qu'elle  est  de 
nos  jours,  et  en  France?  Où  le  père  a-t-ileu  plus  d'affec- 
tion, le  frère  plus  de  tendres  égards,  le  mari  plus  de  con- 
fiance, le  fils  plus  de  doux  respect,  la  société  tout  entière  plus 
de  soin  et  de  protection? 

Regretterions-nous  cette  époque  encore  près  de  nous  où  la 
vie  domestique  obtenait  si  peu  d'honneur  et  de  place,  où  les 
visites,  la  conversation,  les  intérêts  et  les  plaisirs  de  société 
remplissaient  les  journées,  où  les  hommes  et  les  femmes 
abandonnaient,  pour  des  relations  frivoles,  mobiles,  coupa- 
bles, ces  liens  puissants  et  purs  qui  sont  d'institution  divine, 
et  procurent  seuls  un  long  et  un  vrai  bonheur  ? 

J'en  ai  la  confiance  :  parmi  les  femmes  mêmes  que  ne 
satisfait  pas  aujourd'hui  leur  situation,  la  plupart  ne  vou- 
draient pas  l'échanger  contre  cette  vie  tout  extérieure  et  mon- 
daine qui  avait  pour  l'âme  si  peu  de  vraies  joies  et  tant  de 
périls.  Ce  n'est  pas,  à  coup  sûr,  pour  les  dépenser  ainsi  en 
plaisirs  vaniteux,  en  affections  sans  règle  et  sans  dignité,  que 
Dieu  leur  a  si  libéralement  départi  le  don  de  plaire  et  la  puis- 
sance d'aimer. 

Il  faut  pourtant  en  convenir  :  ce  mouvement,  cet  empire  de 
salon  accordé  aux  femmes  dans  le  dernier  siècle,  était  pré- 
cieux à  beaucoup  d'entre  elles,  moins  pour  satisfaire  de 
mauvaises  passions  que  pour  animer  une  vie  qui  leur  semble 
à  la  fois  trop  courte  et  trop  lente.  L'ennui,  ce  fléau  de  ceux 
qui  n'en  connaissent  pas  d'autre,  l'ennui  est  le  mal  réel  dont 
se  plaignent  les  femmes  nées  dans  les  classes  aisées  de  la 
société  et  pour  qui  tout  est  facile  :  c'est  à  l'ennui  qu'il  faut 
attribuer  ce  malaise,  ce  mécontentement  douloureux  dont 
elles  sont  atteintes.  En  veut-on  une  preuve  évidente  ?  Jamais 
ce  mal  et  les  plaintes  qui  le  révèlent  n'éclatent  aussi  vive- 
ment que  dans  ces  temps  à  la  fois  oisifs  et  animés,  où  le  mou- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  459 

vement  des  événements  ne  répond  pas  à  celui  des  intelligen-. 
CCS,  où  c'est  en  soi-même,  el  non  dans  le  monde  extérieur, 
qu'il  faut  chercher  l'aliment  d'une  énergie  morale  d'autant 
plus  pénible  aux  femmes  qu'elles  ont  moins  d'occasions  de 
l'employer  et  moins  de  ressources  pour  s'en  distraire.  Que  la 
société  au  contraire  se  trouve  fortement  agitée,  que  les  plus 
grands  intérêts  soient  chaque  jour  mis  en  question  et  toutes 
les  existences  en  péril,  dans  ces  moments  où  l'activité,  l'intel- 
ligence, la  force  du  corps  même  sont  si  précieuses,  on  n'en- 
tend point  les  femmes  legretter  d'avoir  été,  sous  tous  ces 
rapports,  moins  bien  traitées  que  les  hommes  :  confiantes  en 
leurs  protecteurs  naturels,  elles  ne  demandent  plus  pourquoi 
il  faut  qu'elles  en  aient  besoin  ;  et  dans  ces  jouis  où  toutes  les 
puissances  de  leur  âme  arrivent  au  plus  haut  degré  d'exalta- 
tion, lorsqu'elles  sentent  tout  ce  qu'il  leur  est  donné  d'être, 
elles  ne  songent  plus  à  s'étonner  de  n'être  pas  davantage. 

Comment  croire  cependant  que  les  temps  de  trouble,  de 
bouleversement  social,  soient  pour  les  femmes  des  temps  de 
faveur,  de  bien-être  moral,  et  l'ordre  habituel  un  état  pesant 
et  triste  qui  les  condamne  à  se  débattre  en  vain  contre  de 
nobles  et  légitimes  besoins  de  l'âme?  Descendons  au  fond  de 
nos  cœurs;  soyons  sincères  :  cet  ennui  si  lourd,  si  amer, 
n'est-il  pas  un  tort  encore  plus  qu'un  malheur?  S'il  y  a  cer- 
tains emplois  de  nos  facultés  que  nous  refusent  notre  faible 
nature  et  les  lois  de  la  société,  avons-nous  exploité  tous  ceux 
qui  nous  sont  permis  ?  Si  beaucoup  de  portes  sont  fermées  à 
notre  activité,  avons-nous  frappé  à  toutes  celles  qui  peuvent 
s'ouvrir?  Parce  que  Dieu  nous  a  dispensées  de  la  nécessité 
matérielle  du  travail,  ne  nous  sommes-nous  pas  affranchies 
du  devoir  moral  de  l'occupation?  Parce  que  nous  ne  sommes 
point  appelées  à  jouer  un  rôle  dans  les  affaires  de  notre  pays, 
ne  nous  sommes-nous  point  regardées  quittes  envers  lui  de 


460  PIÈCES  HISTORIQUES, 

toute  icspons.ibilité?  C'est  souvent  l'erreur  des  femmes  du 
monde  de  cioire   qu'elles  ont  rempli   leur  mission  sur  la 
terre  lorsqu'elles  ont  accompli  leurs   devoirs  de  famille  : 
certes,  c'est  bien  là  pour  elles  la  grande  affaiie  de  la  vie; 
et  l'épouse,  la  mère  qui  se  voit  obligée  de  s'y  consacrer 
entièrement,  accomplit  bien  toute  sa  tâcbe  :  ni  Dieu  ni  les 
hommes  ne  lui  en  demanderont  davantage.  Mais  dans  les 
classes  aisées  de  la  société,  la  femme  qui  a  le  plus  à  cœur  ces 
chers  et  saints  devoirs  se  repose  cependant,  sur  des  mains 
étrangères,  de  mille  soins  qui  absorberaient  un  temps  qu'elle 
peut  mieux  employer.  Combien  ne  lui  reste-t-il  pas  d'heures 
libres  après  cfu'elle  s'est  acquittée  de  tout  ce  qu'elle  doit  à 
son  mari,  à  ses  enfants,  à  son  ménage?  Ce  sont  là  les  heures 
dont  le  vide  est  un  poids  si  lourd,  et  que  je  viens  réclamer  au 
nom  du  devoir  comme  dans  l'intérêt  du  bien-être  de  l'âme. 
Bien  des  femn.es,  je  le  sais,  se  contentent  de  les  perdre, 
et  se  tlattent  d'en  éluder  ainsi  le  fardeau.  L'expérience  ne 
tarde  pas  à  dissiper  leur  illusion  ;  l'ennui  ne  cède  point  à 
une  aclivilé  vaine,  à  un  mouvement  sans  but  et  sans  résultat. 
D'ailleurs,  il  ne  nous  a  pas  été  donné  pour  le  perdre,  ce 
temps,  le  prix  de  l'éternité  ;  nous  l'avons  reçu  pour  le  remplir 
de  notre  perfectionnement  moral  et  du  bien  que  nous  pou- 
vons faire  sur  la  terre  :  si  nous  le  prodiguons  dans  l'uniqn-e 
vue  de  nous  en  débarrasser,  où  le  retrouverons-nous  au  mo- 
ment du  besoin,  lorsque  la  vie  se  fermera  pour  nous,  lorsque 
notre  mémoire  prête  à  s'éteindre  se  reportera  avec  inquiétude 
sur  les  années  écoulées?  La  violence  des  passions  et  la  fragi- 
lité de  la  nature  humaine  atténueront  peut-être,  devant  le 
souverain  juge,  beaucoup  de  fautes  et  d'erreurs  graves;  mais 
une  existence  frivolement  oisive,  le  mépris  ignorant  et  futile 
des  dons  reçus  de  Dieu  et  des  obligations  qui  eu  découlent^ 
une  indilférence  égoïste  pour  les  intérêts  du  prochain....  où 


PIÈCES  HISTORIQUES.  461 

serait  la  justification?  où  serait  seulement  l'excuse?  Le 
monde  lui-même,  dans  sa  légèreté  et  sa  paresse,  blâme  une 
vie  toute  inutile,  et  retire  sa  considération  à  qui  n'emploie 
pas  un  peu  sérieusement  son  temps  et  ses  facultés. 

Il  est  une  façon  plus  dangereuse,  car  elle  est  plus  noble, 
sinon  de  perdre  son  temps,  au  moins  de  ne  pas  l'employer 
suivant  l'intention  de  la  Providence  ;  c'est  de  se  livrer  entiè- 
rement aux  plaisirs  de  l'esprit,  aux  occupations  intellectuelles 
rechercbées  uniquement  pour  elles-mêmes,  sans  applica- 
cation  ni  utilité  pour  autrui  ;  tentation  bien  séduisante 
pour  les  âmes  élevées,  car  elle  les  nourrit  d'émotions  géné- 
reuses et  de  hautes  pensées,  mais  qui  leur  sera  comptée  pour 
bien  peu  au  jour  de  la  rétiibution.  Le  développement  de 
nos  facultés,  considéré  comme  moyen,  est  un  devoir  ;  pris 
comme  but,  c'est  une  belle  mais  fâcheuse  illusion.  Sans  doute 
le  goût  de  l'étude,  le  plaisir  de  la  méditation  intérieure,  de 
la  contemplation  pieuse,  ne  sauraient  être  taxés  de  frivolité 
ni  de  lâcheté;  ce  sont  des  besoins,  des  instincts  sublimes,  ga- 
ges de  notre  glorieuse  origine  et  de  notre  glorieuse  destinée, 
mais  qui  ne  sauraient  absorber  toute  notre  vie  et  auxquels  ne 
se  borne  pas  notre  mission  sur  la  terre.  Peut-être  y  a-t-il 
quelques  âmes  destinées  par  une  vocation  spéciale  à  conce- 
voir et  à  conserver  dans  leur  pensée  solitaire  les  plus  hautes 
comme  les  plus  mystérieuses  vérités,  à  qui  il  n'a  été  com- 
mandé que  d'être  tout  ce  qu'il  leur  est  donné  d'être,  et  de 
développer  en  elles-mêmes  des  facultés  et  dos  vertus  difficiles 
à  acquérir  dans  le  commerce  des  hommes.  Quoique  sans 
action  visible  et  immédiate,  de  tels  êtres  exercent  quelquefois 
une  grande  influence  sur  les  destinées  de  l'humanité;  ils 
frappent  les  imaginations,  ils  donnent  des  exemples;  qui 
pourrait  dire  que  leur  carrière  a  été  oisive,  leur  passage  sur 
la  terre  inutile  ?  Mais  tels  ne  sont  point  la  vocation  générale. 


46-2  PIÈCES  HISTORIQUES, 

le  devoir  habituel;  chacun  sent  dans  sa  conscience  la  loi  qui 
lui  prescrit  d'employer  ce  qu'il  a  reçu  ;  Dieu,  qui  a  semé 
partout,  a  droit  de  recueillir  partout.  Quelle  sera  donc  notre 
excuse,  à  nous  dont  la  Providence  a  rendu  la  vie  facile,  si  nous 
nous  contentons  de  jouir  de  ses  bienfaits  sans  penser  aux 
devoirs  qui  leur  correspondent  ? 

Est-ce  pour  que  nos  jours  se  passent  mollement  que  Dieu 
nous  a  accordé  les  douceurs  de  l'aisance?  Est-ce  pour  les 
faire  servir  à  notre  vanité  ou  à  nos  fantaisies  qu'il  a  attaché 
quelques  privilèges  déconsidération  et  d'influence  à  certaines 
positions  sociales?  Est-ce  pour  qu'il  reste  sans  fruit  en  nos 
mains  qu'il  nous  a  prodigué  le  loisir  dont,  pour  beaucoup  de 
nos  semblables^  il  semble  avoir  été  si  avare?  N'a-t-il  voulu 
que  nous  fournir  de  quoi  satisfaire  notre  intelligence  et  peut- 
être  notre  orgueil^  lorsqu'il  nous  a  entourées  de  toutes  les 
facilités  de  Téducalion^  de  tous  les  secours  des  lumières  d'au- 
trui?  Cela  ne  se  peut  supposer,  à  moins  de  supposer  aussi 
que  nous  vivons  uniquement  pour  ce  monde  qui  passe  et  pour 
nous-mêmes^  que  notre  destinée  est  essentiellement  égoïste 
et  fugitive.  Mais  si  nous  portons  plus  loin  et  plus  haut  nos 
regards,  si  nous  nous  considérons  ici-bas  comme  les  ouvriers 
de  Dieu,  si  pour  nous  le  temps  n'est  qu'un  moyen  et  la  vie 
le  chemin  de  l'éternité,  tout  ce  qui  a  lieu  dans  le  présent 
doit  se  rapporter  alors  à  ce  qui  nous  attend  dans  ra>enii'  ; 
nous  n'avons  rien  reçu  dans  la  vue  de  si  courts  instants,  de 
si  étroits  intérêts;  tous  les  dons  de  Dieu,  même  les  plus  fri- 
voles en  apparence,  nous  ont  été  accordés  dans  l'intention 
du  salut,  du  salut  de  nos  semblables  comme  de  nous-mêmes, 
et  il  nous  en  sera  demandé  compte  un  jour. 

Quel  moyen  avons-nous  donc  d'employer,  selon  le  vœu 
de  la  sagesse  divine,  nos  loisirs,  nos  ressources,  nos  facultés? 

]l  en  est  un  qui,  dans  son  immense  étendue,  suffit,  et  bien 


PIÈCES  HISTORIQUES.  463 

au  delà,  à  toutes  ces  conditions,  l'exercice  de  la  charité  ;  non 
de  celte  charité  bornée,  superficielle,  qui  se  contente  de  don- 
ner des  aliments  et  des  vêtements  aux  malheureux  que  le  sort 
jette  devant  ses  pas,  mais  de  cette  charité  prévoyante,  élevée, 
qui  va  au-devant  de  toutes  les  infortunes,  s'adresse  à  tous 
les  besoins,  aux  misères  de  Tâme  comme  à  celles  de  la  vie, 
et  ne  nourrit  pas  seulement  de  pain  ceux  qu'elle  prend  sous 
sa  protection. 

Le  moment  est  opportun,  car  jamais  l'action  de  cette 
grande,  de  cette  vraie  charité  n'a  été  à  la  fois  plus  nécessaire 
et  plus  facile.  Malgré  ses  torts,  malgré  sa  faiblesse  morale,  le 
siècle  dernier  a  eu  un  mérite  nouveau,  immense;  il  a  aimé 
les  hommes,  tous  les  hommes,  fia  justice  envers  tous,  la 
sympathie  pour  tous,  le  désir  de  la  dignité  et  du  bonheur  de 
tous,  l'humanité,  pour  tout  dire  en  un  mot  et  en  prenant 
ce  mot  dans  son  acception  la  plus  étendue,  c'est  là  l'idée 
sainte  et  puissante  qui, au  milieu  de  tant  de  folies  et  de  maux, 
a  déjà  valu,  et  vaudra  encore  à  nos  sociétés  modernes  tant 
et  de  si  beaux  progrès.  Elle  a  été  étrangement  interprétée, 
défigurée,  travestie,  obscurcie;  immorale  et  odieuse  sous  le 
nom  d'égalité,  ridicule  sous  celui  de  philanthropie.  Elle  a  ré- 
sisté à  tout,  survécu  à  tout;  après  toutes  les  épreuves,  mal- 
gré toutes  les  réactions  et  tous  les  mécomptes,  elle  a  toujours 
reparu  et  repris  son  empire;  l'esprit  d'humanité,  le  respect 
et  le  soin  de  l'homme  dans  toutes  les  conditions  et  sous  toutes 
les  faces  de  sa  destinée,  c'est  là  vraiment  l'esprit  du  siècle, 
l'esprit  nouveau  et  fécond  qui  anime  le  monde  et  présidera  à 
son  avenir. 

Que  la  charité  s'empresse  donc  :  son  temps  est  venu  ;  c'est 
à  elle  que  l'esprit  d'humanité  prépare  de  la  besogne  ;  c'est 
pour  elle  qu'on  travaille  en  recherchant  incessamment  toutes 
ks  souffrances,  toutes  les  misères  de  la  société  humaine,  en 


464  PIÈCES  HISTORIQUES, 

les  mettant  en  lumière,  en  propageant  avec  tant  d'ardeur  ce 
besoin  d'amélioration,  cette  soif  du  bien-èlre  qui  caractéri- 
sent notre  époque.  Longtemps  les  riches,  les  puissants,  les 
heureux  de  la  terre  ont  pu  en  quelque  sorte  ignorer  lespauvres, 
les  faibles  ;  il  n'en  est  plus  nen  aujourd'hui  ;  de  toutes  parts 
les  faibles,  les  pauvres  sont  mis  en  avant,  se  mettent  en  avant 
eux-mêmes;  de  toutes  parts  on  réclame  pour  eux,  on  leur  fait 
de  magnifiques  promesses.  J'espère  qu'elle-;  ne  seront  pas 
toutes  corruptrices  et  trompeuses;  j'espère  que  l'amélioration, 
déjà  si  grande,  du  sort  des  pauvres  et  des  faibles  ira  se  dévelop- 
pant, et  qu'on  apprendra  à  concilier,  avec  le  progrès  du  bien- 
être,  celui  de  la  moralité.  Mais  je  suis  bien  sûre  qu'ici  comme 
ailleurs  les  hommes  promettront  beaucoup  plus  qu'ils  ne 
pourront  tenir.  Je  suis  bien  sûre  qu'on  mettra  au  jour  plus 
de  souiïrances  qu'on  n'en  saura  soulager,  qu'on  excitera  plus 
de  prétentions  de  bonheur  qu'on  n'en  pourra  satisfaire  ;  et 
lorsque  la  science  et  les  institutions  politiques  auront  atteint 
leurs  limites,  à  quelle  puissance  s'adressera-t-on  pour  accom- 
plir ce  qu'on  n'aura  pas  fait,  sinon  à  la  charité  ?  Qui,  sinon  la 
charité,  entreprendra  de  guérir,  d'adoucir  du  moins  tant  de 
misères  qu'on  aura  révélées  pour  les  laisser  retomber  ensuite 
sur  elles-mêmes  ? 

A  vous,  ô  mon  Dieu  !  je  le  sais,  à  vous  seul  il  appartient 
de  verser  sur  les  plaies  de  tant  d'hommes  le  baume  véritable, 
le  baume  de  la  foi  et  de  l'espérance  en  vous,  et  en  vous  seul. 
Mais  vous  permettez,  vous  commandez  à  la  charité  de  con- 
sacrer ses  efforts  à  cette  œuvie ;  et  jamais,  j'ose  le  dire,  au 
milieu  des  perspectives  si  brillantes  qu'on  ouvre  maintenant 
devant  tous  les  yeux,  jamais  son  zèle  n'aura  été  plus  indis- 
pensable, jamais  elle  n'aura  eu  plus  à  faire  que  de  notre 
temps. 

Jamais  aussi,  il  en  faut  convenir,  plus  de  facilités  n'ont 


PIÈCES  HISTORIQUES.  465 

été  offertes  et  plus  de  succès  assurés  à  ses  efl'orts.  Ardente  et 
inlaligable,  la  charité  avait  jadis  à  lutter  contre  beaucoup 
d'obstacles,  et  n'agissait  souvent  qu'au  hasard,  à  ra\eugle, 
sans  bien  connaître  les  faits  avec  lesquels  elle  avait  à  traiter, 
ni  le  vrai  résultat  de  ses  travaux;  aussi  a-t-elle  pu  être  quel- 
quefois accusée  de  manquer  son  but  et  de  propager  les  maux 
qu'elle  voulait  guérir.  Aujourd'hui  on  s'empresse  de  toutes 
parts  à  la  seconder  et  à  l'éclairer  ;  non-seulement  elle  peut 
compter  sur  le  concouis  des  lois,  de  l'administration  pu- 
blique; mais  des  clartés  nouvelles  et  chaque  jour  plus  vives 
se  réj;andent  sur  la  route.  Les  hommes  les  plus  puissants, 
les  plus  distingués,  s'appliquent  à  recueillir  pour  elle  tous  les 
renseignements  dont  elle  a  besoin,  à  résoudre  pour  elle  tous 
les  problèmes  qu'elle  rencontre.  L'amélioration  de  la  condi- 
tion humaine,  le  soulagement  des  misères  humaines  devient 
une  science  dont  les  limites  et  les  moyens  d'action  sont 
étudiés,  expliqués  avec  soin,  et  qui  préviendra  désormais, 
souvent  du  moins,  un  résultat  profondément  triste,  les  mé- 
comptes des  bonnes  œuvres,  un  mal  nouveau  sortant  d'une 
pensée  pieuse  et  bienfaisante. 

Et  en  même  temps  que  la  charité,  élevée  ainsi  au  rang 
d'une  science,  attire  à  son  service  les  plus  grands  esprits,  elle 
acquieit  dans  la  société  d'innombrables  agents.  Une  puis- 
sance qui  satisfait  h  la  fois  aux  deux  conditions  imposées  à 
toute  œuvre  humaine,  l'unité  d'intention  el  la  division  du 
travail,  l'esprit  d'association  pénètre  chaque  jour  plus  avant 
dans  l'exercice  de  la  charité.  L'esprit  d'association  ne  s'ef- 
fraye point  des  hautes  théories  et  ne  dédaigne  pas  d'inlimes 
coopérateurs;  semblable  à  ces  machines  merveilleuses  où  la 
main  d'un  enfant  fait  mouvoir  les  ressorts  les  plus  compli- 
qués, il  admet  la  faiblesse,  l'inexpérience,  l'ignorance  même 
à  accomplir  les  desseins  de  la  science,  à  réaliser  les  inspira- 
I.  II.  30 


466  PIÈCES  HISTORIQUES. 

tions  du  génie,  et  il  assure  ainsi  aux  plus  grandes  entrepri- 
ses des  moyens  d'exécution,  aux  plus  obscurs  efforts  une 
grande  efficacité. 

Plus  de  prétexte  donc,  plus  d'excuse;  aujourd'hui  quicon- 
que a  un  peu  de  temps  à  donner  peut  faire  beaucoup  de  bien. 
Les  femmes  ont  du  temps  ;  elles  ont  aussi  ce  qui  importe 
encore  plus  au  succès  de  la  charilé;  elles  ont  de  l'affection, 
de  la  sympathie,  une  imagination  facile  à  émouvoir,  des 
larmes  promptes  à  couler,  des  paroles  tendres  et  pénétrantes, 
tout  ce  qui  fait  que  des  créatures  humaines  se  comprennent, 
s'acceptent  réciproquement,  s'aiment  presque,  bien  qu'elles 
ne  se  voient  qu'en  passant.  A  ce  prix  seulement,  la  charité 
fait  réellement  le  bien  qu'elle  promet,  et  encore  un  bien 
qu'elle  ne  songe  pas  à  promettre.  On  l'oublie  trop  de  nos 
jours;  l'esprit  de  science  et  de  règlement  nous  dominent; 
fiers  de  notre  habileté  méthodique,  de  notre  civilisation  ré- 
gulière, nous  penchons  à  croire  que  tout  peut  se  calculer, 
s'administrer,  et  qu'avec  des  tableaux  imprimés,  des  commis- 
saires et  des  distributions,  tout  le  bien  qu'il  y  a  à  faire  sera 
fait.  On  ne  soulage  pas  les  hommes  si  aisément  et  avec  si  peu; 
la  science  et  l'administration  y  servent,  mais  n'y  suffisent 
point.  Il  faut  à  la  charité  plus  que  de  l'intelligence,  plus  que 
de  l'activité  bien  ordonnée;  il  lui  faut  une  âme,  une  àme 
sensible,  qui  s'inquiète  de  tout  autre  chose  que  du  soulage- 
ment matériel,  qui  s'applique  à  rendre  le  bienfait  doux  en 
même  temps  qu'utile,  et  provoque  à  chaque  instant,  entre 
le  bienfaiteur  et  le  malheureux,  cet  attendrissement  mutuel, 
seul  gage  de  l'efficacité  morale  de  leurs  relations.  C'est  là  ce 
que  les  femmes  suitout  peuvent  porter  dans  l'exercice  de  la 
charité;  c'est  parla  qu'elles  seules  peut-être  peuvent  lui 
rendre  cet  attrait,  cette  vie  que  la  sécheresse  scientifique  et 
administrative  de  notre  siècle  court  risque  de  lui  faire  perdre. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  4G7 

Ce  n'est  pas  seulement  du  loisir  de  temps,  c'est  aussi  du 
loisir  d'imagination,  du  loisir  de  cœur,  que  les  femmes  ont 
à  offrir  à  ceux  qui  souffrent  ;  leur  destinée,  même  heureuse, 
n'épuise  point  en  ce  genre  les  facultés  de  leur  nature  ;  hors 
d'état  d'apporter  à  leur  pays  un  tribut  de  forces  et  de  lumières, 
elles  ont  à  répandre  des  trésors  induis  d'affection,  de  sympa- 
thie; et  placées  au-dessous  des  hommes  pour  la  prévoyance 
et  la  raison,  elles  s'élèvent,  par  la  puissance  d'aimer,  jusqu'à 
l'Être  qui  récompense  la  foi,  qui  accomplit  l'espérance,  mais 
qui  réserve  à  la  seule  charité  le  privilège  d'être  éternelle 
comme  lui. 

Ma  conviction  est  profonde;  je  voudrais  la  faire  partager  à 
d'autres  femmes;  je  voudrais  qu'elles  vissent  dans  la  charité 
une  partie  de  leur  mission  en  ce  monde,  et  je  suis  sûre 
qu'elles  y  trouveraient  aussi  un  remède  au  mal  dont  elles  se 
plaignent,  le  vide  du  temps  et  del'àme.  Mais  ce  double  bien 
n'est  possible  qu'à  une  condition,  à  la  condition  de  contenir, 
de  resserrer  dans  une  sphère  prochaine  et  bornée  l'ambition 
et  le  travail  de  la  charité.  Là  où  il  y  a  tant  à  faire,  beaucoup 
de  personnes  hésitent  à  commencer;  il  ne  faut  pas  hésitei'  : 
d'autres  voudraient  tout  faire  ;  il  ne  faut  entreprendre  que 
peu.  Je  viens  de  lire  l'ouvrage  du  docteur  Chalmers,  Civic 
and  Christian  OEconomy  ;  il  démontre  avec  une  clarté  admi- 
rable la  folie  de  vouloir  toujours  agir  en  grand,  et  de  dédai- 
gner les  petites  œuvres,  bien  plus  sûres,  seules  sûres.  Sans 
parler  du  danger  moral  qui  s'attache  à  des  projets  si  brillants 
que  l'on  se  sait  déjà  gré  de  les  avoir  conçu*,  et  que,  de  leur 
flatteur  aspect,  on  descend  avec  peine  à  la  charité  pratique  et 
à  ses  humbles  fatigues,  n'est-il  pas  évident  que  personne,  au- 
cune femme  surtout,  ne  dispose  d'assez  de  temps,  d'assez  de 
moyens  de  tout  genre  jjour  suffire  à  une  tâche  étendue  ou 
Irès-Taiice,  et  que  des  bienfaits  qui,  portés  sur  un  seul  point. 


468  PIÈCES  HISTORIQUES. 

y  seraient  efficaces,  perdent,  en  se  divisant,  presque  toute 
leur  vertu?  Aussi,  je  le  dis  avec  une  ferme  confiance,  ap- 
puyée de  l'aulorité  de  Chalmers  :  c'est  un  impérieux  devoir 
que  de  limiter,  de  régler  sévèrement  sa  compassion.  11  est 
très- douloureux,  je  le  sais,  de  voir  près  de  soi  le  malheur, 
de  n'en  être  séparé  que  par  une  ligne  imaginaire,  et  d'avoir 
cependant  les  mains  liées  à  son  égard;  le  cœur  se  révolte  à 
ce  spectacle,  et  l'on  s'accuse  soi-même  d'injustice  :  mais  si 
cette  modestie,  cette  retenue  dans  les  espérances  et  les 
œuvres  de  la  charité  sont  les  conditions  d'un  vérilable  succès, 
si  l'activité  et  la  fortune,  qui  suffisent  au  soulagement  de 
quelques  familles  voisines  de  notre  demeure,  ne  peuvent 
manquer,  en  se  répandant  dans  la  vaste  enceinte  d'une 
grande  ville,  de  s'y  engloutir  comme  la  goutte  d'eau  dans 
l'Océan,  et  de  s'épuiser  inaperçues  même  des  misères  qui 
les  auront  absorbées,  n'esl-ce  pas  un  bien  mauvais  calcul  à 
faire,  dans  l'intérêt  même  des  pauvres,  que  de  s'abandonner 
toujours  et  partout  à  l'émotion  que  cause  leur  vue?  Il  n'y  a 
personne,  si  sévère  que  soient  envers  eux  ses  théories,  qui 
résiste  toujoui's  à  leurs  prières,  qui  puisse  entendre,  sans 
céder  à  l'instant  même,  ces  mots  :  J'ai  faim.  Eh  bien  !  je  le 
demande  :  si  l'on  réunissait,  à  la  fin  de  l'année,  tout  ce  qui 
se  donne  de  la  sorte  dans  Paris,  et  qu'on  l'employât  avec 
ordre  et  intelligence,  n'en  résulterait-il  pas  infiniment  plus 
de  bien?  Et  cependant,  pour  agir  ainsi,  combien  de  fois  ne 
faudrait-il  pas  que  la  bienfaisance  fit  taire  la  charité?  On  a 
beaucoup  disputé  sur  ces  deux  mots;  les  partis  se  les  sont 
même  appropriés  et  en  ont  fait  des  bannières;  il  serait  aisé, 
ce  me  semble,  de  les  leur  enlever  en  les  rendant  à  leur  sens 
naturel  et  vrai.  Les  expressions  bienfaisance  et  charité  ne  dé- 
signent point,  si  je  ne  m'abuse,  les  mêmes  dispositions,  Jrs 
mêmes  actes^  la  bienfaisance  ne  me  paraît  pas  plus  la  cliaiilé 


PIÈCES  HISTORIQUES.  469 

(les  philosophes  que  la  charité  n'est  la  hienfaisance  des  dé- 
vots; la  hienfaisance  me  semhie  la  science  de  la  charité,  la 
lumière  de  son  feu,  la  raison  de  son  sentiment.  La  bienfai- 
sance et  la  charité  ne  sont  ni  semblables  ni  opposées  ;  elles 
existent  à  part,  mais  elles  se  donnent  la  main;  les  sévères 
exigences,  les  sages  combinaisons  de  la  bienfaisance  ne  sont 
point  étrangères  à  l'âme  chrétienne  de  Chalmers  lorsqu'il 
s'occupe  du  sort  actuel  des  pauvres,  surtout  en  vue  de  leur 
salut  éternel.  Elles  n'ont  point  manqué  au  cœur  du  philan- 
thrope Howard,  ces  émotions  de  la  charité  qui  donnent,  aux 
actions  imposées  par  le  devoir,  le  charme  et  la  récompense 
de  l'affection.  Laissons  donc  les  choses  à  leur  place,  les  mots 
en  paix,  et  tâchons,  à  l'exemple  de  ces  illustres  amis  des 
hommes,  d'unir  toujours  les  vues  de  la  raison  aux  mou- 
vements du  cœur,  la  science  à  l'amour,  la  bienfaisance  à  la 
charité. 

Et  qu'on  ne  croie  pas  que,  pour  y  réussir,  on  ait  besoin 
d'un  effort  toujours  également  pénible,  et  que  nous  devions 
éternellement  nous  condamner  à  voir,  sinon  d'un  œil  sec,  au 
moins  d'un  regard  oisif,  toutes  les  misères  que  nous  ne 
travaillerions  pas  à  soulager,  des  misères  plus  affreuses  peut- 
être  que  celles  que  nous  soulagerions.  Plus  on  donne,  plus 
on  donnera,  a-t-on  dit  souvent;  on  ne  l'a  pas  encore  dit  au- 
tant que  cela  est  vrai  ;  mais  c'est  surtout  lorsque  la  charité  se 
règle  qu'elle  devient  féconde.  Répandez  des  bienfaits  sans 
discernement,  ils  auront  trop  peu  de  résultats  pour  vous  en- 
courager beaucoup  vous-même  et  pour  exciter  vivement  le 
zèle  d'autrui  :  essayez  au  contraire  de  vous  charger,  soit 
d'un  genre  spécial  de  malheur,  soit  d'un  espace  limité;  que 
bientôt  l'on  voie,  par  vos  soins,  cette  plaie  de  l'humanité 
soulagée,  l'aspect  de  ce  lieu  changé  ;  qu'on  mesure  aisément 
ce  qu'ont  obtenu  la  force  et  la  patience  d'une  personne, 


470  PIÈCES  HISTORIQUES, 

d'une  association;  et  bienlôt  d'autres  associations,  d'autres 
personnes  se  viendront  placer  à  côté  de  vous,  empressées 
d'exploiter  le  terrain  que  vous  n'aurez  pu  vous  approprier, 
de  subvenir  aux  nécessités  que  vous  aurez  été  contraint  de 
négliger.  Fiez-vous  à  l'esprii.  de  justice  inhérent  au  cœur  de 
riiomme,  et  qui  ne  pourra  soutenir,  à  côté  de  misèies  com- 
plètement secourues,  la  vue  de  misères  complètement  dé- 
laissées. Ce  que  d'autres  ont  fait  pour  cette  infortune,  il 
faut  le  faire  pour  celle-ci  aussi  douloureuse  à  supporter, 
aussi  facile  à  soulager  :  voilà  une  rue  voisine  qui  doit  à  tel 
de  ses  habitants  tel  ou  tel  avantage;  celle  que  j'habite  a  le 
môme  besoin,  a  droit  au  même  bienfait;  et  de  proche  en 
proche,  les  améliorations  se  propageront  avec  les  vertus,  et 
r Esprit  renouvellera  la  face  de  la  terre. 

Nous  avons  vu  naguère  combien  il  importe  de  se  partager 
ainsi  le  travail  et  de  faire  le  sien  sans  empiéter  sur  celui 
d'autrui.  Le  malheur  et  l'héroïsme  des  Grecs  avaient  profon- 
dément touché  les  cœurs;  partout  éclatait  le  désir  de  venir  à 
leur  aide.  Le  comité  grec  ordonna  des  quêtes  :  des  femmes 
s'en  chargèrent;  elles  se  mirent  à  l'œuvre  avec  ce  zèle  et  cette 
irrégularité,  cette  précipitation  confiante  qui  leur  sont  na- 
turels. Qu'en  arriva-t-il?  A  certaines  personnes  on  demanda 
six  fois;  à  d'autres  on  ne  demanda  point j  quelques  rues 
furent  visitées  à  plusieurs  reprises,  d'autres  furent  entière- 
ment négligées;  des  plaintes  s'élevèrent  de  toutes  parts; 
l'humeur,  excitée  par  ces  instances  répétées  ou  ces  oublis 
désobligeants,  refroidissait  et  choquait  ;  la  quête  ne  rapportait 
point  ce  qu'on  s'en  était  promis  :  que  lit-on?  on  régla  les 
aspirations  des  dames  quêteuses;  on  leur  assigna  le  lieu  précis 
où  elles  devaient  essayer  leurs  prières;  chacune  dut  accom- 
plir toute  sa  tâche  et  nulle  ne  dut  la  dépasser.  L'effet  de  cette 
régularité,  de  cet  ensemble  dans  les  démarches  se  fit  bientôt 


PIÈCES  HISTORIQUES,  471 

sentir;  et  un  peu  d'ordre  imposé  au  plus  noble  élan  aura 
conservé,  pour  le  jour  du  triomphe  et  du  repos,  quelques  fils 
de  la  Grèce,  aura  sauvé  de  la  mort,  et  peut-être  de  pis,  leurs 
femmes  et  leurs  enfants. 

Cette  division  du  travail,  celte  modestie  dans  les  desseins 
sont  absolument  nécessaires  pour  que  chaque  personne  cha- 
ritable connaisse  bien  ce  qu'elle  a  à  faire  et  puisse  s'en  ac- 
quitter. On  épargne  ainsi  beaucoup  de  temps  en  évitant  toute 
incertitude,  en  prévenant  tout  double  emploi,  et  surtout  en 
permettant  à  chacun  de  choisir  la  part  d'occupation  qui  con- 
vient le  mieux  à  ses  goûts,  à  sa  position,  à  ses  habitudes. 
Quiconque  agit  isolé  est  obligé  d'accomplir  en  entier  une  cer- 
taine œuvre,  ou  d'y  renoncer  tout  à  fait.  Dans  les  associations, 
au  contraire,  et  surtout  dans  celles  qui  n'embrassent  pas  de 
trop  vastes  projets,  quelque  peu  que  l'on  fasse,  on  avance  le 
succès  général  ;  on  ne  met  point  à  soi  seul  la  roue  en  mou- 
vement, et  cependant  on  contribue  à  presser  sa  marche. 
Vous  trouveriez  difficilement  peut-être  dix  personnes  qui 
pussent  donner  à  l'intérêt  du  prochain  un  jour  entier  par 
semaine;  demandez  seulement  une  heure,  et  des  milliers  se 
présenteront;  bien  plus  de  temps  sera  employé  au  service  de* 
malheureux,  et  aucun  devoir  particulier  n'en  soutfrira. 

Un  autre  motif  encore  plus  important,  car  il  est  plus  élevé, 
nous  prescrit  de  ne  pas  trop  étendre  la  sphère  de  nos  bienfaits. 
Tous  les  besoins  de  l'homme  ne  se  rapportent  pas  à  sa  vie 
matérielle;  il  en  est  de  plus  nobles,  de  plus  délicats,  et  par 
cela  même,  comme  le  remarque  le  docteur  Chalmers,  ils  sont 
moins  clairement  aperçus,  moins  vivement  sentis  de  ceux  qui 
les  éprouvent  ;  au  rebours  des  besoins  physiques  qui,  moins 
ils  sont  satisfaits,  plus  ils  sont  impérieux,  les  besoins  de  notre 
nature  morale  s'éteignent  par  la  privation.  Cet  homme  pleuic 
pour  avoir  du  pain,  c'est  qu'il  n'a  pas  mangé  de  la  journée  ; 


472  PIÈCES  HISTORIQUES, 

celui-ci  n'aspire  pas  même  à  sortir  de  sa  brutalité,  de  son 
apathie;  il  n'a  pourtant  pas  été  rassasié  de  la  justice,  mais 
il  n'en  a  ni  faim  ni  soif.  Si  donc  nous  pouvons  nous  fier  à 
l'impulsion  de  la  nature  qui  porte  les  malheureux  à  venir 
entretenir  de  leur  souffrance  ceux  qui  peuvent  quelque  chose 
pour  la  soulager,  si  nous  pouvons  sans  grand  péril  ni  tort 
bien  grave  attendre  que  les  pauvres  nous  avertissent  de  leurs 
misères  corporelles,  il  n'en  est  pas  ainsi  de  leurs  misères  in- 
tellectuelles; n'espérons  pas  les  apprendre  d'eux;  ils  les 
ignorent  encore  plus  que  nous,  ou,  s'ils  les  connaissent,  ils 
ne  s'en  inquiètent  pas.  Gardons-nous  donc  de  nous  contenter, 
pour  cette  plaie  sociale,  des  méthodes  et  des  remèdes  qui 
suffisent  aux  autres.  A  quoi  seraient  bons  les  hôpitaux  où  les 
malades  ne  voudraient  pas  aller?  Que  serviront  des  écoles, 
des  prédications,  si  les  personnes  pour  qui  elles  sont  instituées 
passent  chaque  jour  et  n'entrent  jamais  ?  Le  festin  était  pré- 
paré, dit  l'Evangile,  mais  ceux  qui  y  étaient  invités  ne  s'y 
présentèrent  pas.  Nous  contenterons-nous  comme  ce  maître 
de  maison  de  remplir  la  salle  au  hasard  et  abandonnerons- 
nous  à  leurs  vaines  excuses  ceux  pour  qui  nous  l'avions  dis- 
posée? Non,  forçons-les  d'entrer,  mais  comme  force  la  cha- 
rité; allons  les  chercher;  montrons-leur  le  trésor  caché 
qu'ils  dédaignent  ;  enseignons-leur  à  en  connaître  toute  la 
valeur;  prions,  pressons,  agissons  par  voie  d'invasion,  comme 
le  dit  ingénieusement  Chalmers  ;  pénétrons  dans  l'intérieur 
des  familles;  apprenons  à  cette  mère,  obligée  par  son  travail 
de  se  séparer  tout  le  jour  de  ses  enfants,  qu'il  y  a  des  lieux 
d'asile  où  ils  passeraient  innocemment  leur  temps  à  l'abii  de 
la  contagion  des  mauvaises  habitudes  et  dressés  à  en  contrac- 
ter de  bonnes.  Donnons  l'Evangile  à  ce  vieillard  privé  de 
mouvement,  et  dont  les  jours  s'écoulent  dans  un  engourdis- 
îsement  stupide.  Envoyons  à  l'école  ce  petit  garçon  qui  use 


PIÈCES  HISTORIQUES.  475 

sa  force  en  querelles  et  son  inlelligence  en  mensonges.  Trou- 
vons un  bon  apprentissage  à  cette  jeune  fille  qui  erre  dans  les 
vues  pour  vendre  des  gâteaux  ou  des  fleur?,  et  expose  à  tous 
leurs  scandales  un  front  qui  sait  encore  rougir;  engageons  ce 
chef  de  famille  à  consacrer  à  d'utiles  délassements  le  temps 
qu'il  consumait  au  cabaret  j  parlons-lui  de  ses  devoirs,  de  ses 
vrais  intérêts,  de  sa  femme,  de  ses  enfants,  de  leur  avenir; 
faisons  appel  à  ces  sentiments  simples,  honnêtes,  qui  sont 
toujours  à  la  portée  du  cœur  de  l'homme  parce  qu'ils  tien- 
nent aux  relations  les  plus  puissantes  comme  les  plus  natu- 
relles; et  peut-être  l'ordre  rentrera  dans  cette  maison,  les 
liens  domestiques  se  resserreront,  la  misère  sera  moins  grande; 
et  une  famille  sera  rendue  à  la  paix,  à  la  vertu,  et  par  consé- 
quent au  Dieu  qui  se  glorifie  dans  le  bien  et  se  souvient  du 
fils  de  l'homme. 

Certes,  si  nous  avions  à  nous  féliciter  d'un  tel  résultat, 
n'eussions-nous  fait  que  cela  dans  notre  vie,  nous  devrions 
remercier  la  bonté  divine  de  nous  avoir  choisis  pour  une  si 
belle  lâche,  et  nous  pourrions  nous  écrier  avec  saint  Paul  : 
J'ai  accompli  ma  course,  j'ai  combattu  le  bon  combat;  j'attends 
la  récompense  que  Dieu  prépare  à  ses  élus. 

Les  difficultés  sont  grandes,  je  le  sais  ;  il  y  aura  beaucoup 
de  démarches  désagréables,  de  peines  perdues,  et  ce  qui  est 
pis  peut-être,  beaucoup  d'espérances  trompées.  Quand  ou 
entre  en  relation  avec  les  classes  pa^uvres,  on  se  heurte  à  cha- 
que instant  contre  un  mur  de  préjugés  opiniâtres,  de  méfian- 
ces injurieuses  et  grossières  ;  mais  qui  tentera  de  les  surmon- 
ter sinon  les  femmes?  Elles  y  semblent  appelées  par  leur  nature; 
leur  faiblesse  même  devient  ici  une  puissance,  [/homme  du 
j)eu|)le  le  plus  ombrageux,  le  plus  brutal,  ne  peut  voir  en 
elles  un  maître;  dans  leur  bouche,  les  exhortations  tiennent 
encore  de  la  piière,  les  reproches  de  raffection;  elles  peuvent 


471  PIECES  HISTORIQUES, 

parler  avec  vivacité^  avec  insistance,  sans  avoir  rien  de  plus 
à  craindre  que  de  ne  pas  réussir.  Les  malheurs  de  la  vie  pri- 
vée, de  l'intérieur  du  ménage,  les  atteignent  d'ailleurs  plus 
complètement  que  les  hommes,  car  ils  leur  enlèvent  ce  qui 
fait  toute  leur  joie,  toute  leur  existence  :  qu'elles  les  aient 
une  fois  ressentis,  et  elles  sympathiseront  avec  toutes  les  dou- 
leurs de  l'âme  ;  et  leur  cœur  se  fendra  à  la  vue  d'une  mère 
qui  perd  son  fils  ;  et  celle-ci  oubliera,  en  présence  de  leurs 
pleurs,  la  vanité  de  leur  rang,  le  luxe  de  leur  richesse;  elles 
seront  des  femmes,  rien  de  plus.  Les  hommes  auraient  beau 
faire  :  ils  n'arriveraient  jamais  à  cette  prompte  et  facile 
intimité. 

Nous  avons  encore  auprès  du  pauvre  un  autre  avantage. 
Chargés  de  faire  exécuter  les  lois,  représentants  de  la  justice 
divine  sur  la  terre,  les  hommes  ne  peuvent  pas  toujours  se 
montrer  indulgents.  Obligés  de  réprimer,  il  ne  leur  est  guère 
loisible  de  pardonner,  de  tolérer;  et  cependant  où  en  serait 
la  pauvre  nature  humaine  si  l'on  comptait  toujours  avec  elle 
au  poids  de  la  balance  du  sanctuaire  ?  Nous  n'avons  point 
cette  dure  mission  :  ce  n'est  pas  dans  les  sociétés,  mais  dans 
les  âmes  que  nous  sommes  appelées  à  rétablir  l'ordre,  et  l'on 
y  réussit  moins  par  la  sévérité  que  par  la  patience.  Si  la  ri- 
gueur peut  convenir  quelquefois  à  ceux  qui  ont  reçu  la  force 
en  partage,  elle  n'appartient  jamais  aux  femmes,  êtres  faibles 
et  qui  ont  toujours  besoin  d'appui.  Quelle  est  celle  qui  oserait 
dire  qu'elle  eût  été  tout  ce  qu'elle  devait  être  si  son  père  eût 
été  dur,  sa  mère  corrompue,  son  frère  indifférent,  son  mari 
dérangé  ?  Qui  sait  ce  que  serait  devenue  cette  frêle  créature 
privée  de  tous  les  secours  qui  l'ont  soutenue  ?  et  si  elle  a  le 
juste  sentiment  de  tout  ce  qu'elle  doit  aux  circonstances  pro- 
pices de  sa  vie,  sera-t-elle  jamais  sans  pitié  pour  les  fautes 
du  prochain  ? 


PIÈCES  HISTORIQTTES.  475 

Enfin^,  un  mot  bien  redoutable,  le  mol  i-galité  retentit  sans 
cesse  autour  de  nous  :  que  do  tcniblos  passions,  que  de  fulles 
espérances  il  éveille  !  Sans  doute  olli's  n'atteindront  point  leur 
but,  elles  ne  bouleverseront  pas  chaque  jour  le  monde  sous 
prétexte  de  répartir  également  le  bonheur.  Gardons -nous 
cependant  de  ne  leur  opposer  que  la  force  ;  la  justice  même 
des  lois  ne  suffira  point  à  les  guérir.  11  y  faut  la  charité,  la 
charité  amicale,  sympathique,  ardente  non-seulement  à  sou- 
lager les  pauvres,  mais  à  attendrir  leur  âme,  à  en  bannir  l'en- 
vie, la  colère,  à  rétablir  ,  à  entretenir  entre  les  classes  diver- 
ses ces  relations  faciles  et  douces  qui  sont  la  véritable  paix 
de  la  société.  L'inégalité  ne  disparaîtra  point  de  la  terre  ;  les 
hôpitaux,  les  distributions  de  secours,  les  ateliers  de  travail, 
tous  les  établissements  imaginables  de  philanthropie  et  de 
bienfaisance  ne  suffiront  point  à  la  faire  accepter  sans  mur- 
mure. Lazare  n'eût  pas  été  fort  reconnaissant  pour  avoir 
ramassé  quelques  miettes  à  la  table  du  riche;  et  maintenant 
plus  que  jamais  l'homme  demande  à  l'homme  autre  chose 
que  son  or  ;  il  veut  être  connu,  compris,  aimé,  il  veut  être 
traité  en  frère  :  c'est  à  nous  de  lui  donner  cette  consolation. 
Effaçons  tout  ce  que  l'inégalité  a  de  sec  et  d'amer;  allons  cher- 
cher le  pauvre;  apprenons-lui  que,  dans  ces  appartements 
dont  le  luxe  l'offense,  habitent  des  personnes  qui  songent  à 
lui,  se  préoccupent  vivement  de  ses  maux  et  travaillent  de 
cœur  à  les  adoucir.  Qu'il  nous  pardonne  d'être  riches  , 
car  nous  n'oublions  jamais  qu'il  ne  l'est  pas  ;  élevées  dans  la 
société,  car  notre  main  serre  la  sienne;  heureuses,  car  nous 
pleurons  sur  ses  peines.  SIettons-nous  à  l'œuvre  avec  cou- 
rage; vom  des  jours  favorables,  voici  des  jours  de  salut.  Notre 
belle  France  en  paix  appelle  toutes  les  améliorations  ;  les 
esprits  sont  en  mouvement,  les  cœurs  animés  :  jamais  cir- 
constances n'ont  été  plus  favorables.  Un  moment  viendra 


476  PIÈCES  HISTORIQUES, 

peut-être  où  nous  regretterons  profondément  de  n'en  avoir 
pas  profité;  et,  s'il  ne  venait  pas  pour  notre  pays,  il  viendrait 
sûrement  pour  chacune  de  nous.  Quand  les  temps  ne  seraient 
pas  mauvais,  les  jours  sont  courts  ;  nous  marchons  avec  ra- 
pidité vers  le  lieu  d'où  l'on  ne  revient  pas;  travaillons  pendant 
qu^il  fait  jour.  Avons-nous  le  cœur  triste  ou  Irop  peu  occupé; 
le  travail  de  la  charité  est  la  plus  sûre  consolation  dans  les 
épreuves  de  la  vie,  le  plus  doux  passe-temps  au  milieu  de  ses 
langueurs;  et  si  une  destinée  heureuse  nou^  est  réservée  en 
ce  monde,  pouvons-nous  jamais  faire  assez  pour  ceux  qui 
.soupirent  après  le  bonheur? 


PIECES  HISTORIQUES.  477 


XIV 

(Page  319). 

Extrait  du  Moniteur  universel  du  5  avril  18.32,  sur  les 
troubles  et  les  meurtres  survenus  dans  Paris  à  l'oc- 
casion du  choléra. 

En  rendant  compte  de  l'agitation  qu'on  avait  cherché  à  ré- 
pandre dans  le  public,  sous  prétexte  de  prétendues  tentatives 
d'empoisonnement  qui  auraient  eu  lieu  depuis  deuxjourschez 
les  débitants  de  vin,  nous  devions  penser  que  les  habitants  de 
Paris,  avertis  que  la  sollicitude  du  gouvernement  était  éveil- 
lée sur  ce  point,  s'en  rapporteraient  à  son  zèle  pour  recher- 
cher la  source  et  les  auteurs  de  ces  alaimes,  ou  pour  décou- 
vrir, s'il  y  avait  lieu,  les  artisans  de  pareils  crimes. 

Cependant  des  inquiétudes  nouvelles  ont  été  propagées,  et 
à  la  faveur  de  soupçons  aussi  légers  que  cruels,  des  violences 
ont  été  commises  sur  des  hommes  paisibles  ;  et  des  groupes 
exaspérés  ont  osé  donner  la  mort  à  des  citoyens  inolFensifs, 
désignés  aux  fureurs  populaires  par  le  nom  d'empoisonneur 
appliqué  au  hasard. 

l.e  gouvernement  a  dû  prendre  les  mesures  les  plus  actives, 
d'abord  pour  prévenir  d'odieux  attentats  du  même  genre, 
ensuite  pour  éclaircir  tous  les  faits  à  l'aide  desquels  on  cher- 
cherait à  égarer  les  esprits  d'une  manière  si  funeste. 

Des  chimistes  expérimentés  ont  été  chargés  d'analyser  des 
\ins  de  toutes  qualités  recueillis  chez  un  grand  nombre  de 


478  PIÈCES  HISTORIQUES, 

débitants,  chez  cent  cinquante  environ  ;  pas  une  trace  de  poi- 
son n'a  été  reconnue.  Dans  quelques  qualités  de  vins  infé- 
rieures, ils  ont  signalé  seulement  la  présence  d'une  petite 
quantité  de  cidre. 

Des  fioles,  du  pain,  des  dragées,  de  la  viande  saisis  et  si- 
gnalés comme  empoisonnés,  ont  été  soumis  également  à 
l'analyse  ;  ils  ont  été  reconnus  purs  de  tonte  substance  vé- 
néneuse. 

Des  personnes  arrêtées  sur  la  clameur  publique  ont  été  at- 
tentivement visitées,  interrogées.  Il  n'est  résulté  de  toutes  les 
recherches  que  la  preuve  de  leur  parfaite  innocence. 

Ainsi,  toutes  les  vérifications  les  plus  scrupuleuses  n'ont 
abouti  qu'à  démontrer,  de  la  manière  la  plus  évidente,  la 
fausseté,  l'absurdité  des  bruits  répandus. 

Et  cependant,  c'est  sur  la  foi  de  ces  alarmes  vagues  que 
des  citoyens  ont  été  insultés,  frappés,  meurtris  ou  tués. 

Hier,  un  employé  a  été  dépouillé  dans  la  rue  Saint-Denis 
et  assassiné.  C'était  un  homme  digne  de  l'estime  de  tous  ceux 
qui  le  connaissaient. 

Ce  malin,  un  médecin  se  rendant  par  la  rue  Lafayette  à  la 
barrière  du  Combat,  pour  y  faire,  conjointement  avec  un  vé- 
térinaire d'Alfort,  l'autopsie  d'un  chien,  a  été  assailli  par  un 
attroupement,  et  n'a  dû  son  salut,  ainsi  qu'un  autre  individu, 
inspecteur  de  la  salubrité,  qu'à  son  l'efuge  dans  la  caserne  la 
plus  proche. 

Le  4,  à  cinq  heures,  les  attroupements  poursuivaient 
du  noai  d'empoisonneur,  sur  la  place  de  Grève,  un  homme 
qui  s'est  réfugié  à  l'Hôtel-de-Ville,  d'où  l'on  voulait  l'arra- 
cher de  vive  force.  Deux  individus  ont  été  saisis  par  quelques 
fuiieux,  et  jetés,  dit-on,  dans  la  rivière  par-dessus  le  pont 
d'Arcole.  La  force  armée  est  accourue;  les  attroupements  ont 
été  dissipés,  et  de  nouveaux  désordres  évités.  Un  homme  était 


i 


PIÈCES  HISTORIQUES.  479 

menacé  par  un  groupe,  parce  (ju'il  portail  une  boutoillo  à  la 
main  :  c'était  du  vinaigre.  Un  commissaire  de  police  arrive 
et  boit  une  partie  de  la  bouteille  pour  rassurer  la  foule,  qui 
se  rend  à  cette  démonstration. 

Le  préfet  de  police  a  publié  une  proclamation  qui  éclairera 
le  public.  «  Que  les  chefs  de  famille,  que  les  chefs  d'atelier, 
que  tous  les  bons  citoyens  secondent  les  efforts  de  l'auto- 
rité ,  et  les  esprits,  si  perfidement  égarés,  seront  ramenés  à 
des  idées  plus  saines.  Quant  aux  agitateurs  qui  se  feraient  de 
ces  alarmes  vaines  un  prétexte  de  désordre,  les  lois  veillent 
et  le  gouvernement  saura  les  faire  respecter. 

«  Ce  soir,  la  tranquillité  est  parfaitement  rétablie.  Nous 
ne  saurions  trop  répéter  qu'au  moment  où  nous  écrivons,  il 
n'existe  pas,  après  les  plus  actives  recherches,  un  ?eiil  fait 
qui  donne  la  moindre  apparence  de  vérité  aux  bruits  d'em- 
poisonnement. Que  l'on  se  rassure  donc,  et  qu'on  se  mette 
en  garde  surtout  contre  ces  mensonges  qui  produisent  des 
résultats  si  funestes. 

«  Cette  avidité  à  se  repaître  des  bruits  les  plus  mensongers, 
cette  cruauté  sanguinaire  qui  se  signale  par  la  violence  et 
par  les  assassinats,  sont  indignes  de  la  nation  française! 
Des  oi'dres  sont  donnés  pour  atteindre  les  autetu's  ou  les  pro- 
vocateurs des  crimes  commis  ;  le  premier  devoir  du  gouver- 
nement est  de  protéger  l'existence  des  citoyens;  espérons 
que  de  nouveaux  attentats  ou  que  de  nouvelles  tentatives  ne 
rendront  pas  nécessaii-es  les  mesures  que  cette  protection  j)io- 
voquerait.  S'il  en  était  autrement,  les  citoyens  éclairés, 
les  bons  citoyens,^, souvent  avertis  de  né  pas  ravir  à  l'action 
de  la  justice  les  vrais  coupables  qui  se  perdent  dans  la  foule, 
comprendraient  que  leur  devoir  est  de  ne  pas  grossir,  par 
un  sentiment  de  vaine  cuiiosité,  des  attroupements  qui  ont 
été  souillés  par  le  crime. 


480  PIECES  HISTORIQUES. 


XV 

(Piige  322). 

i.  Discours  de  31.   Royer-Collard   aux  obsèques  de 
M.   Casimir  Périer  (19  mai  183^). 

L'inexpi'imable  tristesse  de  celte  cérémonie  est  plus  élu- 
(juente  que  nos  vaines  paroles.  Il  y  peu  de  jours,  nous  avons 
vu  s'éteindre  la  plus  vaste  intelligence  du  siècle,  et  voilà 
qu'un  grand  cœur  est  frappé,  une  âme  héroïque  se  retire; 
sa  dépouille  mortelle  est  devant  vos  yeux,  elle  va  descendre 
au  tombeau,  elle  reçoit  en  ce  moment  notre  dernier  adieu. 

Que  vous  dirai-je,  Messieurs,  que  vous  ne  sachiez,  que 
vous  ne  sentiez  douloureusement?  Comment  M.  Casimir 
Périer  s'est-il  élevé  tout  d'un  coup  au  premier  rang  des 
hommes  d'Etat?  A-t-il  gagné  des  batailles,  ou  bion  avait-il 
lentement  illustré  sa  vie  par  d'importants  travaux?  Non; 
mais  il  avait  reçu  de  la  nature  la  plus  éclatante  des  supério- 
rités et  la  moins  contestée,  un  caractère  énergique  jusqu'à 
l'héroïsme,  avec  un  esprit  doué  de  ces  instincts  merveilleux 
qui  sont  comme  la  partie  divine  de  l'art  de  gouverner.  La 
Piosidence  l'avait  maïqué  de  ce  double  signe  ;  par  là,  il  lui 
fut  donné  de  prévaloir  entre  les  hommes  de  son  temps, 
quand  son  heure  serait  venue.  11  ne  fallait  pas  moins  que 
les  cii'ooustances  extiaordinaires  où  nous  vivons  pour  ré- 
véler à  la  France,  à  l'Europe,  à  la  postérité,  cette  haute 
vocation  de  M.  Casimir  Pciier.  Jusqu'à  ces  derniers  temps. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  481 

nous  l'ignorions^  il  l'ignorait  lui-même.  D'orateur  de  la  li- 
berté constitutionnelle,  devenu  homme  d'État  et  chef  du 
cabinet  dans  une  révolution  qu'il  n'avait  point  appelée,  il 
l'a  souvent  dit  et  je  l'en  honore,  sa  probité  généreuse  el  la 
justesse  de  son  esprit  lui  font  aussitôt  comprendre  que  si 
l'ordre  est  la  dette  de  tout  gouvernement,  c'est  surtout  la 
dette  d'un  gouvernement  nouveau,  pour  qui  l'ordre  est  la 
garantie  la  plus  efficace  de  sa  sûreté  au  dehors,  comme  de 
son  affermissement  au  dedans. 

L'ordre  est  donc  la  pensée  de  M.  Casimir  Périer  ;  la  paix 
en  sera  le  prix;  il  se  dévoue  à  cette  grande  pensée.  Je  dis, 
Messieurs,  qu'il  se  dévoue  :  là  est  l'héroïsme.  A  tout  risque, 
il  veut  sauver  l'ordre,  sans  considérer  s'il  se  perd  lui-même, 
sans  trop  compter  sur  le  succès,  sans  détourner  son  regard 
vers  la  gloire  qui  devait  être  sa  récompense.  Dans  cetie  no- 
ble carrière,  soutenu  par  les  vœux,  par  la  confiance,  par  les 
acclamations  presque  unanimes  de  son  pays,  il  a  combattu 
jusqu'au  dernier  jour  avec  une  intrépidité  qui  ne  s'est  jamais 
démentie  ;  quand  ses  forces  ont  été  vaincues,  son  âme  ne  l'a 
point  été. 

La  gloire  de  M.  Casimir  Périer  est  pure  et  inattaquable. 
Sortie  comme  un  météore  de  ces  jours  nébuleux  où  il  sem- 
ble qu'autour  de  nous  tout  s'obscurcisse  et  s'affaisse,  elle 
sera  durable,  car  elle  n'est  point  l'œuvre  artificielle  et  passa- 
gère d'un  parti  qu'il  avait  servi  ;  il  n'a  servi  que  la  cause  de 
la  justice,  de  la  civilisation,  de  la  vraie  liberté  dans  le  monde 
entier.  Il  a  succombé  trop  tôt;  que  les  bons  citoyens,  que 
les  amis  de  l'humanité  qu'il  avait  ralliés  achèvent  son 
ouvrage.  Élevons  sur  sa  tombe  le  drapeau  de  l'ordre;  ce 
sera  le  plus  digne  hommage  que  nous  puissions  rendre  à  sa 
mémoire. 


31 


482  PIÈCES  HISTORIQUES. 


2"  Portrait  et  caractère  de  M.  Casimir  Périer, 
par  M.  de  Rémusat. 

Il  était  d'une  très-grande  taille;  sa  figure  mâle  et  régulière 
offrait  une  expression  de  pénétration  et  de  finesse  qui  con- 
trastait avec  l'énergie  imposante  qui  l'animait  par  instants. 
Sa  démarche,  son  air,  son  geste,  avaient  quelque  chose  de 
prompt  et  d'impérieux,  et  il  disait  lui-même  en  riant  : 
a  Comment  veut-on  que  je  cède  avec  la  taille  que  j'ai  ?  »  Un 
portrait  peint  par  M.  Hersent,  et  un  médaillon  sculpté  par 
M,  David,  donnent  une  assez  juste  idée  de  sa  physionomie. 
Dans  les  dernières  années,  ses  traits  s'étaient  altérés,  et  por- 
taient une  empreinte  de  souffrance  plus  que  d'affaiblissement. 
Il  avait  des  jours,  ou  plutôt  des  moments  d'un  abattement 
douloureux,  auquel  l'arrachaient  soudain  toute  provocation 
extérieure,  toute  nécessité  présente,  toute  épreuve  que  ré- 
clamait son  honneur  ou  sa  conviction.  En  lui  luttaient  sans 
cesse  une  raison  froide  et  une  nature  passionnée.  C'est  là  ce 
qui  faisait  une  partie  de  sa  puissance.  Toujours  fortement  ému, 
il  réagissait  énergiquemenf  sur  les  autres,  tantôt  les  soumet- 
tant par  la  force,  tantôt  les  troublant  par  son  émotion.  Sa  pen- 
sée se  présentait  à  son  esprit  comme  une  illumination  sou- 
daine ;  elle  s'emparait  de  lui  avec  tant  de  véhémence  qu'elle 
l'emportait  pour  ainsi  dire,  et  sa  parole  brève  et  pressée 
avait  peine  à  la  suivre.  Cependant,  son  idée  était  si  nette  et 
son  impression  si  vive  qu  il  était  sur-le-champ  compris,  et 
qu'il  étendait  autour  de  lui  l'ébranlement  qu'il  éprouvait. 
C'est  par  là  surtout  qu'à  la  tribune  il  influait  sur  les  assem- 
blées, et  c'est  de  lui  plus  que  de  tout  autre  qu'on  aurait  pu 
dire  que  l'éloquence  est  toute  d'action,  et  que  la  parole  est 


PIÈCES  HISTORIQUES.  4^3 

l'homme  même.  Ces  luttes  intérieures  donnaient  souvent  à 
ses  mouvements  une  impétuosité  qui  trompait  sur  son  carac- 
tère, et  ne  laissait  pas  apercevoir  que  sa  raison  restait  calme, 
et  que  l'esprit  d'observation  et  de  calcul  ne  l'abandonnait 
guère  dans  ses  relations  avec  les  hommes.  Presque  toujours, 
il  offrait  le  spectacle  de  l'effort  d'une  âme  puissante  qui  veut 
en  vain  rendre  à  sa  pensée  toute  la  vivacité  et  toute  la  force 
de  l'impression  qu'elle  lui  cause.  Il  ne  pouvait  jamais  se  sa- 
tisfaire lui-même,  ni  réussir  à  se  communiquer  tout  entier. 
Car  ce  qu'on  fait  est  toujours  au-dessous  de  ce  qu'on  sent. 

L'esprit  de  M.  Casimir  Périer  devait  plus  à  l'expérience 
qu'à  l'étude,  et  puisait  dans  son  activité  propre  des  res- 
sources qu'il  exploitait  habilement.  Il  se  refusait  au  travail 
méthodique,  et  ne  pouvait  supporter  le  désœuvrement  ;  il 
voulait  agir,  mais  en  agissant  il  réfléchissait  toujours  ;  il 
revenait  incessamment  sur  lui-même,  tournait  et  retournait 
sa  pensée  comme  pour  s'assurer  dans  sa  croyance  et  conso- 
lider sa  conviction.  Peu  curieux  des  théories,  il  procédait 
cependant  toujours  par  quelques  idées  générales  qu'il  sai- 
sissait d'instinct,  et  auxquelles  il  rattachait  tout.  11  se  fiait 
à  son  premier  coup  d'oeil. — «  11  me  manque  bien  des  choses, 
disait-il,  mais  j'ai  du  cœur,  du  tact  et  du  bonheur.  » — Cepen- 
dant il  raisonnait  àl'infmi  sur  toutes  ses  résolutions.  Déter- 
miné sur  les  grandes  choses,  la  décision  journalière  lui 
coûtait.  11  hésitait  longtemps,  ajournait  tant  qu'il  pouvait, 
et  ne  prenait  son  parti  qu'à  grand'  peine.  Quand  sa  réso- 
lution était  formée,  elle  était  inébranlable,  car  il  était  cir- 
conspect et  intrépide.  Dans  le  gouvernement,  il  avait  certes 
un  don  bien  rare,  une  forte  volonté;  mais  il  lui  manquait 
peut-être  des  volontés  assez  nombreuses. 

M.   Périer  avait  des  moments  d'abandon  ,  peu  de  con- 
fiance habituelle  et  constante.  En  général,  il  jugeait  i  igou- 


484  PIECES  HISTORIQUES, 

reusement  les  hommes,  et  son  langage  était  sans  indulgence, 
(|uoiqiie  son  cœur  n'eût  aucune  haine.  Jamais,  j'oserais  l'at- 
tester, on  ne  lui  a  surpris  le  désir  de  faire  le  moindre  mal  à 
ses  ennemis  politiques,  quoiqu'il  leur  prodiguât  d'amers 
reproches  et  de  hautains  mépris.  Il  avait  la  passion  de 
vaincre  et  non  de  nuire,  et  il  concevait  difficilement,  n'aperce- 
vait qu'avec  surprise  l'inimitié  que  lui  suscitaient  parfois 
ses  dédains  et  ses  succès.  Car  il  était  porté  à  juger  les  hom- 
mes plutôt  par  leurs  intérêts  que  par  leurs  passions,  et  ne 
tenait  pas  assez  compte,  à  mon  avis,  de  tout  ce  qu'il  y  a  de 
mauvaises  pensées  et  d'actions  mauvaises  qu'on  ne  peut  im- 
puter à  aucun  calcul.  Le  cœur  humain  est  souvent  désin- 
téressé dans  le  mal. 

Et  cependant  il  a  eu  de  tendres  amis.  11  gagnait  aisément 
ceux  qui  l'approchaient;  il  inspirait  du  dévouement  sans 
trop  y  croire;  il  se  faisait  aimer  en  se  faisant  un  peu  craindre. 
Pour  qui  le  voyait  avec  intimité,  il  était  attachant,  et  son 
commerce,  quoiqu'il  ne  fallût  pas  y  porter  trop  de  liberté, 
avait  du  charme  et  du  piquant.  Rien  n'était  aisé  pour  qui 
le  connaissait,  je  voulais  dire  pour  qui  l'aimait  (car  on  ne 
connaît  bien  que  ceux  qu'on  aime)  comme  de  lui  dire  la 
vérité,  toute  vérité.  11  cherchait  les  conseils,  en  demandait 
toujours,  ne  craignant  pas  d'être  contredit,  mais  seulement 
d'être  méconnu.  Dans  le  monde,  on  le  trouvait  réservé, 
froid,  un  peu  inquiet  ;  dans  sa  famille,  sa  conversation  était 
gaie  et  moqueuse  ;  il  riait  quelquefois  de  ce  rire  des  jeunes 
gens  d'une  autre  époque,  et  s'amusait  de  mille  puérilités 
de  la  vie  intime  dédaignées  aujourd'hui  que  l'affectation  du 
sérieux  est  la  mode  de  l'esprit. 


PIECES  HISTORIQUES.  485 


XYI 

(Page  327). 

Lettre  de  M.  de  La  Fayette  à  M sur  la  mort 

de  M.  Casimir  Périer. 

On  trouve  dans  les  Mémoires  de  M.  de  La  Fayette  (t.  VI, 
p.  660)  une  lettre  par  lui  adressée  le  16  mai  183'2,  à  une 
personne  dont  le  nom  est  laissé  en  blanc,  et  qui  porte  :  «  Le 
pauvre  Casimir  Périer  est  mort  ce  matin  à  huit  heures.  Il 
laisse,  dans  une  des  deux  grandes  divisions  de  la  France  et  de 
l'Europe,  de  profonds  regrets  et  une  haute  renommée,  dans 
l'autre  des  sentiments  d'amertume  qui  s'adouciront  à  mesure 
qu'on  saura  mieux  qu'il  n'était  pas  le  chef  du  déplorable 
système  adopté  au  dedans  et  au  dehors.  Déjà  le  Moniteur  de 
ce  matin  en  revendique  la  pensée  pour  qui  de  droit  '.  Quant 
à  nous,  nous  n'éprouvons  que  des  sentiments  de  famille  et 
d'amitié,  et  nous  voudrions  empêcher,  dans  le  peu  qui  dé- 
pend de  nous,  qu'on  attaquât  sa  mémoire  au  delà  de  la  con- 
damnation de  l'administration  dont  il  a  été  l'organe 

On  a  beaucoup  dit  que  j'avais  causé  avec  le  Roi  sur  notre 

1  II  y  a  dans  cette  lettre  un  anachronisme  que  la  date  de 
la  lettre  de  M.  de  La  Fayette  (date  fixée  avec  certitude  par  les 
premiers  mots  de  cette  lettre)  rend  bien  difficile  à  expliquer. 
Le  Moniteur  du  16  mai  ne  dit  absolument  rien  sur  la  politique 
de  M.  Casimir  Périer,  qui  n'était  pas  mort  au  moment  où  il  pa- 
rut; c'est  le  Moniteur  du  17  mai  seulement  qui  contient  l'article 
auquel  fait  allusion  la  lettre  de  M.  de  La  Fayette,  datée  du  16. 


486  PIÈCES  HISTORIQUES, 

situation  actuelle.  Plusieurs  patriotes,  même  parmi  les  plus 
ardents,  me  pressaient  de  faire  cette  démarche.  Je  m'y  suis 
refusé,  parce  que  j^ai  l'intime  conviction  de  son  inutilité,  et 
que  j'y  vois  des  inconvénients.  » 


PIÈCES  HISTORIQUES.  487 


XVII 

(Page  3o2). 

Noie  sur  la  mise  en  état  de  siège  de  Paris  par  l'ordon- 
nance  royale  du  6  juin  183 1 ,  par  M.  Vincens  de  Saint- 
Laurent,  président  de  Chambre  à  la  Cour  royale  de 
Paris. 

§  I«»'.  La  loi  du  10  juillet  1791,  concernant  la  conser- 
vation et  le  classement  des  places  de  guerre  et  postes  mili- 
taires, la  police  des  fortilications  et  autres  objets  y  relatifs, 
considère  les  places  de  guerre  et  postes  militaires  sous  trois 
rapports,  savoir  :  dans  l'état  de  paix,  dans  1  "état  de  guerre 
et  dans  l'état  de  siège. 

L'état  de  paix  est  l'état  ordinaire  dans  lequel  l'autorité 
civile  conserve  toutes  ses  attributions  dans  leur  indépen- 
dance. 

L'état  de  guerre  doit  être  déclaré  par  un  décret  du  Corps 
législatif,  ou,  dans  l'intervalle  des  séances  de  ce  corps,  par 
le  Roi.  11  laisse  à  l'autorité  civile  ses  attributions,  mais  à  la 
charge  de  se  prêter  aux  mesures  que  l'autorité  militaire  croit 
nécessaires  pour  le  salut  de  la  place. 

Quant  à  l'état  de  siège,  trois  articles  de  celte  loi  sont  à 
considérer.  L'article  11  indique  d'où  résulte  cet  état,  l'ar- 
ticle 1*2  quand  il  finit,  l'article  10  quelles  sont  ses  consé- 
quences relativement  aux  attributions  de  l'autorité  militaire. 
En  voici  le  texte  : 


488  PIECES  HISTORIQUES. 

AuT.    I  I  . 

Les  places  de  guerre  et  postes  militaires  seront  en  état  de 
siège  non-seulement  dès  l'instant  que  les  attaques  seront 
commencées,  mais  même  aussi  lot  que,  par  l'effet  de  leur 
investissement  par  des  troupes  ennemies,  les  communica- 
tions du  dehors  au  dedans  et  du  dedans  au  dehors  seront 
inteixeptées  à  la  distance  de  1800  toises  des  crêtes  des  che- 
mins couverts. 

Art.  12. 

L^état  de  siège  ne  cessera  que  lorsque  l'investissement 
sera  rompu  ;  et,  dans  le  cas  où  les  attaques  auraient  été 
commencées,  qu'après  que  les  travaux  des  assiégeants  au- 
ront été  détruits  et  que  les  hièches  auront  été  réparées  ou 
mises  en  état  de  défense. 

AuT.   10. 

Dans  les  places  de  guerre  et  postes  militaires,  lorsque  les 
places  et  postes  seront  en  état  de  siège,  toute  l'autorité  dont 
les  officiers  civils  sont  revêtus  par  la  constitution,  pour  le 
maintien  de  Tordre  et  de  la  police  intérieure,  passera  au 
commandant  militaire,  qui  l'exercera  exclusivement  sous  sa 
responsabilité  personnelle. 

Il  faut  remarquer  sur  cette  loi  : 

1"  Qu'elle  ne  concerne  que  les  places  de  guerre  et  postes 
militaires; 

2'^  Qu'elle  ne  fait  résulter  l'état  de  siège  que  d'ime  at- 
taque ou  d'un  investissement  réels,  sans  donner  au  gou- 
vernement le  droit  de  mettre  en  état  de  siège  une  place  qui 
ne  serait  pas  investie; 

3"  Qu'elle  n'explique  point  si  Tautorité  des  tribunaux 
pour  la  répression  des  délits  passe  à  l'autorité  militaire. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  480 

§  II.  La  loi  du  10  fructidor  an  V  a  rendu  toutes  les 
communes  de  l'intérieur,  sans  distinction  entre  celles  qui 
sont  places  de  guerre  ou  postes  militaires  et  celles  qui  ne  le 
sont  pas,  susceptibles  de  l'état  de  guerre  et  de  l'état  de  siège, 
dans  les  termes  suivants  : 

Art.  !"»■. 

Le  Directoire  exécutif  ne  pourra  déclarer  en  état  de  guerre 
les  communes  de  l'intérieur  de  la  République,  qu'après  y 
avoir  été  autorisé  par  une  loi  du  Corps  législatif, 

Art.  2. 

Les  communes  de  l'intérieur  seront  en  état  de  siège 
aussitôt  que,  par  l'effet  de  leur  investissement  par  des  troupes 
ennemies  ou  des  rebelles,  les  communications  du  dedans  au 
dehors  et  du  dehors  au  dedans  seront  interceptées  à  la  dis- 
tance de  3502  mètres  (4800  toises)  des  fossés  ou  des  mu- 
railles :  dans  ce  cas,  le  Directoire  exécutif  en  préviendra  le 
Corps  législatif. 

Cette  loi  ne  fait  qu'étendre  les  dispositions  de  celle  du 
10  juillet  1791  aux  villes  qui  ne  sont  point  places  de  guerre 
ou  postes  militaires.  Elle  ne  se  compose  que  des  deux  ar- 
ticles ci-dessus. 

1°  Sous  son  empire,  l'état  de  siège  ne  peut  résulter  que 
de  l'investissement  réel  et  non  d'une  déclaration  du  gou- 
vernement ; 

2»  Bien  qu'elle  ne  dise  point  quand  cet  état  cesse,  il  est 
évident  que,  résultant  du  fait  même  de  l'investissement,  il 
doit  cesser,  comme  sous  la  loi  de  1791,  lorsque  le  fait  qui 
y  donne  lieu  a  lui-même  disparu  ; 

3°  Celte  loi,  muette  sur  les  conséquences  que  l'état  de 
siège  doit  avoir  relativement  aux  allributions  respectives  de 


490  PIÈCES  HISTORIQUES, 

l'autorilé  civile  et  de  l'aulorité  militaire,  se  réfère  néces- 
sairement sur  ce  point  à  la  loi  de  1791. 

Une  loi  du  19  fructidor  an  V,  rendue  après  le  coup  d'État 
de  la  veille,  après  avoir  annulé  les  opérations  d'un  grand 
nombre  d'assemblées  électorales,  frappé  de  la  déportation 
plusieurs  membres  de  la  représentation  nationale  et  rapporté 
diverses  lois  récentes,  contient,  dans  son  dernier  article,  une 
disposition  qui  a  pour  objet  de  rendre  au  Directoire  le  pouvoir 
de  mettre  une  commune  en  état  de  siège.  Mais  il  faut  re- 
marquer que  ce  pouvoir  ne  lui  avait  jamais  légalement  ap- 
partenu ;  il  est  vraisemblable  qu'il  l'avait  usurpé,  et  que  la 
loi  du  10  fructidor  an  V  avait  été  rendue  pour  mettre  un 
terme  à  cette  usurpation.  Dans  ces  circonstances,  la  loi  du  19 
ne  peut  être  considérée  comme  donnant  au  gouvernement 
le  droit  de  déclarer  l'état  de  siège.  Cependant  deux  décrets 
du  26  mars  1807  ont  déclaré  les  villes  de  Brest  et  d'Anvers 
en  état  de  siège. 

§  III.  Avant  d'aller  plus  loin,  il  convient  de  remar- 
quer : 

lo  Que  la  loi  du  10  juillet  1791  ne  peut  être  invoquée 
pour  justifier  l'ordonnance  du  5  juin  1832,  puisque,  d'après 
sa  rubrique  et  ses  termes  exprès,  elle  ne  concerne  que  les 
places  de  guerre  et  postes  militaires,  et  que  Paris  n'est  ni  l'un 
ni  l'autre; 

2"  Que  la  loi  du  10  fructidor  an  V  ne  peut  pas  l'être  da- 
vantage, puisqu'elle  exige  pour  l'état  de  siège  l'investisse- 
ment et  l'interception  des  communications  entre  le  dedans  et 
le  dehors,  et  que  ces  circonstances  n'ont  point  existé  pour 
Paris  les  5  et  6  juin  1832; 

3"  Que,  d'après  ces  deux  lois,  l'état  de  siège  cesse  avec  le 
fait  de  l'investissement  qui  seul  a  pu  lui  donner  naissance, 
et  qu'ainsi  l'ordonnance  dont  il  s'agit  peut  d'autant  moins 


PIÈCES  HISTORIQUES.  491 

être  justifiée  par  ces  lois  que  sa  date  et  surtout  sa  promul- 
gation sont  postérieures  à  la  répression  de  la  révolte. 

§  IV.  Mais  la  législation  a  reçu  de  notables  modifications 
par  le  décret  du  24  décembre  18H,  relatif  à  l'organisation 
et  au  service  des  étals-majors  des  places.  Trois  articles  de  ce 
décret  doivent  être  rappelés  ici. 

Art.  53. 

L'état  de  siège  est  déterminé  par  un  décret  de  l'empereur, 
ou  par  l'investissement^  ou  par  une  attaque  de  vive  force,  ou 
par  une  surprise,  ou  par  une  sédition  intérieure,  ou  enfin  par 
des  rassemblements  formés  dans  le  rayon  de  ^investissement 
sans  l'autorisation  des  magistrats. 

Dans  le  cas  d'une  attaque  régulière,  l'état  de  siège  ne 
cesse  qu'après  que  les  travaux  de  l'ennemi  ont  été  détruits  et 
les  brèches  mises  en  état  de  défense. 

Art.  101. 

Dans  les  places  en  état  de  siège,  l'autorité,  dont  les  magis- 
trats étaient  revêtus  pour  le  maintien  de  l'ordre  et  de  la  po- 
lice, passe  tout  entière  au  commandant  d'armes  qui  l'exerce 
ou  leur  en  délègue  telle  partie  qu'il  juge  convenable. 

Art.  403. 

Pour  tous  les  délits  dont  le  gouverneur  ou  le  com- 
mandant n'a  pas  jugé  à  propos  de  laisser  la  connaissance  aux 
tribunaux  ordinaires,  les  fonctions  d'officier  de  police  ju- 
diciaire sont  remplies  par  un  prévôt  militaire,  et  les  tri- 
bunaux ordinaires  sont  remplacés  par  les  tribunaux  mili- 
taires. 


492  PIECES  HISTORIQUES. 

Si  l'on  compare  ces  articles  aux  dispositions  correspon- 
dantes de  la  loi  de  1791,  on  est  frappé  des  dispositions  sui- 
vantes : 

1»  L'investissement  ou  une  attaque  régulière  ont  cessé 
d'être  les  seuls  faits  déterminant  l'état  de  siège.  11  a  pu  ré- 
sulter, soit  d'une  surprise,  de  rassemblements  illégaux  dans 
le  rayon  militaire,  d'une  sédition  intérieure,  toutes  circon- 
stances qui  n'emportent  point  avec  elles,  comme  l'investisse- 
ment ou  le  siège  proprement  dit,  l'interruption  des  commu- 
nications entre  le  dedans  et  le  dehors,  soit  aussi  d'un  simple 
décret  du  chef  du  gouvernement. 

Quelques  personnes  confondant  l'état  de  siège  et  l'état  de 
guerre,  et  partant  de  ce  principe  que  le  droit  de  déclarer 
une  place  en  état  de  guerre  est  une  conséquence  du  droit  de 
déclarer  la  paix  et  la  guérie,  ont  pensé  que  la  constitution 
de  l'an  VIll,  donnant  ce  dernier  droit  au  chef  du  gouverne- 
ment, lui  donnait  aussi  le  droit  de  déclarer  une  ville  en  étal 
de  siège.  C'est  sous  ce  point  de  vue  que  M.  Merlin,  dans  son 
Répertoire  de  jurisprudence,  considère  les  décrets  qui,  avant 
celui  de  d  811,  ont  mis  diverses  places  en  état  de  siège.  D'a- 
près cette  opinion,  le  décret  de  1811,  faisant  résulter  l'état 
de  siège  d'un  décret  de  l'empereur,  n'innoverait  point  et  ne 
serait  que  l'exécution  des  lois  antérieures  et  de  la  constitution 
elle-même.  Mais  cette  opinion  ne  peut  se  soutenir  en  pré- 
sence du  texte  des  lois  de  1791  et  de  l'an  V. 

Quelques  autres  personnes  ont  soutenu  que  le  décret  qui 
déclare  l'état  de  siège  devait  être  tonde  sur  l'une  des  circon- 
stances qui  sont  énumérées  dans  l'article  53  j  c'est  une  erreur 
manifeste.  La  forme  alternative  dans  laquelle  l'article  est  ré- 
digé ne  permet  pas  de  douter  qu'une  seule  des  causes  qu'il 
signale  ne  suffise  pour  déterminer  l'état  de  siège  ;  et  d'ail- 
leurs ce>i  circonstances  sont  de  nature  à  exiger  que  l'état  de 


I 


PIÈCES  HISTORIQUES.  493 

siège  commence,  que  rautorité  militaire  devienne  plus  forte, 
dès  qu'elles  existent,  et  sans  attendre  une  déclaration  du  gou- 
vernement qui  risquerait  le  plus  souvent  d'arriver  trop  taid. 
L'état  de  siège,  qu'on  pourrait  appeler  fictif,  résultant  d'un 
simple  décret,  doit  sans  doute  être  déterminé  par  des  motifs 
graves  ;  mais  ces  motifs  peuvent  exister  avant  ou  après  l'in- 
vestissement ou  la  sédition. 

2"  D'après  la  loi  de  1791,  l'état  de  siège  cessait  avec  l'in- 
vestissement, et,  en  cas  de  siège,  après  la  destruction  des 
ouvrages  de  l'ennemi  et  la  réparation  des  brèches.  Le  décret 
a  une  disposition  pareille  pour  ce  dernier  cas,  et  il  est  muet 
pour  tous  les  autres. 

Il  semble  impossible  de  ne  pas  étendre  cette  disposition  au 
cas  de  l'investissement  déjà  piévu  pai'  la  loi  de  1791  et  aux 
nouveaux  cas  de  la  surprise,  des  rassemblements  illégaux 
dans  le  voisinage  de  la  place  et  de  la  sédition  intérieure.  L'a- 
nalogie le  demande  ainsi  et  on  ne  voit  rien  dans  le  décret 
qui  puisse  faire  décider  le  contraire.  La  cause  cessant,  l'effet 
doit  cesser  aussi. 

Mais  l'état  de  siège  déterminé  par  une  déclaration  du 
gouvernement  ne  peut  cesser  que  de  la  même  manière  qu'il  a 
commencé.  C'est  au  gouvernement  seul,  qui  sait  quels  dan- 
gers l'ont  décidé  à  recourir  à  une  telle  mesure,  qu'il  appar- 
tient de  calculer  leur  durée  et  par  conséquent  celle  du  re- 
mède qu'il  leur  oppose. 

3°  La  loi  de  1791  faisait  passer  au  commandant  militaire 
toute  l'autorité  des  officiers  civils  pour  le  maintien  de  l'ordre 
et  de  la  police  intérieure.  Le  décret,  en  répétant  cette  dispo- 
sition, y  substitue  le  mot  magistrats  a.ux  mots  officiers  civils; 
et  dans  un  second  article  plus  explicite,  il  dépouille  la  juri- 
diction criminelle  ordinaire  de  ses  attributions  qu'il  transporte 
aux  tribunaux  militaires. 


494  PIÈCES  HISTORIQUES. 

Ces  dispositions  sont-elles  dérogatoires  à  la  loi  de  1791  ou 
en  sont-elles  l'exécution? 

On  a  soutenu  qu'elles  innovaient,  que  la  loi  de  1791  ne 
contenait  aucun  déplacement  de  juridiction;  et  l'on  s'est  fondé 
sur  ce  qu'elle  ne  parle  point  des  tribunaux  ni  de  la  justice. 

Il  peut  être  répondu  avec  avantage  que  les  mots  officiers 
civils,  employés  dans  la  loi,  et  le  mot  magistrats,  employé 
dans  le  décret,  sont  synonymes;  que  par  officiers  civils,  la 
loi  entend  tout  aussi  bien  les  fonctionnaires  de  Tordre  judi- 
ciaire que  ceux  de  l'ordre  administratif;  que  l'autorité  né- 
cessaire pour  le  maintien  de  Tordre  et  de  la  police  intérieure, 
autorité  que  la  loi  de  1791  fait  passer  aux  commandants  mi- 
litaires, ne  peut  être,  au  moins  en  partie,  que  l'autorité  des 
tribunaux. 

L'article  103  du  décret  n'est  donc  que  le  développement, 
le  règlement  du  principe  posé  dans  l'article  101  du  même 
décret,  et  dans  l'article  10  de  la  loi  du  10  juillet  1791. 

Au  surplus,  cette  loi  a  de  tout  temps  été  exécutée  dans  ce 
sens  que  les  tribunaux  d'une  ville  assiégée  ne  continuaient 
leurs  fonctions  qu'avec  Tautorisation  du  commandant  mili- 
taire. 

§  V.  C'est  sur  ce  décret  que  doit  être  appuyée  la  légalité 
de  l'ordonnance  du  6  juin. 

Les  objections,  de  nature  fort  diverses,  qui  ont  été  faites, 
ont  été  le  plus  souvent  mêlées  et  confondues  ensemble.  ïl 
est  nécessaire  de  bien  les  distinguer  pour  les  mieux  appré- 
cier. Elles  peuvent  se  réduire  aux  quatre  suivantes  : 

1°  L'ordonnance  ne  s'appuie  que  sur  un  simple  décret; 

2"  Elle  est  même  rendue  hors  des  termes  de  ce  décret; 

3"  Dans  tous  les  cas,  elle  ne  peut  rétroagir; 

4»  Enfin  le  décret  a  été, au  moins  en  partie,  abrogé  parla 
Charte. 


PIECES  HISTORIQUES.  495 

La  question  de  létroaclivilé  a  été  soulevée  la  première  et 
a  paru  quelque  temps  considérée  comme  la  principale.  11  n'en 
pouvait  guère  être  autrement;  les  organes  de  l'opposition, 
ayant  eux-mêmes  sollicité  celte  mesure  pour  la  Vendée  et 
loué  le  gouvernement  d'y  avoir  eu  lecours,  ne  pouvaient, 
dans  le  premier  moment,  avoir  l'idéede  la  combattre  comme 
illégale.  C'est  cette  question  de  rétroactivité  qu'a  tranchée  la 
Cour  royale  dans  son  arrêt  du  7  juin  1832. 

Mais  bientôt  le  cercle  de  l'attaque  s'est  agrandi;  c'est  le 
droit  même  du  gouvernement  qui  a  été  mis  en  doute;  c'est 
la  légalité  de  l'ordonnance  qui  a  été  contestée  et  surtout  la 
compétence  des  tribunaux  militaires.  C'est  dans  ce  sens 
que  le  défenseur  de  Geoffroy  a  plaidé  devant  la  Cour  de  cas- 
sation. 

§  VI.  La  première  objection  n'en  est  réellement  pas  une. 
La  jurisprudence  constante  de  la  Cour  de  cassation  et  de 
toutes  les  Cours  royales  a  reconnu  aux  décrets  impériaux 
force  de  loi,  lorsqu'ils  n'avaient  point  été  attaqués  dans  les 
dix  jours  de  leur  promulgation  pour  cause  d'inconstilulion- 
nalité,  et  avaient  été  au  contraire  reçus  et  exécutés  comme 
lois. 

Devant  la  Cour  de  cassation,  le  ministère  public,  voulant 
sans  doute  placer  son  argumentation  sur  une  base  plus  res- 
pectable que  l'usurpation  du  pouvoir  législatif  tant  reprochée 
à  Napoléon,  a  soutenu  que  le  décret  avait  été  rendu  pour 
l'exécution  delà  loi  du  iO  juillet  1791  et  y  était  conforme. 
Il  l'a  fait  avec  quelque  avantage,  parce  que  son  adveisaire  a 
cherché  l'innovation  dans  la  disposition  relative  à  la  juridic- 
tion, où,  d'après  ce  qui  a  été  dit,  §  IV  n"  3,  elle  n'existe 
pas.  Mais  cette  argumentation  n'en  doit  pas  moins  être  re- 
jetée, parce  que  le  décret  a  innové  sur  un  point  important, 
en  n'exigeant  plus  l'investissement  pour  condition  détermi- 


496  PIÈCES  HISTORIQUES. 

nantede  l'état  de  siège,  ainsi  que  cela  est  expliqué  au  §  IV, 

n"  1. 

§  Vil.  La  deuxième  objection  se  divise  en  deux  branches  ; 

Et  d'abord  on  dit  que  le  décret  de  1811  ne  concerne  que 
les  places  de  guerre  et  postes  militaires,  et  ne  pouvait,  par 
conséquent,  èlre  appliqué  à  Paris. 

On  appuie  cette  proposition  sur  la  signification  ordinaire 
du  mot  place,  qui  s'emploie  surtout  pour  désigner  les  places 
de  guerre,  et  sur  ce  qu'un  grand  nombre  d'articles  de  ce 
décret,  par  leur  objet  et  par  les  termes  dans  lesquels  ils  sont 
conçus,  supposent  clairement  que  c'est  des  places  de  guerre 
qu'il  y  est  question. 

Sans  nier  ces  deux  points,  il  semble  que  les  considérations 
suivantes  établissent  solidement  l'opinion  contraire  : 

lo  Le  décret  de  1811,  si  l'on  consulte  son  intitulé,  est 
relatif  à  l'organisation  et  au  service  des  états-majors  des 
places;  il  règle,  entre  autre  choses,  les  attributions  des  gou- 
verneurs et  commandants  d'armes  avec  les  autorités  civiles. 
Or,  d'après  l'art.  1^,  des  gouverneurs  peuvent  être  nommés 
dans  les  principales  places  de  guerre  ou  villes  de  l'empire  ; 
d'après  l'art.  8,  des  états- majors  peuvent  être  entretenus 
dans  des  villes  de  garnison  non  foitifiées.  Les  attributions  de 
ces  gouverneurs,  de  ces  états -majors,  ne  peuvent  être  réglées 
que  par  le  décret.  Il  n'est  donc  pas  exclusivement  relatif  aux 
places  de  guerre; 

2»  Lorsque  le  décret  est  intervenu,  la  législation  reconnais- 
sait l'état  de  guerre  et  l'état  de  siège,  non-seulement  pour  les 
places  de  guerre,  d'après  la  loi  de  1791,  mais  pour  toutes  les 
villes  ou  communes,  d'après  la  loi  de  l'an  V.  Comment 
admettre  que  le  décret,  qui  règle,  ou,  si  l'on  veut,  qui  modi- 
fie les  causes  et  les  résultats  de  cet  état,  ne  se  rattache  pas 
également  aux  deux  lois  antérieures? 


PIÈCES  HISTORIQUKS,  497 

3°  Les  villes  qui  ne  sont  pas  places  de  guerre  peuvent  être, 
si  ce  n'est  assiégées,  au  moins  investies  et  attaquées  par 
rennemi.  Paris  ne  l'a-t-il  pas  été  en  1814?  Elles  sont  donc 
susceptibles  de  l'état  de  siège  comme  les  places  de  guerre 
elles-mêmes;  et  lorsque  le  décret  de  181 1  a  donné  au  gou- 
vernement le  droit  de  déclarer  l'état  de  siège,  même  avant 
tout  investissement  et  sur  la  seule  prévision  du  danger,  il  a 
dû  le  lui  donner  pour  toutes  les  places,  de  guerre  ou  non, 
qui  pouvaient  être  exposées  à  une  attaque. 

§  VIII. — La  seconde  partie  de  l'objection  consiste  à  dire 
que  l'état  de  siège  ne  pouvait  être  déclaré  après  la  cessation 
des  troubles  qui  l'ont  motivé. 

Cette  objection,  sous  le  rapport  de  la  légalité,  ne  pourrait 
avoir  quelque  poids  qu'autant  que,  d'après  les  termes  du 
décret,  le  droit  de  mettre  une  ville  en  état  de  siège  serait 
subordonné  au  fait  d'un  investissement,  d'une  surprise  ou 
d'une  sédition.  Mais  il  n'en  est  rien,  et  il  a  été  expliqué, 
§  IV,  no  4,  que  ce  droit  était  abandonné  à  la  sagesse  du  gou- 
vernement, bien  entendu  sous  la  responsabilité  des  minisires 
qui  ont  conseillé  la  mesure. 

Cette  responsabilité  donne  lieu  à  une  autre  question  sur  la 
nécessité  ou  la  convenance  d'une  mise  en  état  de  siège  après 
que  la  révolte  a  été  réprimée  et  que  la  perturbation  a  cessé; 
mais  cette  question  n'a  rien  de  judiciaire,  elle  est  toute  par- 
lementaire. 

§  IX. — On  dit  en  troisième  lieu  que  l'ordonnance  ne  peut 
rétroagir  et  soumettre  à  la  juridiction  militaire  les  délits 
consommés  avant  la  déclaration  de  l'état  de  siège. 

Cette  difiicullé   doit    se    résoudre    par  les  principes  du 

droit  qui  veulent  que  tout  ce  (jui  tient  aux  formes  et  ù  la 

compétence  soit  réglé  par  la  loi  en  vigueur  à  l'époque  de  la 

poursuite  et  non  par  la  loi  en  vigueur  à  l'époque  où  le  délit 

T.   II.  3-2 


49Ô  PIÈCES  HISTORIQUES, 

a  été  commis,  principes  consacrés  par  divers  arrêts  et  par- 
une  décision  du  conseil  d'État  du  5  fructidor  an  IX,  relative, 
il  est  vrai,  à  une  affaire  civile,  mais  qui  s'applique  d'autant 
mieux  à  la  question  qu'elle  a  pour  objet  d'attribuer  à  l'autorité 
administrative,  par  suite  des  lois  qui  l'ont  chargée  de  con- 
naître du  contentieux  des  domaines  nationaux,  le  jugement 
de  difficultés  qui  avaient  pris  naissance  avant  ces  lois. 

Sans  doute  il  ne  s'agit  pas  ici  d'une  loi,  mais  d'une  ordon- 
nance. Mais  en  reconnaissant  que  l'ordonnance  ne  peut  pas 
rétroagir  plus  que  la  loi ,  on  doit  reconnaître  aussi  que  les 
effets  d'une  ordonnance,  lorsqu'elle  est  conforme  aux  lois, 
doivent  être  réglés  par  les  mêmes  principes  que  les  effets 
d'une  loi. 

Les  objections  qu'on  a  faites  contre  l'application  de  ces 
principes  à  la  question  de  l'état  de  siège  ne  sont  guère  prises 
que  de  l'importance  de  celte  question  et  de  la  gravité  des 
conséquences  qui  s'y  rattachent.  Mais  ,  dans  une  discussion 
judiciaire,  le  plus  ou  moins  de  gravité  des  résultats  n'est  pas 
une  raison  de  décider. 

Le  ministère  public,  devant  la  Cour  de  cassation,  s'est 
appuyé  sur  un  autre  argument  :  c'est  que  l'ordonnance  qui 
déclare  l'étut  de  siège  ne  le  crée  pas,  que  cet  état  préexistait 
dans  les  faits  qui  motivent  l'ordonnance,  laquelle  ne  fait  que 
le  constater  ;  d'où  la  conclusion  que  les  conséquences  de 
l'état  de  siège  et  notamment  l'attribution  de  juridiction  doi- 
vent remonter  à  l'instant  môme  où  ces  faits  ont  commencé. 
Mais  cette  argumentation  a  le  grave  inconvénient  de  con- 
fondre l'élat  de  siège  réel  avec  l'état  de  siège  fictif,  de  sup- 
poser que  le  gouvernement  ne  peut  déclarer  une  ville  en  état 
de  siège  que  lorsqu'elle  se  trouve  investie,  en  proie  à  une 
sédition  ,  ou  dans  quelqu'une  des  circonstances  que  précise 
Tart.  53  du  décret;  ce  qui  n'est  pas  exact,  ainsi  que  la  chose 


PIÈCES  HISTORIQUES.  490 

a  élé  expliquée  ci-dessus,  §  IV,  n"  1.  Cette  confusion  a  un 
danger  qu'il  importe  de  signaler.  Comme  dans  ce  système  la 
déclaration  de  l'état  de  siège,  pour  une  ville  quia  été  investie 
mais  qui  ne  l'est  plus,  serait  évidemment  illégale,  puisque 
d'après  les  lois  de  1791  et  de  l'an  V,  même  d'après  le  décret 
de  1811,  l'état  de  siège  cesse  avec  l'investissement,  il  serait 
assez  naturel  de  conclure  de  là,  dans  le  silence  du  décret, 
que  la  déclaration  de  cet  état  pour  une  ville  qu'une  sédition 
a  troublée,  faite  après  la  fin  de  la  sédition,  est  pareillement 
illégale.  Les  troubles  des  5  et  6  juin  doivent  être  allégués 
lion  comme  justifiant  la  légalité  du  décret,  mais  comme  jus- 
tifiant son  opportunité  ;  non  comme  constituant  l'état  de 
siège,  ou  donnant  naissance  au  droit  du  gouvernement  de  le 
déclarer,  mais  comme  expliquant  l'exercice  qu'il  a  fait  de  ce 
droit. 

§  X. — Enfin  la  Charte  n'a-t-elle  pas  abrogé  la  faculté 
donnée  par  le  décret  au  gouvernement  de  déclarer  l'état  de 
siège?  N'a-t-elle  pas  au  moins  abrogé  la  disposition  particu- 
lière de  ce  décret  qui  substitue,  durant  l'état  de  siège,  la 
juridiction  des  tribunaux  militaires  à  colle  des  tribunaux 
ordinaires?  C'est  la  dernière  objection  soulevée  contre  l'or- 
donnance du  6  juin. 

Il  ne  peut  être  ici  question  d'une  ai)rûgation  expresse, 
aucun  article  de  la  Charte  n'ayant  littéralement  abrogé  les 
art.  53  et  103  du  décret  du  24  décembre  1811. 

Quant  à  l'abrogation  tacite,  c'est  un  principe  professé  par 
tous  les  auteurs  qu'on  ne  doit  l'admettre  qu'avec  beaucoup 
de  réserve  et  de  discernement,  parce  que  ce  serait  ébranler 
la  force  morale  dont  les  lois  ont  besoin  d'être  environnées 
que  de  présumer  facilement  leur  changement;  on  exige, 
pour  qu'il  y  ait  abrogation  tacite,  que  la  nouvelle  loi  soit 
incompatible  avec  Tancienne. 


nOO  PIÈCES  HISTORIQUES. 

Sans  méconnaître  cette  règlc^  on  a  soutenu  qu'une  loi  qui 
permettait  au  gouvernement  de  mettre,  par  une  ordonnance, 
une  ville  non  investie  en  état  de  siège,  c'est-à-dire  de  la 
soumettre  à  un  régime  exceptionnel,  de  la  placer  en  quelque 
sorte  hors  de  la  constitution,  était  contraire  à  la  Charte  et 
incompatihie  avec  elle. 

On  a  soutenu  que  cela  était  surtout  vrai  de  la  disposition 
de  l'art.  103  du  décret  qui  change,  dans  les  lieux  en  état  de 
siège,  Tordre  des  juridictions  ;  et  ici  l'on  ne  s'est  pas  borné  à 
opposer  à  cette  disposition  les  principes  généraux  de  notre 
nouveau  droit  public  j  mais  on  a  invoqué  particidièrement 
les  art.  53  et  54  de  la  Charte  de  1830,  qui  portent  que  nul 
ne  pourra  être  distrait  de  ses  juges  naturels,  et  qu'il  ne 
pourra  être  créé  de  commissions  ni  de  tribunaux  extraordi- 
naires, à  quelque  titre  et  sous  quelque  dénomination  que  ce 
puisse  être. 

L'abrogation  tacite  en  vertu  des  principes  généraux  que 
proclame  la  Charte  est  un  argument  qu'on  a  employé  un 
très-grand  nombre  de  fois,  soit  avant,  soit  depuis  la  révolu- 
tion de  Juillet,  et  que  les  Cours  de  justice  n'ont  jamais  ac- 
cueilli. On  peut  citer  pour  exemples  les  tentatives  faites  de- 
puis juillet  1830  pour  faire  déclarer  abrogés,  soit  l'article 
291  du  Code  pénal  relatif  aux  associations  de  plus  de  vingt 
personnes,  soit  la  loi  qui  soumet  les  imprimeurs  à  avoir 
un  brevet,  ou  celle  qui  exige  des  journalistes  un  cautionne- 
ment. 

L'article  53  de  le  Charte  s'explique  par  l'article  54,  puis- 
que celui-ci  dit  :  En  conséquence,  il  ne  pourra  être  créé 
de  tribunaux  extraordinaires.  Ce  qu'ils  contiennent,  l'un  et 
l'autre,  c  est  une  défense  de  créer  à  l'avenir  des  tribu- 
naux autres  que  ceux  dont  les  lois  actuelles  reconnais- 
sent l'existence.  Qu'est-ce  qu'une  pareille  défense  peut  avoir 


IMKCK-v    HIsrOHlUUK.S.  .V.| 

d'incompatible  avec  un  changement  de  compétence  déter- 
miné à  Tavance,  pour  certains  cas  spécifiés,  par  une  loi 
préexistante  ? 

Un  second  principe  de  droit,  aussi  généralement  reconnu 
que  le  précédent,  c'est  que  les  lois  générales  ne  sont  jamais 
censées  abolir  les  lois  spéciales  et  exceptionnelles,  à  moins 
qu'elles  n'en  aient  une  disposition  formelle.  Quoi  de  plus 
exceptionnel  que  le  décret  de  I8H  ?  Quoi  de  plus  général 
que  la  Charte?  Elle  a  évidemment  laissé  subsister  le  décret 
dont  elle  ne  s'est  point  occupée. 

Une  dernière  considération  se  présente,  si  l'on  fait  atten- 
tion aux  suites  qu'aurait  l'abrogation  résultant  de  la  Charte. 
Cette  abrogation  devrait  être  appliquée,  sans  aucune  distinc- 
tion, à  tout  état  de  siège,  non-seulement  à  celui  qui  est  dé- 
claré par  une  simple  ordonnance,  mais  encore  à  celui  qui  est 
déterminé  par  un  investissement  réel  ;  non-seulement  aux 
villes  non  fortifiées,  mais  encore  aux  places  de  guerre.  Qui 
n'est  frappé  du  danger  que  présenterait  la  continuation  libre 
et  entière  de  la  juridiction  ordinaire  dans  une  place  de  guerre 
assiégée? 

§  XI.  De  toutes  les  questions  ci-dessus,  l'arrêt  rendu  par 
la  Cour  de  cassation,  le  29  juin  1832,  dans  l'affaire  Geof- 
froy, n'en  a  jugé  qu'une,  l'abrogation  par  la  Charte  de  l'ar- 
ticle 103  du  décret  de  1811. 

La  solution  que  cette  question  a  reçue  pouvait  dispenser  la 
cour  d'examiner  les  autres  et  de  s'en  expliquer  en  aucune  ma- 
nière. Elle  a  cru  cependant  devoir  déclarer  en  tête  de  son 
arrêt  que  les  lois  et  décrets  qui  régissent  l'état  de  siège  doi- 
vent être  exécutés  dans  toutes  les  dispositions  qui  ne  sont 
pas  contraires  au  texte  formel  de  la  Charte.  Elle  semblerait 
par  là  avoir  voulu  décider  implicitement  en  faveur  du  gou- 
vernement quelques-unes  des  questions  débattues  devant  elle. 


502  PIÈCES  HISTORIQUES. 

Il  ne  faut  cependant  pas  perdre  de  vue  qu'elle  n'a  point 
indiqué  si,  dans  sa  pensée,  le  gouvernement,  en  déclarant 
Paris  en  étal  de  siège,  le  6  juin,  s'était  renfermé  dans  les 
limites  de  ses  pouvoirs;  elle  n'a  point ,  en  un  mot,  tranché 
la  seconde  des  objections  ci-dessus,  §  V. 

Elle  n'a  rien  décidé  non  plus  sur  la  rétroactivité. 

Enfin,  on  ne  peut  pas  méconnaître  que  la  Cour  de  cassa- 
sation,  toirt  on  paraissant  reconnaître  au  gouvernement,  dans 
certains  cas,  le  droit  de  déclarer  l'état  de  siège,  s'est  néan- 
moins placée  en  opposition  avec  lui  sur  la  question  de  com- 
pétence. Le  gouvernement,  en  effet,  ne  s'est  pas  borné  à  dé- 
clarer l'état  de  siège,  laissant  aux  tribunaux  de  l'une  et  de 
l'autre  juridiction  à  prononcer  sur  ses  conséquences;  le  mi- 
nistre de  l'intérieur,  dans  son  rapport  au  Roi  quia  précédé 
Tordonnance  du  6  juin,  et  le  ministre  de  Ja  guerre,  dans 
l'instruction  qu'il  a  adressée  le  7  juin  au  commandant  de  la 
première  division  militaire,  ont  expressément  fait  connaître 
(jue  l'un  des  principaux  objets  que  le  gouvernement  avait  en 
vue,  en  prenant  cette  mesure,  était  le  déplacement  de  la  ju- 
ridiction. 


PIECES  HISTORIQUES.  503 


XVIII 

(Page  353). 

Tableau  des  condamnations  prononcées  par  la  Cour 
d'assises  contre  les  individus  poursuivis  à  raison  de 
r insurrection  des  5  et  6  juin  1832. 

Par  suite  de  l'insurrection  de  juin,  le  jury  a  condamne 
quatre-vingt-deux  individus  à  diverses  peines,  savoir  : 

7  à  mort  ;  les  sieurs  Cuny,  Lepage,  Lecouvreur,  Tou- 
priant,  Bainsse,  Lacroix  et  Forthom;  tous  ont  vu  com- 
muer leur  peine  en  celle  de  la  déportation. 
4  à  lade'portation;  les  sieurs  Colombat,  le  même  qui  fut 
arrêté  par  Vidocq,  et  qui  s'est  évadé  du  Mont-Saint- 
Michel  en  1835;  Jeanne,  O'Reilly,  dont  j'ai  fait  com- 
muer la  peine;  Saint-Etienne. 

4  aux  travaux  forcés  à  perpétuité. 

5  —  pour  dix  ans. 
i           —  pour  huit  ans. 
1           —  pour  sept  ans. 

1  —  pour  six  ans. 
5           —             pour  cinq  ans. 

En  général,  ces  peines  ont  été  commuées  en  une  dé- 
tention pour  une  même  durée. 
3  à  dix  années  de  détention. 

2  à  sept  années  de  détention. 

(Les  sieurs  Thielmans  et  Marcliands,  chefs  de  la  So- 
ciété Gauloise.) 


504  PIECES)  HlSTOKlQUEi). 

:2  à  six  années  de  détention. 
4  à  cinq  années  de  détention. 
1  à  huit  années  de  réclusion. 

3  à  six  années. 

(Parmi  ces  trois  condamnés,  ligurait  le  sieur  Vigou- 
roiix,  que  j'ai  fait  gracier  en  1835.) 

4  à  cinq  années  de  réclusion. 
10  à  cinq  années  de  prison. 

3  à  trois  années. 

J   à  deux  ans  sept  mois  de  prison. 

5  à  deux  ans. 

16  à  dix-huit  mois,  treize  mois,  un  an,  six  mois,  trois 
mois,  lui  mois  de  prison. 

Mémoires  de  M.  Giaqnet,  ancien  préfet  de  police, 
écrits  par  lui-même.  T.  Il,  p.  281-283.) 


PIECA*  HlSTOKlyUtS.  Mb 


XIX 

(Page  353). 

1"  Le  roi  Louis- Philippe  au  maréchal  SouU,  en  mission 
pour  réprimer  l'insurrection  de  Lyon. 

Paris,  ce  29  novembre  1831,  à  2  heures  du  soir. 

J'ai  reçu,  mon  cher  maréclial,  voire  lettre  datée  de  Màcoii 
le  "27  et  j'y  réponds  à  la  hâte.  Toutes  vos  dispositions  me 
paraissent  excellentes  et  telles  qu'on  pouvait  les  attendre  de 
vous.  J'en  dis  autant  de  tout  ce  (jue  vous  me  mandez.  Déjà 
vous  devez  avoir  reçu  les  ordonnances  que  vous  demandiez, 
tant  pour  le  licenciement  des  diverses  gardes  nationales  de 
Lyon  et  de  ses  faubourgs,  que  pour  la  mobilisation  des  gar- 
des nationales  des  départements  voisins,  avec  la  faculté  de  les 
en  faire  sortir.  Ainsi  vous  êtes  pourvu  de  tous  ces  moyens. 

Quant  à  la  mise  de  la  ville  de  Lyon  en  état  de  siège,  la 
question  me  paraît  mériter  un  mûr  examen,  et  j'ai  con- 
voqué le  Conseil  pour  ce  soir  à  huit  heures  et  demie,  afin 
qu'elle  y  soit  bien  discutée  a\ant  de  me  former  une  opinion 
et  de  prendre  un  parti.  Je  n'arrêterai  donc  aucune  opinion 
linale  avant  ce  soir,  mais  ma  disposition  actuelle  est  d'es- 
pérer que  cette  mesure  ne  sera  pas  nécessaire.  Je  crois  que 
le  seul  cas  où  elle  le  serait  est  celui  où  l'entrée  dans  Lyon 
serait  refusée  aux  troupes,  ou  que  cette  entrée  ne  serait 
accordée  qu'avec  des  conditions.  Alors  il  faudrait  nécessaire- 


506  PIECES  HISTORIQUES. 

ment  cerner,  bloquer,  attaquer,  et  par  conséquent  l'état  de 
siège  deviendrait  un  fait  qu'on  devrait  déclarer.  Mais  si  au 
contraire,  comme  je  l'espère  et  comme  je  le  crois,  et  sur- 
tout comme  je  le  désire  vivement,  les  portes  de  la  ville  de 
Lyon  s'ouvrent  sans  coup  férir  et  sans  conditions,  et  que  les 
troupes  y  rentrent  sans  que  nous  ayons  à  déplorer  une  nou- 
velle effusion  de  noire  précieux  sang  français,  alors  la  me- 
sure de  la  mise  en  état  de  siège  me  paraîtrait  superflue,  et 
je  craindrais  que,  malgré  la  douceur  que  vous  apporteriez 
dans  son  exécution,  il  n'en  résultât  dos  alarmes  et  des  irri- 
tations dangereuses. 

Le  grand  point,  le  point  culminant  de  notre  affaire,  c'est 
d'entrer  dans  Lyon  sans  coup  férir  et  sans  conditions.  Tout 
sera,  si  ce  n'est  lini,  au  moins  sur  de  bien  finir,  quand  cela 
sera  effectué.  Sans  doute,  il  faudra  le  désarmement  et  les 
mesures  nécessaires  pour  l'opérer.  Il  faudra  de  la  sévérité, 
surtout  pour  ces  compagnies  du  génie  et  autres  militaires 
qui  ont  quille  leurs  drapeaux  et  sont  reslés  à  Lyon;  mais 
vous  savez  pourtant  que,  quand  je  dis  sévérité,  ce  n'est  pas 
d'exécutio7is  que  je  veux  parler,  et  ce  n'est  pas  à  vous  que  j'ai 
besoin  de  le  dire.  Je  suis  bien  sûr  de  votre  modération  sur 
tout  j  et  elle  est  toujours  nécessaire  dans  le  succès,  car  alors 
les  conseils  violents  arrivent  de  toutes  parts,  et  surtout  de 
ceux  qui  se  tenaient  à  l'écart  pendant  la  lutte,  La  bonne 
politique  est  d'être  sage  sans  faiblesse  et  ferme  sans  vio- 
lence. 

Vous  connaissez  toute  mou  amitié  pour  vous. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  507 

2''  Le  ministre  du  commerce  et  des  travaux  publics 
à  M.  le  maréchal  SouU,  en  mission  à  Lyon. 

Paris,  le       novembre  1831. 

Monsieur  le  maréchal  et  cher  collègue, 

Je  crois  utile  de  mettre  sous  vos  yeux  le  fond  de  la  contes- 
tation qui,  ayant  agité  la  manufacture  lyonnaise,  a  donné 
lieu  enfin  aux  fâcheux  événements  qui  ont  éclaté. 

A  Lyon,  les  fabricants  n'ont  point  de  grands  ateliers.  Ils 
donnent  les  soies  préparées  pour  chaque  pièce  d'étoffe  à  des 
maîtres-ouvriers  qui  en  font  le  tissage  dans  leur  propre 
domicile,  sur  des  métiers  dont  ils  se  fournissent. 

Chaque  maître-ouvrier  a  ordinairement  dans  sa  demeure 
plusieurs  métiers.  Il  travaille  sur  l'un  de  ses  mains  ;  il  fait 
travailler  sur  les  autres  ou  par  ses  enfants  ou  par  des  ouvriers 
compagnons  qu'il  prend  h  son  service. 

La  main-d'œuvre  du  tissage  se  règle  à  la  mesure,  et  non  à 
la  journée.  11  y  a  du  fabricant  au  maître-ouvrier  une  conven- 
tion à  faire  pour  déterminer  le  prix  de  cette  main-d'œuvre 
ou  façon ,  et  une  autre  convention  du  maître-ouvrier  à  l'ou- 
vrier compagnon  pour  savoir  combien,  sur  ce  même  prix,  il 
restera  de  salaire  à  l'ouvrier  et  combien  au  maître  pour  béné- 
fice, emploi  de  son  métier,  etc. 

Il  convient  de  remarquer,  en  passant,  que  le  maître-ou- 
vrier domicilié,  propriétaire  de  métiers,  offre  plus  de  garanties 
d'ordre  que  la  population  plus  nombreuse  des  ouvriers  com- 
pagnons, population  flottante  qui  circule  sans  cesse  de  Lyon 
à  Avignon  et  à  Nîmes ,  et  sur  laquelle  on  a  peu  de  prise.  Il 
est  probable  que  ses  exigences  envers  le  maitrc-ouvrier  ont 


">o8  PIECES  Hl.STOiavU£."i. 

conlribué  à  pousser  celui-ci  dans  ses  prélenlions,  et  que, 
quand  le  maître  a  été  exaspéré,  ses  ouvriers  n'ont  pas  tardé 
à  s'abandonner  aux  excès. 

Depuis  quelque  temps,  les  uns  et  les  autres  prétendaient 
que  le  cours  des  mains-d'œuvre  était  trop  bas,  qu'ils  ne 
pouvaient  vivre  sur  leurs  salaires,  qu'ils  avaient  le  droit 
d'exiger  davantage,  et  que  l'autorité  devait  y  pourvoir;  qu'à 
plusieurs  reprises,  et  jusqu'en  48H,  il  avait  été  fait  des 
tarifs  coiicertés  par  les  soins  de  l'autorité,  garantis  par  elle, 
et  que  la  sécurité  ne  pourrait  régner  que  lorsqu'on  aurait 
suivi  cet  exemple,  qu'il  y  aurait  un  tarif  reconnu  et  publié, 
en  sorte  que  le  fabricant  ne  pût  plus  essayer  de  faire  agréer 
au  plus  misérable  de  moindres  salaires  qui  finissaient  par 
faire  la  loi  à  tous. 

Il  serait  inutile  aujourd'hui  de  rappeler  comment  leurs 
demandes  se  sont  produites  et  ont  été  entendues,  comment 
on  a  cru  leur  avoir  procuré  le  tarif  par  voie  de  conciliation, 
comment  un  grand  nombre  de  fabricants  ont  refusé  de  l'ad- 
mettre, et  comment  les  ouvriers,  ayant  cru  en  être  légitime- 
ment en  possession,  ont  regardé  les  refusants  comme  des 
réfractaires  qui  manquaient  et  à  un  traité  et  à  un  règlement 
public. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  tarif  ne  pouvait  être  admis.  L'auto- 
rité n'a  aucun  droit  de  régler  les  salaires  ;  aucune  loi  ne  le 
permet;  et  dans  l'ordre  légal  si  universellement  et  si  juste- 
ment réclamé  aujourd'hui,  les  exemples  de  1811,  pas  plus 
que  ceux  de  1793  qu'on  a  cités  aussi,  ne  sauraient  être  invo- 
qués. Je  le  répète,  aucune  loi  ne  permet  de  donner  un  tarifa 
une  manufacture.  S'il  y  a  des  traités,  ils  n'engagent  que 
ceux  qui  les  consentent;  l'autorité  administrative,  loin  de 
pouvoir  y  soumettre  personne,  ne  saurait  même  s'en  mêler 
envers  les  parties  contractantes;    les  tribunaux  seuls  pour- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  rm 

i-aionl  connaîlro  âc.  leurs  conlcstatioiis  •  et  ([Uiiiil  à  oeiiv  qui 
n'ont  poinl  adhéré  à  une  Iransactioii .  aucun  juge  ne  peut 
leur  imposer  un  tarif  qui  leur  est  étranger.  Si  les  prud'lioiu- 
mes  s'y  laissaient  induire^  la  Clour  de  cassation  en  ferait 
justice. 

11  est  bon  d'ajouter,  pour  empêcher  toute  méprise  à  venir, 
qu'on  a  particulièrement  oublié  à  Lyon  une  loi  très-expresse, 
quand  on  a  cru  pouvoir  convoquer  une  assemblée  légale  de 
tous  les  fabricants  et  leur  faire  nommer  des  commissaires. 
Les  assemblées  de  professions  ?ont  défendues  et  ne  peuvent 
donner  des  pouvoirs  qui  engagent  qui  que  ce  soit;  les  assem- 
blées des  ouvriei-s,  qui  avaient  précédé,  étaient  encore  plus 
irrégulières,  et,  de  jilus,  tombaient  dans  la  disposition  de 
l'art.  415  du  Code  pénal,  car  c'était  évidemment  une  coali- 
tion pour  rencbérir  le  prix  du  travail. 

Mais  en  laissant  à  l'écart  ce  qui  s'est  fait,  sinon  pour  em- 
pècber  qu'on  ne  le  refasse,  et  en  examinant  le  laiif  sous  le 
rapport  de  la  possibilité  de  l'exécuter,  voici  ce  qu'il  im- 
porte de  savoir.  Quel  que  soit  le  sort  de  l'ouvrier,  il  ne  dépend 
pas  du  fabricant  de  l'améliorer,  et  il  y  a  une  grande  injustice 
à  croire  que  c'est  pure  dureté  ou  pure  avidité  que  de  ne  pas 
accroître  les  salaires. 

.  La  fabrique  de  Lyon  ne  travaille  en  général  qu'à  mesure 
que  des  commandes  lui  arrivent  ;  celles  de  l'étranger  sont 
considérables,  et  d'elles  seules  dépend  le  mouvement  plus 
ou  moins  sensible  de  la  fabrication;  le  nombre  des  métiers 
occupés  augmente  ou  diminue  suivant  que  rAllemagne,  la 
Russie,  l'Angleterre  elle-même  et  surtout  l'Amérique  de- 
mandent ou  ne  demandent  pas. 

Mais  Lyon  rencontre  aujourd'hui  une  grande  concurrence, 
surtout  poTU'  les  étoffes  unies,  dont  le  monopole  lui  écbappe. 
Non-seulement  l'Angleterre  pourvoit  à  sa  consommation, 


510  PIÈCES  HISTORIQUES. 

mais  Zurich^  Bâle^Crcveldt,  Elberfcldt,  fahriquent  en  grand, 
à  des  prix  beaucoup  plus  reodérés  que  les  Lyonnais,  et  four- 
nissent au  dehors,  à  ceux  qui  autrefois  ne  connaissaient  que 
I^yon.  Les  commandes  y  viennent  encore  de  préférence, 
mais  c'est  à  condition  de  n'y  payer  les  élolfes  pas  plus  cher 
que  dans  les  antres  fabriques;  cette  condition,  on  peut  l'ac- 
cepter ou  la  refuser,  mais  ou  ne  saurait  la  changer.  Elle  est 
fondée  sur  la  nature  évidente  des  choses. 

Quand  la  diminution  du  prix  de  l'éloffe  fabriquée  est  ainsi 
imposée,  il  faut  bien  que  le  fabricant  fasse  économie;  il 
peut  sacrifier  une  partie  de  son  bénéfice,  mais  il  ne  saurait 
travailler  à  perte;  si  l'ouvrier  peut  se  contenter  du  prix 
qu'on  lui  offre,  les  commandes  de  l'étranger  sont  acceptées 
et  Lyon  travaille.  Si  l'ouvrier  ne  peut  vivre  et  s'il  ne  peut 
accepter  pour  ressource  le  salaire  que  la  circonstance  com- 
porte, il  faut-  bien  refuser  la  commission,  et  le  travail  est 
forcément  interrompu. 

On  dira  que  ce  partage  du  bénéfice  étant  fait  par  le  fa- 
bricant,  il  se  réterve  un  profit  tandis  qu'il  laisse  l'ou- 
vrier en  perle.  Mais  il  n'en  peut  êlie  ainsi,  car  le  fabri- 
cant ne  gagne  rien  s'il  ne  fait  travailler  ;  il  est  évident 
qu'il  offre  à  louvrier  tout  le  salaire  qu'il  peut  donner  plu- 
tôt que  de  refuser  des  commissions.  D'ailleurs  quand  on 
pouriait  l'astreindre  à  un  tarif,  s'il  trouve  qu'il  lui  est  im- 
possible de  s'y  accommoder  et  (ju'i!  aime  mieux  ne  pas  faire 
travailler  plutôt  que  de  perdre,  aucune  puissance  au  monde  ne 
peut  l'obliger  à  donner  de  l'ouvrage  aux  ouvriers;  le  tarif 
ne  peut  donc  en  aucun  cas  être  pour  eux  une  garantie,  et 
c'est  ce  qu'il  serait  bien  essentiel  de  leur  faire  entendre. 

Enfin,  monsieur  le  maréchal,  je  crois  utile  de  vous  bien 
faire  lemarquer  de  quel  point  on  est  parti.  La  première  fois 
que  M.  le  l^éfct  a  parlé  du  tarif,  il  a  déclaré  que  la  fabrique 


PIÈCES  HISTORIQUES.  f.ll 

de  Lyon  n'avail  point  eu  les  inlerruplions  de  travail  qui  ont 
afflige  les  autres  manufactures,  ([ue  tous  les  bras  étaient  oc- 
cupés, qu'il  en  manquait  à  quelques  milliers  de  métiers  pour 
lesquels  on  avait  de  l'ouvrage;  ainsi,  on  se  plaignait  seule- 
ment que  le  travail  fût  trop  peu  rétribué.  C'était  là,  une  po- 
sition bien  moins  fàcbeuse  que  celle  de  tant  de  villes  où  les 
ateliers  étaient  fermés;  ces  villes  ont  soufîert  sans  troubler 
l'ordre,  et  l'on  ne  peut  assez  regretter  qu'à  Lyon,  où  le  tra- 
vail abondait,  une  situation  bien  plus  tolérable  ait  eu  une 
semblable  issue. 

Veuillez  agréer,  monsieur  le  maréclial  et  clier  collègue^ 
l'assurance  de  ma  baule  considération, 

Le  pair  de  Franco, 
Ministre  de  l' açiricuUure  et  du  commerce, 

Comte  d'Argout. 

En  résumé,  monsieur  le  marécbal  et  cber  collègue,  aucun 
tarif  ne  peut  être  maintenu  à  Lyon  :  !«>  parce  que  cette  me- 
sure est  illégale;  2"  parce  qu'elle  ne  saurait  être  obligatoiie, 
puisqu'aucun  tribunal  ne  pourrait  la  i  econnaitre  et  forcer  les 
fabricants  à  s'y  conformer  ;  3"  parce  qu'en  supposant  que 
cette  mesure  fut  légale  et  que  les  tribunaux  eussent  la  faculté 
d'en  sanctionner  l'exécution  par  des  arrêts,  il  n'existe  aucune 
puissance  au  monde  (jui  puisse  contiaindie  un  fabricant  à 
donner  du  travail  aux  uinrieis  eu  leur  payant  un  salaire  qui 
mettrait  le  fabricant  dans  la  nécessité  de  vendre  à  perte,  l.a 
conséquence  du  tarif  approuvé  par  M.  Dumolard  a  donc  été 
de  tarir  le  tra\ail  et  d'empirer  la  situation  des  ouvjiers  au 
lieu  de  l'améliorer.  La  conduite  suivie  par  M.  le  président 
du  Conseil  et  par  moi,  à  l'égard  de  M.  Dumolard,  a  été 
celle-ci  :  nous  lui  avons  fait  connaître  l'illégalité  de  la  me- 


519  PIÈCES  HISTORIQUES, 

sure  qu'il  avait  approuvée;  nous  l'avons  éclairé  sur  les  con- 
séquences forcées  qu'elle  devait  entraîner  ;  nous  lui  avons 
déclaré  que  nous  ne  voulions  pas  casser  le  tarif  pour  éviter 
de  provoquer  une  secousse  à  Lyon,  mais  que  nous  voulions 
lui  laisser  l'iionneur  de  réparer  le  mal,  qu'il  devait  éclairer 
les  ouvriers,  leur  faire  comprendre  le  dommage  que  le  tarif 
leur  causait  à  eux-mêmes,  et,  lorsque  les  esprits  y  seraient 
préparés,  abroger  le  tarif  sans  éclat  ou  le  laisser  tomber  en 
désuétude.  Tels  sont,  monsieur  le  maréchal,  les  renseigne- 
ments que  j'ai  cru  utile  de  vous  donner;  il  nie  semble  en 
effet  fort  essentiel,  maintenant  que  la  révolte  a  éclaté,  de  ne 
laisser  aucune  espérance  aux  ouvriers  (lorsqu'ils  rentreront 
dans  l'ordic)de  conservei'  un  tarif  quelconque,  car  tant  qu'ils 
en  conserveront  un,  ou  tant  qu'ils  auront  l'espoir  d'en  obte- 
nir un,  Lyon  se  trouvera  exposé  à  de  nouvelles  perturba- 
tions. Elles  se  manifesteront  dès  que  les  fabricants,  mécon- 
tents d'un  tarif  qui  ne  leur  permettrait  pas  de  vendre  avec 
protit,  cesseront  leurs  commandes  aux  ouvriers. 


FIN    DES    PIECES    HISTORIQUES    DI'    TOME    DEUXIEME. 


<9 
TABLE   DES  MATIÈRES 

DU  TOME  DEUXIÈME 


CHAPITRE  IX. 

LA    RÉVOLUTION    DE     l830. 

(26  juillet— 11  août  1830.) 

Mon  arrivée  à  Paris.  —  Je  trouve  la  Révolution  soudainement 
flagrante.  —  Réunions  de  Députés  chez  MM.  Casimir  Périer, 
Laffitte,  Bérard  et  Audry-Puyraveau.  —  État  des  esprits  dans 
ces  réunions  ; —  parmi  le  peuple  et  dans  les  rues.  —  Les  Dé- 
putés prennent  séance  au  Palais-Bourbon  et  appellent  le  duc 
d'Orléans  à  Paris. — Il  accepte  les  fonctions  de  lieutenant  gé- 
néral du  royaume. — Insignifiants  et  vains  essais  de  négocia- 
tion entre  Paris  et  Saint-Cloud.  —  Le  raccommodement  avec 
Charles  X  était-il  possible? —  La  royauté  du  duc  de  Bordeaux 
avec  la  régence  du  duc  d'Orléans  était-elle  possible?  —  M.  de 
La  Fayette  et  ses  hésitations.— M.  le  duc  d'Orléans  et  les  mo- 
tifs de  sa  détermination. — Il  n'y  avait  de  choix  qu'entre  la  mo- 
narchie nouvelle  et  la  République.  —  Emportement  public  — 
Sentiment  dominant  parmi  les  royalistes. — Empire  de  l'exem- 
ple de  la  Révolution  de  1688  en  Angleterre.  — Difi'érences  mé- 
connues entre  les  deux  pays  et  les  deux  événements. — Révi- 
sion de  la  Charte. — Origine  du  parti  de  la  résistance.— Fallait- 
il  soumettre  la  royauté  et  la  Charte  nouvelles  à  la  sanction 
populaire?  — Symptômes  anarchiques.  —  Prétentions  républi- 
caines. —  Faits  divers  qui  déterminent  ma  ferme  adhésion  à 
la  politique  de  résistance.  —  Je  deviens  ministre  de  l'inté- 
rieur  , 1 

T.  n.  33 


514  TABLE. 


CHAPITRE  X. 

MON    MINISTÈRE    DE    l'iNTÉRIEUR. 

(1"   août— 2  novembre  1830.) 

Ma  principale  préoccupation  en  entrant  au  ministère  de  l'inté- 
rieur.— Voyage  et  embarquement  de  Charles  X. — Composition 
et  incohérence  du  cabinet  du  11  août  1830.  — Ses  divers  élé- 
ments.— MM.  Laffitte,  Dupont  de  l'Eure^  maréchal  Gérard  et 
Bignon.  —  MM.  Casimir  Périer,  duc  de  Broglie,  baron  Louis, 
comte  Mole,  général  Sébastiani,  Dupin  et  moi. — Attitude  du 
Roi  dans  ce  Conseil. — Vastes  attributions  et  mauvaise  organi- 
sation du  ministère  de  l'intérieur. — Mes  travaux. —  L'Opposition 
m'accuse  de  ne  rien  faire.— Mon  Exposé  de  l'état  du  royaume 
en  septembre  1830.  — Mes  relations  avec  les  préfets. — Mes  re- 
lations avec  M.  de  La  Fayette  au  sujet  des  gardes  nationales. 

—  Mon  administration  dans  ses  rapports  avec  les  lettres,  les 
sciences  et  les  arts. — Ma  participation  aux  affaires  extérieures. 

—  L'Europe  veut  le  maintien  de  la  paix.  —  Dispositions  de 
l'Angleterre,  — de  la  Russie  et  de  l'empereur  Nicolas,  —  de 
l'Autriche  et  de  la  Prusse.  —  Le  parti  révolutionnaire  en 
France  méconnaît  complètement  cette  situation  européenne. 
— Le  roi  Louis-Philippe  la  comprend  et  en  profite.—  Sentiment 
de  la  France  à  l'égard  des  révolutions  étrangères. — M.  de  Tal- 
leyrand  ambassadeur  à  Londres. — Pourquoi  il  convient  à  cette 
mission. — Est-il  vrai  que  le  roi  Louis-Philippe  ait  seul  fait  ce 
choix?—  Notre  politique  envers  la  Belgique,  le  Piémont  et 
l'Espagne.  —  Ma  conduite  envers  les  réfugiés  espagnols.  — 
Rapports  du  cabinet  avec  les  Chambres.  — La  Chambre  des 
députés  se  complète  par  des  élections  nouvelles. — M.  Pasquier 
est  nommé  président  de  la  Chambre  des  pairs.  —  Projets  de 
lois  présentés  aux  Chambres. —  Propositions  nées  dans  les 
Chambres.  —  Mes  débuts  à  la  tribune.  —  Fermentation  des 
partis. — Débat  sur  les  clubs. — Clôture  des  clubs. — La  Cham- 
bre des  députés  accuse  les  ministres  de  Charles  X. — Proposi- 
tion de  M.  de  Tracy  et  Adresse  de  la  Chambre  des  députés  pour 
l'abolition  de  la  peine  de  mort. — Emeutes  révolutionnaires. — 
Elles  se  portent  sur  le  château  de  Viucennes, — sur  le  Palais- 
Royal.— Dissolution  du  cabinet. — Ses  causes. — Mon  sentiment 
en  sortant  des  affaires. — Lettre  de  M.  Augustin  Thierrj'.       35 


TABLE.  515 


CHAPITRE  Xr. 

LE     PROCÈS    DES    MINISTRES    DE    CHARLES    X    ET    LE    SAC 
DE     SAINT- GERMAIN -l'aUXERROIS. 

(3  novembre  1830—13  mars  1831.) 

Dissentiments  dans  le  cabinet  de  M.  Laffitte. — Mort  et  obsèques 
de  M.  Benjamin  Constant. — Procès  des  ministres  de  Charles  X. 
. — Mon  discours  contre  l'application  de  la  peine  de  mort.— 
Attitude  de  la  Cour  des  pairs.— M.  Sauzetet  M.  de  Montalivet. 
— Embarras  de  M.  de  La  Fayette  après  le  procès  des  ministres. 
—  Prétentions  et  espérances  du  parti  démocratique.  —  J-a 
Chambre  des  députés  abolit  le  commandement  général  des 
gardes  nationales  du  royaume. — Négociations  entre  le  Roi  et 
M.  de  La  Fayette  à  ce  sujet. — Exigences  et  démission  de  M.  de 
La  Fayette. — Le  comte  de  Lobau  est  nommé  commandant  su- 
périeur de  la  garde  nationale  de  Paris.  —  Conversations  de 
M.  Laffitte  avec  l'ambassadeur  de  France  à  ***.  — M.  Thiers 
sous-secrétaire  d'Etat  des  finances. — État  des  affaires  »'tran- 
gères. — M.  de  Talleyrand  et  la  Conférence  de  Londres. —  Sac 
de  l'église  de  Saint-Germain-l'Auxerrois  et  de  l'archevêché  de 
Paris.  —  Scènes  anarchiques  sur  divers  points.—  Suppression 
des  fleurs  de  lis  dans  les  armes  de  France.  —  Effet  de  ces 
scènes  en  Europe; — sur  l'état  des  partis  en  France; — dans  la 
Chambre  des  députés. — Mollesse  et  impuissance  du  cabinet. 
—  Mon  opposition. — Chute  du  cabinet. — Lutte  intérieure  pour 
son  remplacement.  —  M.  Casimir  Périer  forme  un  nouveau 
ministère 13U 

CHAPITRE  Xir. 

M.    CASIMIR    PÉRIER    ET    l'aNARCHIE. 

(13  mars  1831—16  mai  1832.) 

Rapports  de  M.  Casimir  Périer  avec  ses  collègues; — avec  le  Koi 

Louis-Philippe  ;  —  avec  les  Chambres;  —  avec  ses  agents. 

Action  personnelle  du  Roi  dans  le  gouvernement.  —  Préten- 
dues scènes  entre  le  Roi  etM.  Casimir  Périer.— Anarchie  dans 
Paris  et  dans  les  départements. — Efforts  des  partis  politiques 


516  TABLE. 

pour  exploiter  l'anarchie. — Parti  républicain. — Parti  légiti- 
miste.— Parti  bonapartiste.— Leurs  complots.- Faiblesse  de 
la  répression  judiciaire. —  Ecoles  et  sectes  anarchiques. — 
Les  saint- simoniens.  —  Les  fouriéristes.  —  Insurrection  des 
ouvriers  de  Lyon.  —  Sédition  à  Grenoble.  —  Désordres  sur 
divers  autres  points  du  territoire.  —  Grande  émeute  à  Paris 
sur  la  nouvelle  de  la  cbute  de  Varsovie. — M.  Casimir  Périer 
et  le  général  Sébastiani  sur  la  place  Vendôme.  —  M.  Casimir 
Périer  réorganise  la  police.  — M .Gisquet  préfet  de  police. — 
Le  roi  Louis  Philippe  vient  habiter  les  Tuileries. — Travaux 
dans  le  jardin  des  Tuileries  et  leur  motif. — M.  Casimir  Périer 
aussi  modéré  qu'énergique  dans  l'exercice  du  pouvoir. — Il  se 
refuse  à  toute  loi  d'exception. — La  reine  Hortense  à  Paris. — 
Conduite  du  roi  Louis-Philippe  et  de  son  gouvernement  en- 
vers la  mémoire  et  la  famille  de  l'Empereur  Napoléon. — Dé- 
bats législatifs.  — Liste  civile. — Abolition  de  l'hérédité  de  la 
pairie. — Proposition  pour  l'abrogation  de  la  loi  du  19  janvier 
1815  et  du  deuil  officiel  pour  la  mort  de  Louis  XVI. — Discours 
du  duc  de  Broglie  sur  cette  proposition. — Mon  attitude  et 
mon  langage  dans  les  Chambres. — Ce  qu'en  pensent  le  roi 
Louis-Philippe,  M.  Casimir  Périer  et  les  Chambres,  —  Débat 
sur  l'emploi  du  mot  sujets. — Etat  de  la  société  dans  Paris. 
— La  politique  tue  les  anciennes  mœurs  sociales. — Décadence 
des  salons. — Ce  qui  en  reste  et  mes  relations  dans  le  monde. 
— M.  Bertin  de  Veaux  et  le  Journal  des  Débats 180 


CHAPITRE  XIII. 

M.     CASIMIR   PÉRIER    ET    LA    PAIX. 

(13  mars  1831  —  16  mai  1832.) 

Caractère  général  de  la  politique  extérieure  de  la  France,  de 
1792  à  1814;  — de  1814  à  1830.  — Le  congrès  de  Vienne.— La 
Sainte-Alliance. — Caractère  général  de  la  politique  extérieure 
du  gouvernement  de  1830;  —  de  la  politique  extérieure  de 
l'opposition  après  1830.  —  De  l'alliance  anglaise.  —  Question 
belge.  —  Le  roi  Louis-Philippe,  le  roi  Léopold  et  M.  de  Tal- 
leyrand  dans  la  question  belge. — Rapports  de  M.  Casimir 
Périer  et  de  M.  de  Talleyrand. — Question  polonaise. — Vitalité 
de  la  Pologne. — On  n'a  jamais  tenté  sérieusement  de  la  rétablir. 
—Ce  qu'auraient  pu  faire  les  Polonais  en  1830. — Le  général 


TABLE.  517 

(L'iilopicki  et  sa  lettre  à  l'empereur  Nicolas. —  Que  le  gouver- 
nement du  roi  Louis-Philippe  n'a  jamais  donné  de  fausses 
espérances  aux  Polonais.  —  Comment  et  par  qui  ils  ont  été 
induits  en  illusion.  —  Question  italienne.  —  Le  Piémont  et 
Naples,  de  1830  à  1832.  —  Insurrection  dans  les  petits  Etats 
italiens  gouvernés  par  des  princes  de  la  maison  d'Autriche 
et  dans  les  Etats  romains. —  Première  occupation  des  Léga- 
tions par  les  Autrichiens.  —  Ils  les  évacuent. — Le  prince  de 
Metternich  et  M.  Casimir  Périer  sur  les  affaires  d'Italie. — 
Le  comte  de  Sainte-Aulaire,  ambassadeur  de  France  à  Rome. 
—  Démarche  des  grandes  puissances  auprès  du  pape  pour 
lui  conseiller  des  réformes.  —  Edits  du  pape.  —  Nouvelle 
insurrection. —  Seconde  occupation  des  Autrichiens.  —  Expé- 
dition d'Ancône.  —  L'amiral  Roussin  devant  Lisbonne.  — 
Grande  situation  de  M.  Casimir  Périer  en  Europe.  —  Pourtant 
son  succès  est  incomplet  et  précaire.  —  Son  propre  senti- 
ment à  ce  sujet. — Explosion  du  choléra  à  Paris.  —  Mon  sen- 
timent sur  la  conduite  du  gouvernement  et  du  peuple  de 
Paris  pendant  le  choléra. — Visite  du  duc  d'Orléans  et  de 
M.  Casimir  Périer  à  l'Hôtel-Dieu. — Mort  de  M.  Cuvier. — 
Maladie,  mort  et  obsèques  de  M.  Casimir  Périer 248 


CHAPITRE  XIV. 

INSURRECTIONS  LÉGITIMISTE  ET  RÉPUBLICAINE. — OPPOSITION 
PARLEMENTAIRE. FORMATION  DU  CABINET  DU  11  OCTO- 
BRE 1832. 

(16  mai— 11  octobre  1832.) 

État  des  esprits  après  la  mort  de  M.  Casimir  Périer;  —  dans  le 
gouvernement;  —  dans  les  divers  partis.  —  Insurrection  lé- 
gitimiste dans  les  départements  de  l'Ouest.  —  Principe  et 
sentiments  du  parti  légitimiste. —M""=  la  duchesse  de  B'jrry. — 
Principe  et  sentiments  du  parti  républicain.  —  Ses  préparatifs 
d'insurrection  à  Paris. —  Manifeste  ou  Compte  rendu  de  l'opposi- 
tion parlementaire. —  Ses  motifs  et  son  caractère. — Courage  et 
insuffisance  du  cabinet.  —On  pense  à  M.  de  Talleyrand  comme 
premier  ministre.  —  Voyage  de  M.  de  Rémusat  à  Londres.  — 
M.  de  Talleyrand  s'y  refuse.  —  Mort  du  général  Lamarque. 
—  Insurrection  républicaine  des  5  et  6  juin  183;i.  —  Energique 
résistance  du  parti  de  l'ordre.  —  Le  roi  parcourt  Paris.  —  Je 


18  TABLE. 

me  rends  aux  Tuileries.  —  Visite  aux  Tuileries  de  MM.  Laf- 
fitte,  Odilon-Barrot  et  Arago.  —  Leur  conversation  avec  le 
roi.  —  Faiblesse  croissante  du  cabinet  malgré  sa  victoire.  — 
Ses  deux  fautes.  —  Mise  en  état  de  siège  de  Taris.  —  Arres- 
tation de  MM.  de  Chateaubriand,  Fitz-James,  Hyde  de  Neu- 
ville et  Berryer.  —  Tentative  du  Roi  pour  conserver  le  cabi- 
net en  le  fortifiant.  —  M.  Dupin.  —  Urgence  de  la  situation. 
—  Le  Roi  nomme  le  maréchal  Soult  président  du  conseil  et 
le  charge  de  former  un  cabinet.  —  Le  duc  de  Broglie  est  ap- 
pelé à  Paris.  —  Il  fait  de  mon  entrée  dans  le  cabinet  la  con- 
dition de  la  sienne.  —  Objections  et  hésitation.  —  Le  maré- 
chal Soult  fait  une  nouvelle  proposition  à  M.  Dupin,  qui  re- 
fuse.— On  me  propose  et  j'accepte  le  ministère  de  l'instruction 
publique.  — Formation  du  cabinet  du  11  octobre  1332.  .     324 


PIÈCES   HISTORIQUES. 


Protestation  des  députés  contre  les  ordonnances  du  25  juillet 
1830 369 

II. 

Proclamation  adressée  à  la  France  par  les  députés  des  départe- 
ments réunis  au  palais  Bourbon,  après  l'appel  et  l'arrivée 
de  S.  A.  R.  Mgr.  le  duc  d'Orléans  à  Paris 37L 

in. 

Exposé  de  la  situation  du  royaume  présenté  aux  Chambres  le 
13  septembre  1830,  par  M.  Guizot,  ministre  de  l'inté- 
rieur      373 

IV. 

Rapport  présenté  au  Roi  le  21  octobre  1830,  par  M.  Guizot, 
ministre  de  l'intérieur,  pour  faire  instituer  un  inspecteur 
général  des  monuments  historiques  en  France 385 


TABLE.  r>19 


V. 


1*  Décret  de  l'empereur  Napoléon  I"  (20  février  1806)  qui  règle 
la  destination  des  églises  de  Saint-Denis  et  de  Sainte- 
Geneviève 390 

2»  Ordonnance  du  roi  Louis  XVIII  (12  décembre  1821)  qui  con- 
firme et  complète  la  restitution  au  culte  de  l'église  Sainte- 
Geneviève 391 

vr. 

Circulaire  adressée  aux  préfets  par  M.  Guizot,  ministre  de  1  in- 
térieur (29  septembre  1830),  sur  les  élections  à  la  Chambre 
des  députés 393 

VIL 

Notice  sur  madame  de  Rumford,  par  M.  Guizot  (écrite  en 
1841) 397 

VIII. 

Procès-verbal  de  l'audience  donnée  et  de  la  réponse  faite,  le 
17  février  1831,  par  le  roi  Louis-Philippe,  aux  députés  du 
congrès  national  de  la  Belgique,  venus  à  Paris  pour  lui 
annoncer  l'élection  de  S.  A.  R.  Mgr.  le  duc  de  Nemours 
comme  roi  des  Belges 421 

IX. 

Lettre  du  général  Chlopicki  à  l'empereur  Nicolas  (décembre 
1838) .  < , 429 

X. 

Mémorandum  présenté  le  21  mai  1831,  par  la  Conférence  de 
Rome,  au  pape  Grégoire  XVI 432 

,     XI. 

1°  Résumé  des  édits  de  réforme  du  pape  Grégoire  XVI  en 
1831 436 

2»  Lettre  de  M.  Rossi  à  M.  Guizot  (10  avril  1832) 446 


520  TABLE. 


XII. 


1°  M.  Casimir  Périer  à  M.  le  comte  de  Sainte-Aulaire 453 

2^  M.  Casimir  Périer  à  M.  le  prince  de  Talleyrand 455 

XIII. 

De  la  charité  et  de  sa  place  dans  la  vie  des  femmes,  par  madame 
Éliza   Guizot 457 


XIV. 

Extrait  du  Moniteur  du  5  avril  1832,  sur  les  troubles  et  les  meur- 
tres survenus  dans  Paris  à  l'occasion  du  choléra. . . .     477 


XV. 

1"  Discours  de  M.  Royer-Collard  aux   obsèques  de  M.  Casimir 
Périer  (10  mai  1832; 480 

2°  Portrait  et  caractère  de  M.  Casimir  Périer,  par  M.  de  Ré- 
musat 482 


XVI. 

Lettre  de  M.  de  La  Fayette  à  M***  sur  la  mort  de  M.  Casimir 
Périer 485 

XVII. 

Note  sur  la  mise  en  état  de  siège  de  Paris  par  l'ordonnance 
royale  du  6  juin  1831,  par  M.  Vincens  de  Saint-Laurent, 
président  de  chambre  à  la  Cour  royale  de  Paris....     487 

XVIII. 

Tableau  des  condamnations  prononcées  par  la  Cour  d'assises 
contre  les  individus  poursuivis  à  raison  de  l'insurrection 
des  5  et  6  juin  1832 503 


TABLE.  5Jl 


XIX. 


1"  Le  roi  Louis-Philippe  au  maréchal  Soult,  en  mission  pour 
réprimer  l'insurrection  de  Lyon 505 

2°  Le  ministre  du  commerce  et  des  travaux  publics  à  M.  le 
maréchal  Soult,  en  mission  à  Lyon 50" 


FIX   DE   LA   TABLE    DU    TOME    DEUXIEME. 


PARIS. — IMPRIME    CHEZ    BO.NAVEiNTl  RE   ET    DfCESSOIS. 


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